--Tallemant nous parle ailleurs de l'ineptie des ducs d'Uzès et de
Montbazon.
[95] «... On fut surpris de le voir raisonner si sérieusement,
lui qui étoit d'une maison qui avoit toujours été plutôt capable
de dire une folie qu'une bonne chose, mais la nature lui avoit
accordé quelques bonnes saillies de fois à autre, à quoi elle
avoit joint un autre miracle en sa faveur, qui étoit d'être le
premier de son nom qui eût passé pour brave. En effet, il n'y
avoit rien de si rare dans la maison d'Uzès que de voir des gens
qui allassent à la guerre, ce qui a fait dire à la chronique
scandaleuse «qu'il falloit qu'il ne fût pas fils de son père.»
(_Mém. du comte de Rochefort._)
[96] M. Monmerqué donne la date du 16 août qui est évidemment
inexacte, puisque le comte de Crussol assistait à la bataille de
Raab, qui eut lieu le 1er du même mois, ainsi que le savait fort
bien le savant éditeur des _Mémoires de Coligni_.
Peu de mois après, le comte de Crussol, se dérobant aux charmes d'une
si douce union, demandait à partir pour la Hongrie, où l'invasion
turque menaçait les possessions de l'empereur d'Allemagne, auquel le
roi de France envoyait un corps de six mille auxiliaires, sous le
commandement de Coligni. Montausier, qui se reconnaissait à ces nobles
transports, leur accorda toutes les louanges qu'ils méritaient, fit
trouver au jeune comte l'argent nécessaire à sa lointaine expédition,
et lui donna pour l'accompagner dans ce voyage le lieutenant de ses
gardes, officier dont il n'estimait pas moins la probité que la
capacité militaire.
Aussitôt qu'il eut pourvu à l'établissement de sa fille, Montausier,
fidèle à des habitudes d'activité qu'il suspendait à regret, songea à
quitter la cour et s'empressa de demander son congé au roi pour
retourner dans la province confiée à ses soins. Mais ce prince lui
destinait provisoirement une autre mission. Le gouvernement français
était depuis quelques années en mauvaise intelligence avec la cour de
Rome, par suite de l'élection au souverain pontificat de Fabio Chigi,
qu'on avait vu autrefois à Münster soutenir contre la France les
intérêts de la maison d'Autriche. Les relations avec Rome, fort
tendues à la fin du ministère de Mazarin, devinrent plus difficiles
encore par suite des insultes faites au duc de Créqui, et dont le
cardinal Imperiali refusait de donner satisfaction. La colère de Louis
XIV éclata par une lettre foudroyante[97] adressée au pontife et que
suivit de près l'occupation d'Avignon, à la grande joie des habitants
de cette ville, qui, dès avant l'arrivée des troupes royales, avaient
brisé les armoiries du pape pour les remplacer par les armes de
France. Menacé d'une invasion en Italie, Alexandre VII se plia enfin à
des concessions qui, pour être tardives, n'en furent que plus
humiliantes. Il consentit, en effet, à des réparations fort pénibles à
son orgueil, celle surtout aux termes de laquelle son neveu, le
cardinal Chigi, accompagné du cardinal Imperiali, devait aller porter
en personne au roi ses très-humbles justifications. «Ce fut, dit
Voltaire, le premier légat de la cour de Rome qui fût jamais envoyé
pour demander pardon.» Dès la fin de mai, Chigi était en route pour
Marseille, et Montausier[98] fut chargé d'aller à sa rencontre et de
le ramener ensuite à Paris. Il partit à la tête d'un détachement de la
maison du roi, et rencontra les deux cardinaux à Lyon, d'où il les
amena par la Loire à Fontainebleau où se trouvait la cour. En
arrivant, le légat eut une audience secrète du roi, après laquelle il
trouva dans la galerie des Cerfs un repas superbe préparé aux frais de
Montausier, qui, l'ayant accompagné aux audiences publiques, et à son
entrée dans la capitale du royaume, le reconduisit jusqu'au lieu d'où
il l'avait amené. Catholique fervent, il avait traité avec des égards
infinis les envoyés du saint-père, qui ne le quittèrent pas sans lui
donner des témoignages de la reconnaissante satisfaction que leur
avaient inspirée des procédés aussi délicats que généreux. A son
retour à Paris, il reçut des preuves significatives de la
bienveillance du roi à son égard: Louis XIV lui accorda des lettres de
duc et pair, et quelques jours après, le 1er août, la nouvelle
duchesse de Montausier remplaçait comme dame d'honneur une de ses
proches parentes, Mme de Navailles. La duchesse eût peut-être bien
fait de refuser des fonctions que les circonstances rendaient
extrêmement délicates, et sur lesquelles la retraite pleine de dignité
de Mme de Navailles jetait un immense discrédit. Quelque graves
qu'aient pu être les motifs qui poussèrent Mme de Montausier à
franchir ce pas difficile, il est certain qu'ils furent
défavorablement appréciés par les contemporains, ainsi qu'en
témoignent les extraits suivants des mémoires de la bonne Mme de
Motteville: «Cette dame ne haïssoit pas la cour. Elle désiroit
l'approbation générale, et plus ardemment encore de ceux qui avoient
du crédit, car naturellement elle avoit de l'âpreté pour tout ce qui
s'appelle la faveur...... Il est aisé de juger qu'elle devoit estre
agréable au roy, non-seulement parce qu'elle avoit de belles qualités,
mais à cause que le mérite qui estoit en elle estoit entièrement
tourné à la mode du monde, et que son esprit estoit plus occupé du
désir de plaire et de jouir ici-bas de la faveur que des austères
douceurs qui, par des maximes chrétiennes, nous promettent des
félicités éternelles[99].»
[97] On y lisait ces paroles significatives: «Nous ne demandons
rien à Votre Sainteté en cette rencontre; elle a témoigné
jusqu'ici tant d'aversion à notre personne et à notre couronne,
que nous croyons qu'il vaut mieux remettre à sa prudence propre
les résolutions _sur lesquelles les nôtres se régleront_.» (V.
Desmarets, _Hist. des démêlés avec la cour de Rome_.)
[98] «Le marquis représenta au roy avec sa sincérité ordinaire,
qu'il ne se croyoit guères propre à la commission, dont il
plaisoit à Sa Majesté de le charger, que les Italiens étoient
trop fins pour lui, et lui trop simple pour eux, et que ce
contraste auroit peut-être des suites désagréables pour les
étrangers ou pour lui-même. Le roy ne reçut pas ses excuses et
lui dit en plaisantant, _qu'à ce compte il n'auroit pas été bon
pour les Normans, que cependant il avoit sçû s'accommoder à leur
génie, et que l'événement avoit fait voir qu'il étoit propre à
tout_.» (Petit, p. 162.)
[99] Mme de Motteville cite ensuite à l'appui de ses jugements
des faits dont on aimerait à pouvoir contester l'authenticité:
«Je ne puis en cet endroit m'empescher de dire vne chose qui peut
faire voir combien les gens de la cour, pour l'ordinaire, ont le
cœur et l'esprit gastés. Dans ce même moment que la reine
m'avoit commandé d'aller parler à la reine sa mère, je rencontrai
Mme de Montausier qui estoit ravie de ce dont la reine estoit au
désespoir. Elle me dit avec une exclamation de joie: Voyez-vous,
madame, la reine mère a fait une action admirable d'avoir voulu
voir La Vallière. Voilà le tour d'une très-habile femme et d'une
bonne politique. Mais, ajouta cette dame, elle est si faible, que
nous ne pouvons pas espérer qu'elle soutienne cette action comme
elle le devroit. Véritablement, je fus estonnée de voir dans la
comédie de ce monde combien la différence des sentiments fait
jouer de différents personnages, et ne voulant pas luy répondre,
je la quittay... Le duc de Montausier qui étoit en réputation
d'homme d'honneur, me donna quasi en mesme temps vne pareille
peine, car en parlant du chagrin que la reine mère avoit eu
contre la comtesse de Brancas, il me dit ces mots: Ah! vraiment
la reine est bien plaisante d'avoir trouvé mauvais que Mme de
Brancas ait eu de la complaisance pour le roy en tenant compagnie
à Mlle de La Vallière. Si elle estoit habile et sage, elle
devroit estre bien aise que le roy fût amoureux de Mlle de
Brancas, car estant fille d'vn homme qui est à elle et son
premier domestique, luy, sa femme et sa fille, lui rendroient de
bons offices auprès du roy.»
On ne peut nier la gravité de ces allégations[100], et tout en faisant
une large part à la prévention ou à l'exagération dans le récit de Mme
de Motteville, on n'en est pas moins obligé d'admettre que la duchesse
de Montausier montra beaucoup de faiblesse dans l'accomplissement de
ses fonctions, et qu'à dater de la retraite de Mme de Navailles, les
relations du roi et de Mlle de La Vallière furent singulièrement
facilitées. Quant aux cyniques propos que Mme de Motteville attribue à
Montausier, il n'est guère possible d'y ajouter foi si l'on songe aux
principes religieux du duc et à la régularité de sa vie, qui, depuis
quelque temps déjà, avait cessé de donner prise à la critique, alors
que le débordement général eût été une excuse plus que suffisante aux
yeux d'un jeune prince, qui voyait dans les faiblesses d'autrui la
justification des siennes. Sa piété était restée entière au milieu du
relâchement de la cour; il assistait tous les jours à la messe, priait
à certaines heures marquées, observait rigoureusement les jeûnes
prescrits par l'Église, et prenait soin de nourrir sa dévotion par de
pieuses lectures. On le vit même lorsqu'il reçut l'ordre du
Saint-Esprit, s'acquitter avec une scrupuleuse exactitude de certains
exercices religieux auxquels les statuts de l'ordre assujettissaient
les chevaliers, «et pour justifier une conduite qui, quoique
édifiante, ne laissoit pas d'être quelquefois censurée, il disoit que
peut-être il n'auroit pas choisi ces sortes d'exercices, si la chose
eût dépendu de lui; mais qu'il s'étoit engagé solennellement à les
pratiquer, et qu'il falloit tenir ce qu'on promettoit, encore plus à
Dieu qu'aux hommes[101].»
[100] Le P. Petit ne s'en préoccupe pas le moins du monde; voici
tout ce qu'il dit au sujet de la nomination de Mme de Montausier:
«... Cette place étoit occupée auparavant par la duchesse de
Navailles, proche parente de Mme de Montausier; et celle-ci ne se
vit qu'avec peine revêtuë des dépouilles d'une personne qui ne
lui étoit pas moins attachée par les nœuds de l'amitié que par
les liens du sang. Elle n'avoit pas ignoré la disgrâce dont sa
parente étoit menacée, et bien loin de songer à profiter de son
malheur, elle n'oublia rien pour arrêter le coup, et pour la
faire rentrer dans les bonnes grâces du prince. D'ailleurs, elle
s'étoit si fort attachée à monseigneur le dauphin, qu'elle ne
pouvoit se résoudre à le quitter, préférant au droit de préséance
annexé à la charge qu'on lui offroit, la touchante satisfaction
de servir pour ainsi dire de mère à un prince destiné à être un
jour son roy. Mais ses soins pour réconcilier Mme de Navailles,
et ses raisons pour s'exempter de prendre sa place furent
inutiles. Le roy vouloit être obéi aussi bien quand il faisoit
des grâces que quand il donnoit des ordres...»
[101] Petit.
En acceptant la charge de dame d'honneur, la duchesse de Montausier
avait voulu renoncer à celle qu'elle exerçait auprès du dauphin; mais
elle dut se plier d'abord à la volonté du roi, qui désira lui voir
cumuler ces fonctions si différentes. Il fallut pourtant revenir sur
cette détermination; car l'obligation où était la duchesse de se
trouver souvent dans la chambre de la reine, l'empêchait de veiller
aussi assidûment que par le passé sur le dauphin, dont le service
était en conséquence fort négligé: un jour, pendant l'absence de la
gouvernante, le petit prince tomba de son berceau par suite du défaut
de vigilance des femmes auxquelles on l'avait confié, et quoiqu'il
n'eût pas été blessé, Mme de Montausier profita de cette circonstance
pour renouveler l'offre de sa démission, qui cette fois fut acceptée,
et la maréchale de La Mothe fut nommée gouvernante des enfants de
France.
La fin de cette année fut attristée par la mort d'Angélique
d'Angennes, qui laissait deux filles de son mariage avec le comte de
Grignan[102]. Mme de Rambouillet survécut peu à sa fille, et
s'éteignit le 27 décembre 1665, à l'âge de soixante-dix-huit ans.
Cette femme illustre avait conservé jusqu'à la fin l'usage de ses
facultés, et son salon, quoique bien moins fréquenté qu'autrefois,
était resté un point de ralliement pour des personnes qui ne se
voyaient point ailleurs, pour ceux-là mêmes qui s'étaient vu froisser
par la subite élévation du duc et de la duchesse de Montausier[103].
Mais cette mort fut surtout sensible aux derniers survivants d'un
autre âge littéraire, que l'éclat radieux d'une nouvelle et glorieuse
pléiade allait rejeter dans l'ombre. Montausier avait une espèce de
culte pour sa belle-mère, et la douleur que la duchesse et lui
ressentirent de sa perte fut d'autant plus amère, que leur résidence
forcée à la cour les obligeait d'en contenir l'expression.
[102] Mme de Sévigné enregistre cet événement de la manière la
plus laconique: «Madame de Grignan est morte.»--_La bellissima
madre_ ne se doutait point alors, que _la plus jolie fille de
France_ épouserait à quatre années de là le comte de Grignan.
[103] Toute trace de froideur semblait à cette époque avoir
disparu entre mesdames de Montausier et de Longueville, ainsi que
le prouve ce passage d'une lettre que la princesse écrivait dans
les premiers jours de janvier 1666: «... Voilà nostre disné de
Mme de Montausier et de moi chez vous un peu retardé par la mort
de cette pauvre Mme de Rambouillet. Quoiqu'elle ne fût point au
monde pour vous, je ne doute pas que vous ne soyez fâchée qu'elle
n'y soit pour les autres. Premièrement pour la famille que vous
aimez; mais je dis mesme parce qu'on est bien aise de sentir des
gens de ce mérite-là et fâché quand Dieu les retire, quoiqu'on ne
profitât point de leur vie ni de leur présence.»
Les deux années suivantes ne furent signalées par aucun événement
digne d'être rapporté: la duchesse continuait de subir les
inconvénients de la situation fausse dans laquelle elle avait eu le
tort de s'engager; quant à Montausier, il était du moins libre de ses
mouvements, et faisait de fréquentes excursions à Rambouillet et en
Normandie, où le mauvais vouloir du parlement de Rouen ne se
trahissait plus au dehors, contenu qu'il était par la crainte du jeune
souverain qui avait su réduire au silence la première cour judiciaire
du royaume. Montausier rendit d'ailleurs à la province des services
réels, et ses habitants lui durent la création d'un grand nombre
d'établissements utiles, celle notamment de plusieurs hôpitaux, qui
furent en partie élevés à ses frais. La guerre de 1668 le surprit au
milieu de ces bienfaisantes occupations: au premier bruit qui en
courut, il sentit se ranimer ses vieux instincts, et quoiqu'une
campagne entreprise au cœur de l'hiver fût peu faite pour tenter un
homme de son âge, il sollicita et obtint la permission de faire partie
de cette expédition improvisée, qui, en quelques semaines, allait
donner à la France une riche province. Le duc partit pour Dijon au
commencement de février: il devait y attendre le roi, qui s'y rendit
peu de jours après. Condé avait déjà commencé les opérations de la
manière la plus brillante; entré le 4 dans la province ennemie, suivi
de Luxembourg et de Chamilli, il se saisissait tout d'abord des portes
de Rochefort, de Pesmes-sur-Oignon et du château de Marnai, coupant
ainsi les communications entre Besançon, Dôle, Salins et Grai, qu'il
tenait investis; puis détachant Luxembourg sur la route de Salins, il
courait à Besançon sans bagages et sans artillerie, vu le mauvais état
des chemins qu'il lui fallait suivre. Besançon parut d'abord disposé à
vendre cher sa vieille indépendance: on vit l'archevêque lui-même, la
pique à la main, monter la garde à la tête de son clergé. Mais les
bourgeois, cédant à la frayeur qu'inspiraient le nom et la présence de
Condé, consentirent à perdre la liberté pourvu qu'on leur laissât le
saint-suaire. Condé entrait dans cette place le 7 février, et le même
jour Luxembourg enlevait Salins. Encouragé par ces premiers succès, le
roi, qui avait d'abord songé à renvoyer au printemps le reste de la
campagne, résolut de tout terminer d'un seul coup, et, joignant ses
forces à celles de Condé, il s'avança sur Dôle. Les habitants de cette
capitale se rappelaient avoir bravé pendant trois mois tous les
efforts des Français, et ils répondirent fièrement qu'ils étaient
disposés à s'ensevelir sous les ruines de leur ville. Le parlement,
qui allait perdre l'empire en changeant de maître, et les agents
espagnols, Saint-Martin et Messimieu, les entretenaient dans ces
dispositions magnanimes. D'accord en cela avec le roi et Montausier,
Condé voulait avant tout préserver ses troupes des fatigues d'un siége
qui, dans cette saison rigoureuse, aurait pu les détruire: il résolut
donc de brusquer ses attaques. Tous les officiers rivalisèrent
d'ardeur en cette circonstance, et le roi, voulant reconnaître la
place, s'exposa tellement lui-même, qu'un boulet ennemi, labourant le
sol à ses côtés, vint le couvrir de poussière ainsi que Montausier,
qui ne le quittait pas. Au bout de vingt-quatre heures les dehors
étaient emportés l'épée à la main; le marquis de Villeroi pénétrait à
la tête du régiment du Lyonnais jusque dans la demi-lune, où il
enlevait un drapeau, tandis que Condé, dirigeant et modérant la valeur
de ses troupes, tenait son fils par la main et lui donnait des leçons
au milieu du feu le plus terrible. Les défenseurs de la ville ne
tardèrent pas à s'apercevoir de l'inutilité d'une plus longue
résistance: ils se rendirent le 13, après deux jours d'investissement,
et en dépit des protestations de Saint-Martin et de Messimieu. Quant
au parlement, il s'humilia bassement devant son vainqueur, et
s'empressa de lancer un arrêt contre les _rebelles_ qui refuseraient
de se soumettre au roi très-chrétien. Presque en même temps le fort de
Joux était emporté, Grai se rendait le 19, et la province était
conquise tout entière au bout d'une campagne de quinze jours.
Dans cette courte et foudroyante expédition, Montausier n'avait eu
qu'un rôle assez effacé; il allait maintenant affronter un péril d'un
nouveau genre, devant lequel reculent souvent les hommes les plus
braves. Dès son retour à Paris, il apprit en effet que la peste
faisait à Rouen des ravages affreux, et que tous les quartiers de
cette grande ville en étaient infectés. Plus attentif que personne aux
intérêts d'une province qui lui était confiée, il n'hésita pas un
moment à voler à son secours. «L'honneur que lui avoit fait sa
dernière campagne, la faveur du prince, l'attachement que cette faveur
même sembloit lui attirer de la part des courtisans, rien ne put
l'arrêter. On lui représentoit qu'il étoit contre la sagesse de
s'exposer de sang-froid à un péril certain; mais il répondoit à ces
conseils timides, _que pour lui il croyoit les gouverneurs obligez à
la résidence comme les évêques, et que si l'obligation n'en étoit pas
si étroite en toutes circonstances, elle étoit du moins égale dans les
calamitez publiques_. La duchesse, son épouse, fut effrayée de sa
résolution, et sans oser l'attaquer ouvertement, elle ne lui fit
connoître que ce que son cœur ne pouvoit cacher, les cruelles alarmes
où elle alloit être réduite pendant son absence. Mais le duc surmonta
généreusement cet obstacle, et plus touché de l'exemple héroïque de la
duchesse dans une pareille rencontre, que des larmes qu'il lui voyoit
répandre, il aima mieux l'imiter que de céder à sa tendresse. Il
partit pour Roüen, et s'étant enfermé dans cette ville infortunée, il
s'appliqua tout entier au soulagement de ceux que la peste avoit déjà
attaquez, et à préserver ceux qu'elle avoit épargnez jusqu'alors. Le
bon ordre qu'il établit pour cela, les soins continuels qu'il prit,
les visites journalières qu'il faisoit dans les lieux destinez à
retirer les malades, les aumônes qu'il faisoit distribuer de tous
côtez, les exemples de courage et de charité qu'il donnoit aux
ministres spirituels et aux magistrats, produisirent les plus
salutaires effets. La fureur du mal se ralentit peu à peu, plusieurs
malades furent sauvez, le cours de la contagion fut arrêté; dans
l'espace de deux mois, l'air fut parfaitement purifié, et tout un
grand peuple reconnut devoir principalement son salut au zèle et à
l'intrépidité de son gouverneur. Quand il seroit encore resté dans les
esprits quelques traces des anciennes préventions, ce seul trait
auroit pu les effacer. Aussi depuis ces temps malheureux, M. de
Montausier fut regardé par les habitants comme le père de la patrie,
et le souvenir de ses bienfaits vivra aussi long-temps à Roüen qu'on y
conservera la mémoire du terrible fléau, qui en fut l'occasion. Les
éloges dont il fut comblé dans la capitale de son gouvernement
retentirent jusques dans la capitale du royaume, et parvinrent
bientôt jusqu'aux oreilles du roy. Ce grand prince joignit ses
applaudissements à ceux du public, et impatient de marquer sa
satisfaction à un homme aussi utile à son État, il le fit revenir à la
cour, et l'admit en sa présence sans avoir pris aucune des précautions
qui sont en usage contre la malignité d'un mal qui se communique même
souvent, malgré les plus sages préservatifs. Le roy ne crut pas que
les louanges sincères qu'il donnoit au duc de Montausier fussent
suffisantes pour un mérite si rare; il lui avoit déjà donné, il est
vrai, des preuves plus solides de l'estime qu'il en faisoit; mais il
vouloit lui marquer d'une manière encore plus éclatante la confiance
que lui inspiroit sa vertu, en remettant dans des mains si fidelles ce
qu'il avoit de plus cher au monde[104].» Le dauphin, âgé de huit ans,
ne pouvait en effet rester plus longtemps entre les mains des femmes.
Il était urgent de l'initier à des études sérieuses auxquelles son
père attachait d'autant plus de prix que sa propre éducation avait été
complétement négligée: circonstance fâcheuse et qui, dans un rang
moins élevé, l'eût exposé à de fréquentes et légitimes railleries. Le
roi n'était plus arrêté que par une seule considération, celle du
choix d'un gouverneur qui convînt de tous points, et les courtisans
étaient dans l'attente de la décision. Mme de Montausier ayant été
pendant quelque temps gouvernante du petit prince, le duc se trouvait
tout naturellement classé parmi ceux que leurs antécédents désignaient
à l'attention du souverain, et nul parmi eux ne jouissait d'un renom
plus mérité; mais les efforts de la cabale n'en furent que plus actifs
à écarter une candidature trop en vue pour ne pas inquiéter toutes les
autres. On profitait de toutes les occasions pour affaiblir les bonnes
dispositions du roi envers ce vieux serviteur de sa famille: la noble
franchise de Montausier était taxée d'impudence et de rudesse, on
allait même jusqu'à lui reprocher d'anciennes croyances religieuses
qu'il avait pourtant abjurées depuis si longtemps et de si bonne foi,
et l'on représentait hypocritement l'orthodoxie comme une qualité qui
devait primer toutes les autres dans le gouverneur de l'héritier du
trône. Ces menées effrayèrent les amis de Montausier, et ils le
pressèrent vivement de parler au roi sinon pour se justifier, du moins
pour contre-miner les attaques de ses concurrents. Le duc se refusa
obstinément à faire la moindre démarche dans ce sens: sa position
était assez belle pour qu'il n'eût rien à envier, et d'ailleurs la
charge de gouverneur lui semblait être d'une nature tellement
délicate, elle engageait si étroitement à ses yeux la responsabilité
de celui qui en était revêtu, qu'on ne pouvait, selon lui, la
solliciter sans déshonneur, ni l'accepter sans une extrême
appréhension. Cette manière de voir était parfaitement juste, et ses
craintes ne furent que trop justifiées par l'événement.
[104] Petit.