LIVRE III.

1649-1660.

Montausier et Balzac.--Séjour de la cour à Angoulême.--Seconde

période de la Fronde.--Campagne de Saintonge et premiers succès

de Montausier.--Prise de Saintes et de Taillebourg.--Bataille

de Montançais.--Retour de Mazarin.--Montausier s'établit à

l'hôtel de Rambouillet.--Sa munificence envers les littérateurs

pauvres.--Il apaise les troubles du couvent d'Yères.--Louis XIV

en Saintonge.--Traité des Pyrénées.--Maladie de Mlle de

Montausier.--Retour de Montausier à Paris.

Les sinistres prévisions de Montausier ne se réalisèrent pas d'abord;

la trêve conclue entre le cardinal et les frondeurs parut plus solide

qu'on ne l'avait espéré, et la guerre étrangère, toujours populaire en

France, vint faire diversion à la guerre civile à peine assoupie.

Montausier ne prit point de part à cette nouvelle campagne, et

s'abandonnant tout entier aux douceurs du calme passager que lui

ménageait la Providence, il fit de son château de l'Angoumois une

succursale de l'hôtel de Rambouillet. Balzac était le secrétaire né de

cette académie improvisée, et grâce à l'active correspondance qu'il

entretenait avec Conrart, il ne s'élevait pas à Paris de tempête

littéraire qui n'eût son contre-coup à Angoulême, où l'on discutait

avec ardeur les mérites respectifs des deux sonnets de _Job_ et

d'_Uranie_, où l'on prenait une part active à la petite guerre qui

éclatait cette année même sur la tombe de Voiture, et dont Balzac

avait été l'instigateur perfide. Il y avait deux hommes bien distincts

dans ce littérateur: celui que le cardinal de Richelieu nommait

_l'élogiste général_, lequel louait les grands au point de leur donner

des nausées, et le pédant enflé de son mérite, impatient de toute

censure, qu'on vit donner des coups de houssine à un avocat de

province qui avait renfermé dans des bornes trop étroites son

admiration pour l'illustre académicien. Montausier, par sa naissance,

appartenait à cette caste dont Balzac était le très-humble courtisan,

aussi celui-ci professait-il le plus pur dévouement pour le marquis,

quoique ce dernier n'eût pas craint de dire de son protégé qu'il était

issu d'un valet de M. d'Épernon. _L'élogiste_ se vengeait sur les

petites gens des mépris du grand seigneur, et n'en révérait pas moins

un homme dont le crédit lui était utile, et qu'il invoquait volontiers

pour arbitre dans les fréquentes querelles que lui attirait son

insupportable orgueil. On voit par sa correspondance qu'il était

singulièrement assidu au château de Montausier, et l'on y peut relever

l'expression naïve de la satisfaction que lui causaient les moindres

éloges du marquis et de la marquise.

Ce fut dans ces calmes occupations littéraires que s'acheva l'année

1649, si agitée à ses débuts et qu'attrista vers sa fin la perte du

fils dont Montausier avait si vivement désiré la naissance, et qui

succombait âgé de trois ans à peine.

La situation de Mazarin semblait alors se raffermir par suite même des

efforts que faisaient ses adversaires pour le renverser. Le cardinal

avait su d'ailleurs semer adroitement la discorde entre les Frondeurs

et Condé, et ce fut aux applaudissements de la capitale tout entière

que le prince, pris au piége, se vit emprisonner, ainsi que ses

principaux partisans, tandis que Gondi et Beaufort, idoles de la

foule, se réconciliaient avec la cour. Il suffit de la présence de la

reine pour apaiser les troubles naissants de la Normandie; une

excursion en Bourgogne n'eut pas de moins bons résultats, et la reine,

encouragée par ces premiers succès, résolut de montrer au jeune

monarque le midi de son royaume, en commençant par la Guyenne, où la

déplorable administration du duc d'Épernon faisait la partie belle aux

mécontents ralliés autour de la princesse de Condé. La cour partit le

4 juillet, et la marquise de Montausier, qui vers le commencement de

mai avait mis au monde un second fils, dut se préparer aux fatigues

d'un voyage dans sa province, où elle devait recevoir la régente. Nous

devons au colossal amour-propre de Balzac la relation du passage

d'Anne d'Autriche à Angoulême, relation qu'il rédigea lui-même

et que, par un reste de pudeur, il adressait à Conrart sous le

nom de l'ancien secrétaire du duc d'Épernon: «.... Vous savez,

monsieur, que nous avons eu la cour depuis peu de jours en cette

ville. Lorsque la reine[52] en approcha de deux journées, elle

commanda expressément qu'on ne donnât aucun logement aux troupes

qui accompagnoient Leurs Majestés dans les terres de M. de Balzac[53].

Sa faveur ne fut point bornée à ces petits soins. Elle ordonna[54] à

M. de Saintot, maître des cérémonies (il faisoit aussi la charge de

grand-maréchal-des-logis), de la loger dans la maison de M. de

Balzac[55]. Ce commandement fut si exprès qu'il ne se put exécuter

sans quelque désordre: les logis étoient déjà faits à l'arrivée de M.

de Saintot. L'évêché étoit marqué pour la reine; le roi étoit dans une

maison contiguë; les autres logements étoient marqués et déjà occupés;

mais il fallut tout changer pour céder aux désirs de la reine et pour

honorer M. de Balzac absent.

[52] Elle qui ne sait pas lire et ne le connoît point.

(Tallemant.)

[53] Ne diriez-vous point qu'il en a autant en ce pays-là que M.

de la Rochefoucauld? Cependant Balzac, qui n'est point paroisse,

est à Roussines, son frère aîné; et dans la paroisse d'Asnières,

Forgues, son parent, a un fief, et Balzac loge dans un autre, qui

est, je pense, à sa sœur. La seigneurie est au chapitre

d'Angoulême. Ce fut M. de Montausier qui, avec bien de la peine,

en fit déloger les gens de guerre. (Tallemant.)

[54] Cela est faux. (Tallemant.)

[55] La maison étoit alors à son père, et est présentement à

l'aîné; c'est la plus commode de la ville. D'abord on alla à

l'évêché; mais le logement n'étoit pas si aisé. Ce n'est pas la

première fois que la cour a occupé cette maison. (Tallemant.)

«A l'arrivée de Sa Majesté, il fut demandé avec instance. Sa Majesté

ne vouloit recevoir aucune des excuses qu'on donnoit à sa

retraite[56]. Enfin, comme il n'y eut pas d'espérance de le voir,

elle n'eut plus d'entretien qu'avec ses proches qui furent jugés

très-dignes de son alliance[57]. M. le cardinal ne s'en arrêta pas là;

après s'être longtemps informé s'il ne pourroit point satisfaire au

désir qu'il avoit de long-temps de connoître le visage d'une personne

si généralement estimée, il se résolut enfin de l'envoyer visiter par

un gentilhomme des siens, nommé le chevalier de Terlon[58]. Ce

gentilhomme alla à la maison de M. de Balzac, à trois lieues de la

ville, et lui dit que M. le cardinal, son maître, lui avoit commandé

de le venir assurer de son service très-humble; qu'il avoit une forte

passion de le voir et de l'entretenir à Angoulême, où il avoit appris

son indisposition; qu'il seroit venu lui-même l'en assurer en sa

maison, s'il n'eût appréhendé de l'incommoder; mais qu'il seroit fâché

qu'on lui reprochât d'avoir passé si près du plus grand homme de notre

siècle sans avoir eu dessein de lui rendre cette petite civilité[59].

[56] Elle ne songea pas à lui. (Tallemant.)

[57] A la vérité elle leur parla comme à des gens qui sont des

principaux de la ville. (Tallemant.)

[58] Hugues de Terlon, fils d'un conseiller au parlement de

Toulouse, a été ambassadeur en Suède.

[59] M. de Montausier, qui étoit alors à Angoulême, dit que la

vérité est que Lyonne pour faire plaisir à Chapelain, son ami,

fit faire ce voyage au chevalier de Terlon, et que toute la

civilité vint de lui et de M. Servien. Le cardinal n'usa jamais

de termes si obligeants pour les princes du sang même. «Si le

cardinal avoit fait cela, disoit le marquis, il seroit digne de

tout ce que Balzac a écrit depuis contre lui.» Il est bien vrai

que le cardinal dit quelque chose d'obligeant, mais tout cela

venoit de Lyonne. (Tallemant.)

«M. de Balzac, dont la discrétion ne vous est pas moins connue que le

mérite, ne pouvoit attribuer un si grand excès de civilité qu'à la

courtoisie de l'ambassadeur, et, sans doute, ces faveurs lui eussent

été suspectes, si M. le cardinal n'en eût dit autant, et aux mêmes

termes, à M. de Roussines, frère de M. de Balzac. J'étois présent, et

plusieurs personnes de la cour furent témoins lorsque Son Éminence lui

redit les mêmes paroles que M. de Terlon avoit avancées, faisant ainsi

de sa bouche à une personne non suspecte des compliments qui ne

pouvoient plus être suspects.

«M. Servien (en parlant à Roussines) enchérit beaucoup au delà chez M.

le marquis de Montausier; mais M. de Lyonne ne fut pas sitôt arrivé

qu'il envoya son premier commis vers M. de Balzac, pour lui témoigner

le désir impatient qu'il avoit de le voir; qu'il y avoit vingt ans que

ce désir faisoit une de ses plus violentes passions; qu'il avoit fait

le voyage de Guyenne avec plaisir, quelque juste indignation qu'il eût

d'ailleurs contre ce voyage, pour voir le plus grand homme du monde,

etc.; qu'il le prioit de lui mander positivement (ce furent les termes

de son envoyé) s'il lui feroit déplaisir de l'aller visiter en sa

maison, pour ce qu'il n'y avoit que sa défense absolue qui l'en pût

empêcher. M. de Balzac, usant de la liberté qu'il lui donnoit, le

supplia de n'en prendre point la peine; et cette excuse, qui eût

peut-être déplu à un moins honnête homme que n'est pas M. de Lyonne,

lui donna matière d'une lettre, en laquelle, parmi quelques douces

plaintes du rigoureux traitement qui lui est fait, il l'assuroit de

tous les respects, de toute la vénération et de tout ce qui est

au-dessous du culte et de l'adoration: ce sont les termes obligeants

d'une fort longue et fort belle lettre[60].

[60] Véritablement, voilà bien répondre. M. de Montausier dit que

M. de Lyonne n'a jamais écrit en ces termes-là à personne.

(Tallemant.)

«Je ne vous parle point des compliments de M. l'évêque de Rodez, de

ceux de M. de la Motte le Vayer, ni de toutes les autres personnes de

mérite qui sont auprès de Leurs Majestés. Ma gazette seroit trop

longue: ce que j'y ajoute du mien, monsieur, c'est la joie que j'ai

ressentie de voir toute la cour faire la cour à notre ermite, et de

voir ce généreux ermite au-dessus de toutes les faveurs et de toutes

les recherches de la cour. Il n'en a pas pour cela quitté une seule de

ses calottes; il n'en a pas eu plus de complaisance pour lui-même.

J'ai passé depuis ce temps-là plusieurs jours en sa compagnie, mais je

ne me suis pas aperçu que c'étoit à lui que tous ces honneurs avoient

été rendus; et si je n'en eusse été le témoin, je serois en danger

d'ignorer longtemps une chose si glorieuse à mon ami et si avantageuse

à tous ceux qu'il aime. Il ne sait pas même que je vous écris toutes

ces circonstances; et quoique je lui aie dit que je voulois vous

mander cette partie de son histoire, je n'oserois lui faire voir ma

relation, tant il a de peine à souffrir les choses qui le favorisent.

Il ne veut pas même que j'attribue à la modestie l'indifférence qu'il

a eue pour les caresses du grand monde; son chagrin et son dégoût ne

méritent point, à ce qu'il dit, un si beau nom, et il aime mieux que

nous l'appelions _insensible_, que de consentir aux témoignages que

nous devons à sa vertu. Ajouterai-je encore à ceci les compliments

extraordinaires qu'il reçut, il n'y a pas longtemps, du comte de

Peñaranda? Cet ambassadeur, fameux par la rupture de la paix de

l'Europe, ayant passé à Angoulême, s'enquéroit, à l'ordinaire des

étrangers, de ce qu'il y avoit de plus remarquable dans le pays. On

lui proposa incontinent M. de Balzac, comme la chose la plus rare: il

repartit qu'il avoit appris ce nom là en Espagne, longtemps avant d'en

partir; qu'il ne l'avoit pas trouvé moins célèbre en Allemagne, d'où

il venoit, et lui envoya incontinent un minime wallon, homme de

lettres, qui lui servoit d'aumônier, pour lui dire qu'il souffroit,

avec plus de peine qu'il n'en avoit eu en tout son voyage, la défense

de faire des visites; que s'il lui eût été libre d'en faire, il fût

venu de bon cœur en sa chambre, pour voir une personne si célèbre

dans tous les lieux où les grandes vertus sont en estime. Ce

compliment ne fut pas borné à ce peu de paroles. Mais qu'ai-je affaire

d'emprunter de la bouche de nos ennemis des louanges pour un homme qui

a peine d'en souffrir des personnes qui lui sont les plus chères? Il

se contente de leur amitié comme de la vôtre, monsieur, de celle de M.

Chapelain et de peu d'autres.

«Oserois-je vous supplier de faire part de ma relation à M. Chapelain?

Je sais qu'il aime ce que nous aimons, comme il en est aimé aussi; je

sais qu'il me fait l'honneur de me vouloir du bien. Permettez-moi, je

vous supplie, de l'assurer de mon très-humble service, et croyez, s'il

vous plaît, que je serai toute ma vie, etc.[61]»

[61] Balzac a envoyé jusqu'à cinq copies de cette lettre, et

toutes de la main de Toulet, son copiste, de peur qu'elle ne fût

perdue. Son libraire eut le soin de les faire rendre à M.

Conrart. Après ces cinq lettres, il en envoya encore une, disant

que M. Girard y avoit fait quelques changements. Il n'y avoit que

deux syllabes de changées. (Tallemant.)

En écrivant cette relation, monument de la plus ridicule vanité,

Balzac, retenu à la campagne par ses infirmités, tâchait de faire

diversion aux ennuis que lui causait l'absence de Montausier, ennuis

dont on retrouve l'impression dans les lignes suivantes, qu'il

adressait également à Conrart: «...Je n'ay point encore veû M. le

marquis de Montausier. Vous pouvez penser l'impatience que j'ay de

passer avecque luy de ces bonnes après-dînées dont il y a toujours

diverses heures employées sur vostre sujet. En vérité, mon cher

monsieur, il faut que je vous ayme bien tendrement, puisque rien au

monde ne me donne tant de satisfaction que de parler, et d'ouïr parler

de vous! Il n'y a ni Muses, ni Parnasse, ni latin, ni grec, ni

science, ni éloquence qui ne me touche moins l'esprit que ce que

j'entens dire de vostre vertu, et de l'amitié dont vous m'honnorez! Je

viens d'aprendre que le roy arrive ce soir à Angoulesme. Cela

retardera le double contentement que j'auray de voir nostre cher

marquis, et de savoir par luy de vos nouvelles particulières.....»

Ces beaux jours après lesquels soupirait Balzac ne devaient plus

revenir: le voyage de la cour fut troublé par les sinistres nouvelles

qui arrivaient de toutes parts au cardinal, et les amis du roi durent

s'apprêter à reprendre les armes. Les deux Frondes, que Mazarin

n'avait pu contenir momentanément qu'en divisant leurs chefs, ne

tardèrent pas à sentir le besoin de s'unir, et le refus qu'éprouva

Gondi lorsqu'il réclama le chapeau rouge que la cour lui avait promis,

servit de prétexte à la rupture que méditait le remuant coadjuteur. La

défection du duc d'Orléans et les démonstrations audacieuses du

parlement intimidèrent la reine, tandis que la mise en liberté des

princes rendait la guerre presque inévitable: l'exil de Mazarin et la

faiblesse d'Anne d'Autriche, qui accordait à Condé le gouvernement de

la Guyenne, ne firent qu'augmenter la confiance des Frondeurs: après

quelques hésitations, les princes se décidaient à traiter avec

l'Espagne, et le 22 septembre Condé faisait son entrée dans Bordeaux,

où il arborait l'étendard de la rébellion. La guerre aux consciences

précéda toutefois de quelque temps la lutte à main armée, et la

résistance loyale de Montausier fut d'autant plus magnanime que tout à

fait désintéressé dans le triomphe de la cour, il se voyait en butte

du côté des princes à d'effroyables menaces, qui alternaient, du

reste, avec de magnifiques promesses. Vainement les émissaires de la

Fronde le pressaient-ils de prendre parti pour l'insurrection,

vainement ses amis s'efforçaient-ils de lui inspirer des craintes pour

la sûreté de sa fille, qui, restée à Paris, pouvait être retenue

comme otage entre les mains des ennemis de Mazarin: l'enlèvement de

cette enfant eût été un coup terrible pour Montausier, qui venait de

perdre son second fils[62]; l'amour paternel ne put vaincre pourtant

son opiniâtre attachement à ses devoirs, et il répondit qu'il était

prêt à sacrifier sa famille tout entière pour le service de l'État.

[62] Il mourut à la fin de mars ou au commencement d'avril 1651.

Le contre-coup de l'insurrection de Bordeaux n'avait pas tardé à se

faire sentir en Angoumois et surtout dans la Saintonge, où la plupart

des seigneurs s'étaient empressés de se rallier sous les drapeaux de

Condé, à qui ils avaient livré un grand nombre de places. Quoique

réduit à ses seules ressources que de fréquentes défections venaient

chaque jour amoindrir, Montausier ne perdit pas courage et sut tenir

tête aux insurgés dans les deux provinces que le roi lui avait

confiées. Le cardinal de Mazarin songea alors à lui envoyer des

renforts; mais il eut soin de les faire partir sous la conduite d'un

homme à qui Montausier devait obéir et dont la présence ne pouvait que

lui être souverainement désagréable, car c'était ce même comte

d'Harcourt qu'il s'était vu préférer lorsqu'il s'était agi de nommer

un gouverneur d'Alsace. D'Harcourt, après avoir fait sa jonction avec

le marquis, se hâta de marcher contre les rebelles, qui, maîtres de

Saintes et de Taillebourg, venaient d'investir Cognac. D'Harcourt et

Montausier arrivèrent heureusement à temps, enlevèrent sous les yeux

de Condé un des quartiers des assiégeants, et dégagèrent la place[63].

La prise de la Rochelle fut moins glorieuse, car la trahison s'en

mêla, et la garnison livra son commandant, qui fut mis à mort par

ordre du comte d'Harcourt. Les succès des armes royales ne

s'arrêtèrent pas là: l'île de Ré fut soumise, et le prince de Condé,

réduit à se replier devant des forces supérieures, fut harcelé dans sa

retraite et éprouva plusieurs échecs. L'année suivante ne fut pas plus

heureuse pour les factieux. Pendant que d'Harcourt envahissait la

Guyenne[64], surprenait Condé et le rejetait sur Agen, Montausier,

renforcé par les troupes de du Plessis-Bellièvre, forma le dessein de

reprendre Saintes et Taillebourg, encore occupées par les rebelles, et

de chasser de Talmont les Espagnols, à qui on avait livré cette place.

La faiblesse relative de son armée rendait cette entreprise

très-hasardeuse; mais grâce à sa constance, à sa vigilance et à sa

valeur, il en vint glorieusement à bout. La garnison de Saintes était

considérable, et la défense fut des plus vigoureuse: une fois entre

autres les troupes des princes tentèrent une sortie générale et mirent

les assiégeants dans le plus grand désordre. C'était une de ces

circonstances où l'intrépidité calme de Montausier brillait de tout

son éclat: accouru des premiers dans la tranchée, il réunit quelques

officiers dispersés, rallia ses soldats en retraite, et chargeant

l'ennemi avec vigueur le ramena jusque dans la contrescarpe, non sans

lui avoir fait subir des pertes sensibles. Le mauvais succès de cet

effort suprême jeta le découragement dans les rangs des assiégés, et

dès le onzième jour de l'investissement, Saintes se rendit à

Montausier à d'honorables conditions, qu'il fut plus facile d'accorder

que de maintenir. Les soldats victorieux s'étaient en effet jetés dans

la ville; le pillage commençait déjà et tous les efforts du marquis

n'eussent pas suffi à la préserver du sort qui la menaçait, si pour

calmer une soldatesque effrénée et cupide il ne se fût décidé à

d'énormes sacrifices pécuniaires, donnant ainsi un exemple magnanime

qui ne fut imité de personne dans cette triste guerre. La prise de

Saintes fut décisive pour le rétablissement de l'autorité royale dans

la province: bientôt après Taillebourg fut rasé, et les Espagnols,

réduits à l'impuissance, furent contraints d'abandonner Talmont.

Autant Montausier avait déployé d'énergie contre les rebelles, autant

il montra de modération à l'égard des vaincus. C'était vainement que

la cour lui expédiait des ordres impitoyables, il trouvait moyen de

les annuler dans l'exécution, et lorsqu'on lui enjoignit de couper les

forêts et d'abattre les châteaux des familles de Tarente et de la

Rochefoucauld, il se contenta d'une démonstration symbolique et se

borna à faire briser quelques tuiles et couper au pied une trentaine

d'arbres.

[63] 17 novembre.

[64] Février et mars.

Pendant que son mari se couvrait de gloire sur le champ de bataille,

la marquise apprenait la mort de M. de Rambouillet, son père, qui

s'était éteint le 25 février, âgé de soixante-quinze ans. Ses facultés

avaient baissé depuis quelque temps déjà, et sa mort fit assez peu de

sensation; Mme de Rambouillet seule sentit vivement cette perte, et

dut regretter de n'avoir pas auprès d'elle en ces douloureux instants

celle de ses filles qu'elle chérissait le plus; mais dans les

circonstances critiques où se trouvait la France, Mme de Montausier ne

pouvait songer à s'éloigner de son mari, qui allait affronter de

nouveaux dangers.

Las d'une guerre d'escarmouches et peu satisfait des troupes dont il

pouvait disposer dans le Midi, Condé résolut de regagner le Nord, et

il parvint en effet à rejoindre les troupes de Nemours et de Beaufort;

les forces du roi refluèrent immédiatement vers la partie menacée, et

Montausier se trouva de nouveau réduit à ses seules ressources. Il ne

lui restait plus que six à sept cents hommes de cavalerie régulière,

environ autant de gentilshommes du pays et trois à quatre mille

fantassins, lorsqu'un gentilhomme du Périgord, le marquis d'Argens,

lui fit savoir qu'il était bloqué dans son château de Montançais par

les troupes du prince de Conti, et que s'il n'était promptement

secouru, il se verrait dans peu contraint de se rendre. Quoiqu'il

attendît un renfort de cinq cents chevaux et deux régiments

d'infanterie que devait lui amener le comte de Brassac, Montausier

n'hésita pas à se mettre en marche. A peine était-il arrivé sur les

bords de l'Isle, rivière qui coulait entre lui et Montançais, qu'il

apprit que d'Argens ne pouvait plus tenir. Sa résolution fut prise

sur-le-champ, et il ordonna à une partie de sa cavalerie de traverser

la rivière par un gué inconnu à l'ennemi: chaque cavalier portant en

croupe un fantassin et plusieurs jours de vivres. Le secours entra

heureusement dans la place, et l'ennemi, découragé, se retira après

avoir brûlé le village.

La petite armée du marquis était campée sur l'autre bord de l'Isle:

dès le lendemain[65] il songea à se retirer afin d'aller à la

rencontre des renforts que conduisait Brassac, et il se mit en marche

après avoir fait prendre les devants à ses bagages. Mais les ennemis

ayant trouvé un gué commode et croyant les forces du marquis fort

inférieures aux leurs, résolurent de franchir la rivière et de se

mettre à sa poursuite. Montausier ne se troubla point, continua sa

marche comme si de rien n'était, et lorsqu'il sut que l'armée ennemie

était à demi-passée, il fit volte-face, tomba sur l'avant-garde, la

défit, et renouvelant ses exploits de Brisach, il l'eût jetée à l'eau

s'il eût été soutenu par des troupes plus solides; mais la fin de

l'action ne répondit malheureusement pas à ce brillant début.

Montausier avait affaire à un vigoureux adversaire, le colonel

Balthazar, qui, dans ses mémoires, nous a donné un récit détaillé de

sa victoire de Montançais[66]. Les troupes de ce dernier étaient fort

aguerries et ne se laissèrent pas abattre par le premier succès de

l'ennemi. Malgré les efforts de Montausier, elles réussirent à prendre

pied sur l'autre rive, et ses propres soldats commencèrent à faiblir.

Apercevant quelque hésitation dans l'escadron des gendarmes

d'Harcourt, il se mit à sa tête et voulut le conduire au feu: ces

cavaliers le suivirent jusqu'à portée de pistolet, puis à la vue des

soldats de Balthazar ils tournèrent bride honteusement, laissant leur

général exposé aux coups des ennemis. Il fut bientôt enveloppé, et

malgré des prodiges de valeur il n'aurait pu éviter d'être pris, sans

une espèce de miracle qui le préserva de cette humiliation. La chaleur

l'avait obligé de quitter sa casaque en broderie, et de prendre celle

d'un de ses gens, dont l'étoffe simple, en sauvegardant sa liberté,

pensa lui coûter la vie. Les soldats de Balthazar, qui le voyaient mal

vêtu et sans suite, le prirent pour un officier subalterne, et sans

s'amuser à le faire prisonnier ne songèrent qu'à le tuer. On tirait

sur lui de toutes parts et de si près que ses habits étaient percés,

déchirés et brûlés en plus de vingt endroits. Chacun cherchait à le

frapper, et dix épées étaient levées sur sa tête en même temps: son

cheval fut tué, un page qui l'accompagnait tomba mort à ses côtés, et

il allait succomber lui-même lorsqu'il fut dégagé par quelques

gentilshommes accourus à son aide. Ses blessures étaient graves: il

avait eu le bras gauche traversé de deux balles, et le bras droit

labouré profondément par le tranchant d'une épée; il ne perdit

pourtant pas connaissance, et il ne voulut pas quitter le champ de

bataille avant d'avoir rallié les fuyards, qu'il laissa sous le

commandement du maréchal de camp de Folleville[67]. Montausier,

quoique fort souffrant de ses blessures, partit à cheval et ne

s'arrêta que sur les limites de son gouvernement. Après s'être reposé

la nuit chez un gentilhomme de sa connaissance, il se fit transporter

le lendemain à Angoulême, et ce fut là qu'il apprit la dispersion de

son armée, qui, saisie d'une terreur panique, laissait par sa fuite le

Périgord ouvert à l'invasion des princes, et rendait à leurs armes un

prestige quelles n'espéraient plus retrouver.

[65] 17 juin.

[66] Il y a ici une assez grande divergence entre le récit de

Balthazar et celui du P. Petit, lequel tirant un voile discret

sur les fautes de son héros, met à le disculper une déplorable

maladresse. C'est ainsi qu'il ne craint pas d'affirmer contre

toute vérité que les troupes de Montausier étaient fort

inférieures en nombre à celles de son adversaire, et que voulant

faire un mérite au marquis d'une attaque des plus imprudentes,

entreprise contre l'avis formel du comte d'Harcourt, il se voit

réduit à transformer en victoire une sanglante défaite. Il

suffit, d'ailleurs, de jeter un coup d'œil sur sa confuse

narration pour en reconnaître toute l'invraisemblance.

[67] «..... Avant que de partir, il eut soin qu'on songeât aussi

à transporter les autres blessez, et commanda à M. de Folleville,

maréchal de camp, de tenir ferme dans le poste où il étoit avec

ce qu'il y avoit de noblesse et de troupes réglées, bien assuré

qu'une pareille contenance ôteroit aux révoltez l'envie de

revenir une seconde fois à la charge. A peine eut-il fait un

quart de lieuë, qu'épuisé de sang et de fatigues, et se sentant

défaillir, on fut contraint de le mettre à terre au pied d'un

arbre sur une hauteur d'où il pouvoit découvrir les deux armées.

De là, il vit avec étonnement que ses gens n'étoient plus où il

les avoit laissés, et que quelques cavaliers des ennemis

repassoient la rivière; il envoya sçavoir la raison de ce

changement, pendant qu'un chirurgien de campagne lui mettoit un

méchant appareil, qui ne put pas même arrêter le sang qui couloit

de ses blessures. Bientôt on vint lui apprendre que son absence

avoit changé toute la face des affaires, que ses troupes malgré

leur victoire, appréhendant d'être accablées par le nombre

avoient voulu se retirer, mais qu'elles avoient commencé leur

retraite en si mauvais ordre que les ennemis qui s'en étoient

apperçus, avoient détaché quelques coureurs pour les

reconnoistre; qu'à la vuë de ces coureurs, la retraite étoit

devenuë une véritable fuite, que les Frondeurs enhardis avoient

fait passer la rivière à quelques escadrons pour soutenir leurs

coureurs, et qu'enfin le petit nombre avoit défait sans

résistance ceux qui les avoient battus peu de temps auparavant. A

ces nouvelles qui l'aflligeoient plus que ses propres maux, on

jugea à propos de le remettre à cheval, de peur qu'il ne tombât

entre les mains des ennemis. Il fit sept lieuës du pays pendant

la plus grande chaleur du jour, et arriva sur le soir chez un

gentilhomme d'Angoumois où en levant le premier appareil, il

connut que la blessure de son bras étoit mortelle. Cela ne

l'empêcha pourtant pas d'écrire de sa main à Mme de Montausier,

qu'elle ne s'effrayât point de ce qui s'étoit passé, que son mal

ne seroit rien, et qu'il se rendroit le lendemain à Angoulême.

Sur ces entrefaites, Folleville entra dans sa chambre, et fondant

en larmes, il le conjura de lui obtenir le pardon d'une faute

dont l'indocilité des troupes avoit été la seule cause. Le

marquis étoit outré de douleur; il se vainquit, et épargnant à

cet officier infortuné des reproches qui l'auroient réduit au

désespoir, il lui répondit simplement qu'en rendant compte à la

cour de cette action, il se contenteroit d'exposer le fait sans

le charger; qu'il eût cependant à se retirer. Le lendemain il fut

mis dans un brancard qu'on lui avoit préparé; et il arriva dans

la capitale de son gouvernement, où sa présence rétablit la

tranquillité que l'affaire du jour précédent avoit fort

troublée.» (Petit, t. Ier, p. 116.)

A aucune époque de sa vie, Montausier n'avait été gâté par la fortune,

et il accepta ce nouveau malheur avec le plus grand calme. Étendu sur

un lit de douleur, languissant et sans force, il accueillit d'un front

serein les députations du clergé et de la noblesse qui venaient lui

offrir leurs compliments de condoléance; puis, croyant son état plus

grave qu'il ne l'était réellement, il reçut les sacrements de l'Église

et prit des dispositions pour qu'aucun de ses créanciers n'eût à

souffrir de sa mort. Il poussa même les égards dus à l'amitié au point

d'écrire à M. de Saint-Maigrin afin qu'il sût la situation fâcheuse où

il se trouvait, et pût, en prévenant les démarches de ses concurrents,

s'assurer le gouvernement de l'Angoumois. «Après que M. de Montausier

eut rempli de la sorte tous les devoirs de fervent chrétien, de

fidelle sujet et de bon ami; il fit venir ses chirurgiens, et leur

dit, que comme il étoit persuadé qu'on ne pouvoit lui sauver la vie,

il les prioit de le laisser mourir en repos, et de ne lui point couper

le bras; que cependant, si cette opération leur paroissoit salutaire,

il s'abandonnoit à eux de bon cœur. Son bras étoit extraordinairement

enflé, une fièvre ardente le consumoit; tous les matins et tous les

soirs on employoit deux heures à panser ses playes; on y appliqua plus

de vingt fois tantôt le fer et tantôt le feu; le malade fut deux mois

entiers couché sur le dos sans pouvoir changer de situation; jamais

souffrance ne fut ni plus cruelle ni plus longue. Mais la patience et

la fermeté du marquis fut plus grande que son mal; et l'on a sçu de M.

l'évêque d'Angoulême, qui ne le quitta point pendant tout le cours de

sa maladie, que jamais il ne l'avoit entendu pousser la moindre

plainte; seulement que quand on lui devoit faire quelque incision, il

souhaitoit qu'on l'en avertît ainsi que du nombre des coups de

ciseaux, afin qu'il pût d'avance se préparer à les souffrir. Au reste,

s'il souffroit en héros, c'étoit en héros chrétien, il regardoit ses

maux comme des châtiments du ciel qui vouloit lui faire expier ses

péchez dès cette vie, et dans cette pensée, il remercioit le Dieu des

vengeances qui le punissoit dans ses miséricordes, et baisoit

humblement la main qui le frappoit pour le sauver. Ces dispositions

édifiantes soutenoient Mme de Montausier dans la douleur qui

l'accabloit, et les personnes qui l'assistoient pour le spirituel, en

étoient si touchées qu'en pleurant sa perte prochaine par un sentiment

d'amitié, elles souhaitoient presque par christianisme, de le voir

mourir de la mort des saints. Mais enfin Dieu le réservant pour le

bonheur des provinces et pour le service du roy à qui il vouloit

prodiguer ses faveurs, M. de Montausier après avoir été pendant deux

mois aux portes de la mort, se vit rappeler à la vie par la voix de

ses chirurgiens qui lui répondirent de sa guérison[68].»

[68] Ces détails donnés par le P. Petit sur la maladie de

Montausier paraissent empreints de la plus grande exagération.

Voici, en effet, ce qu'écrivait là-dessus Balzac, à la date du 21

juin, c'est-à-dire quatre jours après le combat de Montançais:

«Monsieur,

Avant que de respondre à vostre lettre, il faut que je commence la

mienne par une nouvelle que, sans doute, vous avez déjà suë. Je

parle du combat de Montansais, où nostre cher marquis a fait des

miracles de bravoure, et fait voir qu'il a véritablement

Pronta man, pensier fermo, animo audace.

Il a esté très-mal secondé, et ses blessures l'ayant empesché

d'achever et d'assurer sa victoire, il se mit un tel désordre et

une telle espouvante dans ses troupes qu'elles fuiroient encore,

si elles n'eussent trouvé Angoulesme pour s'arrester. M. nostre

marquis y est à présent, qui n'a point de part à ce déshonneur; et

je puis vous dire historiquement, qu'il a fait tout ce qu'eût fait

Alexandre en une pareille occasion. Nous espérons bien de ses

blessures, et je vous en manderay des nouvelles plus assurées par

le premier ordinaire...»

Un mois plus tard il disait encore:

«Monsieur,

Pour respondre d'abord au dernier et plus important article de

vostre dernière lettre, je vous apprens que comme nostre marquis

n'a nul dessein de devenir hydropique, il n'a nulle disposition à

l'hydropisie. La nouvelle de l'enflure est fausse; il dort

parfaitement; il a de l'appétit. Il ne lui reste pas la moindre

image de sa première émotion; car pour moy, je ne l'ay jamais

appellée fièvre. En un mot, on peut dire qu'il est guéry et qu'il

n'y a plus que son bras qui soit encore malade: on parle mesme

affirmativement de la guérison de ce bras, et non-seulement comme

d'une chose certaine, mais comme d'une chose peu éloignée.

J'oubliois que nous avons ensemble des conversations de cinq à six

heures; que nous lisons des vers latins et françois; que nous

mangeons des prunes, des poires et des pesches cruës; que je soupe

de ces fruits qu'on luy apporte (moy qui marche et qui n'ay pas le

bras cassé) et que luy n'en fait que sa collation, et ne prétend

pas pour cela, de renoncer au soupé.»--Ces détails donnés par un

témoin oculaire, sont, comme on le voit, aussi précis que

possible; il n'est donc pas vrai que Montausier soit resté pendant

deux mois entre la vie et la mort et _couché sur le dos_.

De toutes ces effrayantes blessures, Montausier garda seulement

quelques incommodités, dont une entre autres, eût paru fort légère

partout ailleurs que chez Julie d'Angennes. Mais la marquise détestait

les bonnets de coton, et l'une des conséquences du combat de

Montançais fut de rendre au héros vaincu l'usage de cet ornement

nocturne, auquel il s'était cru obligé de renoncer à l'époque de son

mariage.

Pendant les quelques mois que se prolongea la convalescence du

marquis, la Fronde achevait de mourir dans le Nord où Paris ouvrait

ses portes à la reine et à son fils. En Guienne, les affaires des

rebelles allaient de mal en pis, depuis le jour où quittant la

province, Condé avait remis son autorité aux mains impuissantes d'un

frère, qui bientôt devait le trahir et s'accommoder avec la cour. Dans

le Périgord, Balthazar, malgré son triomphe de Montançais, avait

prudemment renoncé à pousser son succès plus avant, le petit nombre de

ses soldats ne lui permettant pas d'envahir l'Angoumois que

défendaient les troupes royales ralliées sous Folleville, tandis que

par sa prudence et son énergie la marquise de Montausier déjouait les

tentatives des factieux découragés déjà par le retour de la reine à

Paris. Ce dernier événement présageait la rentrée de Mazarin, qui dès

le 3 février 1653, reprenait le pouvoir après deux ans d'exil. Le

cardinal paya sa bienvenue en rétablissant un certain nombre de

pensions et en faisant solder aux rentiers une partie des sommes qui

leur étaient dues. Quant à la province, elle fut oubliée, suivant la

coutume, dans la répartition des largesses, et Montausier, à qui dès

l'abord Mazarin fit parvenir le témoignage de sa satisfaction, dut

s'estimer heureux d'arracher aux mains du fisc une faible portion des

arrérages auxquels il avoit droit sur des pensions que jamais, à vrai

dire, il n'avait touchées avec beaucoup de régularité. Fort coulant

dans les affaires d'argent, le marquis prit facilement son parti de

ces injustices, et continua de servir avec autant de fidélité que s'il

eût eu à se louer du gouvernement[69]. Plus opiniâtre lorsqu'il

s'agissait de soutenir les intérêts de sa famille, Mme de Montausier

résolut d'aller trouver le cardinal, aux yeux duquel les absents

avaient généralement tort et qui faisait peu de cas des demandes

indirectes[70].

[69] «..... C'est un bon serviteur du roi. Il le fit bien voir en

1652. Pour peu qu'il eût voulu donner de soupçons au cardinal

quand M. le prince étoit en Xaintonge, le cardinal l'eût fait

tout ce qu'il eût voulu être; mais il ne voulut point escroquer

le bâton de maréchal de France, aussi ne l'a-t-il pu avoir quand

il l'a demandé. On disoit qu'il avoit dit: «Je ne pense point au

brevet; ma femme a de bonnes jambes, elle se tiendra bien

debout.» (Tallemant.)--Tallemant écrivait avant 1664.

[70] De cette démarche de Mme de Montausier il serait injuste de

conclure qu'elle fût moins désintéressée que son mari; l'anecdote

suivante de Tallemant suffirait à prouver le contraire:

«J'ai déjà dit l'amitié qui étoit entre Mme d'Aiguillon et elle;

or, quand Mme d'Aiguillon eut le don des coches, elle lui en donna

pour cinq ou six mille livres de rente; l'autre ne les vouloit

point prendre. «Je n'ai besoin de rien, disoit-elle; si j'étois en

nécessité cela seroit bon. Mme d'Aiguillon répondoit:--Ce n'est

point un don que je vous fais; c'est simplement vous faire part

d'une gratification du roi.» Enfin Mlle de Rambouillet fut

condamnée.»

«Mazarin la reçut avec tous les dehors d'une estime particulière; mais

il évitoit autant qu'il pouvoit les occasions de se trouver seul avec

elle. La marquise, de son côté, ne cherchoit que le moment de lui

parler sans témoins, et elle le trouva. Elle se plaignit au ministre

de l'oubli où il sembloit mettre un des plus fidelles serviteurs du

roy, et lui ajouta avec une noble liberté, que M. de Montausier

trouvoit le prix de sa fidélité dans sa fidélité même, mais que tout

le monde n'étant pas de ce caractère, il étoit étonnant qu'un ministre

dont la politique passoit pour être si rafinée, donnât dans le marquis

un exemple qui paroissoit autoriser la révolte, et pouvoit ébranler

ceux qui avoient été soumis jusqu'alors; que la vertu de M. de

Montausier ne devoit point empêcher qu'on ne lui rendît justice, et

que moins il paroissoit avide des honneurs qu'on lui refusoit, plus il

s'en montroit digne. Le cardinal sentit toute la force de cette

remontrance, mais elle n'attira de lui que des excuses et des

compliments, qui étoit tout ce que la marquise en avoit attendu. M. de

Montausier apprit ces nouvelles peu agréables sans en être étonné, et

continua avec sa tranquillité ordinaire à remplir son devoir, jusqu'à

ce que voyant le feu de la guerre civile heureusement éteint par le

traité de paix que signa M. le prince de Conty le 30 juillet 1653, il

quitta l'Angoumois où tout étoit tranquille, et vint joindre la

marquise, son épouse, à Paris[71].»

[71] Petit, t. I, p. 125.

Après avoir payé largement sa dette à la monarchie dans la lutte

désastreuse que le traité de Bordeaux avait à la fin terminée,

Montausier, dont les blessures étaient à peine fermées, se crut

dispensé de prendre part à la guerre étrangère qui ne devait se clore

qu'à la paix des Pyrénées. Intime ami du prince de Condé, c'était avec

douleur qu'il s'était vu forcé d'embrasser un parti opposé au sien

dans la campagne de Guienne, et maintenant que le héros exilé

combattait sous les drapeaux espagnols, il en eût trop coûté au

marquis d'avoir à se mesurer avec lui dans ces mêmes lieux où, à ses

côtés, il s'était illustré, lors de ces premiers combats qui

entourèrent d'un glorieux prestige les débuts du règne de Louis XIV et

de la régence de Mazarin. Ses affaires domestiques négligées depuis si

longtemps, réclamaient d'ailleurs sa présence, et tout d'abord, il eut

à s'occuper du règlement de la succession de son beau-père ouverte

depuis un an. Dès la mort de M. de Rambouillet, Chaveroche, intendant

de la marquise, avait écrit à Angoulême pour connaître les intentions

de M. et de Mme de Montausier, lesquels avaient immédiatement répondu

que leur mère pouvait disposer de tout, et que durant sa vie, ils

n'élèveraient aucune prétention sur la fortune du marquis; en sorte

qu'il n'y eut point de scellés et que les choses restèrent dans le

même état jusqu'à l'arrivée de Montausier à Paris. Mme de Rambouillet

voulut alors profiter de la présence de son gendre pour régulariser sa

position, mais tout ce qu'elle put arracher au désintéressement de ses

enfants, fut qu'ils vivraient en commun avec elle dans son hôtel de la

rue Saint-Thomas du Louvre. Cette splendide demeure avait été bien

négligée pendant les dernières années de la vie de M. de Rambouillet.

En y entrant, Julie pourvut à tout, lui rendit son ancienne

magnificence[72], et dans ce palais transformé, on vit de nouveau

affluer les personnes de distinction que l'orage de la Fronde avait

momentanément dispersées.

[72] «Depuis la mort de M. de Rambouillet, Mme de Montausier a

fait de l'appartement de M. son père un appartement magnifique et

commode tout ensemble. Quand il fut achevé, elle voulut le

dédier, et pour cela, elle y donna à souper à Mme sa mère. Elle,

sa sœur de Rambouillet et Mme de Saint-Étienne, qui étoit alors

ici religieuse, la servirent à table sans que pas un homme, pas

même M. de Montausier, eût le crédit d'y entrer. Mme de

Rambouillet fit aussi quelque chose à son appartement, qui n'est

pas moins beau ni moins bien pratiqué...» (Tallemant.)

Toujours assidu chez le calviniste Conrart, qu'il eût bien voulu

convertir; grand ami de Chapelain, dont la _Pucelle_ était alors dans

toute sa vogue[73], Montausier était ingénieux à découvrir et à

soulager la misère des gens de lettres, et ce fut à sa requête que le

poëte Gombaud obtint une ordonnance de 400 écus, dont il fut payé,

plus heureux en cela que beaucoup de ses confrères qui touchaient avec

difficulté les quartiers de leurs pensions. Si Montausier eût été

libre, l'hôtel de Rambouillet fût devenu l'hôpital de la littérature

après en avoir été le sanctuaire; mais tous les protégés du marquis

n'avaient pas la patience de Ménage[74], et l'impertinence de Mlle de

Rambouillet était la terreur des faméliques écrivains qu'on voyait

vainement aspirer à la place que Voiture avait laissée libre à la

table d'Arthénice. Aussi Montausier avait-il fini par leur donner des

subventions secrètes, qui leur étaient beaucoup plus profitables que

l'aumône déguisée et tant soit peu dégradante qu'ils recevaient à

l'hôtel de Rambouillet. Non content d'assister les poëtes, il

travaillait lui-même à différents ouvrages, qui ne virent heureusement

pas le jour, et dont il est assez fréquemment question dans la

_Correspondance de Balzac_[75]. Montausier mettait tant de zèle à

polir ses écrits et à revoir ceux des autres, que la nuit s'écoulait

parfois tout entière dans cette occupation, et cet excès des plus

nuisibles à une santé déjà affaiblie, lui attirait de bienveillants

reproches de la part de sa femme et de sa belle-mère, reproches qu'il

n'acceptait qu'en grondant, car il avait lui-même ses petits griefs

qu'il opposait avec plus d'aigreur que de justice aux deux charmantes

personnes avec lesquelles il lui était donné de vivre. C'est ainsi que

le jeu, si à la mode à cette époque, lui était antipathique au dernier

point, et il le voyait non sans colère prendre pied à l'hôtel de

Rambouillet où les deux marquises l'accueillaient quoiqu'à regret,

sentant le besoin de faire des concessions pour ne pas réduire leurs

habitués à chercher ailleurs des plaisirs défendus. Mais Montausier,

peu accessible à ce genre de considérations, était prompt comme

toujours à blâmer dans autrui des défauts qui souvent étaient moins

condamnables et surtout moins invétérés que les siens; car ni l'âge,

ni les suites de ses blessures, n'avaient pu le guérir de son penchant

pour les femmes, et c'est à cette époque de sa vie que se rapportent

ses amours avec Pelloquin, jeune et jolie camériste de la marquise,

qui, tout en la surveillant de près, n'osait, par égard pour son mari,

la chasser de chez elle. Lorsque Montausier fut las de ses relations

avec cette fille, il lui fit épouser un lieutenant du roi de la ville

de Saintes; elle restait toujours ainsi à sa disposition. Par une

contradiction singulière, et dont il y a de nombreux exemples au XVIIe

siècle, le marquis conservait au milieu de ses écarts un grand fonds

de religion, et il observait scrupuleusement les moindres

prescriptions du dogme catholique. Son zèle sur cet article était tel,

que trouvant le salut de sa fille compromis entre les mains de Mme de

Montausier la mère et de Mme de Rambouillet, il voulut se charger

exclusivement du soin de lui donner une éducation moins mondaine et

rigoureusement orthodoxe: ce à quoi il était plus propre que personne,

si l'on fait abstraction de son extrême vivacité de caractère. Mais sa

fille joignait au naturel le plus aimable, l'intelligence la plus

prompte[76], aussi se plia-t-elle sans effort à toutes les exigences

de son père, qui ne tarda pas à voir ses efforts couronnés des plus

heureux succès: «A l'âge de dix ans, dit le P. Petit, elle avait lu

l'Ancien et le Nouveau Testament, et répondoit à tout ce qu'on

pouvoit lui proposer de plus difficile sur cette matière.» C'étaient

là des études bien délicates, et ce choix de lecture semble déceler

dans le précepteur un vieux reste de levain calviniste.

[73] «Assidu au samedi chez Mlle de Scudéry, [Chapelain] néglige

tous ceux qui ne cabalent point ou qu'il ne craint pas. Mme de

Rambouillet ne le voit guère souvent, non plus que M. Conrart, si

M. de Montausier n'est pas à Paris. Ils rendent ce pauvre marquis

tout _Parnassien_; en récompense, Mlle de Rambouillet ne les aime

guère, et Mme sa mère les prend bien pour ce qu'ils sont.»

(Tallemant.)--Montausier poussait si loin le fanatisme en faveur

de _la Pucelle_, qu'il dit à la Mesnardière, auteur d'une

critique assez mordante de ce poëme: «_qu'il méritoit la

bastonnade_.» Ces menaces adressées à son confrère en satire, ne

furent pas pour Linière un épouvantail suffisant, et l'on a

retenu de lui cette jolie épigramme:

La France attend de Chapelain,

Ce rare et fameux écrivain,

Une merveilleuse _Pucelle_:

La cabale en dit force bien:

Depuis vingt ans on parle d'elle,

Dans six mois on n'en dira rien.

[74] «... Mlle de Rambouillet lui fit un étrange compliment:

«Monsieur, lui dit-elle, j'ai ouï dire que vous me mêliez dans

vos contes; je ne le trouve nullement bon, et vous prie de ne

parler de moi ni en bien ni en mal.» Pour moi, si elle m'en avoit

dit autant, je n'aurois pas mis le pied à l'hôtel de Rambouillet

qu'elle n'eût été mariée..... Il ne laissa pas d'y aller et de

manger même avec elle à la table de M. de Montausier.»

(Tallemant.)

[75] «... Il fait trop le métier de bel-esprit pour un homme de

qualité, ou du moins, il le fait trop sérieusement. Il va au

samedi[75a] fort souvent. Il a fait des traductions; regardez le

bel auteur qu'il a choisi: il a mis Perse en vers françois. Il ne

parle quasi que de livres..... Il s'entête et d'assez méchant

goût; il aime mieux Claudian que Virgile. Il lui faut du poivre

et de l'épice. Cependant... il goûte un poëme qui n'a ni sel ni

sauge: c'est _la Pucelle_, par cela seul qu'elle est de

Chapelain. Il a une belle bibliothèque à Angoulême.» (Tallemant.)

[75a] Chez Mlle de Scudéry.

[76] «Cette enfant... a dit de jolies choses dès qu'elle a été

sevrée. On amena un renard chez son papa; ce renard étoit à M. de

Grasse[76a]. Dès qu'elle l'aperçut, elle mit les mains à son

collier; on lui demanda pourquoi: «C'est de peur, dit-elle, que

le renard ne me le vole: ils sont si fins dans les fables

d'Ésope.»

«Quelque temps après, on lui disoit: «Tenez, voilà le maître du

renard; que vous en semble?--Il me semble, dit-elle, encore plus

fin que son renard.» Elle pouvoit avoir six ans quand M. de Grasse

lui demanda combien il y avoit que sa grande poupée avoit été

sevrée: «Et vous, combien y a-t-il? lui dit-elle, car vous n'êtes

guère plus grand.»

«A cause de la petite vérole de sa tante de Rambouillet, on la mit

dans une maison là auprès. Une dame l'y fut voir: «Et vos poupées,

mademoiselle, lui dit-elle, les avez-vous laissées dans le mauvais

air?--Pour les grandes, répondit-elle, madame, je ne les ai pas

ôtées, mais pour les petites, je les ai amenées avec moi.» Et à

propos de poupées, elle avoit peut-être sept ans quand la petite

des Réaux fut la voir. Cette autre est plus jeune de deux ans.

Mlle de Montausier la vouloit traiter d'enfant, et lui disoit en

lui montrant ses poupées: «Mettons dormir celle-là.--J'entends

bien, disoit l'autre, ce que vous voulez dire.--Non, tout de bon,

reprenoit-elle, elles dorment effectivement.--Voire! je sais bien

que les poupées ne dorment point, répliquoit l'autre.--Je vous

assure que si qu'elles dorment, croyez-moi; il n'y a rien de plus

vrai.--Elles dorment donc puisque vous le voulez,» dit la petite

des Réaux avec un air dépité; et en sortant, elle dit: «Je n'y

veux plus retourner, elle me prend pour un enfant.»

«On lui demandoit laquelle étoit la plus belle, de Mme de

Longueville ou de Mme de Châtillon, qu'elle appeloit sa belle

_mère_. «Pour la vraie beauté, dit-elle, ma belle mère est la plus

belle.»

«Elle disoit à un gentilhomme de son papa: «Je ne veux pas

seulement que vous me baisiez en imagination.»

«Elle faisoit souvent un même conte. Mme de Montausier dit: «Fi!

fi! où avez-vous appris cela? De qui le tient-elle?--Attendez, dit

cet enfant, ne seroit-ce point de ma grand'maman de Montausier?»

Cela se trouva vrai.

«Elle disoit qu'elle vouloit faire une comédie: «Mais, ma

grand'maman, ajoutoit-elle, il faudra que Corneille y jette un peu

les yeux avant que nous la jouions.»

«Un page de son père, qui étoit fort sujet à boire, s'étant

enivré, le lendemain elle lui voulut faire des réprimandes:

«Voyez-vous, lui disoit-elle, pour ces choses-là, je suis comme

mon papa, vous n'y trouverez pas de différence.»

«Ce _Mégabaze_ (_c'est M. de Montausier dans Cyrus_), quel homme

est-ce à votre avis? lui demanda Mme de Rambouillet.--C'est un

homme prompt, répondit-elle, mais il n'est rien meilleur au fond;

il est comme cela pour faire que les gens soient comme il faut.»

«On lui dit: «Prenez ce bouillon pour l'amour de moi.--Je le

prendrai, dit-elle, pour l'amour de moi, et non pour l'amour de

vous.»

«Un jour, elle prit un petit siége et se mit auprès du lit de Mme

de Rambouillet. «Or çà, ma grand'maman, lui dit-elle, parlons

d'affaires d'État à cette heure que j'ai cinq ans.» Il est vrai

qu'en ce temps-là on ne parloit que de _fronderie_.

«M. de Nemours, alors archevêque de Reims, lui disoit qu'il la

vouloit épouser. «Monsieur, lui dit-elle, gardez votre archevêché:

il vaut mieux que moi.»

«Elle n'avoit pas cinq ans quand on lui voulut faire tenir un

enfant. Le curé de Saint-Germain la refusa, disant: «Elle n'a pas

sept ans.--Interrogez-la,» lui dit-on. Il l'interrogea devant cent

personnes; elle répondit assurément, il la reçut et lui donna bien

des louanges.

«Un jour qu'elle étoit couchée avec Mme de Rambouillet, M. de

Montausier la voulut tâter: «Arrêtez-vous, mon papa, les hommes ne

mettent point la main dans le lit de grand'maman.»

«C'est la consolation de cette grand'maman quand elle demeure

toute seule à Paris. A la mort de M. de Rambouillet, elle étoit

fort touchée de la voir triste: «Consolez-vous, lui dit-elle, ma

grand'maman, Dieu le veut; ne voulez-vous pas ce que Dieu veut.»

D'elle-même, elle s'avisa de faire dire des messes pour lui. «Ah!

dit sa gouvernante, si votre grand-papa qui vous aimoit tant,

savoit cela!--Eh! ne le sait-il pas, dit-elle, lui qui est devant

Dieu?»

«..... C'est dommage qu'elle ait les yeux de travers, car elle a

la raison bien droite; pour le reste, elle est grande et bien

faite. Elle s'est gâtée depuis, et pour l'esprit et pour le

corps.» (Tallemant.)

[76a] Godeau.

Montausier, qui par la force des choses était devenu le chef de la

maison de Rambouillet, put se convaincre en diverses circonstances que

la mission qu'il tenait de la Providence, n'était rien moins qu'une

sinécure. Comme on l'a vu plus haut, deux de ses belles-sœurs, Mme de

Saint-Étienne et Mme de Pisani, étaient religieuses, et déjà, pendant

les derniers troubles, elles avaient dû à plusieurs reprises quitter

leur couvent d'Yères pour se réfugier à l'hôtel de Rambouillet. Le

retour de la paix publique ne fit point sentir son influence dans

l'humble monastère, et cette année même, il se vit agité de nouvelles

tempêtes. Fatiguée des désordres qui depuis longtemps régnaient dans

la maison, l'abbesse avait obtenu, par l'intermédiaire de la princesse

palatine, Anne de Gonzague, qu'il lui fût donné une coadjutrice, et le

choix de la reine était tombé sur Mme de Saint-Étienne. Cette

nomination fut le signal d'une nouvelle révolte: les religieuses

enfermèrent leur abbesse, lui envoyèrent des poupées comme si elle fût

tombée en enfance, et se pourvurent contre la nomination du roi.

L'affaire fut solennellement jugée au grand conseil et le débat

s'étant terminé au gré de la coadjutrice, la reine mère vint

l'installer elle-même le 7 juin, le lendemain du sacre de Louis XIV.

Mme de Saint-Étienne se trouva dès l'abord en présence de difficultés

nombreuses: beaucoup de ses subordonnées se retirèrent chez leurs

parents et la plupart des autres lui firent une sourde opposition. Il

appartenait au marquis et à la marquise de Montausier de terminer

cette désagréable affaire, et dans une visite qu'ils firent à Yères

l'année suivante, ils réussirent au delà de toute espérance dans leur

conciliante tentative. Montausier était dans un de ses jours de bonne

humeur, et les habitantes du couvent, charmées de la rondeur et de la

franchise de ses manières, consentirent pour l'amour de lui à obéir à

sa belle-sœur. Il eut, du reste, à déplorer plus tard ce petit succès

d'amour-propre, car les rebelles de la veille le considérant désormais

comme l'arbitre obligé de toutes leurs querelles, lui exposaient

leurs plus petits griefs dans le plus grand détail, et l'eussent

certainement réduit au désespoir, s'il n'eût pris le parti héroïque de

couper court à cette correspondance monacale.

Quoique toujours en froid avec le cardinal qui, disait-il, _ne vouloit

pas des amis, mais des esclaves_, Montausier n'en était pas moins

assidu au Louvre, où il était bien vu de la reine mère et où

l'appelaient d'ailleurs fréquemment les affaires de l'État, les

ministres faisant grand cas de son expérience et réclamant volontiers

ses conseils dans les circonstances difficiles. Respecté de tous, il

imposait à ses ennemis mêmes, et ce fut alors que le jeune roi conçut

pour lui ces sentiments de sympathie et d'estime dont il ne lui donna

toutefois des preuves qu'après la mort de Mazarin, qui seul disposait

encore des faveurs et des emplois.

Les trois années qui suivirent s'écoulèrent dans un tranquille

bonheur, et ne furent signalées par aucun autre événement que le

mariage de Mlle de Rambouillet, qui le 27 avril 1658, épousait le

comte de Grignan. Cette alliance était convenable sous tous les

rapports, et grâce au caractère facile de son mari, Claire d'Angennes

put se livrer sans contrainte à ses excentriques allures, et se faire

déclarer présidente en titre de cette coterie de précieuses que

Molière allait bientôt couvrir d'un ridicule immortel. Ce n'était plus

le temps de Voiture, où la société en grande partie féminine de

l'hôtel de Rambouillet polissait une langue encore grossière, et

faisait accepter ses arrêts par les esprits les plus distingués du

XVIIe siècle[77]. La seconde génération était complétement dégénérée

et ses écarts firent malheureusement retomber un peu du discrédit que

méritaient à juste titre les fausses précieuses, sur les précieuses

illustres que Malherbe et Corneille écoutaient avec respect et

consultaient avec fruit.

[77] Montausier était alors fort assidu à ces séances où il

figurait sous le nom de Menalidus. Voici le portrait que Saumaise

fait de lui dans son _Dictionnaire des précieuses_: «Menalidus

joint les choses qui semblent les plus éloignées, car il est

vaillant et docte, galant et brave, fier et civil; en un mot,

c'est un homme accompli.» (_Grand dictionn. historique des

précieuses_, deuxième partie, p. 121.)

Quoi qu'il en soit, ce mariage était un événement heureux pour

Montausier, qui se voyait délivré des incartades de sa belle-sœur et

déchargé de l'administration de biens considérables dont il eut hâte

de rendre compte à M. de Grignan.

Quelques mois plus tard eurent lieu les premiers pourparlers de la

paix avec l'Espagne, qui accablée de revers songeait à terminer une

lutte inégale. Les bruits d'accommodement prirent plus de consistance

au printemps de 1659, et bientôt les deux puissances fixèrent l'époque

des négociations qui devaient aboutir au traité de la Bidassoa.

Informé des projets de la cour, Montausier partit pour Angoulême où il

comptait recevoir à leur passage le cardinal, le roi et la reine: ces

deux derniers devant séjourner dans le Midi pendant toute la durée des

conférences qui allaient commencer sur la frontière espagnole.

Le retour du marquis et de la marquise[78] fut une fête pour la

noblesse de l'Angoumois, province reculée où leur présence apportait

comme un reflet de la cour, et tous les membres de l'aristocratie

s'empressèrent à l'envi aux réceptions de leur gouverneur. Les grands

seigneurs que n'avait point encore aplatis le brillant despotisme de

Louis XIV, comprenaient largement leurs obligations envers le pays, et

les emplois qu'on leur voyait briguer étaient souvent pour eux une

cause d'appauvrissement et de ruine. Aussi dans cette circonstance

exceptionnelle du mariage de son souverain, Montausier voulut-il se

surpasser.

[78] Mai 1659.

Après avoir rompu sans pitié les tendres liens qui unissaient Marie

Mancini au jeune roi et relégué sa nièce à la Rochelle, Mazarin partit

le premier vers la fin de juin. Lorsqu'il fut arrivé à cinq lieues

d'Angoulême, il trouva le gouverneur qui l'attendait à la tête de deux

mille gentilshommes et qui le traita magnifiquement, lui et les gens

de l'ambassade, dans un site rustique, le cardinal s'étant refusé à

visiter la capitale de l'Angoumois, pressé qu'il était d'arriver à sa

destination[79]. Cette réception préliminaire une fois terminée, le

marquis et la marquise partirent pour Saintes, où le roi et sa mère

devaient passer bientôt. Ils arrivèrent en effet vers le milieu du

mois d'août, et s'y arrêtèrent trois jours. Montausier n'oublia rien

de ce qui pouvait contribuer au bien-être de tels hôtes, et le goût

que la marquise sut mêler à cet excessif déploiement de luxe dut

plaire au jeune Louis XIV, tout préoccupé qu'il était en ce moment de

ses amours avec Marie Mancini, avec laquelle il venait d'avoir à

Saint-Jean-d'Angely une courte et dernière entrevue. La reine témoigna

au gouverneur la satisfaction qu'elle éprouvait de cette brillante

réception que la pauvreté de la Saintonge faisait ressortir par

contraste, et le roi prit le plus grand intérêt au récit du siége de

Saintes, qu'il voulut recueillir de la bouche du vainqueur, tandis que

celui-ci lui faisait visiter les fortifications, où les ruines

amoncelées par la dernière guerre n'avaient pas encore été réparées.

La reine, avant de poursuivre sa route, combla d'éloges et de

remerciements le marquis et la marquise, prodigua les caresses à leur

fille, et les engagea tous à suivre la cour pour assister au mariage

du roi, qu'on supposait devoir se faire incessamment; Louis joignit

ses invitations à celles de sa mère, et le marquis, passant par-dessus

quelques difficultés qu'il avait d'abord alléguées avec respect, hâta

ses préparatifs de voyage et se mit bientôt en route pour Bordeaux,

suivi de sa famille.

[79] Dans une lettre de Mme de Montausier, tirée des manuscrits

de Conrart et publiée récemment, on trouve quelques détails sur

le passage de Mazarin dans l'Angoumois: «... Six jours après

estre arrivée icy, où nous avons eû toute la province à recevoir,

nous sommes retournez voir M. le cardinal, qui a passé à cinq

lieuës d'icy, il a fallu assembler toute la noblesse pour sa

réception, et se tourmenter furieusement par le plus grand chaud

du monde; de sorte que je croy, aussi bien que Mlle de Vandy, que

je suis bien plus forte que je ne pense; car je me porte fort

bien de tout ce tracas. Je ne vous pourray apprendre apparemment

que les nouvelles que vous savez déjà, que dom Louis sera le 25 à

Irun; que M. le cardinal et luy se verront dans un couvent de

minimes, qui est entre ce lieu-là et Saint-Jean-de-Lus, mais

pourtant sur les terres de France; que ses nièces demeureront à

la Rochelle; et que Mlle Marie est aussi triste pour le moins que

le roy.....» (Voir mon édition des _Lettres du comte d'Avaux_, p.

78.)

Alors que la superbe capitale de la Guyenne gémissait sous la tyrannie

sanglante de _l'ormée_, le gouvernement de Montausier avait été comme

un asile naturel ouvert aux proscrits de la cause royale; on comptait

parmi eux un grand nombre de Bordelais de distinction, qui, heureux de

rendre au marquis l'hospitalité généreuse qu'ils avaient reçue dans la

ville d'Angoulême, lui firent à son entrée une véritable ovation.

Pendant les premiers jours qui suivirent son arrivée, la splendide

habitation qu'on l'avait forcé d'accepter ne désemplissait pas plus

que s'il eût été l'arbitre et le dispensateur de toutes les grâces, au

lieu d'être un simple lieutenant général payé jusque-là d'ingratitude

par ceux pour lesquels il s'était dévoué. Sa mauvaise fortune

commençait pourtant à se lasser, et à défaut de démonstrations plus

positives, il devait au moins recueillir dans ce voyage quelques

indices d'une faveur prochaine. Il fut extrêmement fêté par le roi,

qui semblait aussi prendre le plus vif plaisir aux entretiens de la

marquise de Montausier, et Julie, toujours éprise de l'idéal, fut

elle-même séduite par les nobles et gracieuses manières de son jeune

souverain.

Le séjour des deux époux à Bordeaux se fût prolongé indéfiniment,

s'ils eussent voulu y attendre la signature du contrat de mariage, qui

n'eut lieu que le 7 novembre, en même temps que celle du traité des

Pyrénées; mais la reine voyant que les négociations traînaient en

longueur, résolut de quitter cette ville pour aller passer l'hiver

dans le Languedoc, où l'on espérait, la présence du roi aidant,

obtenir des états de la province un don gratuit plus fort que

d'habitude[80]. M. et Mme de Montausier ne pouvant songer à

accompagner Leurs Majestés dans cette longue excursion, revinrent à

Angoulême, où ils retrouvèrent avec bonheur un peu de calme après tant

d'agitations.

[80] Ils accordèrent, en effet, trois millions et demi.

Alléchée par les premiers succès qu'elle avait obtenus en Languedoc,

la cour visita successivement toutes les provinces méridionales de la

France, la Provence en particulier, où l'autorité royale n'était

reconnue qu'à demi. L'hiver et le printemps s'écoulèrent ainsi, et ce

ne fut qu'au mois de juin 1660, que le mariage espagnol fut célébré et

consommé à Saint-Jean-de-Luz. Le marquis et la marquise ne purent

assister à cette intéressante cérémonie, Mlle de Montausier, leur

fille, ayant été atteinte de la petite vérole, cette cruelle maladie

qui fit tant de ravages au XVIIe siècle, et quoiqu'elle commençât déjà

à se rétablir, ses parents ne purent se résoudre à la faire paraître

encore souffrante et défigurée au sein de cette cour brillante dont

plus tard elle devint l'ornement. Ils prolongèrent en conséquence

leur séjour à Angoulême, et ne partirent pour Paris qu'à la fin du

mois d'août, pour assister à l'entrée triomphale de la nouvelle reine

dans sa splendide capitale[81].

[81] Le 26 août.

Un Misanthrope à la Cour de Louis XIV: Montausier, sa vie et son temps · 第 9 / 47 题