LIVRE VI.

1674-1690.

Montausier accusé présente au roi son apologie.--Conduite du duc

à l'égard de Mme de Montespan.--Mort de Conrart.--Mlles de

Grignan.--Travaux pour l'éducation du dauphin.--Mariage du

prince et retraite de Montausier.--Prise de

Strasbourg.--Montausier rompt avec son gendre.--Le prince de

Condé les réconcilie.--Prise de Philisbourg.--Mariage de Mlle

d'Alerac.--Seconde rupture avec le duc d'Uzès.--Mort de

Montausier.

Ainsi que nous l'avons dit, le dauphin avait peu de goût pour ceux que

le roi avait chargés de son éducation; mais son antipathie contre

Montausier était d'autant plus forte[128], que c'était en vertu des

ordres du duc seul que les châtiments manuels lui étaient infligés.

Il est donc peu probable qu'il ait été fort reconnaissant de

l'hommage que lui faisait son gouverneur d'une collection de _maximes

morales_; mais quelles qu'aient pu être ses impressions particulières,

celles des jeunes gens qui composaient son entourage étaient

résolûment hostiles au livre et à l'auteur. Ces courtisans précoces

n'oubliaient rien pour inspirer au dauphin le mépris qu'ils

affectaient eux-mêmes pour ce petit ouvrage. «C'étoit se moquer, selon

eux, que de prétendre former un roy sur ces règles et sur ces

principes; ils disoient que les princes ne se doivent pas conduire de

la sorte, que s'ils étoient si fidelles observateurs du droit et de la

justice, et si rigoureux à punir la licence et le vice, ils seroient

plus propres à conduire un monastère qu'à gouverner un royaume; et

qu'enfin on ne pouvoit bien réussir dans le gouvernement des peuples,

lorsqu'on s'attachoit trop aux maximes de la religion. Ils ajoûtaient

encore que le gouverneur donnoit trop à son zèle, en voulant porter

son élève à une perfection où nul homme ne peut atteindre, et en

prétendant réunir en sa personne des qualitez que l'on a jamais veues

ensemble; qu'il proposoit au jeune prince les chimères d'un esprit

malade pour règles de sagesse; qu'il tomboit visiblement dans cet

excès de la justice que l'Écriture condamne; et que s'il étoit louable

d'écouter ses instructions, il étoit impossible de les suivre[129].»

Le duc avait prévu ces attaques, et dans la préface de son livre, le

dauphin eût pu trouver des armes pour les repousser, si elles lui

eussent été désagréables. Dans ce discours préliminaire, Montausier

«insiste particulièrement à prémunir le prince contre les suggestions

pernicieuses du libertinage et de la flatterie; il lui fait une vive

peinture de ces lâches adulateurs, de ces politiques impies ou de ces

ministres intéressés qui, pour faire leur cour, et pour couvrir leurs

vexations et leurs désordres, mettent en mouvement tous les ressorts

imaginables pour fasciner les yeux du prince, et écarter de lui

jusqu'à l'ombre de la vérité. «Je prévois, dit le zélé gouverneur à

son auguste élève, je prévois que ce recueil, que je vous présente,

m'attirera la haine d'un nombre infini de gens, parce qu'il choque les

intérêts et les desseins de ceux qui n'ont ni la crainte de Dieu, ni

le bien public, ni le service du roy devant les yeux, mais seulement

leur ambition, leur crédit, leur intérêt. Tous les ennemis de l'ordre

et de la solide piété se déclareront contre moi, parce qu'ils

trouveront leur condamnation dans ces maximes; ils s'efforceront de

décrier les préceptes que je vous donne; ils en feront des railleries;

ils les traiteront de ridicules, de chimériques et d'impossibles; mais

j'aurai pour moi toutes les personnes qui font profession d'honneur et

de vertu, qui seront charmées de voir inspirer aux souverains des

sentimens capables de les faire régner avec gloire, et de procurer la

félicité publique. Vous-même, Monseigneur, par votre sage conduite,

vous ferez le principal éloge de ces instructions, et vous justifierez

leur auteur. Tout vous invite à les pratiquer: votre naissance vous y

porte; les heureuses semences de vertu que la main de Dieu a répandues

dans votre âme vous y préparent dès votre enfance; le roy vous y

excite par les grands exemples qu'il vous donne de toutes les vertus

royales, par la peine qu'il prend de vous dresser lui-même des

mémoires et des instructions pour vous faire marcher un jour sur ses

traces glorieuses, et par ses exhortations touchantes et solides,

qu'il veut bien vous faire de tems en tems. Il n'est pas jusqu'à sa

devise, qui ne nous apprenne les devoirs d'un grand roy; il a choisi

le soleil pour lui servir de corps, parce que cet astre est le modèle

de la conduite de tous les souverains. Ils doivent, comme lui, estre

actifs, vigilans, infatigables, libéraux et bienfaisans; comme lui

produire partout l'abondance, distribuer les richesses, faire naître

les fruits, disperser la lumière, apporter la sérénité, dissiper les

nuages, appaiser les tempêtes, et répandre partout leurs clartés et

leurs influences favorables[130].»

[128] Ce n'est point là pourtant l'avis du P. Petit: «... Les

mauvais conseils avoient peu de pouvoir sur l'esprit de

Monseigneur. Naturellement ennemi du vice, ce jeune prince

n'avoit nulle peine à s'en défendre, et si quelquefois la

légèreté de l'âge lui donnoit moins de goût pour les vérités

solides ou les exercices sérieux, il sçavoit déjà par raison

vaincre ses répugnances, et s'acquittoit sans effort de tout ce

qu'on exigeoit de lui. L'estime dont le roy honoroit le duc de

Montausier, le lui rendoit respectable; à mesure qu'il avançoit

en âge il l'estimoit lui même de plus en plus, il écoutoit ses

avis et les suivoit avec une docilité qui avoit quelque chose de

bien consolant pour le gouverneur. Il ne faisoit rien sans le

consulter, et il ne craignoit rien tant que de s'attirer des

reproches de sa part, parce qu'il sçavoit qu'il ne blâmoit jamais

que ce qui méritoit d'être blâmé. Par le même principe, il étoit

extrêmement sensible à ses loüanges, et le moindre signe de son

approbation le flattoit plus que les applaudissements peu

sincères des personnes qui formoient sa cour.»--Cette déposition

optimiste de l'honnête jésuite est, on le voit, en désaccord

flagrant avec le témoignage unanime des contemporains. Dans le

passage suivant de ses mémoires, Saint-Simon parle seulement du

_respect_ et non de la _sympathie_ que Montausier avait su

inspirer à son élève: «Quelque dure qu'ait été son éducation, il

avoit conservé de l'amitié et de la considération pour le célèbre

évêque de Meaux, et un vrai respect pour la mémoire du duc de

Montausier, tant il est vrai que la vertu se fait honorer des

hommes malgré leur goût et leur amour de l'indépendance et de la

liberté. Monseigneur n'étoit pas même insensible au plaisir de la

marquer à tout ce qui étoit de sa famille, et jusqu'aux anciens

domestiques qu'il lui avoit connus. C'est peut-être une des

choses qui a le plus soutenu d'Antin auprès de lui dans les

diverses aventures de sa vie, dont la femme étoit fille de la

duchesse d'Uzès, fille unique du duc de Montausier, et qu'il

aimoit passionnément. Il le marqua encore à Sainte-Maure, qui,

embarrassé dans ses affaires sur le point de se marier, reçut une

pension de Monseigneur sans l'avoir demandée, avec ces

obligeantes paroles, mais qui faisoient tant d'honneur au prince:

«qu'il ne manqueroit jamais au nom et au neveu de M. de

Montausier.» Sainte-Maure se montra digne de cette grâce. Son

mariage se rompit, et il ne s'est jamais marié. Il remit la

pension qui n'étoit donnée qu'en faveur du mariage. Monseigneur

la reprit; je ne dirai pas qu'il eût mieux fait de la lui

laisser.»

[129] Petit.

[130] Petit.

Les précautions que le duc avait prises pour mettre le dauphin à

l'épreuve de la séduction, au lieu d'arrêter les séducteurs, ne

servirent qu'à les aigrir davantage contre un homme qui savait si bien

les démasquer et les faire connaître; ils n'avaient pas seulement à

décrier la vertu pour justifier leurs vices, mais ils avaient encore à

se venger d'un ennemi redoutable, qui s'efforçait de les perdre sans

ressource dans l'esprit de son élève. Animés de cet intérêt personnel,

ils couvrirent leur vengeance sous le voile spécieux du zèle et de

l'attachement pour le bien solide du prince; ils renouvelèrent les

anciennes plaintes, et crièrent plus haut que jamais: que le

gouverneur était un homme dur et un maître impitoyable, qui, sans

égard pour la dignité et la délicatesse du dauphin, l'élevait comme un

enfant destiné à gagner son pain à la sueur de son front: qu'il

l'accablait sous le poids du travail; qu'il lui refusait la plupart

des divertissements convenables à son âge et à son rang; qu'il

semblait prendre à tâche d'en faire un pédant hérissé de grec et de

latin, et que si l'on n'y prenait garde, il rendrait l'héritier

présomptif de la couronne bien plus propre à régenter une classe qu'à

gouverner un grand royaume. Ces discours furent écoutés et applaudis

par tout ce qu'il y avait de gens intéressés à flatter le jeune

prince, dont on briguait déjà la faveur. Une troupe de jeunes gens de

la première distinction, formait la cour ordinaire du dauphin; et

comme le duc le quittait encore moins aux heures qu'il passait à se

divertir avec les jeunes courtisans qu'aux heures consacrées à

l'étude, il eut plus d'une fois occasion de mettre un frein à la

licence de ces flatteurs en herbe qui cherchaient à se rendre

agréables par toutes sortes de moyens. Quoique le gouverneur eût pour

eux tous les égards qui étaient dus à leur naissance, et qu'il leur

ménageât auprès du dauphin toute la considération qu'ils méritaient à

ce titre, il ne laissa pas de faire d'innombrables mécontents par la

franchise un peu rude avec laquelle il les reprenait, lorsqu'en dépit

de la retenue qu'ils s'imposaient en sa présence, il lui arrivait de

les trouver en défaut. De ces jeunes gens les uns étaient encore à

l'âge où l'on est impatient de toute direction, et haïssaient le

gouverneur précisément parce qu'il était gouverneur; les autres plus

âgés et de mœurs moins innocentes, craignaient que le châtiment ne

suivît de près les menaces d'un homme dont ils connaissaient

l'incorruptible fermeté, et qu'ils ne reçussent enfin l'affront de se

voir bannis de la cour. Les parents, bien loin d'être charmés de la

discipline exacte que l'on prétendait imposer à leurs enfants, se

firent les défenseurs d'une folle jeunesse, et se plaignirent avec

hauteur de ce qu'on semblait vouloir les éloigner du prince, et

établir la fortune des uns sur la ruine des autres; que ces

distinctions étaient odieuses, et qu'il n'appartenait point au duc de

Montausier de les établir. Des courtisans corrompus et des femmes

coquettes, qui n'aspiraient qu'au moment de donner au dauphin le goût

de la volupté, ne pouvaient sans murmurer se voir fermer tout accès

auprès de sa personne, et joignirent leurs plaintes à celles des

autres. La puissance de la cabale augmentait chaque jour, sans que

Montausier consentît à se relâcher en rien d'une sévérité peut-être

excessive; les choses en étaient à ce point que le gouverneur,

abandonné de tout le monde, allait ne plus pouvoir compter que sur la

volonté du roi, et ce dernier appui faillit même lui manquer par suite

de l'entrée en scène d'un nouvel et redoutable adversaire, qui

n'était autre que la reine. Blessée depuis longtemps de la façon trop

rude dont son fils était élevé, elle recueillait avidement les

rapports fâcheux qui lui arrivaient de toutes parts sur la _brutalité_

du gouverneur; alarmée par ces récits exagérés, elle en vint à

trembler pour la santé du dauphin, et parvint un instant à ébranler la

volonté de Louis XIV, qui, peu soucieux d'ailleurs du bonheur de cette

princesse, que par ses nombreuses infidélités il avait réduite au

désespoir, n'osait pas du moins lui résister en face dans une question

qui ne le touchait pas personnellement. Sans adopter un parti décisif,

il montra cependant au gouverneur plus de froideur qu'à l'ordinaire,

et Montausier sentant alors le besoin de se disculper sans toutefois

rien sacrifier de ses principes, composa une apologie qu'il présenta

au roi, prêt à se retirer s'il refusait d'agréer sa justification.

Dans ce document, il avait pris à tâche de réfuter par ordre toutes

les calomnies auxquelles il était en butte depuis des années. Cette

défense était à la fois habile et vigoureuse: tandis qu'il arrachait à

ses détracteurs le voile hypocrite sous lequel ils abritaient leurs

prétentions intéressées, il faisait adroitement sentir au monarque les

défauts et le peu d'aptitude de son héritier, et la nécessité

d'intervenir lui-même pour appuyer de son autorité royale le crédit

menacé du gouverneur. Louis XIV lut le mémoire à loisir et s'en montra

satisfait; la reine même se rassura, et l'envie se vit réduite encore

une fois au silence. Montausier, qui avait déployé tant de fermeté

dans cette conjoncture, ne montra pas moins d'indépendance à quelque

temps de là dans une question non moins grave. Le jeudi saint de

l'année 1675, Mme de Montespan se présenta à un prêtre de la paroisse

de Versailles[131]. Ce prêtre lui refusa l'absolution, et l'on devine

facilement les motifs d'un pareil refus. Elle s'en plaignit au roi,

qui fit venir M. Thibaut, curé de la paroisse. Le curé déclara que le

prêtre n'avait fait que son devoir. Mme de Maintenon, alors à

Versailles, vivant dans la société habituelle de Mme de Montespan, et

très à portée d'être instruite de tous les détails d'un événement

auquel ses principes de religion et de vertu lui faisaient prendre un

si grand intérêt, écrivait à la comtesse de Saint-Géran, «que le roi

ne vouloit condamner ni le prêtre ni le curé sans savoir ce que le duc

de Montausier, dont il respecte la probité, et M. de Condom, dont il

estime la doctrine, en pensoient.» Bossuet ne balança pas à répondre

comme le curé, «que le prêtre n'avoit fait que son devoir.»

[131] M. Lécuyer.

«M. de Montausier, ajoute Mme de Maintenon, a parlé plus fortement. M.

de Condom reprit la parole et parla avec tant de force; il fit venir

si à propos la gloire et la religion, que le roi, à qui il ne faut que

dire la vérité, se leva fort ému, et dit à M. de Montausier, en lui

serrant la main: _Je ne la verrai plus_.»

On sait où aboutit ce bon propos illusoire de Louis XIV, qui bientôt

fut suivi du retour de la favorite et d'une réconciliation scellée par

la naissance de Mlle de Blois, et par celle du comte de Toulouse. La

noble conduite de Montausier ne resta pourtant pas sans récompense,

car elle lui valut l'estime de Mme de Maintenon, qui n'oublia jamais

le service que le duc s'était efforcé de rendre à la morale[132].

[132] Voici les réflexions que suggère au cardinal de Bausset, la

double intervention de Montausier et de Bossuet dans cette

circonstance: «On a pu remarquer que dans sa lettre à Mme de

Saint-Géran, Mme de Maintenon semble placer le duc de Montausier

au premier rang pour la fermeté de sa déclaration à Louis XIV, et

qu'elle ne nous montre, pour ainsi dire, Bossuet que sur le

second plan de ce tableau si intéressant. Son humeur perce d'une

manière encore plus sensible dans une autre de ses lettres à Mme

de Saint-Géran. «Je vous l'avois bien dit, madame, que M. de

Condom joueroit dans toute cette affaire un rôle de dupe. Il a

beaucoup d'esprit; mais il n'a pas celui de la cour.» Comment

avec autant d'esprit qu'elle en avait elle-même, Mme de Maintenon

ne s'est-elle pas aperçue qu'en voulant faire la censure de

Bossuet, elle en fait le plus bel éloge? Accuser un évêque tel

que lui, _de n'avoir pas l'esprit de la cour_, c'était lui

accorder un titre de plus à l'estime. La fermeté tranchante du

duc de Montausier pouvait n'être pas déplacée dans un homme de sa

profession, et surtout de son caractère, qui lui avait acquis le

droit d'exagérer l'austérité de la vertu; mais la longue

expérience de Bossuet, et sa profonde connaissance du cœur

humain, lui avaient appris que la douceur, la patience et les

exhortations évangéliques sont les véritables armes d'un évêque

pour combattre les passions, et qu'elles servent plus souvent à

en triompher, que ces décisions brusques et absolues qui

obtiennent rarement un si heureux succès. L'événement justifia la

sagesse de Bossuet. L'intrépide fermeté du duc de Montausier et

la parole que lui avait donnée Louis XIV, n'empêchèrent pas ce

prince de reprendre bientôt après les chaînes qui le livrèrent

encore à la domination de Mme de Montespan. Bossuet, au

contraire, par la rectitude de sa conduite, par ses utiles

instructions, et surtout par ce caractère de vertu et de sagesse

qui ne l'abandonnait jamais dans les circonstances les plus

difficiles et les plus délicates, vit enfin ses vœux

couronnés.»--Ils ne le furent, dans tous les cas, que bien

tardivement, et c'est à Mme de Maintenon bien plutôt qu'à

l'évêque de Meaux que revient l'honneur de la conversion

définitive du grand roi.

Cependant le vide se faisait de plus eu plus autour de Montausier

vieillissant. Déjà en 1672 il avait perdu Godeau, l'aimable évêque de

Vence[133], et Chapelain en 1674; le 23 septembre 1675, la mort de

Conrart lui causa un chagrin non moins vif, car il professait pour son

ancien coreligionnaire une singulière estime, comme le prouvent ces

paroles qu'il adressait au calviniste Jean Rou, chargé par les

héritiers du défunt de consulter le duc sur l'emploi qu'on devait

faire des volumineux manuscrits recueillis dans la succession, et que

certaines personnes songeaient à donner au public: «Qu'ils s'en

donnent bien de garde, répondait Montausier, ce seroit tout perdre.

Vous savez, et ils le savent aussi bien que vous, combien j'aimois et

considérois celui dont nous parlons. La plupart de nos amis communs

rendront témoignage du cas que j'ai toujours fait de tout ce qui

sortoit de sa plume, parce qu'en effet il y avoit en tout cela bien du

prix; mais la réputation que cet illustre s'étoit acquise est allée si

loin, que, quand tout ce qu'on pourroit publier de lui auroit été

dicté par un ange, cela ne seroit pas capable de soutenir la dignité

d'un bruit aussi extraordinaire, et il s'en faut tenir là; des oracles

même ne paroîtroient que des rogatons. Il y a de certaines

conjonctures qui sont si fatales à la réputation des plus grands

hommes, qu'on les peut comparer à ces constellations bénignes qui font

toute la félicité des naissances les plus heureuses; ç'a été sous une

constellation de cette nature que la réputation de notre ami est née,

il faut se contenter d'en garder la coiffe; dites-leur que c'est le

meilleur conseil que je leur puisse donner.»

[133] Montausier était resté dépositaire d'un grand nombre de ses

poésies inédites, qui se trouvent probablement aujourd'hui dans

les archives du la maison d'Uzès.

Le vieux Conrart s'éteignait à propos, alors que les persécutions

contre le protestantisme se préparaient dans l'ombre. Cette mort

rompit le faible lien qui rattachait encore Montausier aux souvenirs

de sa jeunesse, et ses relations de plus en plus étroites avec Bossuet

et Fléchier ne contribuèrent pas peu à atténuer le fâcheux effet que

dut produire sur lui la grande et désastreuse mesure que prit Louis

XIV pour l'anéantissement du calvinisme. Mais en 1675 on n'usait

encore de la persécution que comme d'un expédient financier propre à

exciter la générosité du clergé de France, et dans le cœur du roi le

penchant à la volupté étouffait les symptômes du fanatisme naissant.

Vingt années de prospérité inouïe avaient contribué à aveugler la cour

et à ébranler dans l'âme du monarque les notions du juste et de

l'injuste; si la fortune infligeait quelques revers aux armes de la

France, il semblait qu'elle voulût par là relever comme par contraste

l'éclat merveilleux de triomphes si longtemps soutenus; et c'est à un

échec de ce genre que se rapporte l'anecdote suivante de Mme de

Sévigné: «Voici une petite histoire que vous pouvez croire comme si

vous l'aviez entendue. Le roi disoit un de ces matins: «En vérité, je

crois que nous ne pourrons pas secourir Philisbourg; mais enfin je

n'en serai pas moins roi de France.» M. de Montausier,

Qui pour le pape ne diroit

Une chose qu'il ne croiroit,

lui dit: «Il est vrai, sire, que vous seriez encore fort bien roi de

France, quand on vous auroit repris Metz, Toul et Verdun, et la Comté,

et plusieurs autres provinces dont vos prédécesseurs se sont bien

passés.» Chacun se mit à serrer les lèvres; et le roi dit de

très-bonne grâce: «Je vous entends bien, M. de Montausier,

c'est-à-dire que vous croyez que mes affaires vont mal: mais je trouve

très-bon ce que vous dites, car je sais quel cœur vous avez pour

moi.» Cela est très-vrai, et je trouve que tous les deux firent

parfaitement leur personnage.»

Cette roideur, qui ne fléchissait pas même en présence du monarque le

plus absolu de l'univers, rendait parfois difficiles les relations de

Montausier avec sa famille, et causa quelque tension dans ses

rapports, tout bienveillants jusque-là, avec son allié le comte de

Grignan. Ainsi qu'on l'a vu plus haut, ce dernier avait eu deux filles

de son mariage avec Angélique d'Angennes. L'une de ces demoiselles

avait manifesté de bonne heure une vive inclination à la vie

religieuse, et les exhortations de sa jeune belle-mère devaient la

confirmer plus tard dans ses pieuses résolutions. Sa sœur, au

contraire, avait un penchant décidé pour le monde, et l'on n'eût pu,

sans une véritable contrainte morale, la pousser dans le cloître. Il

paraît pourtant que son père se proposait d'aider à la grâce, pressé

qu'il était de combler le gouffre de ses dettes en y jetant la fortune

des enfants de sa première femme; mais ces demoiselles trouvèrent un

actif protecteur dans le duc de Montausier, qui les prit sous sa garde

et ne consentit à les rendre à leur père qu'après avoir reçu des

explications positives, et s'être assuré que la volonté de ses nièces

ne serait en rien violentée[134]. Ce fut aussi vers la fin de l'année

1677, qu'eurent lieu les premières relations amicales de Montausier et

de Boileau[135]. Le duc, peu favorable à la nouvelle génération

littéraire et ennemi par principes du genre satirique, n'avait jamais

pardonné à Despréaux ses attaques contre Chapelain, et il s'était même

exprimé assez durement sur le compte du poëte lorsqu'il avait appris

que le roi lui faisait une pension. Boileau, qui n'ignorait pas le

sentiment du duc à son égard, en était désolé, aussi s'efforça-t-il de

le désarmer par ce passage adroitement flatteur de son épître VII:

Et qu'importe à nos vers que Perrin les admire,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pourvu qu'ils puissent plaire au plus puissant des rois;

Qu'à Chantilly Condé les souffre quelquefois,

Qu'Enghien en soit touché...

Et plût au ciel encor pour couronner l'ouvrage

Que Montausier voulût leur donner son suffrage!

[134] «J'avois ouï parler confusément de cette lettre de M. de

Montausier; je trouve, comme vous, son procédé digne de lui; vous

savez à quel point il me paroît orné de toutes sortes de vertus.

On avoit cherché à le tromper; on avoit corrompu son langage; on

s'est enfin redressé, et lui aussi; il l'avoue: c'est une

sincérité et une honnêteté de l'ancienne chevalerie. Voilà qui

est donc fait, ma fille, vous êtes assurée d'avoir ces jeunes

demoiselles.» (Mme de Sévigné, lettre du 4 août 1677.)

[135] C'est à tort que le P. Petit renvoie ce fait à l'année

1680.

«Un trait si obligeant fit sur le cœur de M. de Montausier tout

l'effet que M. Despréaux s'en étoit promis; le duc commença dès lors à

revenir de ses anciennes préventions, et peu de temps après le sieur

de Puimorin, frère de l'auteur des satires, homme fort connu et fort

aimé à la cour, étant venu à mourir, le duc rencontra M. Despréaux

dans la gallerie de Versailles, et lui marqua en passant le regret

qu'il avoit de la mort de son frère. «Je sçais, lui répondit M.

Despréaux, que mon frère faisoit grand cas de l'amitié dont vous

l'avez honoré; mais il en faisoit encore plus de votre vertu; et il

m'a toujours dit que les grâces dont le roy m'a comblé, et les bons

traitements que je reçois ici, ne peuvent réparer le malheur que

j'ai eu de ne pouvoir mériter jusqu'à présent les bonnes grâces

du plus vertueux et du plus respectable seigneur qui soit à la

cour.»--«Oublions le passé, lui repartit M. de Montausier en

l'embrassant, je veux être de vos amis comme je l'étois de votre

frère, et pour commencer connoissance, venez, je vous en prie, dîner

aujourd'hui avec moi.» M. Despréaux, depuis ce moment, trouva

toujours dans le duc un ami généreux, qui lui demeura fidellement

attaché jusqu'au dernier jour de sa vie, et qui fut constamment

l'admirateur sincère, ainsi que le censeur sévère des nouveaux

ouvrages que cet illustre poëte donna depuis au public[136].»

[136] Petit.

Tout affligé qu'il était du peu d'aptitude et de zèle de son royal

élève, Montausier n'en continuait pas moins de lui accorder ses soins

avec son ardeur et son dévouement habituels, tandis que Bossuet, vers

ce temps-là même, écrivait au maréchal de Bellefonds ces lignes

attristées: «Me voici quasi à la fin de mon travail. Monseigneur le

dauphin est si grand, qu'il ne peut pas être longtemps sous notre

conduite. Il y a bien à souffrir avec un esprit si inappliqué. On n'a

nulle consolation sensible, et on marche, comme dit saint Paul, en

espérance contre l'espérance. Car encore qu'il se commence d'assez

bonnes choses, tout est encore si peu affermi, que le moindre effort

du monde peut tout renverser; je voudrois bien voir quelque chose de

plus fondé; mais Dieu le fera peut-être sans nous. Priez Dieu que sur

la fin de la course où il semble qu'il doive arriver quelque

changement dans mon état, je sois en effet aussi indifférent que je

m'imagine l'être.»

Ce fut alors que l'évêque de Condom mit la main à son _Histoire

universelle_. Lorsqu'il avait conçu la première idée de cet ouvrage,

il ne s'était proposé d'abord que de donner un abrégé de l'histoire

ancienne, pour que le dauphin pût conserver plus facilement le

souvenir de ce qu'il en avait appris. Les réflexions qui devaient en

être le résultat étaient réservées pour servir de préface à ce tableau

historique. Mais Bossuet ayant fait lire cette _préface_ à Montausier

et à d'autres amis éclairés qu'il était dans l'usage de consulter, ils

l'engagèrent à donner plus d'étendue à ses réflexions. C'est ainsi que

ce qui n'était dans le premier plan qu'un accessoire, devint dans

l'exécution l'objet principal et important. La partie historique n'en

est plus que l'introduction. Ce sont en effet ces réflexions qui ont

donné un si grand caractère au _Discours sur l'histoire universelle_.

Près de deux siècles se sont écoulés depuis qu'il a paru, et

l'admiration, loin de s'être épuisée, s'accroît chaque jour encore à

la lecture de ce magnifique ouvrage. Lorsqu'il fut achevé, dans les

derniers mois de 1679, l'éducation du dauphin tirait à sa fin. Dès

cette époque, on songeait à son mariage avec la princesse de Bavière,

et lorsqu'il fut arrêté, Bossuet et Montausier durent considérer leur

mission comme terminée. «Tous les deux concoururent avec un accord

invariable au travail de l'éducation qui leur était confiée. Tous les

deux étaient animés de la noble passion de former un grand prince et

un fils digne de son père. Le duc de Montausier aurait voulu montrer à

une nation guerrière et valeureuse un chef propre à commander les

armées, et un prince d'une probité assez austère pour aimer à déplaire

aux courtisans. Bossuet voulait graver profondément dans l'âme de son

élève ces principes religieux qui peuvent seuls rassurer les peuples

contre les abus de la puissance. Il voulait un prince assez instruit

et assez éclairé pour sentir, penser et agir par lui-même, et qui fût

capable de conserver à la France la prééminence de gloire où elle se

trouvait élevée. On sent que ces deux méthodes, quoique différentes,

n'étaient que l'expression de la même pensée, celle que l'on cherche

et que l'on trouve dans l'idée d'un grand roi et d'un bon roi[137].»

[137] Bausset, _Histoire de Bossuet_.

A partir du 30 décembre, jour où furent arrêtés les articles du

mariage entre le dauphin et Marie-Anne-Christine, sœur de l'électeur

de Bavière, Montausier cessa de diriger l'éducation du prince, et ce

fut en rendant la liberté à son royal élève qu'il prononça ces paroles

fameuses: «Monseigneur, si vous êtes honnête homme, vous m'aimerez; si

vous ne l'êtes pas, vous me haïrez, et je m'en consolerai.» Quoiqu'il

n'eut plus le titre de gouverneur, le duc resta pourtant, par ordre du

roi, attaché à la personne du dauphin, et ce fut lui qui présida à la

formation de sa maison[138], qu'il s'efforça de composer de personnes

sûres et d'hommes distingués, au nombre desquels était son gendre de

Crussol: ce fut là son plus mauvais choix.

[138] «On a nommé huit ou dix hommes de la cour, avec six mille

francs de pension, pour être assidus auprès de M. le dauphin: il

y en aura tous les jours deux qui le suivront. Le chevalier vous

mandera leurs noms: il me semble que j'ai entendu parler de MM.

de Chiverni, de Dangeau, de Clermont et de Crussol; je ne sais

point encore les autres, ni même si ceux-là sont bien vrais.»

(Mme de Sévigné.)

Les dix dernières années de Montausier s'écoulèrent à la cour comme

les précédentes, et il y vécut entouré d'honneurs et de considération.

Le roi l'admettait à ses plus secrets conseils et se servit encore une

fois de sa vieille expérience lorsqu'il songea à se rendre maître de

Strasbourg.

En signant le traité de Nimègue, Louis XIV avait étonné le monde par

une modération qui, à vrai dire, était plus apparente que réelle. Ce

prince avait, en effet, signé des conventions secrètes avec plusieurs

souverains dans l'intention d'éluder un pacte solennel, et si

lorsqu'il s'était agi d'établir le dauphin il avait fait tomber son

choix sur une princesse de Bavière, c'était surtout dans le but de

raffermir son alliance avec une puissante maison qu'il avait su

engager dans ses intérêts. Depuis deux ans déjà on avait créé des

chambres dites _de réunion_, dans le but de trancher au profit de la

France toutes les questions litigieuses en matière de fiefs, dans les

provinces frontières de l'Alsace et des trois évêchés; en 1681, le roi

résolut de tenter un coup plus hardi et de s'emparer en pleine paix de

la grande ville impériale de Strasbourg. Un fort parti français

s'était formé au sein de cette république allemande, et rien ne fut

oublié pour le grossir. Tous les catholiques et beaucoup de notables

protestants étaient favorables à l'invasion: l'or et les promesses

aidant, les cinq conseillers, le prêteur, le secrétaire et le

trésorier qui formaient la régence de la ville furent gagnés les uns

après les autres par les agents de Louvois. Les troupes impériales

ayant évacué la place par suite du traité de Nimègue, les magistrats

congédièrent douze cents Suisses que la république avait à sa solde;

puis, sur les instances menaçantes du gouverneur français, ils

démolirent le fort de Kehl reconstruit récemment. Rien ne faisait plus

obstacle à la tentative du roi de France, et le 28 septembre

trente-cinq mille hommes se trouvaient réunis devant la place qui leur

ouvrait ses portes le surlendemain. Ce jour-là même, «Sa Majesté

partit subitement pour l'Alsace, au lieu d'aller de Fontainebleau à

Chambord, où sur les bruits publics, on ne doutoit point que la cour

n'allât passer l'automne. Le roy voulut que la reine fût du voyage

avec Monseigneur le dauphin et Mme la dauphine, Monsieur et Madame, le

prince et la princesse de Conti, le prince de la Roche-sur-Yon, et un

grand nombre de seigneurs des plus distinguez. M. de Montausier y fut

invité avec une distinction particulière; le roy le présenta à

Monseigneur, et lui dit en termes très-honorables pour le duc, qu'il

souhaitoit qu'il prît M. de Montausier dans sa calèche, persuadé qu'il

ne lui seroit pas moins utile en cette occasion, qu'il l'avoit été par

le passé. Monseigneur, autant par inclination que par déférence aux

désirs du roy son père, consentit de bon cœur à ce qu'on demandoit de

lui, et fit le voyage tête-à-tête avec son ancien gouverneur. Le duc

mit à profit une occasion si favorable, et se servit de tout le loisir

et de toutes les occasions que lui procura ce voyage, qui fut environ

de deux mois, pour renouveller les sages instructions qu'il avoit

autrefois données au jeune prince. Monseigneur les goûta d'autant

mieux alors, que ce n'étoient pas les préceptes d'un maître; mais les

conseils d'un ami et d'un sujet fidèle. Le roy, suivi de son auguste

famille, visita toutes les places de l'Alsace, et se rendit enfin dans

la capitale[139].» Il y fit son entrée le 23 octobre, et le vieux

Montausier qui était à ses côtés éprouva une émotion singulière en

voyant aux pieds de son souverain cette superbe cité, riche fleuron

d'une province qu'il se rappelait avoir administrée lui-même dans des

temps difficiles, et au sein de laquelle il avait passé plusieurs des

plus belles années de sa vie. Le roi et la cour étaient de retour à

Saint-Germain le 16 novembre.

[139] Petit.

Les loisirs dont jouissait Montausier rendirent alors plus étroites

ses relations avec sa fille et son gendre, et quoique ce dernier fut

depuis 1680 devenu chef de la maison d'Uzès, ils n'en continuèrent pas

moins de vivre ensemble, le duc affaibli par l'âge voyant avec plaisir

ses petits-enfants peupler la solitude du vaste hôtel de Rambouillet.

Montausier, qui au dire de Saint-Simon vivait dans une grande

splendeur, avait d'ailleurs des revenus énormes: le roi lui avait

conservé ses appointements de gouverneur, qui étaient de 48,000

livres; le gouvernement de Saintonge et d'Angoumois lui en rapportait

30,000; il en tirait 25,000 de son gouvernement de Normandie et 8,000

de sa lieutenance de roi d'Alsace qu'il avait depuis plus de quarante

ans. Tout cela, joint à sa fortune personnelle et à celle de sa femme,

lui permettait de paraître avec éclat et sans s'incommoder dans la

cour la plus luxueuse du monde; il était du reste fort généreux à

l'égard de ses enfants, et prenait à sa charge leur entretien et celui

de leurs domestiques.

Son crédit était grand, et il en usait largement dans l'intérêt de sa

famille et de ses amis[140], lesquels étaient fort nombreux: les plus

grands seigneurs briguant son amitié et cherchant à s'étayer de son

influence bien connue et toute bienveillante. Cette intervention

officieuse était désormais sa seule manière de participer à la vie

publique, et son existence se renfermait de plus en plus dans le

cercle des affections intimes.

[140] «... Le roy accorda à M. de Montausier, le 27e régiment

pour M. de Laurière, son neveu, qui étoit capitaine dans le

Dauphin.....

«... Il y a une pension de 500 écus pour l'abbé Veillet,

précepteur du petit comte de Crussol. M. de Montausier l'avoit

ainsi souhaité du roy.» (Extrait du _Journal de Dangeau_.)--Les

faveurs accordées par le roi à Montausier sont de la part du

courtisan chroniqueur l'objet de longues énumérations qu'il est

inutile de reproduire.

Au commencement de l'année 1684, il fut question d'un brillant

établissement pour la plus jeune de ses nièces, Mlle d'Alerac[141], et

Mme de Sévigné écrivait à ce propos à sa fille: «La destinée de Mlle

d'Alerac paroît encore incertaine, nous croyons pourtant que le nom de

Polignac est écrit au ciel avec le sien. Si Mlle de Grignan vouloit,

elle nous en diroit bien la vérité; car elle a dans ce pays céleste un

commerce continuel.» A quelques mois de là elle revenait encore sur le

même sujet: «Je crains bien que notre mariage ne se rompe par les

raisons d'intérêt que vous me dites; ce ne sera jamais de mon

consentement; et si l'on veut donner à ronger l'espérance d'un duc qui

ne viendra point, Mlle d'Alerac a bien l'air d'en être la victime et

la dupe: je souhaite la santé du coadjuteur par plusieurs raisons;

celle-là est la seconde. Où sont ces petits oiseaux qui s'en étoient

envolés au Puy?» Ces allusions aux difficultés soulevées par

Montausier se trouvent nettement expliquées dans la lettre du 1er

décembre: «Il me paroît que M. de Montausier ne ménagera guère la

maison de Polignac, de faire rompre par son opiniâtreté un mariage si

engagé et si assorti. M. de la Garde m'en écrivit l'autre jour, dans

votre sentiment, trouvant fort mal de traiter ainsi des gens de cette

qualité, et d'un si grand mérite à l'égard de Mlle d'Alerac et de M.

de Grignan: je suis assurée que bien des gens seront de cet avis. Si

vous trouvez Mme de Lavardin, vous ferez bien de continuer à lui

parler confidemment de cette affaire. Quant à moi je ne vois dans

l'avenir aucun duc pour consoler Mlle d'Alerac de ce qu'elle perd, je

pense que son bien ne tentera personne, et que l'espérance de celui de

sa sœur n'est qu'une vision et une chimère, qu'on fera servir à la

détourner d'une alliance si convenable et si belle. Vous croyez bien,

après cela, que les grands partis ne voudront pas risquer la même

destinée: le refus sera sûr, et le sujet du refus extrêmement

incertain, et tout-à-fait dans les idées de Platon. On se persuade

aisément que la crainte de ne point voir cette jolie fille établie, ne

touche guère M. de Montausier, et qu'il envisage sans horreur tout ce

qui en peut arriver: mais je vous avoue que j'en serois affligée et

que je prends un véritable intérêt à cette dernière scène.» Dans les

premiers mois de l'année 1685, les pourparlers duraient encore: «Le

bon abbé.... trouve que M. de Montausier est gouverné par des gens

bien rigoureux et bien mal intentionnés.» Montausier, qui moins que

Mme de Sévigné se laissait prendre à de belles mais trompeuses

apparences, avait approuvé à ce qu'il paraît les prétentions d'un

sieur Hurault de Belesbat qui avait demandé la main de sa nièce; de là

grand émoi dans les deux familles de Grignan et de Sévigné: «... Ils

crurent[142], comme moi, que c'étoit pour rire que vous nommez

Belesbat pour la _princesse_; il fallut repasser sur ces endroits, et,

quand nous vîmes que M. Chupin le proposoit sérieusement, et que les

Montausier et Mme de Béthune l'approuvoient, je ne puis vous

représenter notre surprise; elle ne cessa que pour faire place à

l'étonnement que nous causa la tolérance de cette proposition par Mlle

d'Alerac. Nous convenons de la douceur de la vie et du voisinage de

Paris; mais a-t-elle un nom et une éducation à se contenter de cette

médiocrité? Est-elle bien assurée que sa bonne maison suffise pour lui

faire avoir tous les honneurs qui ne seront pas contestés à Mme de

Polignac? Où a-t-elle pris une si grande modération? c'est renoncer de

bonne heure à toutes les grandeurs. Je ne dis rien contre le nom, il

est bon, _mais il y a fagots et fagots_; et je croyois la figure et le

bon sens de Belesbat plus propre à être choisi pour arbitre que pour

mari, par préférence à ceux qu'elle néglige. Il ne faudroit point se

réveiller la nuit, comme dit Coulanges, pour se réjouir comme sa

belle-mère Flexelles[143] d'être à côté d'un Hurault; enfin, ma bonne,

je ne puis vous dire comme cela nous parut et combien notre sang en

fut échauffé, à l'exemple du vôtre, ma bonne. Il faut voir ce que Dieu

voudra, car s'il avoit bien résolu que les articles de l'autre[144]

fussent inaccommodables, je défierois tous les avocats de Paris d'y

trouver des expédients.»

[141] Quant à Mlle de Grignan, sa sœur aînée, elle s'était

retirée à Gif dans une abbaye de bénédictines, sans avoir

communiqué son dessein à personne.

[142] Coulanges et d'autres personnes de l'entourage de la

marquise.

[143] Mère du prétendant Belesbat.

[144] Du mariage Polignac.

La vicomtesse de Polignac avait été compromise dans l'affaire des

poisons, et c'est dans cette circonstance fort grave et présente

encore à tous les esprits, qu'il faut chercher la cause de

l'obstination de Montausier, que Mme de Sévigné trouve si blâmable. Le

mariage que souhaitait la marquise n'eut vraisemblablement pas eu

d'ailleurs l'agrément du roi, qui plus tard fit beaucoup de

difficultés avant d'accorder à Mlle de Rambures l'autorisation qu'elle

sollicitait d'épouser Polignac.

Outre l'embarras que lui donnait l'établissement projeté de sa nièce,

Montausier éprouvait à cette époque des ennuis plus sérieux et qui le

touchaient de plus près. Le lundi 14 mai 1685, on apprit que le duc

d'Uzès s'était brouillé avec son beau-père, qu'il était sorti de chez

lui à dessein de n'y plus rentrer, et s'était retiré dans un de ses

domaines à quatre heures de Versailles. Cette brusque séparation n'eut

rien de surprenant pour ceux qui connaissaient le caractère difficile

de ces deux hommes, mais la conduite du duc d'Uzès était injustifiable

après tout ce que Montausier avait fait pour lui, et l'indulgence

qu'il avait mise à dissimuler de légitimes sujets de mécontentement.

Le jeune duc était, en effet, un des familiers de Monseigneur, que

tout récemment encore il avait reçu à son château de Lévis, et cette

intimité avec le dauphin qu'il avait soutenu jadis dans ses luttes

contre son gouverneur, contribuèrent sans doute à aigrir des rapports

déjà si tendus entre deux personnages trop ardents l'un et l'autre

pour se faire à temps des concessions indispensables. Cette rupture

causa à Montausier un chagrin que de nouvelles faveurs du roi ne

purent adoucir[145], aussi accepta-t-il avec joie la médiation que

son vieux compagnon d'armes, le prince de Condé, lui offrit

spontanément, et la réconciliation eut lieu le 21 novembre. «Ce

jour-là, dit Dangeau, chez M. le prince, se fit l'accommodement de M.

le duc de Montausier et de M. le duc d'Uzès, qui avoient choisi pour

arbitres M. de la Rochefoucauld, M. le duc de Beauvilliers et moi. M.

le prince les fit embrasser, et la réconciliation parut fort sincère;

M. de Montausier fit à merveille, et M. le duc d'Uzès fut touché et

promit de fort bon cœur tout ce que M. le prince lui demanda.»

[145] «Lundi 27 août 1685. Le soir le roi nous dit à son coucher

qu'il avoit permis à M. de Montausier de vendre le gouvernement

de Dieppe quoiqu'il ne fut que triennal..... M. de Manneville

l'achète 25,000 écus. M. de Montausier a aussi la permission de

vendre la lieutenance de roi d'Alsace qu'il a depuis longtemps.»

(_Journal de Dangeau._)

Quelques semaines auparavant, le roi avait pris une détermination

sinistre, qui, inaugurant une nouvelle ère de persécutions, allait

déchirer le sein de la patrie et envenimer sa lutte avec l'étranger.

_L'édit de révocation_ dut affliger l'âme droite de Montausier, qui,

peu sensible à l'accusation d'intolérance, ne put s'empêcher de voir

dans cette grave mesure une atteinte portée aux principes éternels de

justice, principes que Louis XIV méconnaissait d'une manière

flagrante, en annulant de son autorité privée les garanties données

par Henri IV à ceux qui l'avaient mis sur le trône. Partagé entre sa

loyauté naturelle et un zèle médiocrement éclairé pour la foi

catholique romaine qu'il eût voulu voir régner sans partage,

Montausier n'en montra pas moins la plus vive sympathie pour ses

anciens coreligionnaires, ainsi qu'on peut le voir dans l'affaire du

calviniste Jean Rou, que déjà en 1676 il avait tiré de la Bastille, et

dont à dix années de là il s'efforça de préserver la fortune, tâche

malaisée à une époque où les biens des hérétiques étaient généralement

de bonne prise. Tout en cherchant à sauvegarder les intérêts de son

protégé il veillait au salut de son âme, et dans une lettre

bienveillante il l'invitait doucement à se réfugier au sein de la

véritable église. Rou qui n'entendait pas raillerie en pareille

matière, répliqua d'une façon un peu vive, et comme le ministre Jurieu

le blâmait de son imprudence, il lui fit une réponse qui prouve toute

la vénération que le caractère du duc inspirait aux hommes modérés de

tous les partis[146].

[146] «Huit ou quinze jours après que cette lettre fut partie, M.

Jurieu, qui étoit venu faire un tour à la Haye pour quelques

affaires qu'il avoit auprès du prince, s'enquérant de l'état des

miennes, me donna occasion de lui montrer cette lettre, laquelle

ayant lue: «Elle est très-belle et très-bonne, me dit-il, mais je

voudrois que vous ne l'eussiez pas envoyée.--Par quelle raison?

lui dis-je.--C'est que vous risquez de perdre cet illustre

patron-là.--Oh! repris-je, vous ne le connoissez pas si bien que

je fais; je suis sûr qu'il ne m'en aimera que mieux, et j'espère

dans quelque temps vous en donner des marques. Je dis dans

quelque temps, parce que je crois bien qu'il ne m'écrira pas

sitôt, et principalement ne répondra jamais à ceci; mais quand

les idées de tout cela seront comme perdues, souvenez-vous qu'il

m'écrira tout comme auparavant.» Cela ne manqua pas d'arriver, et

l'on en aura bientôt des preuves en son lieu.--Rou fait ici

allusion à la lettre que le duc lui adressait de Versailles le 31

mars 1689:

«J'ai reçu, monsieur, la lettre que vous avez pris la peine de

m'écrire le 24 de ce mois. Elle me fait voir que vous continuez

toujours à avoir de l'amitié pour moi; je vous en suis tout à fait

obligé, vous assurant qu'on ne peut en avoir pour vous plus que

j'en ai, ni souhaiter davantage que je fais de vous en donner des

marques. Je ne saurois assez me réjouir avec vous de la charge que

MM. les États généraux vous ont donnée[146a]. Ils ont reconnu

votre mérite, et ils ne pouvoient faire choix de personne qui fût

plus capable de s'en acquitter mieux que vous. Il ne vous arrivera

jamais tant de bonne fortune que je vous en souhaite. C'est de

quoi je vous prie, monsieur, d'être bien persuadé, et de l'estime

et de la considération particulière que j'ai pour vous.

«MONTAUSIER.»

[146a] Rou venait d'être nommé _translateur_, c'est-à-dire

secrétaire des États généraux. Voir là-dessus, dans les _Mémoires

de Jean Rou_, t. I, p. 270, l'intéressante note de M.

Waddington.

Le 15 mars 1686, Montausier vendit sa charge de lieutenant de roi du

Poitou à M. de Verde, nouveau converti, qui la lui paya 80,000 livres.

Le duc trouva bientôt l'emploi de cette somme: quelques mois plus tard

sa petite-fille, Mlle d'Uzès, épousait le marquis d'Antin; Montausier

donna à ce dernier sa lieutenance d'Alsace, produisant 8,000 livres,

revenu considérable pour le temps, et 25,000 écus à la mariée, qui en

recevait le double de son père et de sa mère. La noce se fit à l'hôtel

de Rambouillet, mais en famille, car Montausier, toujours chagrin

depuis la mort de sa femme, ne pouvait souffrir les réunions

bruyantes, ailleurs qu'à la cour, où le désir de paraître avec honneur

faisait taire toutes ses répugnances[147]. Il était un autre mariage

que le duc aurait bien désiré voir aboutir, et que retardait, comme

on l'a vu, le manque d'accord entre les deux familles de Grignan et de

Montausier. Le besoin d'une solution devenait pourtant de plus en plus

pressant: Mlle d'Alerac se jetait dans le monde à corps perdu, et on

l'avait vue faire de folles dépenses au brillant carrousel qui eut

lieu les 28 et 29 mai 1686[148]. Cette conduite si différente de celle

de sa sœur contrariait vivement le comte de Grignan, et la sourde

opposition que la comtesse faisait à sa belle-fille poussa sans doute

cette dernière au coup de tête auquel elle se décida l'année suivante,

en quittant la maison de son père pour chercher un refuge dans celle

de son oncle[149]. Montausier qui n'ignorait aucun de ses défauts,

chérissait en elle le noble sang de Rambouillet, duquel elle sortait.

Il l'accueillit avec bonté et la traita comme sa fille, mais il ne put

malheureusement obtenir de la duchesse d'Uzès la même déférence, et

Mlle d'Alerac eut, semble-t-il, à se plaindre de la froideur de sa

cousine.

[147] La cour avait pour lui des égards infinis, et Dangeau ne

manque pas de rapporter, comme un fait honorable pour sa famille,

que Mme de Dangeau occupait, à Marly, le troisième pavillon de

moitié avec Montausier.

[148] «Mlle d'Alerac se fatigue et se ruine pour le carrousel;

admirez les différentes occupations des deux sœurs.» (Mme de

Sévigné.)--Quelques semaines auparavant, le vendredi 3 mai, Mlle

de Grignan avait pris l'habit des grandes carmélites.

[149] Cette fuite causa un vif déplaisir à Mme de Grignan, ainsi

que le prouve le passage suivant de Mme de Sévigné: «Vous m'avez

dit un mot dans votre autre lettre qui m'a fait sentir ce que

fait Mlle d'Alerac; j'en ai compris l'horreur... Mais, en

attendant, il me semble que c'est Mlle de Grignan qui doit guérir

cet endroit.»

C'est à cette époque, à la fin de novembre 1687, que se rapporte une

curieuse anecdote, bien faite pour intéresser notre génération

mercantile: «Le roi, dit Dangeau, a trouvé fort mauvais que Mme la

duchesse d'Uzès ait fait peindre des raies sur un justaucorps couleur

de feu que Monseigneur avoit; il veut condamner à l'amende le marchand

qui a vendu le drap et le peintre qui l'a peint. Mme la duchesse

d'Uzès les justifie en s'accusant elle seule; le roi veut que le

justaucorps de Monseigneur soit brûlé, et qu'on ne porte plus d'autres

draps que ceux de la manufacture nouvelle de France[150].»

[150] «On avoit résolu de se passer des draps étrangers, et les

manufactures de France en avoient fabriqué de rayés. Cela étoit

fort vilain, et aussi ne dura pas. Le roi avoit défendu qu'on en

portât d'autres, et y étoit fort sévère; d'où vint cette

réprimande pour l'habit de Monseigneur, qui n'étoit pas de nos

draps; et M. de Montausier, comme ayant été gouverneur de

Monseigneur, étoit demeuré premier gentilhomme de sa chambre et

maître de la garde-robe, de laquelle il laissoit le soin à sa

fille la duchesse d'Uzès.» (_Note de Saint-Simon._)

Pendant l'année 1688, aucun incident fâcheux ne se produisit au sein

de la famille de Montausier. Le duc éprouva même un instant de joie

vive et sincère lorsqu'il apprit que son ancien élève était entré dans

Philisbourg, cette place dont la perte lui avait arraché naguère un

mot piquant à l'adresse du roi. L'honneur de ce succès appartenait

réellement au maréchal de Duras et à Vauban, qui tous deux

dirigeaient les opérations du siége, aussi y a-t-il quelque chose

d'épigrammatique dans le compliment que Montausier crut devoir faire

au jeune prince. Je laisse la parole à Mme de Sévigné: «Briole nous a

dit une lettre que M. de Montausier écrivit à Monseigneur après la

prise de Philisbourg, qui me plaît tout à fait: «Monseigneur, je ne

vous fais point de compliment sur la prise de Philisbourg; vous aviez

une bonne armée, des bombes, du canon, et Vauban. Je ne vous en fais

point aussi sur ce que vous êtes brave, c'est une vertu héréditaire

dans votre maison: mais je me réjouis avec vous de ce que vous êtes

libéral, généreux, humain, et faisant valoir les services de ceux qui

font bien: voilà sur quoi je vous fais mon compliment.» Tout le monde

aime ce style, digne de M. de Montausier et d'un gouverneur.»

L'année 1689 fut sans contredit la plus triste de celles qu'eut à

traverser Montausier, dans une existence longue et agitée. Déjà

souffrant d'un asthme dont les ennuyeuses douleurs s'augmentaient

chaque jour, il fut en outre abreuvé d'amertumes qui contribuèrent à

hâter sa fin. Les relations de Mme d'Uzès et de Mlle d'Alerac

devenaient de plus en plus difficiles[151], et cette dernière, qui

s'était éprise du marquis de Vibraye, voyait cette fois sa famille

entière s'opposer à ses projets de mariage. Pressée de sortir d'une

situation intolérable, et prompte à adopter comme toujours le parti le

plus violent, elle quitta, le 13 avril 1689, le logis de son oncle, en

déclarant que, libre de disposer de sa personne[152], elle entendait

épouser M. de Vibraye. Son opiniâtreté réussit à l'emporter sur la

résistance passive de ses parents des deux branches, et la cérémonie

nuptiale ayant eu lieu le 7 mai, elle s'établit au Luxembourg chez Mme

de Guise. Montausier, qui connaissait l'étourderie et l'entêtement de

sa nièce, fut plus affligé qu'étonné de sa conduite, et son irritation

céda au bout de peu de temps; mais il reçut à la même époque un coup

plus cruel et qui le frappait dans ce qu'il avait de plus sensible:

son gendre rompit de nouveau avec lui, et cette fois se sépara de sa

femme, qui peut-être avait eu le tort de prendre trop vivement le

parti de Montausier, auquel, du reste, elle était devenue

indispensable. L'état du duc empirait en effet sensiblement, et dès

les premiers mois de l'année 1690 ne laissait aucun espoir[153]. Au

commencement du printemps, la maladie fit des progrès effrayants, le

danger prochain où se trouvait le duc alarmait tout le monde, lui

seul l'envisagea d'un œil intrépide. «Il trouvoit d'ailleurs un grand

adoucissement à ses souffrances dans les tendres entretiens qu'il

avoit avec sa fille, qui fut constamment auprès de lui, comme elle

avoit été auprès de la duchesse, sa mère, pendant le cours de sa

maladie. Cette pieuse dame faisoit approcher souvent du lit du malade

le jeune comte de Crussol, son fils, pour recevoir les instructions

salutaires, et la bénédiction de cet Isaac mourant; et l'on ne

sçauroit dire avec quelle tendresse et en même temps avec quelle force

le duc faisoit passer dans le cœur de son petit-fils les grands

sentiments de piété, d'honneur et de probité dont il étoit rempli

lui-même. Le jeune comte les recevoit avec une docilité pleine de

respect, et les conservoit profondément gravez dans son âme, résolu

d'en faire l'unique règle de sa conduite.

[151] «Mlle d'Alerac est aux feuillantines depuis quelques jours:

il y a souvent de la froideur entre Mme d'Uzez et elle; je crois

pourtant qu'elle retournera à Versailles avec cette duchesse. La

pauvre petite n'est pas heureuse.» (Mme de Sévigné.)

[152] Elle venait d'entrer dans sa vingt-sixième année.

[153] Le 15 février 1690, Mme de Sévigné écrivait à sa fille:

«Vous avez vu, par cette lettre de Mme de la Fayette, comme le

pauvre M. de Montausier, après avoir été _esprit et corps_,

penche présentement à n'être plus que _corps_. Cela me paraît

fort bien dit.»

«La Providence avoit conduit à Paris le célèbre M. Fléchier, évêque de

Nîmes; ce prélat, qui étoit attaché au duc par la plus solide amitié,

et qui ne songeoit alors qu'à en resserrer les nœuds, fut

sensiblement touché de les voir prêts à se rompre pour toujours: il

demeura auprès de son ami, et lui rendit tous les devoirs que pouvoit

demander une amitié vraiment chrétienne, jusqu'au moment qu'il eut la

triste consolation de recevoir ses derniers soupirs[154].» Le 10 mai

Montausier se trouva beaucoup plus mal, et l'évêque de Nîmes l'engagea

à voir son gendre: le malade s'y prêta sans difficulté, désireux qu'il

était de voir ses enfants réconciliés avant de les quitter pour

jamais. L'entrevue fut fixée au lendemain. Le duc d'Uzès fut exact au

rendez-vous; mais quelque supplication que lui fît son beau-père, il

rejeta opiniâtrement toute proposition d'accommodement avec la

duchesse. Rebuté dans cette tentative suprême, Montausier ne s'occupa

plus des choses de la terre, et n'eut plus de pensées que pour Dieu.

«Si ses amis et ses parents avoient lieu de s'affliger de le voir

mourir, il étoit bien consolant pour eux de le voir mourir en chrétien

et en prédestiné. Sa piété et sa foi se renouvellèrent aux approches

de la mort; il n'eut pas besoin qu'on l'avertît de se préparer à ce

terrible passage; sa religion l'en avertissoit assez: il fit une

humble confession de ses fautes, et reçut le saint viatique et

l'extrême-onction avec les sentimens les plus vifs de douleur, d'amour

et de reconnoissance...... Ce fut dans ces pieuses ardeurs d'une foi

comparable à celle des patriarches, que ce nouveau David, après avoir

marché devant le Seigneur dans la vérité, dans la justice et dans la

droiture du cœur, éprouva les plus salutaires effets de la divine

miséricorde, et mourut en saint le dix-septième jour de mai de l'année

1690, âgé de quatre-vingts ans moins cinq mois, étant né le sixième

d'octobre 1610. Il fut enterré auprès de son illustre épouse, dans une

chapelle des carmélites du faubourg Saint-Jacques à Paris. Jamais

homme ne fut honoré de regrets plus sincères et plus glorieux que M.

le duc de Montausier..... On rappelloit avec admiration ces rares

qualitez qui l'avoient rendu respectable pendant sa vie, et qui

assuroient son bonheur après sa mort; cet amour pour la vérité qu'il

avoit toujours défenduë aux risques mêmes de ses plus chers intérêts;

cette droiture et cette probité inflexible qui avoit toujours fait

l'unique règle de ses démarches; cette piété solide, et digne des

premiers temps, qui avoit fait de lui un chrétien de bonne foi, sans

superstition et sans hypocrisie; cette charité généreuse qui l'avoit

fait regarder comme l'azile des malheureux et le père des pauvres, ces

lumières, cette capacité et ce goût pour les sciences qui avoient tant

contribué à faire fleurir les beaux-arts, et à faire donner au mérite

l'estime et les récompenses qui lui étoient dûës; cette fidélité pour

le prince à l'épreuve des plus délicates tentations, et qu'il avoit

tant de fois scellée de son sang; enfin cette valeur vraiment

héroïque, signalée par tant d'actions éclatantes, si hautement

reconnuë, et si glorieusement récompensée par un roy qui étoit

lui-même le héros de son siècle. Telle fut la justice que toute la

France, et j'ose le dire, que toute l'Europe rendit à M. de

Montausier, dès que la mort lui eut fermé les yeux[155]. Partout on

regretta sans feinte et sans flatterie un seigneur _vaillant dans la

guerre, sçavant dans la paix, respecté parce qu'il étoit juste, aimé

parce qu'il étoit bienfaisant, et quelquefois craint parce qu'il

étoit sincère et irréprochable_[156].»

[154] Bossuet assista également le duc à ses derniers moments.

[155] Petit.

[156] Fléchier, _Oraison funèbre de Montausier_.

Il n'y a qu'une ombre à ce tableau, une ombre légère et qui a suffi

pourtant à voiler aux yeux des contemporains et de la postérité

elle-même l'éclat de tant de vertus brillantes et solides. Un seul

défaut de caractère, une rudesse excessive et voisine de la brutalité,

rendit le duc de Montausier odieux à bien des gens qui ne surent pas,

comme Molière, découvrir sous le masque du _Misanthrope_ le visage de

l'homme de bien, et empoisonna les dernières années de sa vieillesse

en le faisant assister à des dissensions de famille qu'un peu de tact

et de prudence vulgaire eussent pu conjurer[157].

[157] La duchesse d'Uzès mourut peu de temps après son père, en

1695, après avoir perdu son mari et son fils aîné, tué à Nerwinde

le 29 juillet 1693.

Un Misanthrope à la Cour de Louis XIV: Montausier, sa vie et son temps · 第 13 / 47 题