LIVRE II.

1635-1649.

Continuation de la guerre d'Allemagne.--Exploits de

Montausier.--Il est nommé maréchal de camp et gouverneur de la

haute Alsace.--La guirlande de Julie.--Montausier prisonnier en

Allemagne.--Il embrasse la religion catholique.--Son

mariage.--Montausier à Dunkerque.--Il part pour

l'Angoumois.--Sa belle conduite pendant la Fronde.

Par suite de la mort de son frère, le marquis de Salles, devenu le

chef d'une illustre maison, héritait à la fois d'une grande fortune,

d'un régiment de cavalerie et du titre de marquis de Montausier, sous

lequel il figurera désormais dans le cours de cette histoire. Loin de

se laisser éblouir par l'éclat d'une position élevée, qui n'était à

ses yeux qu'une bien faible compensation pour la perte cruelle qu'il

venait d'éprouver, le nouveau marquis de Montausier s'étudia surtout à

maintenir le lustre du nom que lui laissait son frère, vrai héros de

roman, qu'il n'égalait pas sans doute sous le rapport de la capacité

militaire, mais qu'il surpassait de beaucoup du côté de l'esprit de

conduite et de l'exactitude à remplir ses devoirs dans les situations

les plus délicates et les plus difficiles.

Lorsqu'il apprit les événements de la Valteline, Montausier se

trouvait, comme je l'ai dit, à l'armée d'Allemagne. Il prit part en

qualité de colonel aux campagnes de 1635 et 1636, pendant lesquelles

il eut peu d'occasions de se distinguer, le poids de la guerre étant

presque entièrement retombé sur l'armée suédoise, qui justifia par de

brillants succès la confiance de Richelieu, tandis que les troupes de

Brezé, de la Valette et de Weymar, satisfaites d'avoir repris Spire et

emporté Saverne, restaient dans une inaction presque complète.

Ce que Montausier regardait comme le plus digne d'être recueilli dans

la succession de son frère, c'étaient ses prétentions à la main de

Mlle de Rambouillet, prétentions qu'il put faire valoir pour son

compte dans l'hiver de 1636 à 1637, qu'il passa à Paris ainsi que ses

chefs, le cardinal de la Valette et le duc de Weymar. Ses soins

assidus obtinrent peu de succès, et il repartit pour l'Allemagne

n'emportant d'autre fruit de son voyage qu'un redoublement d'amour;

mais cette fois, du moins, il devait trouver sur le champ de bataille

d'ardentes et nobles distractions. Le duc de Weymar, qui dirigeait

seul les troupes alliées, poussa vigoureusement les opérations: après

avoir presque entièrement détruit l'armée du duc de Lorraine, il

abordait et taillait en pièces les Allemands de Mercy, et marchait sur

le Rhin en emportant toutes les places qu'il rencontrait sur son

passage. Montausier rendit de bons services pendant cette campagne,

mais l'année suivante fut la plus brillante de sa carrière militaire.

Contre l'usage du temps, la guerre avait repris en Allemagne au cœur

même de l'hiver, et dès le 28 janvier 1638, le duc de Weymar s'était

mis en marche par le froid le plus rigoureux. Après s'être emparé,

presque sans coup férir, de quelques places de peu d'importance, il

entreprit[26] le siége de Rheinfeld, qu'il allait emporter si

l'arrivée de Jean de Wert n'eût prévenu la reddition de la ville.

L'audacieux général n'hésita pas à attaquer Weymar, qui, battu dans un

premier engagement, prit une éclatante revanche deux jours après.

Cette seconde bataille de Rheinfeld[27], où Jean de Wert fut fait

prisonnier, augmenta considérablement la réputation du duc et le

rendit maître de la campagne. Rheinfeld capitulait peu de jours

après[28]; Neubourg se rendait le 30 mars, et Fribourg en Brisgaw

ouvrait ses portes le 12 avril. Après avoir fait, au commencement de

mai, sa jonction avec Guébriant, Weymar résolut d'enlever la place de

Brisach, forte par elle-même et défendue par une garnison

très-nombreuse, cette ville étant la seule que les Impériaux eussent

conservée en Alsace. Le siége fut long et meurtrier; les Allemands,

commandés par Goeutz et Savelli, vinrent attaquer jusqu'à six fois les

retranchements des assiégeants, et il fallut les vaincre dans six

combats. Un des plus considérables fut celui qui se donna entre Senn

et Thann le 15 octobre: la cavalerie joua un grand rôle dans cette

rencontre, et le marquis de Montausier put y déployer à l'aise sa

bouillante valeur; trois fois on le vit pénétrer dans les rangs

ennemis, et trois fois enlever un étendard après avoir abattu à ses

pieds celui qui le portait. Il ne se signala pas moins dans un autre

engagement qui eut lieu à quelques jours de là: l'armée ennemie,

commandée par Lamboy, avait tenté d'enlever les travaux de défense que

le duc de Weymar avait établis sur le Rhin; déjà plusieurs colonnes

avaient traversé le fleuve, lorsqu'on vit arriver Montausier, qui,

suivi de deux faibles escadrons, s'élança sur les Allemands et les

enfonça; deux mille hommes furent tués, pris ou noyés dans le

Rhin[29]. Ce dernier combat décida du sort de la campagne, et les

assiégés capitulèrent le 17 décembre. La prise de Brisach eut un

immense retentissement; le cardinal de Richelieu y ajoutait une

extrême importance, et, penché sur la couche funèbre où le Père Joseph

gisait expirant, on le vit tenter de ranimer le moribond en lui

criant: _Courage, mon Père, Brisach est à nous!_ Le duc de Weymar

avouait franchement que les exploits de Montausier avaient contribué

beaucoup à l'heureuse issue de ce siége mémorable; aussi, sur la

demande de ce chef illustre, le jeune colonel fut-il largement

récompensé: on le nommait, à vingt-huit ans, maréchal de camp et

gouverneur de la haute Alsace[30]. Ces dernières fonctions étaient

assez pénibles, mais les difficultés de ce nouveau poste attiraient

Montausier plus qu'elles ne le rebutaient; sa tâche était ardue

pourtant, car il avait à se maintenir dans un pays soumis récemment,

et dont les habitants, étrangers à la France par leur langue et leurs

mœurs, ne subissaient qu'en frémissant le joug du vainqueur. Si,

malgré ses efforts, le jeune gouverneur ne réussit pas à triompher des

répulsions trop légitimes d'une nationalité vaincue plutôt que

domptée, il parvint du moins à faire régner dans sa province un calme

relatif, ce qui était le grand point au début de l'occupation. Ce dont

il eut le plus à souffrir pendant son séjour en Alsace, ce fut le

manque de société, auquel ne l'avaient point habitué ses campagnes de

Lorraine et même celles d'Allemagne où, distrait d'ailleurs par ses

travaux guerriers, il se voyait en contact perpétuel avec des hommes

d'une haute distinction, tels que le duc de Weymar, le cardinal de la

Valette, et surtout le vicomte de Turenne, qui était à peu près de son

âge. Pendant cette retraite forcée, il eut tout le loisir de cultiver

son goût pour la poésie, et c'est de sa résidence alsacienne que sont

datées de nombreuses épîtres en vers qui, peu remarquables sous le

rapport poétique, nous font connaître du moins tous ses ennuis et la

vivacité des regrets que lui causait son éloignement de l'hôtel de

Rambouillet. Il allait jusqu'à envier le sort de Jean de Wert, qui,

prisonnier à Paris, était, il est vrai, traité avec une courtoisie

extrême, et devenu tout à fait à la mode[31].

[26] Le 2 février.

[27] Elle eut lieu le 3 mars.

[28] Le 20 mars.

[29] Voir la correspondance d'Arnaud d'Andilly, lettre CXXVII.

[30] D'après le P. Petit, cette double et insigne récompense

aurait été décernée au marquis de Montausier dès le commencement

de l'année 1638, alors qu'il n'avait encore rien fait qui

justifiât une distinction si marquée. Voici ses paroles que je

cite, parce qu'elles sont très-affirmatives et que l'opinion du

confident de la famille d'Uzès mérite quelques égards: «...Après

que le marquis de Montausier _eut fait deux campagnes_ à la tête

de son régiment, le roy, informé de ses services, de son courage

et de son habileté, lui en voulut donner une récompense

glorieuse. Quoiqu'il eût à peine vingt-huit ans, Sa Majesté le

fit maréchal de camp, et bientôt après elle jeta les yeux sur lui

pour le gouvernement de la haute Alsace, poste important et

difficile en ce temps-là, et qui demandoit une valeur à l'épreuve

des plus grands dangers. _Les ennemis y tenoient les meilleures

places....._» Un peu plus loin, il dit formellement que le siége

de Brisach eut lieu dans la première année du gouvernement de

Montausier, ce qui semble une contradiction avec ce qu'il a

avancé plus haut au sujet des campagnes de 1635 et de 1636, qui

auraient valu dès 1637 au marquis le grade de maréchal de camp et

de gouverneur d'Alsace.

[31] Voir l'Appendice, no II.

La mort imprévue du duc de Weymar, qui suspendit les opérations

militaires pendant l'année 1639, permit à Montausier de se rendre à

Paris, et ce fut alors qu'il fit hommage à Mlle de Rambouillet de sa

fameuse _Guirlande_[32]: «C'est, dit Tallemant, une des plus illustres

galanteries qui aient jamais été faites. Toutes les fleurs en étoient

enluminées sur du vélin, et les vers écrits aussi sur du vélin en

suite de chaque fleur, et le tout de cette belle écriture dont j'ai

parlé[33]. Le frontispice du livre est une guirlande au milieu de

laquelle est le titre:

_La Guirlande de Julie, pour Mlle de Rambouillet,

Julie-Lucine d'Angennes._

«A la feuille suivante, il y a un Zéphyr qui épand des fleurs. Le

livre est tout couvert des chiffres de Mlle de Rambouillet. Il est

relié de maroquin du Levant des deux côtés, au lieu qu'aux autres

livres il y a du papier marbré seulement. Il y a une fausse couverture

de frangipane. Elle reçut ce présent, et même remercia tous ceux qui

avaient fait des vers pour elle. Il n'y eut pas jusqu'à M. le marquis

de Rambouillet qui n'en fît. On y voit un madrigal de sa façon. Le

seul Voiture, qui n'aimoit pas la foule, ou qui peut-être ne vouloit

point être comparé, ne fit pas un pauvre madrigal; il est vrai que les

chiens de M. de Montausier et les siens n'ont jamais trop chassé

ensemble. Mais cela ne vient pas de là seulement, car à la mort du

marquis de Pisani, son grand ami, il ne fit rien non plus, quoique

tant de gens eussent fait des vers.»

[32] Voir l'excellente édition qu'en a donnée M. Ch. Livet à la

suite de l'ouvrage intitulé: _Précieux et Précieuses_.

[33] De l'écriture de Jarry.--Ce chef-d'œuvre de Jarry fut

adjugé en 1784, à la vente la Vallière, à M. Payne, libraire

anglais, au prix énorme de 14,510 fr. M. de Bure, chargé de la

vente, ne voulut pas porter lui-même les enchères; de sa part

c'eût été _retirer_ le livre. L'admirable volume fut remis

immédiatement à Mme de Châtillon, fille unique de M. le duc de la

Vallière, et il était précieusement conservé par Mme la duchesse

d'Uzès, sa fille. Quant au manuscrit de la _Guirlande_, format

in-8º, aussi de la main de Jarry, nous l'avons vu et admiré dans

le cabinet de M. de Bure l'aîné; M. de Bure le père s'en était

rendu adjudicataire au prix de 406 fr. C'est d'après ce manuscrit

qu'a été faite l'édition de la _Guirlande de Julie_, imprimée par

Didot en 1784. Ce charmant volume, relié en maroquin rouge, est

couvert sur les plats des chiffres de Julie d'Angennes, comme le

manuscrit principal. (_Note de M. Monmerqué._)

Malgré l'acceptation de la _Guirlande_, les affaires de Montausier

paraissaient toujours être au même point lorsqu'il repartit pour

l'Allemagne, au printemps de 1640, et plus tard il dut sourire en

écoutant les vers du fameux sonnet d'Oronte:

L'espoir, il est vrai, nous soulage.......

La guerre vint lui offrir une diversion dont il avait besoin, et une

circonstance heureuse lui fournit l'occasion de rendre à son pays des

services moins brillants peut-être, mais plus considérables que tous

les précédents. L'empereur avait rassemblé une armée formidable,

commandée par le comte Piccolomini et par le général Hatzfeld.

Bannier, qui n'avait pas assez de troupes pour lui résister, fut

obligé d'appeler à son secours l'armée du duc de Longueville, qui

joignit la sienne le 16 mai près du château d'Herfort; alors il

s'approcha du camp des Impériaux, dans le dessein de forcer leurs

retranchements; mais quand il les eut considérés de près, il ne jugea

pas à propos de les attaquer, et la mort de sa femme, qu'il perdit au

commencement du mois de juin, le mit hors d'état de rien entreprendre.

Il conçut une telle douleur de cet accident, que l'on crut qu'il en

perdrait l'esprit. Il dit à Beauregard, envoyé du roi, que le ciel

lui avait ravi tous ses talents en lui ôtant cette femme, et qu'il

était inutile de s'adresser à lui pour la conduite de l'armée, parce

qu'il n'était plus capable de rien. Il fit garder dans son camp le

corps de cette épouse chérie jusqu'au 13 juin; et quand il fut

transporté à Herfort, où il devait être inhumé, il voulut être présent

lui-même à ses obsèques. Mais tandis qu'il assistait à cette cérémonie

funèbre avec toutes les marques de la plus profonde affliction, il

aperçut une jeune princesse de la maison de Bade que la comtesse de

Waldeck avait amenée à Herfort, et il fut tellement épris de sa beauté

qu'il oublia en un instant celle qu'il avait tant pleurée. Il ne

songea plus qu'à s'engager dans de nouveaux liens, et il attendit avec

impatience que les trois mois de son deuil fussent expirés, pour

épouser la princesse de Bade. Ces divers mouvements dont son esprit

fut successivement agité lui firent négliger absolument les affaires

de la guerre, dont le poids retomba sur les Français, commandés, en

l'absence du duc de Longueville, par le comte de Guébriant. Ce général

avait une vive affection pour Montausier, dont il avait admiré la

valeur pendant la rude campagne de Brisach; aussi le vit-il avec une

vive satisfaction répondre à son appel dans ces circonstances

difficiles; il lui confia tous ses plans, et n'entreprit jamais rien

sans avoir pris l'avis d'un lieutenant qui n'usait, du reste, de son

influence qu'avec la plus grande circonspection. Aucun événement

remarquable ne signala la fin de la campagne de 1640; mais au milieu

de l'hiver, le maréchal Bannier, sortant enfin de sa léthargie, dont

les Impériaux n'avaient heureusement pas su profiter, joignit ses

troupes à celles de Guébriant, et les deux armées s'avancèrent sur

Ratisbonne. On touchait à la fin de janvier; le temps était

extrêmement froid et le Danube gelé: les Allemands étaient loin de

s'attendre à une marche si audacieuse, et l'empereur, un jour qu'il

chassait tranquillement, faillit être enlevé par Bannier, qui s'empara

de sa litière et de ses faucons. Les alliés, après avoir passé et

repassé le Danube sur la glace sans être inquiétés, mirent le siége

devant Ratisbonne; mais ils furent bientôt obligés de se retirer par

suite des divisions qui ne tardèrent pas à éclater entre Bannier et

Guébriant. Le premier s'achemina seul du côté de la Bohême[34], tandis

que Guébriant établissait prudemment son quartier général à Bamberg à

portée des secours de la France. Peu de jours s'étaient écoulés, et

déjà le maréchal suédois en était à se repentir de sa pointe

aventureuse; il craignit d'être cerné par les armées de Piccolomini,

de Gleen et de Merci, et bien que cette résolution coûtât beaucoup à

son amour-propre, il se décida à se replier et à réclamer l'appui de

son collègue. Celui-ci se conduisit noblement en cette circonstance,

et vint à sa rencontre jusqu'à Zuickaw, où il le rejoignit le 29 mars.

A peine arrivé dans cette ville, le maréchal Bannier tomba malade, et

il mourut le 20 mai à Halberstadt, où il s'était fait transporter. Il

avait, avant d'expirer, divisé le commandement de ses troupes entre

les trois généraux Pfuld, Wirtemberg et Wrangel; ce partage, qui fut

une source de querelles et de récriminations entre ces officiers, créa

de grandes difficultés au comte de Guébriant, lequel avait déjà bien

de la peine à s'entendre avec les chefs de l'armée weymarienne. Sans

argent et sans appui du côté de la France, il suppléa à tout, grâce à

son habileté et au zèle de Montausier. L'ennemi ne tarda pas à

paraître pour dégager Wolfembutel, que les princes de Brunswick

bloquaient depuis le commencement de l'hiver. Le 28, l'armée française

parut devant la place, et Guébriant fit immédiatement attaquer

l'avant-garde des Impériaux. Il obtint ce jour-là un premier succès,

et le lendemain il remporta une victoire complète sur les forces

ennemies commandées par Piccolomini en personne. Ce triomphe demeura

malheureusement stérile par la mauvaise volonté des officiers suédois,

lesquels, objectant la fatigue de leurs troupes, refusèrent de

poursuivre les Allemands, et ceux-ci, qui d'abord fuyaient en

désordre, ne tardèrent pas à se rallier et à reprendre l'avantage,

renforcés qu'ils furent par les soldats de l'électeur de Saxe. Simple

maréchal de camp comme Montausier, Guébriant avait peu d'autorité sur

une armée formée d'éléments si divers, et là où le commandement le

plus ferme eût été indispensable, il se voyait contraint de recourir

aux ressources souvent insuffisantes de la persuasion, ce qui

n'aboutissait, en définitive, qu'à le rendre méprisable aux yeux de

vieux guerriers habitués à la vigoureuse direction de la Valette et

de Weymar. Le cardinal de Richelieu comprit enfin ce que cette

situation avait d'anormal; il expédia au comte le brevet de lieutenant

général, et il enjoignit aux troupes du duc de Weymar de lui obéir en

tout. Les affaires parurent s'améliorer grâce à ces mesures, et par

suite aussi de l'arrivée[35] du successeur de Bannier, le maréchal

Torstenson, qui amenait avec lui cinq mille fantassins et trois mille

cavaliers. Mais les deux armées se séparèrent bientôt, et le comte de

Guébriant s'établit à Juliers, où il s'occupa immédiatement de la

fusion définitive de ses troupes avec les débris de celles de Weymar.

[34] Le 16 février.

[35] 27 novembre.

La campagne de 1642 s'ouvrit par une grande victoire. Lamboy, posté

près de Kempen, attendait Hatzfeld, qui devait arriver incessamment

suivi de vieilles bandes aussi nombreuses qu'aguerries. Dans le but de

prévenir cette jonction, qui eût pu avoir pour lui des conséquences

désastreuses, Guébriant résolut d'attaquer le premier de ces généraux

avant que les renforts annoncés ne l'eussent rendu maître de la

campagne. Parti le 16 janvier d'Ordinghen, dont il s'était rendu

maître, il y laissa ses gros bagages avec une garnison de deux cents

hommes, et il vint camper à une demi-lieue des ennemis. Il alla

lui-même reconnaître leurs retranchements, et après avoir tenu conseil

de guerre, il les fit attaquer par trois endroits; ses troupes

percèrent de tous côtés avec une valeur étonnante; les soldats

arrachèrent les palissades, et ils emportèrent l'épée à la main un

retranchement de douze pieds de hauteur. Près de deux mille Impériaux

demeurèrent sur le champ de bataille: le général Lamboy, le général

Merci, qui commandait la cavalerie des Impériaux, et le comte de

Laudron furent pris avec tous les colonels et presque tous les autres

officiers. Trente chariots de munitions de guerre, toute l'artillerie,

tout le bagage de l'armée et cent soixante drapeaux ou cornettes

demeurèrent aux vainqueurs. L'armée ennemie fut entièrement détruite;

il n'y eut qu'un petit nombre de cavaliers qui s'échappèrent, et il y

a peu d'exemples d'une victoire si complète. Quoique le combat eût

duré depuis dix heures du matin jusqu'à trois heures après midi, les

confédérés n'y perdirent que cinq ou six officiers et environ cent

soixante soldats, sans compter les blessés.

Certaines coutumes barbares du moyen âge étaient encore en vigueur au

XVIIe siècle, notamment celle de mettre à prix les prisonniers de

guerre lorsqu'ils en valaient la peine. Le roi fit cadeau à Guébriant

de Lamboy, Merci et Laudron: il tira 20,000 écus du premier et 3,000

de chacun des deux autres.

La bataille de Kempen fut suivie de plusieurs autres petits avantages

partiels qui rétablirent en Allemagne la situation si compromise des

confédérés, et permirent au comte de Guébriant de s'installer

tranquillement à Cologne, où il prit ses quartiers d'hiver le 24

février. Ces succès causèrent à Paris une vive joie, et le cardinal de

Richelieu chargea l'officier qui lui remettait les étendards conquis

à Kempen de rapporter à son chef le bâton de maréchal de France[36].

L'armée de Guébriant resta immobile pendant la plus grande partie de

l'année 1642, les exploits de Torstenson donnant assez d'occupation

aux Impériaux pour qu'ils n'eussent pas le temps d'inquiéter les

Français, lesquels ne reprirent les opérations actives que vers le

milieu de l'année 1643. Attaqué par les Bavarois qui, unis aux débris

de l'armée du duc de Lorraine, présentaient un effectif formidable,

Guébriant fut d'abord obligé de se replier sur l'Alsace, où les

renforts affluèrent heureusement de divers côtés. Le duc d'Enghien

tint à honneur de lui conduire en personne un corps de six mille

hommes choisis parmi les vainqueurs de Rocroy[37]. L'armée du maréchal

étant redevenue à peu près aussi forte que celle de l'ennemi, il

reprit immédiatement l'offensive, rentra en Souabe à la fin d'octobre,

et mit le siége devant Rothweil; il trouva là le terme de sa carrière.

Le 17 novembre, comme il organisait les batteries de siége, il fut

blessé grièvement d'un coup de fauconneau, et mourut le 24 novembre

dans la ville que ses soldats avaient emportée quatre jours

auparavant. La France perdait en lui un capitaine habile et Montausier

le meilleur des amis. C'était un de ces hommes rares qui, pleins de

talent, se défient de leur propre mérite, quoique toujours disposés à

croire au mérite d'autrui, et qui, dans le commandement, savent

joindre la douceur à la décision. Par suite de sa mort, l'armée se

trouva immédiatement plongée dans une anarchie complète; Mantausier,

qui avait eu connaissance du plan de Guébriant, tenta vainement de le

faire prévaloir dans le conseil: il était le plus jeune des maréchaux

de camp, et son autorité dut céder à celle du comte de Rantzau, soldat

intrépide, mais général des plus médiocres, comme on le vit à quelques

heures de là. Dès la nuit du 24 novembre, alors que Guébriant n'était

pas encore enseveli, son successeur se laissa surprendre à Tuttlingen

par les troupes combinées du duc de Lorraine et des généraux Merci,

Hatzfeld et Jean de Wert; la déroute fut complète, et Rantzau lui-même

tomba au pouvoir de l'ennemi, avec son artillerie et ses meilleurs

officiers, parmi lesquels se trouvait Montausier. Entouré et saisi par

quelques soldats, qui sans doute ignoraient l'importance de leur

capture, ce dernier fut livré par eux à un certain comte allemand qui,

par sa grossièreté «et sa mauvaise humeur, lui fit ressentir tout ce

que la prison a de plus fâcheux pour un galant homme. Cet officier,

dont M. de Montausier a voulu laisser ignorer le nom, avoit été depuis

peu prisonnier en France, et y avoit été fort bien traité; mais la

politesse françoise ne l'avoit pas rendu plus humain, et pour

reconnoître tout le bien qu'il avoit reçu en France, il fit tout le

mal qu'il put à son prisonnier; il le resserra avec la plus grande

rigueur, le fit garder à vuë, et prétendit lui accorder une grande

grâce en permettant que les gardes fussent dans l'antichambre du

marquis, dont il ordonna que la porte fût toujours ouverte[38].» Au

XVIIe siècle, les divers gouvernements prenaient peu de souci

d'adoucir le sort de ceux de leurs sujets qui tombaient au pouvoir de

l'ennemi; aussi la captivité de Montausier fut-elle assez longue, sans

lui paraître pourtant beaucoup plus désagréable que le temps de son

gouvernement d'Alsace, car à Brisach comme à Schweinfurt, il était

isolé et n'avait d'autre ressource que l'étude; il fit provision de

livres et de patience, et attendit avec assez de calme l'instant de sa

délivrance. Ce fut alors qu'il composa la plupart de ces poésies que

le Père Petit a le tort de trouver admirables, et dont les meilleures

sont tout au plus médiocres; il entretenait aussi une correspondance

fort active avec ses amis de France, même avec des indifférents, tels

que Voiture, lequel lui adressait vers ce temps une agréable lettre où

il se faisait gracieusement l'interprète de la société de l'hôtel de

Rambouillet.

[36] Il arriva le 22 mars.

[37] S'il faut s'en rapporter au témoignage de Voiture, cette

marche de Flandre en Alsace n'eût pas été exempte de péril.

Voici, du reste, le texte de l'aimable épistolier: «Eh! bon iour,

mon compère le brochet[37a]!...... Ie m'estois tousiours bien

doutée que les eaux du Rhin ne vous arresteroient pas: et

connoissant vostre force, et combien vous aymez à nager en grande

eau, i'auois bien creu que celles-là ne vous feroient point peur,

et que vous les passeriez aussi glorieusement que vous auez

acheué tant d'autres auentures. Ie me resioüis pourtant de ce que

cela s'est fait plus heureusement encore que nous ne l'auions

espéré, et que sans que vous ni les vostres y ayent perdu vne

seule écaille, le seul bruit de vostre nom ait dissipé tout ce

qui se deuoit opposer à vous. Quoyque vous ayez esté excellent

iusques icy à toutes les sausses où l'on vous a mis, il faut

auoüer que la sausse d'Allemagne vous donne vn grand goust, et

que les lauriers qui y entrent vous releuent merueilleusement.

Les gens de l'empereur qui vous pensoient frire et vous manger

auec vn grain de sel, en sont venus à bout comme i'ay le dos: et

il y a du plaisir à voir que ceux qui se vantoient de défendre

les bords du Rhin, ne sont pas à cette heure asseurez de ceux du

Danube. Teste d'vn poisson, comme vous y allez!...» (Lettre

CLXIII.)

[37a] C'était le nom du prince au jeu dit _des poissons_,

qui était fort à la mode à l'hôtel de Rambouillet; Voiture

s'appelait _la Carpe_.

[38] Petit, _Vie de Montausier_.

Au bout de dix mois la résignation du marquis finit par se lasser, et

voyant qu'il n'y avait plus rien a espérer du cardinal Mazarin, qui

n'aimait à obliger les gens qu'autant qu'il pouvait le faire sans

bourse délier, il s'adressa à sa mère, qui lui fit passer sans retard

une somme plus forte encore qu'il n'était nécessaire, si bien qu'après

avoir payé sa rançon, fixée au chiffre exorbitant de 10,000 écus, il

lui restait encore quelques fonds dont il fit le plus généreux emploi:

plusieurs officiers subalternes avaient été faits prisonniers en même

temps que lui, et la plupart appartenaient à cette classe héroïque de

gentilshommes de province qui n'avaient que la cape et l'épée; il

racheta immédiatement les uns, s'engagea pour les autres, et fit sa

rentée en France au milieu de cet état-major improvisé. De pareils

actes vont au cœur de toutes les femmes, celui de Julie d'Angennes

fut touché, et à dater de ce jour elle n'opposa plus qu'une faible

résistance aux prières des amis de Montausier. La cour qui, après le

retour du marquis, n'avait plus aucun prétexte pour oublier ses

services, l'accueillit avec distinction, et peu de temps après son

arrivée récompensait ses exploits sous Guébriant par le titre de

lieutenant général. Satisfait du côté de l'ambition, Montausier revint

tout entier à sa grande affaire: la conclusion de son mariage avec

Mlle de Rambouillet. La différence de religion élevait encore entre

eux une barrière difficile à franchir, et la comtesse de Brassac, qui

était de moitié dans toutes les espérances de son neveu, voyait

clairement qu'à défaut d'abjuration toute transaction devenait

impossible; aussi le pressa-t-elle vivement de suivre l'exemple

qu'elle lui avait donné à quelque vingt ans de là. Quoi qu'en dise

Tallemant[39], et bien qu'il semble naturel d'admettre qu'en cette

circonstance l'amour ait un peu aidé à la grâce, tout concourt à

prouver que Montausier tenait à sa religion et qu'il n'en changea qu'à

la suite des méditations les plus sérieuses. A aucune époque de sa vie

il n'avait été indifférent en ces graves matières, et jusqu'au milieu

des camps, surtout pendant son gouvernement d'Alsace et sa captivité

d'Allemagne, il avait poursuivi ces fortes études théologiques

auxquelles Pierre du Moulin l'avait autrefois initié. Il n'avait pas

négligé non plus la lecture des apologistes catholiques, et de

l'examen approfondi et contradictoire de deux cultes différents il

n'avait retiré qu'une poignante incertitude. Ce qui le rattachait

surtout au protestantisme, c'était son éducation, c'était le souvenir

austère et doux qu'il avait conservé de l'école de Sedan, et plus que

tout le reste, c'était la crainte de briser le cœur de sa mère,

calviniste ardente et qui n'eût pas accepté sans émoi une conversion

qu'elle eût traitée d'impardonnable apostasie. Mais l'entourage de

Montausier revenait sans cesse à la charge, et cette pression de tous

les instants finit par l'emporter. La comtesse de Brassac, qui ne se

croyait pas de force à lutter contre un disciple de du Moulin, appela

à son aide un des plus célèbres théologiens du temps, le cordelier

Faure, alors prédicateur de la reine, et que son mérite éleva depuis à

l'épiscopat. Montausier ne se rendit pas sans avoir combattu; mais

outre qu'il avait affaire à un adversaire redoutable, il était sous le

charme de Julie, «et le cœur, dit Pascal, a ses raisons que la raison

ne connaît pas.» Il devint catholique, et voulut consigner les motifs

de sa conversion dans un petit écrit qui fut trouvé parmi ses papiers

et qui, s'il n'offre rien de bien saillant, paraît du moins empreint

d'une grande sincérité[40].

[39] «(Montausier) dit qu'on peut se sauver dans l'une et l'autre

(religion); mais il le fit d'une façon qui sentoit bien

l'intérêt.» (Tallem., t. III, p. 245.)

[40] Voir l'Appendice, no III.

L'acte important qu'il venait d'accomplir produisit toutes les

conséquences qu'on en pouvait attendre. Mme de Montausier fut sans

doute vivement froissée d'un changement auquel pourtant elle était

préparée, mais elle ne put se résoudre à vivre séparée d'un fils sur

lequel elle avait reporté toutes ses affections; aussi consentit-elle

bientôt à le recevoir après lui avoir fait promettre qu'il ne lui

parlerait jamais de religion. Il se soumit à cette condition, quelque

pénible qu'elle dût paraître à un homme devenu aussi zélé catholique

qu'on l'avait vu zélé protestant, et grâce à cette condescendance il

vécut avec sa mère et jusqu'à la fin dans une parfaite intelligence.

La comtesse de Brassac, toute fière du succès de ses démarches, tint à

donner à son neveu des preuves palpables de sa reconnaissance: le

comte son mari était mort le 14 mars en laissant plusieurs

gouvernements vacants; elle fit si bien auprès du cardinal Mazarin et

fut si bien appuyée par Mme d'Aiguillon, que Montausier les obtint

immédiatement sans être obligé de débourser plus des deux tiers de

leur valeur. Les bons offices de la duchesse, qui avait à cœur le

mariage de Julie, n'en demeurèrent pas là. Elle connaissait le faible

de son amie, et fit luire à ses yeux la séduisante perspective d'une

place de dame d'honneur. Les instances de Mlle Paulet et de Mme de

Sablé portèrent le dernier coup aux scrupules de Julie, et après avoir

pris pour la forme les ordres de son père et de sa mère, elle

consentit enfin à mettre un terme au long martyre de Montausier. «Ce

fut à Ruel, dit Tallemant, que les noces se firent[41]; et par une

rencontre plaisante, celui qu'on appelait autrefois _le nain de la

princesse Julie_, fut celui-là même qui les épousa. Les

vingt-quatre violons ayant su que Mlle de Rambouillet se marioit,

vinrent d'eux-mêmes lui donner une sérénade, et lui dire qu'elle avoit

fait tant d'honneur à la danse, qu'ils seroient bien ingrats s'ils ne

lui en témoignoient quelque reconnoissance. Elle eut une querelle pour

cette noce avec la marquise de Sablé, qui se plaignit qu'elle ne

l'avoit pas conviée. L'autre juroit qu'elle lui avoit dit que ce

seroit une incivilité de lui donner la peine de faire six lieues, à

elle qui étoit quasi toujours sur son lit et qui n'étoit pas autrement

_portative_; ce fut le terme qui la choqua le plus. La marquise

irritée, quoiqu'on l'eût reconviée après, n'en voulut point ouïr

parler; et pour montrer qu'elle étoit aussi _portative_ qu'une autre,

elle monte en carrosse, en dessein d'aller _voltiger_ et de se faire

voir autour de Ruel. Pour cela une demoiselle à elle, appelée la

Morinière, à qui elle avoit fait apprendre à connoître les vents,

regarda bien la girouette, et après l'avoir assurée qu'il n'y avoit

point d'orage à craindre, on part; mais elle ne fut pas plus tôt au

delà du pont de Nully que voilà tout le ciel brillant d'éclairs. La

frayeur la prend; elle fait toucher à Paris; et le tonnerre étant

assez fort, quoiqu'elle eût une grosse bourse de reliques, elle se

cache dans les carrières de Chaillot, avec protestation de ne songer

plus à se venger. A quelques jours de là la paix se fit.»

[41] Le 13 juillet.

Le bonheur du marquis faillit être brusquement interrompu; on l'avait

en effet désigné pour commander en Allemagne un corps de six mille

hommes, qui devait agir séparément. C'était un honneur auquel il

tenait peu en ce moment; aussi ne garda-t-il pas rancune au vicomte

de Turenne qui, mû par un sentiment de jalousie, réussit à changer la

détermination du ministre au sujet du plan de campagne, et lui fit

retirer les offres faites au marquis. Pisani, son futur beau-frère et

l'inséparable compagnon du duc d'Enghien, avait quitté Paris à la

suite de ce prince dès la veille de la cérémonie nuptiale; il disait

en partant: «Montausier est si heureux que je ne manquerai pas de me

faire tuer puisqu'il va épouser ma sœur.» A quelques semaines de là

cette plaisanterie devenait une lugubre réalité: enveloppé dans la

déroute de la cavalerie française à Nordlingen, Pisani, presque seul,

voulut se retourner pour faire face à l'ennemi, et fut victime de sa

vaillance[42].

[42] «Il était à l'aile du maréchal de Gramont, qui fut rompue.

Le chevalier de Gramont lui cria: «Viens par ici, Pisani; c'est

le plus sûr.» Il ne voulut pas apparemment se sauver en si

mauvaise compagnie, car le chevalier était fort décrié pour la

bravoure; il alla par ailleurs, et rencontra des Cravates qui le

massacrèrent.» (Tallemant.)

Outre Mme de Montausier, le marquis de Pisani laissait trois sœurs,

deux desquelles étaient religieuses à l'abbaye d'Yères, à quatre

lieues de Paris; la troisième était Angélique Claire d'Angennes, qui

depuis épousa le comte de Grignan, et qui devait partager avec Julie

de Montausier l'immense fortune des Savelli et des Rambouillet.

Très-jeune encore à cette époque, elle vivait avec ses parents, et son

caractère fantasque et bizarre mettait souvent à l'épreuve la

patience de son beau-frère, qui, dans les charmes de son intérieur,

trouvait, du reste, un ample dédommagement à tous ces petits ennuis.

Julie, en effet, quelque réservée qu'elle fût en apparence, n'en

professait pas moins pour son mari un véritable culte, et l'estime

qu'autrefois elle accordait seule au plus constant des amants était

devenue l'amour le plus tendre et le plus profond. S'il en fallait

croire Tallemant, elle eût pourtant subi dès lors une transformation

peu à son avantage. «Depuis son mariage, dit-il, Mme de Montausier est

devenue un peu cabaleuse. Elle veut avoir cour; elle a des secrets

avec tout le monde; elle est de tout, et ne fait pas toute la

distinction nécessaire. Je tiens que Mlle de Rambouillet valoit mieux

que Mme de Montausier. Elle est pourtant bonne et civile; mais il s'en

faut bien que ce soit sa mère, car sa mère n'a pas les vices de la

cour comme elle. Elle dit une plaisante chose à quelqu'un qui lui

demandait pourquoi elle ne laissait pas M. de Montausier solliciter

ses pensions. «Hé, dit-elle, s'il alloit battre M. d'Émery, ce seroit

bien le moyen d'être payé.»

L'auteur des historiettes est ici moins malicieux qu'il ne voudrait le

paraître, et il serait facile de tirer de ses paroles une

interprétation favorable, surtout lorsqu'on le voit quelques lignes

plus loin parler ainsi de Montausier: «C'est un homme tout d'une

pièce: Mme de Rambouillet dit qu'il est fou à force d'être sage.

Jamais il n'y en eut un qui eût plus de besoin de sacrifier aux

grâces. Il crie, il est rude, il rompt en visière, et s'il gronde

quelqu'un, il lui remet devant les yeux toutes les iniquités passées.

Jamais homme n'a tant servi à me guérir de l'humeur de disputer. Il

vouloit qu'on fît deux citadelles à Paris, une au haut et une au bas

de la rivière, et dit qu'un roi, pourvu qu'il en use bien, ne sauroit

être trop absolu, comme si ce _pourvu_ étoit une chose infaillible. A

moins qu'il soit persuadé qu'il y va de la vie des gens, il ne leur

gardera pas le secret. _Sa femme lui sert furieusement dans la

province. Sans elle, la noblesse ne le visiteroit guère_: il se lève

là à onze heures comme ici, et s'enferme quelquefois pour lire, n'aime

point la chasse, et n'a rien de populaire.» Cela veut dire, ce me

semble, que Mme de Montausier, unie à un homme incapable de se

modérer, était parfois obligée de faire de la diplomatie pour elle et

pour lui: de là à être cabaleuse et entachée des vices de la cour, il

y a évidemment fort loin. Les manières conciliantes de la marquise

furent d'autant plus utiles à Montausier que les circonstances lui

étaient plus défavorables. Comme on l'a vu plus haut, le ministère

l'avait privé d'un commandement important, après l'avoir obligé à des

frais d'équipement considérables et pour lesquels il n'obtint aucune

compensation; le cardinal de Mazarin, qui n'avait d'égards que pour

ceux qu'il craignait, trouva bientôt une nouvelle occasion de

desservir Montausier, et il ne manqua pas de la saisir. L'Alsace

venait d'être démembrée par le traité de Munster, qui ôtait à la

France les villes de Schelestadt et de Colmar, tout en lui laissant la

plus grande et la plus riche partie de la province. Les portions

cédées à l'empire ayant été précisément détachées de la haute Alsace,

dont Montausier était gouverneur, il semblait qu'il eût un droit

naturel au commandement de la basse, dont il souhaitait vivement être

investi. Sans prendre ses droits en considération, le cardinal donna

au comte d'Harcourt le gouvernement de la province entière, et tout ce

qu'il accorda aux instantes réclamations du marquis, ce fut le titre

honorifique de lieutenant de roi, avec des appointements assez

considérables, il est vrai, mais dont le recouvrement était des plus

hypothétiques, à cette époque si désastreuse pour les finances de la

France. Il prit néanmoins philosophiquement son parti de toutes ces

injustices, et son zèle pour le service de l'État n'en fut pas

refroidi. L'hiver suivant, le duc d'Enghien, de retour d'Allemagne,

vint lui rendre visite et lui témoigna tout son regret de n'avoir pas

été secondé par lui dans la dernière campagne. Ces paroles ne firent

qu'enflammer l'ardeur du marquis, qui brûlait de se venger de

l'ingratitude du ministère par de nouveaux exploits; et lorsqu'au mois

d'avril le duc d'Orléans partit pour l'armée de Flandre, il n'hésita

pas à l'accompagner comme volontaire, ainsi que firent, du reste,

plusieurs personnages de la plus haute distinction, parmi lesquels on

comptait les ducs de Nemours, d'Elbœuf, de Brissac, de Retz et le

prince de Marsillac. La marquise était enceinte, mais ce fut vainement

qu'elle chercha à retenir son mari; il sut faire violence à ses

sentiments les plus chers, et partit pour une campagne qui devait être

longue et rude. L'armée du duc d'Orléans était commandée, sous ses

ordres, par les maréchaux de Gassion et de Rantzau; les marquis de la

Ferté-Imbaut et de Villequier servaient en qualité de lieutenants

généraux; les marquis de Palluau, de Miossens, de Noirmoutier, de

Clanleu, de Quincé, de Gassion de Bergeré, frère du maréchal, du

Terrail, de Roanette, de Lermont, de Drouet et de la Feuillade, de

maréchaux de camp. Le duc d'Enghien avait sous lui le maréchal de

Gramont; le duc de Châtillon, le comte de Marsin, le marquis de la

Moussaie, le comte de Chabot, d'Arnauld, le marquis de Laval et le

marquis de Castelnau-Mauvissière remplissaient, dans son armée, les

fonctions de maréchaux de camp. Montausier se trouvait précisément

dans l'état-major du prince, qu'il ne quittait presque plus: il était

à ses côtés dans cette journée du 13 août devant Mardick, où la

bouillante valeur de Condé jeta un si vif éclat[43]; et de concert

avec Bussy, il exécutait cette fameuse charge de cavalerie où tant de

grands seigneurs trouvèrent la mort: sur quarante-cinq cavaliers,

vingt seulement rentrèrent au camp avec leur chevaux. Mardick se

rendit le 25 août après une magnifique résistance, qui coûta aux

assiégeants des pertes énormes; et le duc d'Orléans, satisfait de cet

exploit, revint à la cour, laissant à Enghien le commandement en chef.

Montausier croyant les opérations suspendues jusqu'à l'année suivante,

s'empressa d'aller rejoindre la marquise, qui, dès la fin du mois de

juin, l'avait rendu père[44]; mais son séjour à Paris ne fut pas de

longue durée. Débarrassé des entraves qu'apportaient à l'exécution de

ses plans le duc d'Orléans et son directeur, l'abbé de la Rivière,

Enghien résolut de profiter de sa liberté pour tenter quelque coup

d'éclat. Après avoir isolé Dunkerque en emportant la place de Furnes

qui la couvrait, il ouvrit la tranchée le 25 septembre. A la nouvelle

de cette expédition, qui surprit tout le monde à la cour, où l'on

savait que le duc d'Enghien n'avait pas plus de neuf ou dix mille

hommes de troupes fatiguées, le marquis de Montausier et les ducs

d'Amville et de Retz partirent en poste, jaloux de partager, avec les

périls du prince, la gloire dont il allait se couvrir. Ce siége, si

vigoureusement et si habilement conduit, fut peut-être, en effet, le

plus bel exploit d'un héros qui ne comptait encore que des succès, et

dont le seul tort fut d'affronter le danger avec une bravoure qu'on

pouvait à bon droit taxer de témérité. Un jour que, selon sa coutume,

il était allé visiter les nouveaux ouvrages, comme il donnait ses

ordres au capitaine Richard, qui lui servait d'ingénieur, celui-ci

tombe à ses pieds frappé d'une balle, qui le fit expirer sur-le-champ;

quelques minutes après le prince repassant dans la tranchée, suivi

d'un seul valet de pied, un boulet de canon emporte la tête de ce

domestique, les morceaux épars du crâne blessent Enghien au cou et au

visage; il est inondé de sang, ainsi que d'Amville et Montausier, qui

se trouvaient près de lui et qui le crurent frappé à mort. Mais la

contenance riante et tranquille du prince les rassura bientôt; et

comme ils le pressaient de prodiguer moins une vie si précieuse, il

répondit: _qu'un prince du sang, plus intéressé par sa naissance à la

gloire de la nation, doit, dans le besoin, s'exposer plus que personne

pour en soutenir l'éclat_[45].

[43] «Non jamais l'imagination d'un peintre ne sauroit

représenter Mars dans la chaleur du combat avec autant de force

et d'énergie. Le duc étoit couvert de sueur, de poussière et de

fumée; le bras dont il tenoit son épée étoit ensanglanté jusqu'au

coude, le feu lui sortoit des yeux, la mort voloit devant lui.

Ému du sang dont je le voyois inondé, je lui demandai s'il étoit

blessé: _Non, non_, dit-il, _c'est le sang de ces coquins_....»

(_Mémoires de Bussy._)

[44] «Je me souviens que Mme de Montausier, qui n'étoit pas

jeunette, fut fort malade en accouchant. On envoya Chavaroche,

qui étoit un peu amoureux d'elle il y avoit longtemps, quérir la

ceinture Sainte-Marguerite à l'abbaye Saint-Germain. C'étoit en

été, à la pointe du jour. De chagrin qu'il avoit, on dit qu'il

gronda les moines qu'il trouva encore au lit. «Il vous fait beau

voir, disoit-il entre ses dents, d'être encore au lit, et Mme de

Montausier est en danger!» Elle eut deux fils tout de suite.

L'aîné[44a] mourut à trois ans d'une chute, et l'autre, pour

n'avoir jamais voulu prendre une autre nourrice que la sienne,

qui perdit son lait. Celui-là eût été le digne fils de son père;

car il falloit qu'il fût bien têtu.» (Tallemant, t.

III.)--Tallemant se trompe, car le second fils de Mme de

Montausier ne vint au monde qu'en 1650. Voir à ce sujet

l'Appendice, no IV.

[44a] Voir, à l'appendice no IV, les vers de Condé sur la

naissance de cet enfant.

[45] Voir la _Vie de Condé_, par Désormeaux, t. I, p. 383-4 et

l'oraison funèbre de Condé, par Bossuet.

Après treize jours de tranchée ouverte, le commandant espagnol se

voyant sans espérance d'être secouru et de pouvoir résister plus

longtemps à un héros pour qui il n'y avait rien d'invincible,

capitula, obtint des conditions honorables, et rendit la place le 11

octobre, après l'avoir défendue avec un courage et une habileté qui

lui méritèrent les éloges mêmes de son vainqueur.

Immédiatement après la prise de Dunkerque, Montausier se hâta de

regagner Paris, où la marquise, qui connaissait trop bien son

imprudente valeur, éprouvait en son absence de continuelles alarmes,

augmentées encore par les premières épreuves du mariage. A de

très-courts intervalles elle donna le jour à deux enfants: un fils,

qui mourut au berceau, et une fille[46], qui devait s'unir avec

l'héritier de cette ancienne maison d'Uzès que nous voyons subsister

encore avec éclat.

[46] Née en 1647.

A la suite des longues guerres qui venaient de porter si haut la

fortune de la France, et en attendant les prochaines barricades, Paris

jouissait d'un calme profond, et Montausier, qui ne s'en absenta guère

jusqu'au printemps de 1648, s'abandonna tout entier à son goût pour

les lettres, goût que partageait pleinement sa nouvelle famille. On

aimait passionnément la discussion à l'hôtel de Rambouillet, la

discussion à armes courtoises, bien entendu; et dans les thèses

brillantes qu'on y soutenait et auxquelles il prenait part, le marquis

ne parvenait pas sans peine à se plier au ton de la maison. C'était un

âpre argumentateur, ennemi des circonlocutions et des jeux d'esprit,

et qui prenait facilement en aversion ceux dont le genre tranchait

par trop avec le sien. Voiture entre tous lui était souverainement

antipathique: il s'était fait le censeur à outrance de cet élégant

discoureur, qui ne pouvait ouvrir la bouche sans que le marquis

s'écriât, en haussant les épaules: «Mais cela est-il plaisant? mais

trouve-t-on cela divertissant[47]?» Peut-être y avait-il dans le fait

de Montausier un peu de jalousie rétrospective, car Voiture s'était

posé toute sa vie en amant, amant malheureux, il est vrai, de Mlle de

Rambouillet. C'était être jaloux d'une ombre, et si quelqu'un eût eu

le droit de se formaliser pour si peu, ce n'était pas le marquis[48],

qu'on voyait, malgré son amour conjugal, entretenir un commerce

illicite avec les femmes de chambre de sa femme, laquelle, presque dès

le début, dut s'habituer à une tolérance qu'on lui reprocha plus tard,

alors qu'elle défendait si mollement les filles d'honneur de la reine

contre les entreprises de Louis XIV. Malgré sa brusquerie et d'autres

défauts que les femmes pardonnent plus difficilement, Montausier n'en

était pas moins, de la part de son entourage, l'objet de mille

attentions et de mille petits soins. Il n'était jamais allé à

Rambouillet, et sa belle-mère voulut lui faire elle-même les honneurs

de ce magnifique domaine. Tallemant nous a laissé le récit de ce

voyage: «[Mme de Rambouillet] fit dans le parc une belle chose, mais

elle se garda bien de le dire à ceux qui la furent voir. J'y fus

attrapé comme les autres. Chavaroche, intendant de la maison,

autrefois gouverneur du marquis de Pisani, eut charge de me faire tout

voir. Il me fit faire mille tours; enfin il me mena en un endroit où

j'entendis un grand bruit, comme d'une grande chute d'eau. Moi qui

avois toujours ouï dire qu'il n'y avoit que des eaux basses à

Rambouillet, imaginez-vous à quel point je fus surpris quand je vis

une cascade, un jet et une nappe d'eau dans le bassin où la cascade

tomboit; un autre bassin ensuite avec un gros bouillon d'eau, et au

bout de tout cela un grand carré, où il y a un jet d'eau d'une hauteur

et d'une grosseur extraordinaires, avec une nappe d'eau encore, qui

conduit toute cette eau dans la prairie, où elle se perd. Ajoutez que

tout ce que je viens de vous représenter est ombragé des plus beaux

arbres du monde. Toute cette eau venoit d'un grand étang qui est dans

le parc en un endroit plus élevé que le reste. Elle l'avoit fait

conduire par un tuyau hors de terre, si à propos, que la cascade

sortoit d'entre les branches d'un grand chêne, et on avoit si bien

entrelacé les arbres qui étoient derrière celui-là, qu'il étoit

impossible de découvrir ce tuyau. La marquise, pour surprendre M. de

Montausier, qui y devoit aller, fit travailler avec toute la diligence

imaginable. La veille de son arrivée, on fut obligé, la nuit étant

survenue, de mettre plusieurs lanternes sur les arbres et d'éclairer

aux ouvriers avec des flambeaux; mais sans compter pour rien le

plaisir que lui donna le bel effet que faisoient toutes ces lumières

entre les feuilles des arbres et dans l'eau des bassins et du grand

carré, elle eut une joie étrange de l'étonnement où se trouva le

lendemain le marquis, quand on lui montra tant de belles choses.»

[47] Tallemant.

[48] La fougue de son tempérament l'entraînait à des écarts si

publics, que le P. Petit lui-même en fait l'aveu d'une manière

très-explicite.

Peu après son retour de Rambouillet, Montausier résolut de visiter son

gouvernement d'Angoumois, et il partit accompagné de la marquise et de

sa sœur, la future comtesse de Grignan; le voyage fut fort gai: «M.

de la Rochefoucauld lui donna une chasse magnifique; à tous les relais

il y avoit collation et musique. A Xaintes, elles[49] faisoient le

cours à cheval dans la prairie, le long de la Charente, et il s'y

trouvoit assez grand nombre de carrosses, car toutes les dames des

environs s'y rendoient. Elles allèrent voir l'armée navale, et au

retour elles reçurent le maréchal de Gramont avec le canon, et le

firent complimenter par le présidial en corps. Pour lui, il leur

disoit plaisamment: «Venez jusqu'à Bayonne et m'avertissez, afin que

je fasse tenir des baleines toutes prêtes.» Cette réception fit une

querelle. Le maréchal d'Albret passa aussi par Angoulême; on ne lui

fit point de fanfares. Il y fut quatre jours, et après cela il s'avisa

de se fâcher de ce qu'on ne l'avoit pas traité comme le maréchal de

Gramont. On répondit que ce n'étoit pas comme maréchal de France, mais

comme un ancien ami qu'on l'avoit traité ainsi. «Ah! ne suis-je pas

aussi votre ami?» Le président de Guénégaud se plaignit aussi de ce

qu'étant président aux enquêtes du parlement de Paris, le présidial

n'étoit pas allé en corps. Je crois que cela ne se doit point. Mlle de

Rambouillet entendant cela, dit brusquement: «Hé! de quoi s'avise ce

président de Guénégaud de nous venir aussi chicaner.» Ils se

plaignirent encore de cela; enfin la cour en eut vent, car, à cause de

certaines gens de guerre qu'il falloit faire vivre sur le pays, le

maréchal prétendoit avoir sujet de n'être pas content de M. de

Montausier. Enfin cela s'apaisa[50].»

[49] La marquise et sa sœur.

[50] Tallemant, t. III, p. 252.

En 1648, la Saintonge, comme toutes les provinces centrales de la

France était encore à demi-sauvage, et l'on n'y voyait croître nulle

part ces fleurs délicates de la civilisation qui, à Paris même, ne

s'épanouissaient guère hors de cette serre chaude qu'on nommait

l'hôtel de Rambouillet. Claire d'Angennes, qui dirigeait alors la

coterie des précieuses, souffrait vivement du contact de tant de gens

grossiers, et ne prenait pas la peine de dissimuler le dégoût qu'ils

lui inspiraient; c'est ce que Tallemant constate en ces termes: «Il y

eut bien des gentilshommes mal satisfaits de Mlle de Rambouillet. Une

fois elle dit tout haut à quelqu'un qui venoit de la cour: «Je vous

assure qu'on a grand besoin de quelque rafraîchissement, car sans cela

on mourroit bientôt ici.» Il y eut un gentilhomme qui dit hautement

qu'il n'iroit point voir M. de Montausier tandis que Mlle de

Rambouillet y seroit, et qu'elle s'évanouissoit quand elle entendoit

un méchant mot. Un autre, en parlant à elle, hésita longtemps sur le

mot d'avoine, _avoine_, _avene_, _aveine_. «Avoine, avoine, dit-il, de

par tous les diables! On ne sait comment parler céans.» Mlle de

Rambouillet trouva cette boutade si plaisante, qu'elle l'en aima

toujours depuis.»

Les emportements de Montausier formaient un singulier contraste avec

les délicatesses de sa belle-sœur. Peu exigeant sous le rapport du

langage, il avait en revanche à l'excès l'amour des convenances et des

bonnes manières, toutes choses à peu près inconnues aux rudes

huguenots de la Saintonge, qui, malpropres à table, poussaient parfois

le franc parler jusqu'à l'impertinence. Des scènes regrettables eurent

lieu et se fussent renouvelées bien plus fréquemment sans la gracieuse

intervention de la marquise, qui s'efforçait de se faire toute à tous,

et «dès qu'elle voyoit un gentilhomme, s'informoit de son nom et de

tout le reste, et à table, ou en causant, le nommoit par son nom, lui

demandoit des nouvelles de sa famille; cela les charmoit[51].»

[51] Tallemant.

Tandis que le marquis tenait cour plénière en son château de

Montausier, les événements se pressaient à Paris, où il avait laissé

ses enfants. C'était vainement, en effet, que les armes de la France

triomphaient au dehors; cette gloire, si chèrement achetée, ne faisait

qu'augmenter les embarras à l'intérieur en élargissant chaque jour

davantage le gouffre du déficit. Depuis 1645, le cardinal s'était

préoccupé de ces difficultés, et par ses mesures financières il avait

rendu intolérable la situation du peuple, déjà si fort à plaindre. Dès

le mois de janvier 1648, quelques émeutes éclatèrent, et le parlement,

mal disposé, n'enregistra qu'avec répugnance des édits qui portaient

d'ailleurs atteinte à ses droits. Vers la fin de mai, l'évasion du duc

de Beaufort, enfermé depuis cinq ans au château de Vincennes, donna le

signal de nouveaux troubles. Au commencement de juillet, le désordre

était effrayant: le peuple profitait de la discorde qui divisait les

grands pouvoirs de l'État pour ne reconnaître aucune autorité, et

l'impôt ne rentrant plus, la puissance administrative semblait sur le

point de tomber en dissolution; les parlements de province imitaient

celui de Paris, et des émeutes éclataient sur divers points. Ce fut

alors qu'après d'infructueuses tentatives de conciliation, la reine

revint à des mesures de rigueur: l'arrestation de Broussel mit le

comble à l'exaspération populaire, et la Fronde se constitua

définitivement sous la direction de Gondi.

Informé de ces graves événements, sachant d'autre part que plusieurs

de ses amis avaient pris parti contre la cour, le marquis de

Montausier se trouva dans une position des plus embarrassantes; car

bien qu'il eût fort à se plaindre du cardinal Mazarin, il était trop

délicat pour chercher à obtenir par l'intimidation ce que l'on

refusait d'accorder à ses services. Mais décidé, pour son compte, à

rester fidèle au ministre, il craignait cependant d'affronter les

obsessions qui n'eussent pas manqué d'assaillir un homme de son

importance s'il fût retourné à Paris; ses devoirs de gouverneur le

retenaient d'ailleurs dans sa province, dont la population remuante et

calviniste, en grande partie, n'avait que trop de penchant à la

révolte; il résolut, en conséquence, de rester à Angoulême et d'y

attendre, s'il était possible, la fin de ces orages.

A l'expiration de la courte trêve conclue au mois d'octobre entre le

parlement et le cardinal, les désordres avaient recommencé plus que

fort jamais, et la Fronde s'était fortifiée par l'accession imprévue

du prince de Conti et des duchesses de Longueville et de Bouillon. La

province s'agitait de nouveau à son tour; le duc de Longueville

marchait sur Paris à la tête de six mille Normands; et ce qui

redoublait l'inquiétude de Montausier, le duc de la Trémouille se

prononçait dans le même sens, entraînant dans sa rébellion les

populations de la Bretagne, de l'Anjou et du Poitou, toutes provinces

voisines de la Saintonge. La fermeté du marquis imposa pourtant aux

peuples de son gouvernement, et l'Angoumois resta paisible jusqu'au

dénoûment du premier acte de la Fronde, dénoûment que les concessions

de Mazarin amenèrent plus tôt qu'on ne l'espérait.

Au mois d'avril, le marquis et la marquise partirent pour la cour, où

ils ne reçurent pas l'accueil qu'ils étaient en droit d'attendre. Le

cardinal en était dès lors réduit aux expédients; car dans ces temps

difficiles, une victoire était presque aussi désastreuse qu'une

défaite, et dès le lendemain du triomphe le ministre se trouvait en

face de prétentions excessives et d'appétits insatiables. Vivant au

jour le jour, Mazarin s'était habitué à ne plus compter qu'avec les

gens qui savaient se faire craindre; quant aux serviteurs fidèles et

dévoués, qui tels que Montausier subordonnaient tout au devoir, il se

contentait de les estimer, sauf à les sacrifier au besoin. C'est ainsi

que le marquis, trompé récemment dans ses espérances du côté de

l'Alsace, apprit indirectement que le cardinal songeait encore à le

dépouiller de l'Angoumois pour satisfaire sans doute un de ces chefs

de parti qui, sous le prétexte du bien public, dissimulaient assez mal

des prétentions purement personnelles. L'inique projet du cardinal ne

reçut heureusement point d'exécution; mais Montausier dut la

conservation de sa province moins aux scrupules du ministre qu'aux

nécessités de la situation, qui devenait chaque jour plus tendue et

faisait présager une nouvelle explosion.

Peu de temps après son retour, le marquis eut le chagrin de perdre la

personne du monde qui peut-être l'avait le plus aimé: Mme de Brassac.

Elle l'avait institué en mourant son légataire universel; mais cette

succession était loin de présenter un bénéfice net, et la liquidation

des biens de la comtesse eût été pour tout autre que Montausier une

affaire des plus compliquées: «Jamais homme, dit le Père Petit, n'a si

peu entendu le procès que M. de Montausier: il ne vouloit pas même

l'entendre; son esprit vif et pénétrant pour tout autre chose

sembloit s'émousser sur cette matière; incapable de tromperie et

d'artifice, il se laissoit aisément tromper, parce qu'il ne se pouvoit

persuader qu'on pût être moins droit et moins sincère que lui; en un

mot, l'esprit de chicane étoit si éloigné de son génie que, dans cette

occasion il sacrifia ses intérêts à son aversion pour le procès. Il

engagea ses parties à prendre des arbitres; il adopta ceux qu'ils

choisirent, quoiqu'il ne les connût pas, et termina en un mois, par un

accommodement à sa perte, une affaire qui aurait pu durer trente ans

entre les mains d'un chicaneur habile.» Ces ennuyeux arrangements

terminés, Montausier partit sans plus attendre, pour son gouvernement,

où tout semblait annoncer que sa présence allait devenir

indispensable.

Un Misanthrope à la Cour de Louis XIV: Montausier, sa vie et son temps · 第 8 / 47 题