1660-1668.
Mme de Montausier est nommée gouvernante des enfants de
France.--Mort de la comtesse de Maure.--Montausier obtient le
gouvernement de Normandie.--Mlle de Montausier épouse le comte
de Crussol.--Louis XIV accorde à Montausier des lettres de duc
et pair.--La duchesse de Montausier succède à Mme de Navailles
comme dame d'honneur.--Mort de Mme de Rambouillet.--Campagne de
Franche-Comté.--La peste à Rouen.
Avec le mariage de Louis XIV s'ouvre une ère nouvelle dans l'histoire
de France, et une phase intéressante, mais difficile à étudier, dans
la vie du marquis et de la marquise de Montausier. La France,
victorieuse au dehors, tranquille à l'intérieur, se sentait renaître
dans son jeune souverain, et les partis vaincus contemplaient, dans le
saisissement, les premiers rayons de cet astre radieux qui, pendant
quarante ans, devait éblouir l'Europe de son incomparable éclat.
L'aristocratie, si remuante encore la veille, semblait vouloir faire
oublier par l'étendue de son abaissement le scandale de sa dernière
levée de boucliers, et les regards mourants de Mazarin n'apercevaient
plus que des fronts humiliés et des courtisans obséquieux. Les
caractères les plus superbes durent alors fléchir, et ceux qui ne
purent se plier assez vite aux habitudes du nouveau régime: les la
Rochefoucauld, les Bussy, les Saint-Évremont durent chercher dans la
retraite, ou même demander à l'exil, un asile où pussent se manifester
à l'aise des aspirations qu'à tout prix il fallait refouler. La faveur
du prince, surtout aux débuts de son règne, n'était pas incompatible
sans doute avec le principe d'honneur qu'on ne doit jamais abdiquer;
mais tout, jusqu'aux élans de la conscience, dut subir dans
l'apparence une transformation radicale, et c'est un fait dont les
historiens du XVIIe siècle n'ont pas, pour la plupart, tenu un compte
suffisant. Je crois quant à moi avoir fait une part assez équitable au
blâme comme à la louange dans mes appréciations sur la conduite et le
caractère du marquis et de la marquise de Montausier; après comme
avant 1660, j'aurai à mentionner il est vrai des faiblesses et des
imperfections morales, mais rien pourtant qui ressemble à cette
surprenante et tardive apostasie dont, au dire de l'indulgent
biographe des belles pécheresses de la Fronde, l'illustre Julie
d'Angennes se serait rendue coupable.
Ainsi qu'on l'a vu dans le dernier livre, le voyage de la cour à
Bordeaux avait été l'occasion de relations des plus sympathiques entre
le roi et le gouverneur de Saintonge. De retour à Paris, le marquis et
la marquise ne voulurent pas laisser à ces favorables dispositions du
jeune monarque le temps de se refroidir, et ils se montrèrent fort
assidus aux brillantes fêtes qui eurent lieu à la cour pendant tout
l'hiver, et où pour la première fois ils produisirent leur gracieuse
héritière. Triomphant de vieilles antipathies, ils ne manquaient pas
non plus de visiter le cardinal, et allaient plus fréquemment encore
chez sa charmante nièce à l'hôtel de Soissons. «Au printemps la cour
alla à Fontainebleau, et M. de Montausier l'y suivit avec la marquise,
son épouse, et mademoiselle sa fille, qui n'en était pas un des
moindres ornements; mais au bout de quelque temps les plaisirs qu'ils
y goûtoient furent troublez par la maladie dont la marquise fut
attaquée alors, et qui la mit dans une extrême danger. On ne sçauroit
exprimer la douleur que cet accident causa au marquis, dont la
tendresse fut mise à la plus cruelle épreuve. On commençoit à employer
l'émétique; mais suivant le sort ordinaire des nouveaux remèdes,
celui-ci avoit plus d'ennemis que de partisans; bien des gens le
redoutoient comme un poison, et Mme de Montausier, qui étoit dans
cette opinion, avoit conjuré son mari, dès qu'elle tomba malade, de ne
pas permettre que les médecins en fissent usage pour elle. Le marquis,
sans prévoir les conséquences, le lui promit, d'autant plus qu'il
regardoit cette répugnance comme un instinct de la nature, qui se
déclaroit contre une chose qui lui pourroit être nuisible. Cependant
les médecins ayant épuisé tous les secrets de leur art, ne trouvèrent
plus de ressource pour tirer la malade du péril où elle étoit, que
dans le remède fatal dont l'usage leur étoit interdit; ils s'en
expliquèrent avec M. de Montausier, qui, ne pouvant se résoudre ni à
manquer de parole à la marquise ni à la priver du secours dont elle
avoit besoin, prit enfin le parti de leur dire qu'ils n'avoient qu'à
faire ce qu'il convenoit sans lui en parler. Du reste, comptant plus
sur l'assistance du ciel que sur la force des remèdes, il se mit en
prières et demeura près de vingt-quatre heures dans un état capable de
toucher les plus insensibles.
«Ses vœux furent exaucez, la malade prit de l'émétique, et il fit si
bien qu'on commença à espérer une prompte guérison. Elle se rétablit
en effet peu à peu; mais le chagrin et les fatigues que sa maladie
avoit causées au marquis le firent tomber malade à son tour, quoique
moins dangereusement; le roy, qui ne les perdoit pas de vue, s'informa
souvent de leur santé, et paroissoit affligé lorsqu'il en apprenoit de
mauvaises nouvelles. Une faveur signalée qu'il leur accorda en ce
temps-là même, ne contribua pas peu à les consoler des afflictions que
Dieu leur envoyoit. Toute la cour étoit en mouvement sur le choix qui
se devoit faire bientôt d'une gouvernante des enfants de France. La
mort du cardinal Mazarin avoit fait changer la face des affaires; mais
quoique le roy montrât déjà cette supériorité de lumières qui l'a
rendu depuis l'admiration de l'Europe, on ne pouvoit croire que dans
ces premiers commencements les charges se pussent obtenir sans
intrigues, et fussent données au seul mérite. Cependant Mme de
Montausier, presque mourante encore et n'ayant vu que ses médecins
durant le cours de sa maladie, fut nommée gouvernante des enfants de
France; elle avoit actuellement la fièvre[82] lorsque M. le Tellier
vint de la part du roy lui apprendre cette agréable nouvelle. Le
marquis, tout languissant lui-même, se traîna au pied de Sa Majesté
pour lui témoigner les vifs sentiments de reconnoissance dont lui et
son épouse étoient pénétrez. Le roy reçut leurs remercîments avec cet
air aimable qui donnoit un nouveau prix à ses bienfaits, et qui
faisoit moins estimer ses grâces que la manière avec laquelle il les
accordoit[83].»
[82] Ce fait se trouve confirmé par le billet suivant adressé par
Mme de Montausier elle-même au comte et à la comtesse de Maure:
«Vrayment je m'en fie bien à vous et en M. le comte de Maure,
pour faire valoir vos amis en de telles occasions; et je vous
asseure, ma chère sœur, que s'il estoit vray que mon mérite
m'eust attiré quelque bonne fortune, j'en aurois vne double joye
pour vostre interest à tous deux; car on pourroit espérer de vous
voir vn jour les plus grands seigneurs du monde. Je ne saurois
dire tout ce que je sens pour les bontez que vous me faites
l'honneur de me témoigner l'vn et l'autre, et quoyque j'attende
le frisson, car ma fièvre s'est avisée de se mettre en tierce
depuis huit jours, je ne puis m'empescher de vous donner cette
petite marque de ma reconnoissance en commun. M. de Montausier
vous auroit remerciée en son particulier, et M. vostre mary, s'il
n'estoit pour le moins aussi languissant que moy. Nous vous
asseurons de nos obéissances.
«IULIE DANGENNES.»
[83] Petit, I, p. 147.
Mme de Montausier n'était pas encore parfaitement rétablie qu'il lui
fallut prendre possession de sa charge, la jeune reine ayant mis au
monde, le 1er novembre, ce triste personnage destiné à végéter à
l'ombre sous le titre de grand dauphin. Quoi qu'aient pu dire des
contemporains envieux, Mme de Montausier s'acquitta, à la satisfaction
générale, des importantes fonctions que le roi lui avait spontanément
confiées, et si elle usa d'un crédit qui était déjà fort grand, ce fut
de la façon la plus généreuse et en faveur de personnes dignes à tous
égards de l'intérêt de la cour, telles entre autres que Mlle de
Vertus, dont elle fit rétablir la pension[84]. Quant à Montausier, on
le vit au Louvre austère et simple comme au fond de sa province; et
son libre langage, dont il lui était impossible de réprimer les
saillies, éclatant comme une dissonance au milieu des fades adulations
des courtisans, semblait être un attrait de plus pour un souverain
plein de tact et dont les bonnes qualités naturelles n'avaient point
encore été gâtées par une longue prospérité.
[84] Ce fait, et bien d'autres que je pourrais citer, suffisent
amplement à réfuter des accusations aussi vagues que celle-ci,
par exemple, que je trouve dans les _Mémoires-anecdotes_ de
Segrais: «Mme de Montausier n'avoit point d'amitié, et elle n'a
pas plutôt été à la cour qu'elle ne s'est plus souvenue de
personne.» C'est à propos d'elle aussi que la Rochefoucauld
écrivait: «Il y a des gens qui paroissent mériter de certains
emplois, dont ils font voir eux-mêmes qu'ils sont indignes
d'abord qu'ils y sont parvenus.»--La Rochefoucauld avait ses
raisons pour ne point aimer les gens irréprochables.
Débarrassé de la gênante tutelle de Mazarin, mort au mois de mars,
Louis pouvait disposer librement de ses grâces, aussi ne manqua-t-il
pas de comprendre le marquis dans la promotion de soixante-trois
chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit, qui eut lieu le 1er décembre
1661.
Moins occupé que la marquise, Montausier, qui jusque-là n'avait reçu
que des distinctions honorifiques, trouvait le temps de visiter ses
amis et paraissait fréquemment à l'hôtel de Rambouillet, qui dans
cette période prospère, au lendemain de la paix des Pyrénées, avait
retrouvé lui aussi quelque animation. On touchait alors au point
culminant du grand siècle, et il semblait que chacun se hâtât de
mettre à profit ces beaux jours qui devaient trop peu durer, jours de
concorde universelle où l'on voyait l'évêque de Vence, Godeau, inviter
à sa table les protestants Pellisson et Conrart, et vivre dans
l'intimité du vieux Gombauld, fils de calviniste et lui-même à
demi-huguenot[85], sans qu'une arrière-pensée de prosélytisme vînt
jeter ses ombres sur ces cordiales relations. Les débris de la vieille
cour d'Arthénice se pressaient fidèlement autour d'elle comme au temps
de Richelieu, et le matamore Scudéry accourait lui-même de Marseille
pour lui rendre hommage à la suite de sa sœur Madelaine. Cette
vieille demoiselle, établie depuis peu d'années à Paris, et qui malgré
ses succès littéraires vivait dans un état voisin de la gêne, était
une des protégées de Mme de Rambouillet, et Montausier voulut être au
nombre de ses bienfaiteurs[86]; il fût même rentré dans la littérature
active si un événement inattendu ne l'eût arraché à ses occupations
favorites. Dans le courant de cette année «le prince fut malade de la
rougeole jusqu'à faire trembler pour une vie si précieuse. Le marquis
en fut plus allarmé que personne, et le roy instruit de la crainte et
de l'affliction de ce fidèle serviteur, l'ayant fait appeler: _vous
avez eu raison_, lui dit-il avec bonté, _de craindre de me perdre;
vous auriez perdu votre meilleur ami; je connois votre mérite mieux
qu'aucun autre, et je veux le mettre en sa place_[87].»
[85] «... Il m'a dit, car il est huguenot à brûler, que
naturellement il avoit de l'aversion pour la religion catholique,
et que dès seize ans, il cessa de lui même d'aller à la messe et
revint à nous, sans pourtant faire d'abjuration ni de
reconnoissance, car il ne prétendoit pas nous avoir quittés, et
choisissoit plutôt une religion qu'il n'en changeoit.»
(Tallemant.)--Godeau avoit néanmoins songé à lui céder l'évêché
de Grasse.
[86] «Mlle de Scudéry est plus considérée que jamais; on lui a
envoyé quelques présents sans dire de la part de qui ils
venoient. On l'a pourtant découvert. Mme de Caen, fille de feue
Mme de Montbazon, lui envoya une montre, M. de Montausier de quoi
faire une robe, et Mme du Plessis-Guénégaud, le meuble d'une
petite salle. On laissoit tout cela de grand matin à la
servante.»--Tallemant dit pourtant ailleurs: «Les livres de cette
fille se vendent fort bien: elle en tiroit beaucoup.»
[87] Il est surprenant que les historiens insistent aussi peu sur
une maladie que le P. Petit prétend avoir été si grave, et qu'il
n'en soit fait aucune mention, notamment dans les intéressants
volumes que M. H. Martin a consacrés au récit du grand règne.
En prononçant ces paroles, le roi avait en vue le gouvernement de
Normandie que la santé chancelante du duc de Longueville semblait devoir
rendre bientôt vacant. Ce prince succombait en effet le 11 mai 1663[88].
Quoique son fils aîné eût la survivance de sa charge, il n'était pas
encore en âge d'en remplir les fonctions, et Louis, élevé au milieu des
orages de la Fronde et qui n'avait pas oublié la récente rébellion du
feu duc, était bien aise de déposer provisoirement entre des mains
fidèles le commandement de l'une de nos plus importantes provinces
maritimes. Parmi les hommes dont il eût pu faire choix, le marquis de
Montausier était incontestablement celui qui avait donné à la monarchie
les gages les plus éclatants de dévouement et de loyauté; d'autre part,
son intimité avec le prince de Condé, frère de Mme de Longueville,
laquelle ne voyait que par ses yeux, faisait supposer que ce choix plus
qu'un autre pourrait la satisfaire, et il en fut ainsi dans les
premiers temps[89]. Montausier à peine nommé, s'empressa de lui rendre
visite, et l'accueil qu'il reçut d'elle et de son frère fut si
favorable, qu'il put espérer un instant l'aplanissement de toutes les
difficultés que semblait devoir soulever d'abord sa prise de possession.
Après avoir accompli ces premières et indispensables démarches, il fit
ses préparatifs de départ et s'apprêta à paraître aux yeux des Normands
avec l'éclat et la pompe qui convenait au successeur intérimaire du
plus grand seigneur du royaume. En arrivant à Rouen, Montausier trouva
les esprits fort partagés à son sujet. Pendant sa longue administration,
le duc de Longueville avait laissé s'enraciner un grand nombre d'abus,
et le caractère bien connu du marquis faisait appréhender des réformes,
qui pour être indispensables, n'en devaient pas moins blesser une
multitude d'intérêts. Quelles que fussent pourtant les résistances et le
mauvais vouloir auxquels il se trouva en butte dès le commencement, il
est probable que son invincible opiniâtreté eût suffi pour en triompher,
si l'opposition du parlement de Normandie ne fût venue se joindre à
celle de la plupart de ses subordonnés. La situation de Montausier comme
gouverneur provisoire était naturellement assez difficile: si aux yeux
du roi il était le véritable chef de la province; le parlement de Rouen
poussé sous main par les émissaires de la maison de Longueville[90]
s'obstinait à ne voir en lui que le représentant d'un prince mineur, et
lui refusait comme tel, le rang et les honneurs dont avait joui le feu
duc de Longueville, et qui au dire du parlement n'étaient dus qu'à un
prince du sang royal. La querelle s'envenimait sans résultat, et
semblait devoir être interminable; Montausier n'hésita pas alors à
faire appel à la seule autorité temporelle qu'il reconnût, et
l'intervention royale, à Rouen comme à Paris, se manifesta d'une façon
tant soit peu despotique, mais qui coupait court à toute chicane. Le roi
irrité ordonna que non-seulement le marquis de Montausier fût traité
comme l'avait été son prédécesseur, mais qu'en outre on lui accordât
certaines prérogatives dont le duc de Longueville n'avait jamais joui.
Cette décision était peu faite pour plaire en Normandie, mais elle était
sanctionnée par la force, et tout dut plier devant la fermeté du
gouverneur, qui, satisfait d'ailleurs de la haute approbation de son
souverain, usa de son pouvoir avec beaucoup de discrétion. Cette
modération lui ramena beaucoup d'adhérents jaloux de se concilier la
faveur d'un homme aussi bien en cour, tandis que d'autres se laissaient
prendre à de plus vulgaires amorces: «Sa table toujours magnifiquement
servie, et où tous les honnestes gens étoient bien reçus; son
désintéressement qu'il avoit fait passer jusques dans ses domestiques,
en leur défendant de rien prendre de ceux qui croiroient pouvoir se
frayer par l'argent un accès plus facile auprès du maître; la
familiarité avec laquelle il alloit manger chez les particuliers qui
l'invitoient, l'affection et la cordialité qu'il témoignoit à quiconque
avoit recours à lui, en partageant leurs peines, épousant leurs
intérests, écoutant leurs raisons, pacifiant leurs différens, se
consacrant tout entier à leur utilité, et s'employant avec autant de
succès que de zèle, pour servir les personnes mêmes qui lui étoient le
plus opposées; tout cela fit dans la province un changement prodigieux
à son égard; ce n'étoit plus un homme fier, dur, impitoyable; c'étoit un
père bon et tendre; en un mot, il vint à bout de se faire aimer à un
point qu'il ne l'étoit pas davantage, je ne dis pas dans sa propre
patrie, mais dans sa famille même. Cet amour, fondé sur la vertu
constante du marquis, ne fit que croître avec le temps; parce que le
marquis s'en montroit plus digne de jour en jour[91].» Au mois d'avril
1663, avant le départ de son mari, Mme de Montausier avait eu la douleur
de perdre une de ses amies les plus chères, la comtesse de Maure[92].
Douce et obligeante, cette aimable personne faisait oublier à ceux qui
la voyaient le caractère fâcheux de son mari, honnête homme, mais
déplaisant et tracassier, qui avait tous les défauts de Montausier sans
avoir ses grandes qualités, et que l'abbé de la Victoire appelait _le
bon_ par antiphrase. Mme de Maure n'était pas non plus sans quelques
petits travers, et le peu de soins qu'elle prenait de ses affaires
l'avait fait surnommer _la folle_ par son entourage. Mais ces torts ne
nuisaient qu'à elle-même et sa mort laissa dans son cercle habituel un
vide réel, qui fut surtout sensible à Mmes de Montausier et de Sablé à
l'égard desquelles elle faisait profession d'un dévouement à toute
épreuve[93]. Les nombreuses occupations de la marquise firent diversion
à son chagrin; à la fin du mois de janvier de l'année suivante
Montausier revint à Paris, après un séjour de huit mois dans son
gouvernement, et dès son arrivée, il lui fallut s'occuper de
l'établissement de sa fille dont les plus brillants partis se
disputaient la main. Après avoir refusé plusieurs propositions fort
séduisantes, le marquis crut avoir enfin trouvé dans le comte de Crussol
un gendre tel qu'il le souhaitait. La famille d'Uzès était sans
contredit une des plus considérables du royaume, et la nullité profonde
de ses derniers représentants, les doutes même qu'on élevait
généralement sur leur bravoure, n'avaient pu effacer le prestige dont
cette illustre maison était entourée[94]. Il faut dire à la louange du
comte de Crussol, qu'il ne ressemblait en rien à son père et à son
grand-père: spirituel et bien tourné, plein de vaillance[95] et de
mérite, il avait un seul défaut dont les parties intéressées ne
s'aperçoivent jamais à temps, et qui consistait dans une roideur de
caractère, laquelle mise en contact avec la violence du marquis devait
causer plus tard d'inévitables et fâcheux froissements. Mais alors tout
semblait sourire à Montausier, qui n'apercevait dans ce mariage que
l'éclat nouveau qu'allait répandre sur sa famille une alliance avec un
duc et pair. La cérémonie nuptiale eut lieu le 6 mars[96] avec une
magnificence digne de la qualité des deux époux, et que relevait encore
la présence de tout ce que la cour comptait de personnes illustres à
commencer par les princes du sang.
[88] Dans une lettre de Mlle de Vertus à Mme de Montausier, on
trouve les renseignements suivants sur la dernière maladie du duc
de Longueville: «Je reçus hier au soir une lettre de Mme de
Longueville, qui m'apprend que M. de Longueville est très-mal;
son accès a été accompagné d'un très-long et très-profond
assoupissement, de perte de connoissance, de resveries, inégalité
et intermission de poulx, mouvements convulsifs; enfin rien ne
peut estre plus dangereux. M. Brayer craint beaucoup, et l'alloit
faire confesser et communier devant que l'autre accès revienne.
M. de Longueville ne sçait point ce qui s'est passé en luy. J'ai
cru que je vous devois rendre ce compte et que c'est l'intention
de Mme de Longueville..... Je n'ai point eu de lettres de Rouen.
M*** m'a seulement mandé que M. de Longueville se porte mieux;
mais cela m'est suspect, car ce mieux est qu'il a bien reposé, et
vous entendez bien que ce n'est pas le sommeil qui lui
manque.....
«Ce samedi après midi.
«Comment vous portez-vous, ma pauvre madame? Vous sçavez sans
doute que M. de Longueville reçut hier au matin
l'extrême-onction.....»
[89] Les deux fragments suivants, que j'emprunte à la
correspondance de Mlle de Vertus, ne laissent aucun doute sur les
bonnes dispositions de Mme de Longueville à l'égard de
Montausier: «[Mme de Longueville] est si abattue et si
horriblement accablée qu'elle n'a pas un instant à elle. Ainsi
elle ne doute pas que vous ne l'excusiez bien si elle ne vous
escrit, et elle vous prie de faire toujours bien cognoistre à Mme
et M. de Montausier la satisfaction qu'elle a du choix que le roi
a fait de lui pour commander la Normandie. Pour moi, ma bonne
madame, je me suis tellement attendue que vous leur ferez savoir
mes sentiments là-dessus, parce que vous n'oubliez jamais rien de
ce qui peut obliger vos amis et vos servantes, que je n'ai pas
pensé à leur rien faire dire. Il me sembloit que c'estoit assez
que vous sçussiez ce que j'en pensois; ayez la bonté de leur en
escrire un mot, je vous en conjure...»
«Vous demandez comment je suis sur cette affaire de M. de
Montausier. Je vous assure qu'elle me paroist à souhait; et quand
Mme de Longueville auroit choisi, elle n'auroit pas, selon mon
avis, pris autre chose. Pour moi, je regarde la perte de ce
gouvernement comme un grand fardeau hors de dessus ses espaules.
Tout cela ne vaut rien pour les gens qui ne songent qu'à se
sauver, et je pense qu'elle sera bien dans cette pensée, quoique,
pour ne pas manquer à MM. ses enfants, elle ait demandé autre
chose. Hélas! de la manière dont est M. de Montausier, il ne lui
donnera toujours que trop de part au soin de ce gouvernement.»
[90] Mme de Longueville avait été extrêmement froissée de la
roideur de Montausier dans diverses circonstances auxquelles elle
fait allusion dans les passages suivants de sa correspondance qui
se rapportent à différentes époques: «Voilà donc de nouvelles
plaintes de M. de Montausier pour la lettre de Montreuil-Bellay.
Il peut en dire tout ce qu'il voudra sans courre fortune d'estre
dédit; car vraiment, je ne me souviens plus de tout cela; mais
apparemment, il l'avoit oublié aussi, puisque nous estions
raccommodés. Mais pour la visite, s'il dit en quoi consista le
prétendu mauvais traitement, je tascherai de le satisfaire. En
vérité, ils mettent les gens au désespoir; car ils relèvent tout
ce qu'on fait, et ne content rien de ce qu'ils font. Je ne sçai
plus où j'en suis, c'est-à-dire je ne sçai plus ce que je leur
dois en conscience. Si vous voulez l'examiner et me le dire, je
ferai tout ce que vous voudrez...»
«Pour M. de Montausier, il n'a guères d'invention s'il ne trouve
pas celle de ne pas amener son cortège: il n'a qu'à le laisser à
une lieue de moi, s'il passe où je suis. Mais il n'y passera pas
apparemment. Et de plus, je ne me soucie point de cela, et il n'y
a que lui qui s'en doive soucier, parce que cela ne seroit pas
bien pour lui, comme cent petites choses qu'il fait, demandant à
tous les instants si on faisoit ainsi à M. de Longueville, et
croyant que cela est tout égal. Vous jugez bien qu'à moi cela ne
me fait rien: ce sont de petites gloires qui ne font tort qu'à
lui...»
«Rien n'est pareil à M. de Montausier. Après que non-seulement
moi, mais mon fils, lui avons écrit pour qu'il détruisît ses
sollicitations sur l'affaire de Fontenai, et qu'il voit clair que
cela désoblige au lieu d'obliger, il pousse sa pointe, et ne veut
pas faire ce dont on le prie. Jamais il n'y eut un tel travers
d'esprit...»
«... L'affaire de Fontenai est finie le plus honnestement du monde
de son costé. Après que je lui en eus fait scrupule, il s'est
désisté; mais ç'a esté un peu tard, car M. de Montausier a
sollicité, puis il a désollicité. Je l'avois prié de ne le point
faire; mais, par un travers d'esprit qui ne se peut comprendre, il
a poussé sa pointe, et en grondant de toute sa force, il a
pourtant fini comme on l'en a prié...»--Les petites querelles qui
s'élevaient parfois entre le marquis de Montausier et Mme de
Longueville étaient dues le plus ordinairement aux intrigues de
leur entourage, et finissaient toujours par des raccommodements
fort sincères de part et d'autre.
[91] Petit, I, p. 158.
[92] Tallemant rapporte à propos de cette mort une curieuse
anecdote: «En 1663, le jour que la comtesse de Maure mourut, la
marquise de Sablé, sa voisine et sa bonne amie, mais non pas au
point de l'assister à la mort, car il n'y a personne au monde à
qui elle pût rendre ce devoir, envoya Chalais pour en savoir des
nouvelles: «Mais, lui dit-elle, gardez-vous bien de me dire
qu'elle est passée.» Chalais y va comme elle expirait. Au retour:
«Eh bien! Chalais, est-elle aussi mal qu'on peut être? Ne
mange-t-elle plus? (La marquise était fort friande.)--Non,
répondit Chalais.--Ne parle-t-elle plus?--Encore
moins.--N'entend-elle plus?--Point du tout.--Elle est donc
morte?--Madame, répondit Chalais, au moins, c'est vous qui l'avez
dit, ce n'est pas moi.»
[93] Voir dans Tallemant les curieux détails qu'il donne sur les
bizarres habitudes du comte et de la comtesse de Maure. Mlle de
Vertus nous a laissé l'oraison funèbre de son amie dans ces
quelques lignes d'une lettre adressée à Mme de Sablé: «Cette
pauvre comtesse de Maure me fait une grande pitié. Je prie Nostre
Seigneur de lui faire miséricorde. Hélas, madame, l'inutilité de
la vie met bien souvent en péril autant que de plus grands
péchés; car s'il est vrai qu'on est jugé selon ses œuvres, on
trouvera quelquefois que de cinquante ans qu'on a vescu, il n'y
aura pas une heure qui puisse estre comptée. Je ne parle pas pour
elle, quoiqu'il soit vrai que depuis sa mort cela m'ait bien
passé par la teste. En vérité, quand on passe sa vie à rien, il
est bien ordinaire qu'on ne puisse pas faire quelque chose de
bien solide à la mort. La grande innocence console et fait bien
espérer.....»
[94] Voici d'après Tallemant, une lettre ironique adressée au duc
d'Uzès, beau-père de Julie de Montausier, et où l'on trouve
résumés les griefs de l'opinion publique contre ce misérable
personnage:
«Monseigneur,
«Le rang que vous tenez parmi les grands de l'État ne me permet
pas de donner leurs portraits au public sans les accompagner du
vôtre. Je ne prétends pas toucher à la généalogie de la maison de
Crussol, dont vous tirez votre origine; il faudroit faire un
volume et non pas une lettre: je dirai seulement que vous êtes
entre la noblesse le premier duc et pair de France, reconnu le
plus paisible et le plus modéré de tous les seigneurs. Vous n'avez
jamais rien entrepris par-dessus vos forces; votre ambition a
toujours eu des bornes légitimes; ce que beaucoup poursuivent avec
passion, vous l'obtenez avec patience; vous êtes demeuré calme
dans la tempête, et ne vous êtes jamais oublié dans la bonace. Si
vous n'avez pas toujours eu des emplois de guerre, c'est que Leurs
Majestés vous ont reconnu trop nécessaire auprès d'elles. Enfin,
l'histoire de votre vie est telle, qu'il ne s'en vit jamais de
semblable. Celui-là n'est pas ami de son repos qui ne met toute
son étude à vous imiter. Pour moi, monseigneur, qui prétends faire
un abrégé des actions illustres, pour les laisser à la postérité,
j'ai voulu parler des vôtres dans les termes de la vérité avec
laquelle je finirai.
«Votre, etc.