LIVRE PREMIER.

1607-1635.

La maison de Sainte-Maure.--Premières années du marquis de

Montausier et du marquis de Salles.--L'école de

Sedan.--Montausier part pour l'Italie.--Son frère le rejoint à

Casal.--Campagne de 1631.--Relations littéraires du marquis de

Salles.--L'hôtel de Rambouillet.--Le marquis de Salles en

Lorraine.--Montausier et Mme Aubry.--Le marquis de Salles part

pour l'Allemagne.--Guerre de la Valteline.--Mort du marquis de

Montausier.

La maison de Sainte-Maure, ainsi appelée de la ville de Sainte-Maure

en Touraine, et qui s'est conservée jusqu'à la fin du dernier siècle,

était, sans contredit, l'une des plus illustres et des plus anciennes

du royaume; car sa noblesse remontait, par titres authentiques, aux

temps des premiers Capétiens, et l'on avait vu l'éclat de ce nom

s'augmenter encore par de brillantes alliances avec les familles de

Luxembourg, de Polignac, de Rochechouart et d'Humières. Le marquisat

de Montausier échut aux Sainte-Maure en 1325, par suite du mariage de

l'héritière de ce fief avec Guy de Sainte-Maure, chef de la branche

qui s'éteignit dans la personne de Charles de Sainte-Maure, duc de

Montausier, dont je vais retracer l'histoire. Il naquit le 6 octobre

1610, et fut le second fils de Léon de Sainte-Maure, dont la femme,

Marguerite de Chateaubriand, était issue de l'une des meilleures

familles de Bretagne. Le marquis de Montausier mourut dans la force de

l'âge, laissant, outre ses deux fils, une fille nommée Catherine, qui,

mariée d'abord au marquis de Lénoncourt, épousa en secondes noces le

marquis de Laurières, de la maison de Pompadour, dont son fils devint

plus tard le chef.

Restée veuve à vingt-cinq ans et dans tout l'éclat de sa beauté, la

marquise de Montausier repoussa les honorables alliances qui

s'offraient à elle de tous côtés, et se consacra tout entière à

l'éducation de ses enfants, mêlant à ses soins l'austérité un peu

excessive d'une sectaire. Femme d'un calviniste, Marguérite de

Chateaubriand avait pourtant été élevée dans la religion catholique,

et ce ne fut que postérieurement à son mariage qu'elle changea de

religion sous l'influence de son beau-frère, le comte de Brassac[5],

qui s'était constitué le despote de sa maison et de toute la

Saintonge. Lorsque plus tard ce personnage embrassa le catholicisme

ainsi que la comtesse sa femme, il ne put réussir à défaire son propre

ouvrage, et Mme de Montausier resta opiniâtrément attachée à sa

nouvelle foi. La noble veuve avait d'ailleurs toutes les qualités qui

constituent la femme forte: une âme élevée, une fermeté, un courage

au-dessus de son sexe, et une vertu solide et constante qui ne se

démentit jamais au milieu des séductions et des périls auxquels

l'exposait le contact d'une société frivole et corrompue. Généreux,

prodigue et mauvais administrateur, son mari lui avait laissé des

affaires assez embarrassées qu'elle entreprit de rétablir au prix de

mille sacrifices. Écartant avec un soin jaloux toutes les distractions

qui eussent pu la détourner de ses devoirs de veuve et de mère, elle

aborda avec une sublime abnégation la double et écrasante tâche

qu'elle s'était imposée: l'éducation de ses enfants et la

reconstitution d'une fortune en désordre. On la vit s'ensevelir

vivante au fond d'une de ses terres, congédier la plupart de ses

domestiques, vendre ses pierreries et jusqu'à ses vêtements de luxe,

et pour payer plus promptement les dettes de son mari se réduire à ne

plus faire servir sur sa table que les mets les plus communs; elle

alla même plus loin, et, mettant de côté tout instinct de vanité, elle

se contentait d'habitude d'une robe de laine ouvrage de ses propres

mains.

[5] C'est du moins ce qu'assure Tallemant, que ses relations

personnelles avec la famille de Montausier mettaient à même

d'être bien informé.

A peine installée dans sa nouvelle résidence, elle s'occupa

sérieusement de ses fils, qui l'un et l'autre, devaient être l'honneur

de leur temps et de leur pays. Ces deux frères furent unis dès le

berceau par une amitié si tendre et si profonde, que leurs existences

semblent inséparables et confondues jusqu'au moment où un événement

cruel vint rompre ces liens si doux et si touchants. Ils avaient

pourtant les caractères les plus différents, pour ne pas dire les plus

opposés: l'aîné, Hector de Montausier[6], était aimable, bienveillant,

affable pour tous avec une légère tendance à la paresse, lorsqu'il

n'était pas stimulé par quelque grande passion. Le cadet, dont je

retrace ici la vie et qui porta d'abord le titre de marquis de Salles,

avait reçu en naissant un caractère entier, rude, sauvage; c'était en

un mot un de ces êtres qui sont le désespoir de leur famille s'ils

n'en deviennent l'illustration et l'orgueil. Les soins assidus, les

innocents artifices mis en œuvre par Mme de Montausier, eurent

quelque peine à entamer cette nature rebelle et ombrageuse qui,

incapable de s'assujettir à une discipline exacte et abusant de

l'indulgence maternelle, fit bien vite oublier à la marquise un

système qui n'était pas dans ses habitudes un peu sèches et roides.

Mais les mesures de rigueur auxquelles elle dut recourir ne firent

qu'aigrir un caractère mal disposé. Peut-être aussi et à son insu, la

marquise laissait-elle percer une prédilection, trop bien justifiée du

reste, pour son fils aîné, qui, grâce à sa vive intelligence,

répondait à ses leçons par de prompts et faciles succès. Déjà rebutée

par des efforts infructueux, elle céda bientôt aux instances de la

comtesse de Brassac, qui n'ayant point d'enfants avait concentré toute

son affection sur le jeune marquis de Salles, qu'elle fut tout

heureuse d'emmener chez elle pour l'élever à sa guise. A la faiblesse

près, celui des défauts dont on se corrige le plus difficilement,

nulle femme n'eût été plus que la comtesse en état de diriger

l'éducation d'un enfant que sa naissance prédestinait au service du

roi. Douce et modeste, elle possédait une instruction un peu confuse

mais fort étendue; car dès son extrême jeunesse elle avait appris le

latin comme en se jouant, assidue qu'elle était aux leçons qu'on

donnait à ses frères, et n'était étrangère ni aux mathématiques, ni

même à la théologie[7]. C'était plus qu'il n'en fallait pour diriger

les études d'un futur courtisan, surtout à une époque où les hommes

d'épée ne se piquaient pas d'une vaste érudition. La comtesse était

par malheur trop dépourvue de cette fermeté calme mais opiniâtre qui

est indispensable aux instituteurs de la jeunesse, et quoiqu'on

exigeât infiniment peu du marquis de Salles, on n'en pouvait

absolument rien tirer. La marquise se lassa bien vite d'une expérience

dont les résultats semblaient devoir être de plus en plus fâcheux, et

ramena son fils chez elle, espérant que l'excellente conduite du jeune

Montausier ne serait pas sans influence sur celle de son frère. Soit

en effet que la marquise s'y prît plus habilement que par le passé,

soit que l'intelligence du marquis de Salles fût devenue plus

accessible au raisonnement, les enseignements maternels ne laissèrent

pas de produire d'heureux fruits. En même temps que l'esprit de

l'enfant se polissait par l'étude, son corps s'assouplissait et se

fortifiait par les rudes et salutaires exercices de l'escrime et de

l'équitation. Sa mère prenait à tâche de développer en lui ces mâles

instincts des huguenots français, dont le type le plus illustre

subsistait encore en Poitou dans le vieil Agrippa d'Aubigné; elle

voulut qu'il se rompît de bonne heure à la fatigue, qu'il apprît à

braver le froid, le chaud, à courir à pied et à cheval, qu'il se

contentât d'une nourriture grossière et devînt insensible à la

souffrance, intrépide en face du péril, tel enfin qu'apparurent ces

hommes de fer que devait illustrer à quelque temps de là l'héroïque

défense de la Rochelle. Le jeune marquis de Salles sut profiter de ces

austères leçons, et dès l'âge de dix ans on reconnaissait déjà en lui

cet amour du vrai, cette horreur profonde pour la dissimulation et les

frivoles déguisements de la société, qui devaient le désigner plus

tard comme un phénomène unique à l'admiration de ses contemporains. De

bonne heure il donna des marques des vertus qu'il devait porter dans

son âge mûr à un degré si éminent: la bravoure en face de l'ennemi, la

fidélité au prince et le culte du devoir. Les leçons de Mme de

Montausier réussirent en tout hors en un point unique: elle ne put

alors lui communiquer le goût de l'étude, des lettres et des arts; ce

penchant ne devait se développer que fort tardivement dans le marquis

de Salles, et l'on doit chercher ailleurs le côté brillant de sa

carrière quoi qu'aient pu dire des panégyristes maladroits: il avait

rebuté successivement tous ses maîtres, et sa mère put seule le

dompter et lui enseigner les premiers éléments de la lecture.

[6] Né en 1607.

[7] «Mme de Brassac étoit une personne fort douce, modeste, et

qui sembloit aller son grand chemin; cependant elle savoit le

latin, qu'elle avoit appris en le voyant apprendre à ses frères:

il est vrai qu'à l'exemple de son mari, elle n'avoit rien lu de

ce qu'il y a de beau en cette langue, mais s'étoit amusée à la

théologie et un peu aux mathématiques. On dit qu'elle entendoit

assez bien Euclide. Elle ne songeoit guère qu'à rêver et à

méditer...» (Tallemant.)

On était arrivé à l'année 1621, et l'aîné des enfants de Mme de

Montausier avait atteint l'âge auquel les jeunes gens de son rang

allaient d'ordinaire terminer leur éducation sur un plus vaste

théâtre, dans les universités et les académies célèbres de la France

et de l'étranger. L'école protestante de Sedan jouissait alors d'une

immense réputation, et la marquise résolut d'y envoyer ses deux fils.

Le marquis de Salles était, il est vrai, à peine sorti de l'enfance;

mais sa mère jugea avec raison que ce caractère altier ne pouvait que

gagner à l'éducation publique, et que le contact de condisciples

espiègles et turbulents saurait, mieux que le plus excellent des

instituteurs, lui inculquer la véritable théorie des droits et des

devoirs.

C'était, au XVIIe siècle, un long et fatigant voyage que celui

d'Angoulême à Sedan. La marquise n'en envisagea pas moins avec une

décision toute virile les ennuis d'une pénible séparation qui allait

la priver brusquement de tout ce qu'elle s'était réservé de bonheur

sur la terre. Oublieuse d'elle-même, elle était presque tentée de se

réjouir en songeant à cette rude course à travers la France, épreuve

sans péril qui allait pour ainsi dire initier ses deux fils à

l'existence laborieuse des gens de guerre. Les jeunes gentilshommes

firent en effet ce trajet à cheval, suivis de leur précepteur et de

deux domestiques, en selle dès l'aurore, et reposant la nuit pour

l'ordinaire sous le toit délabré de pauvres paysans. Les routes,

heureusement, étaient sûres, et la petite caravane put atteindre sans

encombre la microscopique principauté de la maison de Bouillon.

L'école de Sedan comptait alors dans son sein plusieurs hommes

distingués, entre autres le fameux ministre du Moulin, connu par son

zèle ardent pour le culte réformé. Ce fut lui précisément qui se

chargea d'enseigner la théologie aux disciples imberbes que lui

envoyait l'Angoumois, lesquels étaient munis sans doute d'une lettre

de recommandation de son ami Balzac, avec qui il devait rester

perpétuellement uni en dépit de quelques froissements dus à la

différence de religion et aux excès de la controverse[8]. Les deux

frères, que leur naissance classait au rang des personnages marquants

du parti huguenot, furent accueillis par leurs nouveaux maîtres avec

une extrême bienveillance, et grâce à la franchise et à la simplicité

de leurs manières, ils ne tardèrent pas à se concilier l'amitié de

leurs condisciples. Quant aux études, le marquis de Montausier,

quoique né paresseux et indolent, dut à sa prodigieuse facilité de

brillants et rapides succès. Il n'en fut pas de même du marquis de

Salles, qui, à Sedan, se montra d'abord tel à peu près qu'on l'avait

connu à Angoulême, et qui dut le peu de progrès qu'il fit alors, moins

à son ardeur naturelle qu'à la discipline sévère à laquelle le

plièrent des maîtres dont la froide austérité lui imposait tout en le

rebutant. Cette torpeur intellectuelle continua jusqu'au jour marqué

par la grâce, où un événement insignifiant en apparence vint

transformer cette nature antipathique aux choses de l'esprit: les

écrits d'un vieux poëte français lui étant par hasard tombés entre les

mains, il les lut une première fois par désœuvrement et sans y

prendre beaucoup d'intérêt; une seconde lecture le ravit, son

imagination s'échauffa au contact de cette poésie sauvage mais

énergique des chantres de la pléiade, et, par un changement aussi

subit qu'inattendu, il se prit du goût le plus vif pour les vers et

par contre-coup pour l'étude, qui seule pouvait lui ouvrir les sources

fécondes de l'antiquité. Il cherchait par tous les moyens possibles à

se procurer des livres qu'il dévorait ensuite avidement. Bientôt il ne

se contenta plus d'admirer les ouvrages des autres: il voulut

versifier à son tour, et se livra tout entier pendant quelque temps à

une inquiétante métromanie, qui le faisait dès lors ressembler

beaucoup plus à Oronte, l'homme au sonnet, qu'au judicieux misanthrope

dont il devait plus tard fournir à Molière le type inimitable. Sa

fureur poétique sembla redoubler aux premières atteintes d'une passion

plus grave et qui devait tenir une grande place dans sa vie. Par son

organisation, par la liberté qu'elle laissait à ceux de ses élèves qui

étaient parvenus à l'adolescence, l'académie de Sedan ressemblait

beaucoup aux universités actuelles de Cambridge et d'Oxford; les

étudiants, sévèrement astreints aux exercices de la maison,

disposaient à leur gré du temps qui n'était pas absorbé par leurs

études, et plusieurs en profitaient pour se mêler à la société

sedanaise. Dans l'une des nombreuses maisons qui s'ouvraient aux deux

frères, le marquis de Salles fit la connaissance d'une charmante

personne qui lui inspira des sentiments fort vifs, quoique

très-innocents et tout platoniques, ainsi qu'il convenait à un

amoureux de quatorze ans, mais qui, dans tous les cas, furent le

prétexte d'une innombrable série d'exécrables sonnets et de fades

madrigaux où, suivant la coutume du temps, la belle sedanaise est

désignée sous le nom mythologique d'Iris.

[8] Voyez l'article que Bayle, dans son Dictionnaire, a consacré

à Pierre du Moulin; voyez aussi une lettre inédite de Balzac

insérée dans l'appendice de mon édition des _Lettres du comte

d'Avaux_. Paris, A. Durand, 1858.

La société des dames, en polissant les mœurs du jeune gentilhomme, ne

le détourna pas de ses travaux, et dès lors on le vit se livrer à

cette recherche active de la vérité qui fut toujours une de ses plus

vives préoccupations. Élevé par une calviniste ardente, son zèle pour

sa secte ne pouvait que s'accroître sous l'influence des leçons de

Pierre du Moulin, qui prit un soin tout particulier de son éducation

théologique, et c'était avec une joie bien sensible que cet

infatigable propagateur du protestantisme français voyait son disciple

non-seulement docile à ses enseignements, mais animé de la passion du

prosélytisme, argumenter avec vigueur et prendre à parti les

catholiques chaque fois qu'il les trouvait disposés à rompre une lance

avec un théologien à ses débuts, fanatique au point de fondre en

larmes si la discussion lui était peu favorable, ou si on

l'instruisait de quelque bruit fâcheux qui courait au déshonneur de sa

religion[9]. Ces principes austères et la gravité précoce qui en était

la conséquence, lui faisaient rechercher la société des personnes

sérieuses et âgées, au contact desquelles il devint de plus en plus

accessible à ces notions de respect et de soumission que sa nature

violente et rebelle lui avait rendues jusque-là si complétement

étrangères; il avait d'ailleurs une qualité précieuse et bien propre à

lui faire pardonner ses défauts: il était incapable de ces sentiments

de basse jalousie qui ne sont que trop souvent le fléau des familles,

mais qui, dans les circonstances particulières où se trouvait le

marquis de Salles, eussent malheureusement paru assez justifiables. La

prédilection que sa mère avait de tout temps témoignée à son frère

aîné prit alors, en effet, un caractère encore plus marqué. Le jeune

Montausier était à dix-huit ans un charmant cavalier, plein de grâce,

d'amabilité et d'enjouement; il était naturel qu'il fît l'orgueil

d'une femme dont toutes les autres enviaient le bonheur maternel. Il

avait atteint l'âge où la jeune noblesse terminait ses études

littéraires, et lorsqu'il dut s'éloigner de Sedan pour entrer dans une

académie militaire, le marquis de Salles ne songea qu'au chagrin

qu'allait lui causer leur future séparation, et il versa des larmes

abondantes en quittant celui qu'il considérait moins comme un frère

que comme le meilleur et le plus dévoué des amis. Tout occupé de ses

travaux, il le vit d'ailleurs sans envie partir pour Paris, où sa

naissance lui ménageait un brillant accueil, et où la prodigalité

d'une mère allait lui permettre de se livrer sans contrainte à ces

plaisirs après lesquels on soupire si ardemment au printemps de la

vie.

[9] «Sensible à tous les malheurs du parti, attentif à tout ce

qui flattoit ses prétentions, se mêlant, tout enfant qu'il étoit,

dans les conversations et les disputes, il suppléoit par son

ardeur à ce qui manquoit à sa connoissance; et, dans un âge où

l'on ne sait pas encore sa religion, il défendoit déjà la

sienne.»--Fléchier, _Oraison funèbre de Montausier_.

Le marquis de Montausier était éminemment pourvu de toutes les

qualités qui peuvent faire réussir dans le monde, et sa bonne mine, sa

gaieté, son esprit naturel l'y firent extrêmement goûter. Il avait une

grande aptitude aux choses de la guerre comme il devait le prouver

plus tard d'une manière éclatante, et ses maîtres de l'académie ne

furent pas moins satisfaits que ne l'avaient été ses austères

instituteurs de Sedan; il se familiarisa promptement avec les

exercices militaires, apprit dans la perfection les manœuvres de

l'infanterie et de la cavalerie, moins compliquées il est vrai à cette

époque qu'elles ne le sont aujourd'hui, et se prit à soupirer

ardemment après le moment où il lui serait donné de consacrer ses

naissantes facultés au service du prince et du pays. L'occasion qu'il

attendait avec tant d'impatience ne tarda pas à se présenter. La

guerre venait d'éclater en Italie à propos de l'investiture du duché

de Mantoue que l'empereur refusait de donner au prince de Gonzague,

allié et protégé de la France: la politique de l'Espagne était

étroitement unie avec celle de l'empire, et Gonzalve de Cordoue, à la

tête des troupes espagnoles, mit immédiatement le siége devant Casal

que les Français occupaient conjointement avec les troupes du duc de

Mantoue. Le territoire de l'Italie, qui est encore aujourd'hui divisé

en plusieurs États, en renfermait alors un bien plus grand nombre qui

souvent étaient découpés de la façon la plus irrégulière. C'est ainsi

que la principauté de la maison de Gonzague se composait de deux

tronçons d'inégale grandeur et séparés entre eux par toute l'épaisseur

du duché de Milan qui appartenait à l'Espagne; aussi le souverain de

Mantoue, incapable de défendre seul contre de puissants voisins ses

possessions du Montferrat, flottait-il sans cesse de l'alliance

française à l'alliance espagnole, et ce fut par suite des démêlés de

ce prince avec le Saint-Empire que Casal se vit occupé vingt-quatre

ans par les troupes françaises. A peine le marquis de Montausier

eut-il appris que la place était bloquée par les Espagnols que,

brûlant du désir de partager les dangers et la gloire de ses

compatriotes, il prit la résolution de les rejoindre pour aller

combattre avec eux en qualité de volontaire. Une fois décidé, il

rompit courageusement avec les délices de Paris et partit en toute

hâte pour le théâtre de la guerre; mais en traversant la Suisse il fut

atteint d'une petite vérole extrêmement maligne qui, à son grand

regret, le força de séjourner dans ce pays pendant plusieurs semaines.

A peine l'intrépide jeune homme fut-il remis de cette affreuse maladie

dont les traces récentes rendaient son visage presque méconnaissable,

qu'il reprit avec plus d'ardeur l'accomplissement de son généreux

dessein. Les circonstances n'étaient malheureusement pas favorables à

l'exécution de cette aventureuse tentative, et il dut provisoirement

se réfugier à Mantoue où un grand nombre d'officiers français

s'étaient retirés, désespérant comme lui d'arriver à Casal[10]. Il ne

resta pas inactif pour cela: les troupes impériales serraient de près

l'opulente capitale des Gonzague, et Montausier eut l'occasion de

s'aguerrir dans de fréquentes escarmouches. Sur ces entrefaites le roi

Louis XIII avait forcé le pas de Suse, délivré et ravitaillé Casal, où

il laissa une nombreuse garnison sous le commandement supérieur de

Toiras, qui devait conquérir là son brevet de maréchal de France. Les

voies étaient désormais ouvertes à demi, et le marquis de Montausier,

qui brûlait de rejoindre ses compagnons d'armes, profita de l'occasion

pour quitter Mantoue. Guidé par un cordelier du pays, caché lui-même,

tout protestant qu'il était, sous une robe semblable à celle de son

compagnon, d'autres disent sous celle d'un jésuite, il mit en défaut

la vigilance des troupes espagnoles et gagna heureusement les

avant-postes français, où l'avait précédé la belle réputation qu'il

s'était acquise dans le Mantouan[11].

[10] Ici se présente une divergence grave entre mon récit et

celui du P. Petit; voici comment il expose les faits: «Le

marquis, que ni les difficultez ni les dangers ne rebutèrent

jamais, prit pour guide un cordelier du païs, et déguisé lui-même

sous un habit pareil à celui de son compagnon, malgré les

chaleurs de l'esté qui sont excessives dans ces climats, et sans

égard à la foiblesse que lui avoit laissée sa maladie, il

traversa à pied tout le païs ennemi, et se jeta heureusement dans

Cazal. Il y fut reçû avec la joye et l'applaudissement qui

étoient dûs à une si belle action. Le marquis de Beuvron, qui

commandoit la place, ne douta point qu'une valeur pareille ne lui

fût d'un grand secours par l'émulation qu'elle alloit inspirer,

et ne contribuât à faire échoüer l'entreprise des Espagnols.

L'estime et l'amitié qu'il avoit pour Montausier l'engagea à s'en

faire accompagner dans toutes les occasions où il y avoit du

péril à essuyer et de l'honneur à acquérir. Le marquis répondit

toujours parfaitement à la haute idée qu'on avoit conçue de lui;

partout il montra une sagesse, une vigilance et une intrépidité

qui le faisoient déjà regarder comme un général accompli. De

sorte qu'à la mort de Beuvron, qui fut malheureusement tué dans

une sortie, les bourgeois, les soldats et les officiers de la

garnison, d'un commun accord, élûrent le jeune Montausier pour

leur chef, en attendant que la cour de France en eût autrement

ordonné. Un choix si extraordinaire ne fit point de jaloux, et ne

servit qu'à augmenter l'estime qu'on avoit déjà pour le nouveau

commandant. Pendant qu'il remplit un emploi si honorable, chaque

journée fut signalée par de nouvelles marques de sa capacité et

de son courage. Toujours alerte et infatigable, il ne cessa

d'inquiéter les assiégeants par des sorties fréquentes et par des

combats presque continuels; il sçut faciliter l'entrée des vivres

dans la place, que le général espagnol désespéroit déjà de

prendre autrement que par famine; enfin par la défense la plus

vigoureuse et la plus opiniâtre qu'on vit jamais, il donna le

temps au roy, qui assiégeoit pour lors la Rochelle, de soumettre

cette ville révoltée, de venir à la tête de ses armées

triomphantes forcer le pas de Suze, et faire ensuite lever aux

ennemis le siége de Cazal, après un an entier perdu devant cette

place.»--Ce passage me semble au moins fort inexact; en examinant

de près les diverses circonstances, il est difficile d'admettre

que le marquis de Montausier ait pu pénétrer dans la place de

Casal avant la fin de 1629, et mon opinion s'appuie sur celle du

P. Griffet, si bien renseigné d'ordinaire. On ne saurait admettre

non plus qu'il ait pu servir sous Beuvron, qui fut tué d'un coup

de carabine le 1er novembre de cette même année. Beuvron,

d'ailleurs, ne put prendre part à la défense qu'en qualité de

volontaire, car il était sous le coup d'un mandat d'arrêt et

n'osait rentrer en France depuis son duel avec le comte de

Bouteville. Il est en outre peu vraisemblable que le duc de

Mantoue dont les troupes, aux ordres du marquis de Rivara,

formaient presque exclusivement la garnison de Casal, eût donné

un commandement important à un homme aussi mal vu du roi Louis

XIII, tandis que dès avant la prise de la Rochelle, le cardinal

de Richelieu avait envoyé à Casal un de ses affidés, Guron, qui

dut prendre le commandement au commencement de l'automne,

commandement qu'il exerça jusqu'à l'arrivée de Toiras. En

présence de faits aussi clairement établis, on ne sait vraiment

où placer cette autorité suprême décernée par les citoyens et les

troupes, à un jeune homme qui était venu en Italie sous la

conduite de son gouverneur.

[11] Au dire de Tallemant, Montausier eût été guidé dans son

aventureuse expédition par une autre passion encore que celle de

la gloire: «Étant amoureux d'une dame en Piémont, et la ville où

elle étoit ayant été assiégée, il se déguisa en capucin pour y

entrer, y entra, et la défendit.»--On peut lire à ce sujet, dans

_les Historiettes_, une anecdote trop peu édifiante pour que je

puisse la rapporter ici.

Pendant que son frère se battait en Italie, le marquis de Salles

achevait son éducation à l'académie de Sedan qu'il ne tarda pas à

quitter pour aller à Paris. Là il se prépara à son tour à la carrière

militaire, qui dans les familles protestantes était celle des cadets

aussi bien que des aînés, les premiers n'ayant pas, comme les jeunes

gentilshommes catholiques, le privilége d'accaparer les meilleurs

évêchés et les plus grasses abbayes du royaume. Le marquis de Salles

s'était beaucoup formé depuis sa sortie de la maison paternelle; à

cette époque de sa vie: «il avait, dit le Père Petit, la taille bien

prise, la tête belle, les yeux vifs et pleins de feu, l'air grand et

noble, les manières polies, et l'esprit infiniment plus cultivé que la

plupart des jeunes gens de son âge.» A cet extérieur agréable venaient

se joindre des qualités plus solides: cette sincérité _indéfectible_

qui semblait comme innée chez lui, cette attention scrupuleuse à

remplir les devoirs les plus indifférents de son état qui, dans les

fonctions importantes qui lui furent confiées plus tard, firent

l'admiration et l'étonnement de ses contemporains. Sa mère, heureuse

et émue de le trouver si changé, lui rendit dans toute sa plénitude

cette affection dévouée que les ennuis d'une éducation pénible avaient

pu affaiblir sans l'éteindre jamais; et puis d'ailleurs le marquis de

Montausier était absent, en danger peut-être, et à la vue de son fils

cadet qu'elle avait peine à reconnaître tant il était transformé à son

avantage, Mme de Montausier sentait son chagrin s'adoucir et ses

appréhensions se calmer. Ce n'est pas que le jeune gentilhomme fût

sans défaut: l'excès de la vertu ressemble beaucoup au vice, et la

susceptibilité du marquis de Salles à l'endroit de ce qu'on appelle

encore le _point d'honneur_ devait donner à sa mère d'affreuses

inquiétudes. On sait quels ravages fit dans les rangs de la noblesse,

au temps de Henri IV, la sauvage passion du duel, cette maladie

sociale qui n'avait paru céder à la rigueur des édits de ce prince que

pour redoubler d'intensité, lorsqu'à sa mort le royaume fut livré aux

incertitudes d'une régence continuée trop longtemps sous le nom des

favoris de Louis XIII. Les mesures vigoureuses de Richelieu purent

seules atténuer les effets d'une coutume déplorable et d'autant plus

meurtrière que tout duel était double à cette époque; chaque champion

amenait avec lui sur le terrain un second qui se battait aussi, en

sorte que dans une seule rencontre, il y avait parfois deux tués et

deux blessés. Sans être jamais le provocateur, le marquis de Salles

avait souvent à rendre raison de reparties trop franches qui

échappaient, quoi qu'il pût faire, à sa nature impétueuse. Il se

battit fréquemment, mais on doit constater à sa louange qu'il ne

voulut jamais prendre de second, faisant ainsi preuve de bons sens et

d'honnêteté jusque dans la pratique du plus monstrueux abus. Le temps

qu'il ne consacrait point au monde était partagé entre les exercices

de l'académie militaire et des études auxquelles il apportait plus

d'ardeur que de bon goût. C'est ainsi qu'il dévorait ces œuvres aussi

volumineuses que frivoles qui, telles que le _Roman de l'Astrée_ et

l'_Histoire d'Amadis_ avec ses innombrables suites, offraient une

interminable pâture aux esprits légers des courtisans. Il ne laissait

pourtant pas de lire et de relire les grands écrivains de l'antiquité,

surtout les historiens et les moralistes, dont il goûtait plus

particulièrement les enseignements: il avait appris à leur école à

être avare de son temps, et tous les moments de sa vie étaient

rigoureusement réglés. Il se lia dès cette époque avec les gens de

lettres, mais ses relations étaient mêlées comme ses lectures: les

contemporains ne nous disent pas qu'il ait fréquenté jamais ni

Corneille ni Rotrou, mais ils insistent sur son intimité avec le

romancier Scudéry, avec Conrart et surtout avec Chapelain, l'auteur

infortuné de _la Pucelle_. Ces trois hommes, qui devaient composer le

noyau de l'Académie française, admettaient volontiers à leurs doctes

réunions, ce gentilhomme imberbe qui, eu égard à l'admiration qu'il

professait pour leurs écrits, devait leur paraître doué d'un esprit

aussi fin que précoce, et dans lequel ils espéraient d'ailleurs

rencontrer plus tard un protecteur et un appui.

Pendant son séjour à Paris, le marquis de Salles suivait avec un

intérêt palpitant les péripéties de la guerre d'Italie; il

tressaillait au récit des premiers exploits de son aîné, et lorsqu'il

eut appris sa sortie audacieuse de Mantoue et son arrivée au sein de

l'armée française, qui était sur le point de se mesurer de nouveau

avec les Espagnols, il n'y put plus tenir et voulut partir à son tour.

Son voyage s'effectua sans obstacle, et bientôt après il pénétrait

dans Casal et serrait dans ses bras son héroïque frère.

La guerre qui, suivant l'usage de l'époque, avait été suspendue de

fait pendant l'hiver, reprit avec acharnement au printemps de 1630, et

l'armée de Spinola, qui depuis un an avait succédé à Gonzalve de

Cordoue, envahit encore une fois le territoire du Montferrat. Toiras,

après avoir débloqué Casal à la tête de quatre mille hommes[12], y

était resté comme commandant en chef, et c'était là que par une

défense aussi intelligente qu'intrépide, il devait mériter les éloges

de Richelieu et la faveur du roi. Cet habile général résolut de tenir

la campagne aussi longtemps que possible, afin de ménager la capitale

et ses habitants, qui n'avaient que trop souffert pendant le blocus de

1629. Quoique ses troupes fussent de beaucoup inférieures en nombre à

celles de l'ennemi, il ne les en posta pas moins hardiment dans la

plaine, dans le but de fatiguer l'armée espagnole par des escarmouches

continuelles. Mais la situation était difficile, et en dépit de

quelques engagements heureux, Toiras voyait se resserrer peu à peu le

cercle de fer qui l'entourait. Forcé de se replier devant des forces

dont la supériorité numérique était écrasante, et voulant retarder

pourtant le plus possible le moment où Casal se verrait bloqué de

nouveau, il sema autour de la ville une chaîne de postes fortifiés à

la hâte, avec ordre aux détachements qui les occupaient de résister à

tout prix. Entre tous ses officiers, le général avait tout d'abord

distingué le marquis de Montausier, que sa rare intelligence avait

déjà tiré de la foule; il lui confia la défense de Rossignano, petite

place délabrée qui couvrait la capitale, et dont Toiras connaissait si

bien le misérable état, qu'il crut devoir lui dire que d'un autre il

n'attendrait que trois jours de défense, mais que de lui il en

attendait le double, surtout en le voyant secondé par un frère qui

montrait tant d'envie de lui ressembler. Les deux intrépides enfants

ne trompèrent pas l'attente de leur chef: entourés immédiatement par

la puissante armée du marquis de Spinola, mal abrités par des remparts

à demi croulants, qu'il fallait réparer sous le feu de l'ennemi, ils

résistèrent victorieusement d'abord à de furieuses attaques, et ce ne

fut qu'au bout de quatorze jours, après que les Espagnols eurent tiré

quinze cents coups de canon et perdu cinq cents hommes[13], que le

marquis de Montausier consentit enfin à parlementer. L'ennemi, frappé

de sa bravoure et pressé d'emporter ce dernier obstacle, accorda aux

assiégés une capitulation des plus honorables[14]. Les Français

quittèrent Rossignano avec armes et bagages, et les deux frères se

replièrent sur Casal, où ils reçurent de leur général et de leurs

compagnons d'armes un triomphant accueil. L'intrépidité dont ils

venaient de donner un si brillant témoignage ne se démentit pas

pendant toute la durée d'une campagne qui fut longue et meurtrière.

L'acharnement des Espagnols était extrême: le marquis de Spinola

disait tout haut qu'il fallait _nettoyer l'Italie des Français_, et

ses soldats n'accordaient point de quartier. Cette conduite barbare ne

faisait qu'animer davantage l'ardeur des assiégés, qui, dans des

sorties impétueuses renouvelées presque chaque jour, s'efforçaient

d'entraver et de détruire les travaux d'investissement. Dans un de ces

combats où le marquis de Montausier chargeait vaillamment à la tête

des siens, il fut grièvement blessé; et peu de jours après, son jeune

frère, brisé par des fatigues au-dessus de ses forces, fut saisi par

une fièvre maligne du caractère le plus alarmant, et qui le mit aux

portes du tombeau. Sa vigoureuse constitution l'emporta pourtant, et

il surmonta son mal en dépit des nombreuses imprudences que lui

faisait commettre sans cesse une ardeur de vingt ans. A peine, en

effet, était-il hors du lit, que, tout faible encore, il voulut

reprendre un service qui, par suite des progrès de l'ennemi, devenait

chaque jour plus écrasant. La nombreuse artillerie espagnole faisait

d'effroyables ravages dans les vieilles fortifications de Casal, et

Toiras, qui connaissait leur peu de solidité, sentit promptement la

nécessité d'élever de nouveaux ouvrages.--Tout le monde mit la main à

l'œuvre: officiers et soldats maniaient également la truelle, et le

troisième fils du duc de Mantoue, le duc de Mayenne, prit lui-même une

part active à ces travaux pénibles, mais indispensables. Le marquis de

Salles, dont la convalescence était fort lente, grâce aux aliments

détestables dont il était obligé de se contenter dans une ville à demi

affamée, parut pourtant au premier rang de ces maçons improvisés,

montrant, comme disait Bossuet à soixante ans de là, «qu'une âme

guerrière est toujours maîtresse du corps qu'elle anime.» Sa robuste

constitution suffit à tout, et ces rudes épreuves ne firent que

l'endurcir, au point que dans les campagnes suivantes, toute

incommodité semblait lui être devenue indifférente; il bravait

également le froid, la chaleur, la faim, la soif, la fatigue, et s'il

ne devint jamais un grand capitaine, on peut dire du moins que pendant

toute sa jeunesse il fut le modèle accompli du soldat. Tant de

bravoure, de constance et de sublime résignation reçurent enfin leur

récompense, et la paix préparée par l'habile Mazarin, qui fit là ses

glorieux débuts diplomatiques, vint mettre un terme à cette guerre

odieuse et sanglante, si tristement signalée par la prise de Mantoue,

qui depuis le sac barbare qu'en firent les hordes sauvages de

l'empire, ne retrouva plus son ancienne prospérité[15]. La ville de

Casal étant déjà aux mains des Espagnols, la citadelle fut évacuée par

les Français au mois de juin 1631; Toiras en sortit maréchal,

Montausier colonel, et le marquis de Salles qui, par suite de son

extrême jeunesse restait encore dans un grade subalterne, emportait du

moins, en quittant l'Italie, la réputation d'intrépide soldat, qu'il

devait soutenir et accroître par de nouveaux exploits. Rentrés en

France, les deux frères se rendirent directement au château de

Montausier, où la marquise pressa avec orgueil sur son sein maternel

ces nobles enfants qu'elle avait failli perdre tant de fois, et qui

lui revenaient couverts d'une gloire dont l'éclat semblait rejaillir

sur elle. La fin de la belle saison s'écoula au sein des calmes

douceurs de la vie de province, dans la société de quelques personnes

distinguées, parmi lesquelles brillait le jeune Balzac, dont le renom

littéraire était déjà bien établi, et qui cette année même avait

publié le livre _du Prince_. Parfois même on rencontrait à Montausier

l'ancien favori de Henri III, le vieux duc d'Épernon, gouverneur de

Guyenne, qui d'ordinaire se faisait accompagner de son secrétaire,

l'abbé Girard, lequel plus tard devint son biographe.

[12] 4 avril.

[13] Suivant le P. Griffet, les Espagnols n'auraient perdu que 50

hommes.

[14] Le 23 mai.

[15] Voir dans Botta les pages éloquentes que cet historien a

consacrées au récit du sac de Mantoue; consulter aussi les deux

curieuses chroniques de Scipione Capilupi et de Giovanni

Mambrino.

Aux approches de l'hiver, MM. de Montausier se rendirent à Paris. Le

marquis de Salles allait à la cour avec répugnance; comme bien

d'autres protestants, il se sentait gêné, sinon humilié, en présence

du grand ministre qui venait de dompter la Rochelle, et qui, s'il

respectait en apparence la religion réformée, n'était plus du moins

dans la nécessité de caresser ou de ménager un parti politique abattu

à ses pieds, et trop affaibli désormais pour aspirer à former comme

autrefois un État dans l'État. Quant au roi, son aversion pour tout ce

qui n'était pas orthodoxe était bien connue, et ce n'était pas notre

jeune puritain qui, pour des avantages temporels, eût jamais consenti

à une capitulation de conscience. Il se sentait mal à l'aise

d'ailleurs au sein de l'atmosphère empestée d'une cour où il voyait le

mensonge et la bassesse servir de marchepied à tant de personnages

méprisables ou médiocres; et ce n'était que le plus rarement possible,

et dans des circonstances où son absence eût pu être remarquée, qu'il

se rendait au Louvre ou plutôt au Palais-Cardinal, où affluait alors

la foule empressée des ambitieux et des intrigants. Ce fut avec bien

du plaisir, en revanche, qu'il retrouva à Paris les relations

littéraires qu'à son grand chagrin il avait dû interrompre pendant la

campagne de Montferrat; son frère aimait aussi les gens de lettres,

mais là comme partout se trahissait la différence des caractères:

tandis que l'aimable marquis de Montausier fréquentait surtout Voiture

et son brillant entourage, le marquis de Salles, qui ne goûta jamais

beaucoup l'agréable épistolier, vivait dans l'intimité de Chapelain et

de l'honnête Conrart, que sa simplicité, sa bonhomie et son

attachement au calvinisme lui rendaient également cher. C'est à

l'hiver de 1631 à 1632[16] que se rapportent les premières relations

des deux Montausier avec l'hôtel de Rambouillet, qui était alors le

point de mire de tout ce que Paris comptait de personnes spirituelles

et de littérateurs en renom, qu'on voyait s'empresser autour de la

célèbre Julie, l'astre de sa famille. Médiocrement belle, mais pleine

d'esprit et de distinction, cette noble fille venait encore de relever

l'éclat de toutes ces qualités par un trait de dévouement

héroïque[17]. C'était une personne que l'admiration un peu excessive

de ses contemporains avait élevée à une place hors ligne, à un degré

intermédiaire entre l'humanité et la divinité: le brillant officier de

Casal ne put la voir sans être ému, et l'accueil distingué qu'il

recevait à l'hôtel de Rambouillet lui donna à penser qu'il pourrait

peut-être un jour obtenir la main de celle qui en était le plus bel

ornement. A la première visite qu'il lui fit se rattache une curieuse

anecdote de Tallemant. Montausier avait une grande réputation de

magnificence, et l'on vantait surtout un habit de velours rouge qui

lui allait à ravir; lors de sa présentation, M. de Rambouillet, que ce

détail avait frappé, ne manqua pas de le féliciter de son élégance en

ajoutant sur un ton admiratif: «Ah! monsieur, la belle écarlate!»--Ce

jour-là, par malheur, Montausier était vêtu de noir, et le marquis de

Rambouillet, qui était presque aveugle, avait négligé, par un

amour-propre de vieillard, d'aller aux informations. Montausier, qui

aimait à la fureur le monde et ses plaisirs, et qui était un des plus

agréables correspondants de Voiture, se trouvait comme dans son centre

au milieu du cercle spirituel d'Arthénice; son frère y paraissait

rarement au contraire, et la sympathie qui devait l'enchaîner un jour

au char de Julie était encore chez lui à l'état latent.

[16] Je dois relever encore ici, dans l'ouvrage du jésuite Petit,

une erreur des plus graves. Cet auteur renvoie à l'hiver de 1633

à 1634 la présentation du marquis de Salles qui, après la mort

affreuse du jeune Rambouillet, «fut plus touché que personne du

bon cœur et de l'affliction de la mère et de la fille. Il voulut

être des premiers à les complimenter, dans une circonstance où la

louange ne pouvoit être qu'au-dessous du mérite, et comme il

n'étoit connu ni de l'une ni de l'autre, il se fit introduire

auprès d'elles par un ami commun.» Il n'y a à cela qu'une

difficulté, c'est que le jeune Rambouillet mourut de la peste au

commencement de l'année 1631, pendant que le marquis de Salles se

battait à Casal pensant à toute autre chose qu'à des visites de

cérémonie. Si, du reste, il en faut croire Tallemant, il eût été

question dès 1627 du mariage du marquis de Montausier et de Mlle

de Rambouillet: «Ce fut Mme Aubry qui en parla, mais après elle

s'avisa de le garder pour elle. En arrivant à la cour, la

première connoissance qu'il fit fut celle de cette dame. Un jour

qu'elle lui parloit de Mme et de Mlle de Rambouillet: «Hé,

madame, lui dit-il, menez-m'y!--_Menez-m'y!_ répondit-elle,

allez, Xaintongeois, apprenez à parler, et puis je vous mènerai.»

En effet, elle ne l'y voulut mener de trois mois. La guerre

appela bientôt après le marquis en Italie.....» (_Historiettes_,

t. III, p. 237.)

[17] Mme de Rambouillet «avoit un garçon bien fait qui mourut de

la peste à huit ans. Sa gouvernante alla voir un pestiféré, et au

sortir de là fut assez sotte pour baiser cet enfant; elle et lui

en moururent. Mme de Rambouillet, Mme de Montausier [Julie] et

Mlle Paulet l'assistèrent jusques au dernier soupir.»

(_Historiettes_, t. III, p. 220.)

Le retour du printemps ne tarda pas à le rappeler à une existence plus

active, et tandis que Montausier restait à Paris, il se rendit en

Lorraine, où son oncle de Brassac gouvernait les provinces que les

Français occupaient en vertu du traité de Vic, auquel le duc avait dû

se résigner en expiation de son imprudente alliance avec le turbulent

Gaston. Fort bien en cour depuis sa conversion, qui lui avait valu

l'ambassade de Rome et son nouveau commandement, le comte de Brassac

était propriétaire d'une compagnie de chevau-légers où il fit entrer

son neveu en qualité de cornette.

La politique hésitante de la cour de Nancy donnait sans cesse à la

France de nouveaux motifs d'intervention, et la guerre ne retint pas

moins de deux ans dans ce beau duché notre jeune officier, qui, grâce

à sa belle conduite, arriva promptement au grade de capitaine, bien

que les combats auxquels il prit part lui semblassent de misérables

escarmouches au prix des glorieuses luttes auxquelles il avait

participé sous les murs de Casal, lorsqu'il affrontait les vieilles

bandes de Spinola. Au grand plaisir du marquis, les hostilités

étaient du reste régulièrement suspendues à la fin de l'automne, et

ses résidences d'hiver chez le comte de Brassac donnèrent lieu à de

tendres liaisons qui lui firent paraître bien court le temps qu'il dut

passer loin de Paris. La galanterie était un des caractères saillants

du XVIIe siècle, surtout pendant sa première moitié, et _ce signe du

temps_ se retrouve partout, non-seulement dans les immenses pastorales

qui étaient alors si en vogue, et où l'amour platonique lui-même

laissait place involontairement à bien des aspirations grossières,

mais même dans les œuvres des écrivains austères qui, tels que

l'évêque de Genève, par exemple, nous laissent entrevoir à combien de

tentations charnelles on était alors exposé, et de quelle indulgence

ils se croyaient obligés de couvrir les erreurs de cette nature. Comme

je l'ai dit plus haut, le marquis de Salles était doué d'une nature

ardente, bien fait et vigoureux, et l'on ne doit pas s'étonner s'il

accueillit sans trop de répugnance les avances de ces belles

pécheresses qui poursuivaient François de Sales jusque dans son

confessionnal[18].

[18] Voyez la très-curieuse et très-intéressante _Vie de saint

François de Sales_, par M. Hamon, curé de Saint-Sulpice.

Les intrigues amoureuses ne sont pas toujours sans danger, surtout en

temps de guerre et en pays ennemi: le marquis de Salles l'éprouva

bientôt. Parmi les dames de Lorraine à qui le jeune capitaine avait

plu, il en avait distingué une qui, par sa jeunesse, sa beauté, le

rang honorable qu'elle tenait à la cour, attirait tous les yeux[19].

Le marquis eut occasion de la connaître durant ces pacifiques

entr'actes qui venaient souvent interrompre une guerre d'escarmouches;

ses hommages furent accueillis sans trop de difficulté, et ses

affaires étaient en bonne voie lorsqu'un incident fâcheux vint

troubler un bonheur qui durait depuis un an sans être encore arrivé à

la conclusion après laquelle soupirait le jeune homme, c'est-à-dire le

mariage, le rang de celle qu'il aimait étant trop élevé pour qu'il pût

songer à autre chose. Après la reprise des hostilités, celle-ci fut

enlevée par un parti français qui la surprit à la promenade et la

déposa comme prisonnière dans une forteresse. Les efforts du marquis

pour la faire élargir n'obtinrent aucun succès; il avait sans doute

entre les mains des moyens presque certains de favoriser l'évasion

d'une personne qui lui était si chère, mais ce fut en vain qu'elle

employa pour l'y résoudre les séductions les plus irrésistibles, les

avances les plus déterminantes, qu'elle lui promit sa main et sa

fortune; le marquis fut inébranlable, et cette tentation violente se

trouva faible en présence de son culte pour la discipline et de sa

fidélité à ses serments. Il fit tout tout ce qui était en son pouvoir

pour adoucir les ennuis de la belle captive, dont il sut conquérir

l'estime «au prix d'un établissement magnifique[20].»

[19] Cette dame était déjà veuve à ce qu'il paraît, puisque, au

dire du P. Petit, elle offrit à son amant sa fortune et sa

main.--Cette anecdote, que j'emprunte à la biographie du jésuite,

est bien singulière et les détails en sont assez

invraisemblables.

[20] Petit.

Aussi modeste que vertueux, il ne confia à personne le secret de

son héroïque abnégation, qui serait restée ensevelie dans un

éternel silence si la personne qui en avait, elle aussi, été la

victime, n'eût tenu à rendre public un trait aussi honorable que

surprenant à l'époque où il se produisit, au temps où les Chevreuse

et les Montbazon, mettant leurs charmes au service de leurs

intrigues, ne réussissaient que trop facilement à troubler le

royaume et à séduire les plus fermes courages.

A la fin de l'année 1633, la mauvaise saison ayant suspendu comme

d'habitude la petite guerre qui se faisait en Lorraine, le marquis de

Salles put, à sa grande satisfaction, reprendre la route de Paris, où

il retrouva son frère qu'il n'avait pas vu depuis dix-huit mois. Après

sa belle campagne d'Italie, le marquis de Montausier s'était rejeté

avec délices dans cette vie paresseuse et molle qui avait pour lui

tant d'attraits, et sous les vêtements parfumés du courtisan, on avait

peine à reconnaître l'intrépide colonel de Rossignano et de Casal: sa

vertu et son amour de la gloire, qui sommeillaient alors pour jeter

bientôt un splendide et suprême éclat, paraissaient éteints pour

jamais aux yeux de son entourage, et Voiture n'était que l'écho du

sentiment public dans ces fragments d'une lettre qu'il lui écrivait de

Lisbonne:

«Monsievr,

«I'ay leû vostre lettre, auec tout le contentement et la

satisfaction que l'on doit receuoir cèt honneur, d'vn des plus

paresseux et des plus honnestes hommes du monde. Il me semble,

qu'il n'y a plus rien que ie ne doiue attendre de vostre amitié,

puisque pour l'amour de moy vous auez pû prendre vn peu de peine:

et vous ne me sçauriez faire voir de meilleure preuue des paroles

que vous me donnez que de les auoir escrites...»

Après lui avoir proposé la conquête de l'île de Madère il ajoutait:

«... Imaginez-vous, ie vous supplie, le plaisir d'auoir vn

royaume de sucre, et si nous ne pourrions pas viure là auec toute

sorte de douceur. Quelques grands que puissent estre les charmes

et les engagements de Paris, selon que ie vous connois, ie scay

qu'ils ne vous arresteront pas en vne occasion comme celle-là. Et

si quelque chose vous peut retenir, ce sera seulement

l'incommodité du chemin, et la peine de vous leuer matin. Mais,

Monsieur, les conquerans ne peuuent pas tousiours dormir iusques

à onze heures. Les couronnes ne s'acquierent pas sans travail,

mesme celles qui ne sont que de lauriers ou de myrtes, s'achetent

bien cherement, et la gloire veut que ses amans souffrent pour

elle. Ie vous auouë que ie me suis estonné que la renommée ne

m'ait point appris de vos nouuelles, deuant que vous me fissiez

l'honneur de m'en mander, et il me semble que ie suis plus loin

que ie n'auois iamais creu pouuoir aller quand ie songe que ie

suis en vn pays où l'on ne vous connoist point. Ne souffrez pas

qu'vne reputation si iuste que la vostre, soit si limitée, ni

qu'elle demeure aux pieds des Pirenées, par dessus lesquels tant

d'autres ont passé. Venez vous-même luy ouurir passage: et si la

gazette ne dit rien de vous, faites que l'histoire en parle...»

Indifférent aux fréquentes querelles de Gaston et du cardinal de

Richelieu, Montausier était alors retenu à Paris par une double

chaîne: son amour passionné pour Julie d'Angennes et ses liaisons

moins platoniques avec Mme Aubry[21], femme de Jean Aubry ou Auberi,

conseiller d'État. Toute remplie de ce sentiment de jalousie furieuse

qui semble être l'apanage des femmes galantes sur le retour, cette

altière maîtresse en était maintenant à se repentir d'avoir introduit

son amant à l'hôtel de Rambouillet, et abusant de l'empire qu'elle

avait su prendre sur une nature trop facile, elle lui avait

formellement interdit d'y remettre les pieds. Montausier, qui n'était

brave qu'en face de l'ennemi, n'osait plus en conséquence se rendre

chez Arthénice qu'en cachette, et lorsqu'il avait pris toutes ses

mesures pour tromper son infatigable argus, au risque de s'exposer par

cette conduite timide aux railleries de la société du fameux hôtel,

auprès de laquelle le marquis de Salles se montrait de plus en plus

assidu, attiré qu'il était lui-même par les charmes vainqueurs de Mlle

de Rambouillet. Brûlant d'une flamme discrète qui n'apparut au grand

jour que plusieurs années après la mort de son frère, il s'occupait

déjà de la composition de cette couronne poétique connue sous le nom

de _Guirlande de Julie_.

[21] «Au retour (de Casal), Mme Aubry, pour avoir un prétexte,

fit courir le bruit qu'elle le vouloit marier avec sa fille,

aujourd'hui Mme de Noirmoutier, qui, étant encore trop jeune,

leur servit de couverture près de quatre ans. Or cette Mme Aubry

étoit fort agréable, avoit le teint brun, la taille jolie, et

étoit fort propre, mais elle ne pouvoit pas passer pour belle; en

récompense, elle ne manquoit point d'esprit, et chantoit si bien,

qu'elle ne cédoit qu'à Mlle Paulet. Au reste, inquiète,

soupçonneuse, et toute propre à faire enrager un galant comme le

marquis, qui étoit naturellement coquet, elle lui donnoit tant de

peine, que c'est sur cela que Mme de Rambouillet, comme on le

voit dans les lettres de Voiture, nomme son tourment _l'enfer

d'Anastarax_, car elle eut une bizarrerie qui pensa faire perdre

patience à son pauvre galant. Un jour qu'elle n'étoit pas comme

les autres à l'hôtel de Rambouillet, on fit en badinant certains

vers qu'on lui envoya, où il y avoit en un endroit:

Chacun n'a pas le nez si beau,

Voyez celui de Bineau.

Elle alla prendre cela de travers, dit que tout le monde ne

pouvoit pas être beau, et défendit au marquis, sur peine de la

vie, de mettre le pied à l'hôtel de Rambouillet. Il n'y alloit

effectivement qu'en cachette. Ce fut durant cette querelle que _le

nain de la princesse Julie_ (on appeloit alors ainsi M. Godeau)

lui ôta son épée comme il n'y songeoit pas, et la lui portant à la

gorge, lui cria qu'il falloit abandonner le parti de Mme Aubry.

Enfin elle en fit tant, que le cavalier la planta là. Le déplaisir

qu'elle en eut fut si grand, qu'après avoir fait une confession

générale, elle se mit au lit et mourut.» (Tallemant, t. III,

235-8.)

Le retour du printemps vint le rappeler à la vie des camps pour

laquelle il se sentait une vocation toute particulière. Dès le mois de

janvier de cette année, le comte de Brassac, qui, par suite des

derniers événements de Lorraine, avait été définitivement investi du

gouvernement de toute la province, voulut attirer son neveu près de

lui; mais la vie de garnison n'était pas le fait du jeune capitaine,

qui courait volontiers là où il y avait le plus de dangers à affronter

et le plus d'honneur à recueillir; il refusa donc les offres de son

oncle et partit pour l'Allemagne, jaloux qu'il était de combattre sous

les ordres du duc de Weymar. C'était au lendemain de l'assassinat de

Waldstein; l'armée impériale étant alors commandée par d'habiles

généraux tels que Jean de Wert et Piccolomini, le marquis de Salles

prit, dès l'abord, sa part de la sanglante défaite de Nordlingue, qui

ruina complétement les affaires des Suédois triomphants jusqu'à ce

jour, et força les débris de leurs troupes joints à l'armée de Weymar,

à se replier sur le Rhin, où ils furent soutenus par les corps de la

Force et de Brezé. En dépit de ce renfort, la fortune continua de

favoriser les Impériaux qui s'emparèrent de Philipsbourg, où Arnaud

surpris fut obligé de capituler après une vigoureuse défense. Mais

avant de poursuivre le récit des campagnes du marquis de Salles, il me

reste à raconter en peu de mots les derniers événements de la vie de

son frère.

Montausier se trouvait toujours dans une fausse situation dont la mort

de son tyran, Mme Aubry, ne suffit pas à le tirer[22]. C'était

vainement, en effet, qu'il se voyait libre désormais d'aller à l'hôtel

de Rambouillet autant de fois qu'il lui plaisait: en vieillissant,

Julie d'Angennes sentait croître son aversion pour le mariage et

répétait souvent, «qu'elle ne comprenait pas comment on pouvait de

sang-froid se donner un maître; que les hommes le sont toujours, quoi

qu'ils puissent dire, et que pour elle, elle renoncerait le plus tard

qu'elle pourrait à sa liberté.» Ces paroles étaient peu

encourageantes; aussi Montausier saisit-il la première occasion qui

s'offrit à lui de rentrer dans l'armée active. Le roi de France étant

alors en guerre avec les deux branches de la maison d'Autriche,

l'occupation de la Valteline par une armée française devenait

indispensable, ce groupe de vallées italiennes étant le seul point de

communication entre les troupes allemandes et espagnoles, dont il

fallait à tout prix isoler les opérations. Le duc de Rohan, qui, en

dépit de ses récents services en Alsace et en Lorraine, était encore

dans une demi-grâce, fut chargé de cette aventureuse expédition, dont

il assuma hardiment la responsabilité. Montausier, protestant comme

lui, accepta volontiers le commandement que lui offrit le duc, et dès

les premiers jours d'avril il courut le rejoindre à son quartier

général de Mulhausen. Pour aller en Valteline il fallait traverser la

Suisse, et le passage s'opéra sans encombre grâce aux bonnes relations

que Rohan avait nouées de longue date avec les cantons. Il franchit

la rivière d'Aar en bateaux avec toute son armée composée d'environ

six mille hommes d'infanterie et quatre cents chevaux, et après avoir

traversé quelques terres du canton de Zurich, il arriva sur celles de

la ville de Saint-Gall, dont l'abbé le reçut avec beaucoup de

magnificence; son armée demeura deux jours campée autour de cette

place. Le 12 il passa le pont du Rhin à trois lieues de Coire, et le

17 il entra dans le comté de Chiavenna d'où il se rendit par le

passage de la Riva dans la Valteline. Les habitants lui envoyèrent une

députation pour le prier de les maintenir sous la protection du roi;

ce qu'il n'eut pas de peine à leur promettre. Après avoir joint à ses

troupes celles des ligues grises il s'établit à Morbegno, et il

résolut de fortifier les passages pour fermer aux Espagnols et aux

Allemands l'entrée de la Valteline. Il n'en eut pas le temps, et

presque dès son arrivée il apprit que deux armées allaient fondre sur

lui, l'une par le Tyrol et l'autre par le fort de Fonti.

[22] Voyez sur cette mort la lettre 71e de Voiture.

Le dessein des ennemis était de l'attaquer en tête et en queue, de

manière à lui couper toute retraite. Ce projet, bien conçu en

lui-même, exigeait malheureusement plus de précision dans les

manœuvres et d'ensemble dans les opérations qu'on n'en pouvait

attendre des soldats et des généraux du temps. L'armée impériale, qui

venait par le Tyrol, força d'abord le passage de Bormio. Le duc de

Rohan était alors à Travonna, où il n'avait que quinze cents hommes;

il avait envoyé du Landé dans l'Engaddine et le marquis de Montausier

au val de Luvino avec le reste de ses troupes. Il craignit en effet de

se voir enfermé entre l'armée impériale, qui venait de prendre Bormio,

et celle des Espagnols, qui était sur le lac de Como; il prit le parti

de se retirer à la Riva et à Chiavenna pour conserver ces deux postes,

et il manda à Montausier et à du Landé de venir le joindre le plus

promptement qu'il serait possible. Lorsqu'ils eurent rejoint, le duc

de Rohan trouva que son armée n'était plus que de trois mille hommes

d'infanterie française, douze cents grisons et quelques cavaliers. On

prétend qu'après avoir fait la revue de ses troupes, il fut si

vivement frappé du danger où il se trouvait d'être accablé par les

deux armées ennemies, qu'il résolut de se retirer et de leur

abandonner la Valteline[23]. Montausier entreprit de le faire changer

de sentiment: il s'adressa d'abord à Priolo, secrétaire du duc, homme

très-intelligent, auquel il persuada que son maître perdrait toute sa

réputation s'il reculait devant l'ennemi. Priolo parla au duc de

Rohan, qui voulut avoir un entretien particulier avec Montausier.

Celui-ci lui fit sentir que la retraite qu'il méditait serait regardée

comme une véritable fuite, et que le seul parti qu'il eût à prendre

pour soutenir l'honneur de la nation et le sien, c'était de marcher à

l'ennemi. Le duc de Rohan, qui n'avait pas moins de sagesse que de

courage, lui représenta que tous les officiers lui conseillaient de se

retirer, et qu'il ne risquerait pas un combat dont le succès était si

douteux, à moins qu'il n'y fût autorisé par leur avis signé de leur

main. Le marquis le pria d'assembler le conseil de guerre, et il

représenta si fortement la honte qui retomberait sur toute la nation

si l'on reculait devant une poignée d'Allemands qui n'étaient pas

capables de résister à la valeur des troupes françaises, que tous les

officiers revinrent à son sentiment. Il le mit par écrit et le signa;

tous les autres l'ayant signé après lui, il fut résolu que l'on irait

attaquer les ennemis. Quelques-uns proposèrent de différer le combat

jusqu'à l'arrivée des régiments suisses que l'on attendait; mais cet

avis fut rejeté, parce que l'on craignait que ce délai ne fût trop

long, et qu'il ne donnât aux ennemis le temps de réunir toutes leurs

forces.

[23] S'il en fallait croire le P. Petit, les Français auraient

même commencé leur mouvement de retraite et seraient ensuite

revenus sur leurs pas. J'ai adopté la version d'un autre jésuite,

le P. Griffet, comme la plus vraisemblable.

Ce détail ne se trouve point dans la relation écrite par le duc de

Rohan, et que le roi reçut à Fontainebleau le 10 juillet; on y voit

seulement un trait qui semble le confirmer: le duc de Rohan, par une

grandeur d'âme que l'on ne peut trop admirer, y avoue ingénument qu'il

n'avait formé le projet d'attaquer l'armée impériale que sur la

proposition du marquis de Montausier.

L'attaque fut si vive de la part des Français que les Allemands, qui

étaient au nombre de six mille hommes de pied et dix-huit cornettes de

cavalerie, furent mis en déroute à la première charge. Ils s'enfuirent

à Bormio avec tant de vitesse que les Français qui les poursuivirent

ne purent jamais les atteindre. Cette action, qui eut lieu le 27 juin,

fut nommée le combat de Luvino, parce que les Français trouvèrent les

Impériaux rangés en bataille dans cette vallée. La Fréselière vint

attaquer l'armée impériale par le haut de la montagne, tandis que

Montausier et Canisi chargeaient par le bas. Les ennemis abandonnèrent

leurs bagages, et tout ce qui leur restait de vivres et de munitions;

ils ne songèrent pas même à sauver une compagnie de cavalerie qui

était de garde à une des extrémités du val Luvino: elle fut rencontrée

par Saint-André, qui fit immédiatement charger par sa troupe ces

malheureux cavaliers. Il ne s'en sauva que deux.

Le duc de Rohan remporta, le 3 juillet, une seconde victoire beaucoup

plus considérable que la première. Les ennemis, honteux de s'être si

mal défendus au combat de Luvino, étaient venus camper à deux lieues

de ses avant-postes, et il apprit en même temps que le comte de

Serbelloni s'était avancé du côté du fort de Fonti, à l'entrée de la

Valteline. Il craignit encore de se trouver entre deux armées, et

suivant le même projet qui lui avait déjà si bien réussi, il aima

mieux hasarder le combat contre une seule que de les attendre toutes

les deux à la fois. Il fit attaquer l'armée impériale qui fut encore

battue. Les Allemands s'enfuirent en désordre, et ils furent

poursuivis par les Français jusqu'au pont de Mazzo, sur la rivière

d'Adda, qu'ils abandonnèrent. De six mille hommes qu'ils étaient, il

n'y en eut tout au plus que six cents qui retournèrent à Bormio; tout

le reste fut tué ou noyé au passage de la rivière, ou obligé de gagner

le haut des montagnes. On fit environ mille prisonniers, et entre

autres un colonel anglais, qui offrit de se mettre au service du roi.

Dans une si grande déroute, les Allemands ne perdirent qu'un seul

drapeau, qui fut trouvé dans la poche d'un enseigne mort. Ils avaient

eu soin de cacher ou d'emporter tous les autres.

La prise de Bormio suivit de près cette seconde victoire: la place,

défendue par une garnison de quatre cents hommes, fut emportée

d'assaut; Montausier y fut malheureusement atteint d'un coup de pierre

à la tête, et succomba[24] après quinze jours de souffrances

héroïquement supportées. On proposait de le trépaner, mais il s'y

refusa en ajoutant plaisamment qu'il y avait assez de fous au monde

sans lui. Il semblait qu'en quittant Paris il présageât sa triste fin,

et devant plusieurs personnes il avait dit à Mlle de Rambouillet

«qu'il seroit tué cette campagne-là, et que son frère, plus heureux

que lui, l'épouseroit[25].» Ainsi finit ce brillant capitaine, dont

le trépas fut déploré de tous, et qui eût été un homme accompli si à

tant d'intelligence et de valeur il eût joint une plus grande fermeté

de caractère.

[24] 20 juillet.

[25] Tallemant.--Au XVIIe siècle beaucoup de personnes étaient

portées à la superstition, et Mme de Rambouillet elle-même

regardant un jour dans la main de Montausier, lui dit avec le

plus grand sérieux du monde: «Mon Dieu, je ne sais d'où cela me

vient, mais le cœur me dit que vous tuerez une femme.» Peut-être

en parlant ainsi faisait-elle allusion aux tourments que la

jalousie causait à Mme Aubry, et qui, selon Tallemant, ne furent

pas étrangers à la mort de cette malheureuse femme.

Un Misanthrope à la Cour de Louis XIV: Montausier, sa vie et son temps · 第 7 / 47 题