LA LOI DE LYNCH AUX ÉTATS-UNIS

L'humanité est la même partout: il y a chez l'homme, qu'il soit civilisé

ou à l'état de nature, le même fond de cruauté. Sous l'empire de la

nécessité ou de la passion, on le voit souvent commettre des actes qu'il

réprouvera plus tard lorsqu'il aura repris possession et conscience de

lui-même. Nous en avons deux preuves aujourd'hui: d'abord dans les

événements dont la côte d'Afrique a été le théâtre, ensuite par ce qui

vient de se passer aux États-Unis.

Nous avons raconté dans l'Histoire de la Semaine du numéro de

l'_Illustration_ du 28 mars dernier, l'assassinat du chef de la police

de la Nouvelle-Orléans et le lynchage des coupables par la population

ameutée. Voici, au sujet de cette seconde partie du drame, des détails

inédits qu'aucun journal français n'a encore publiés.

La prison de la Paroisse, où étaient enfermés les prisonniers, occupe

dans la ville un pâté de bâtiments isolés par les quatre rues qui les

entourent: une grande porte de fer ferme l'entrée principale, derrière

les bâtiments est une petite porte de dégagement, au centre se trouve la

cour des détenues que représente notre dessin.

A huit heures du matin le peuple commence à s'attrouper devant la

prison, par petits groupes d'abord, puis plus nombreux; des coups de

sifflets partent de la foule, suivis de cris et de vociférations. Peu à

peu la tourbe augmente, bientôt transformée en un véritable flot humain.

Cependant l'on est encore relativement calme et l'on semble attendre les

chefs. Pendant ce temps, le meeting a lieu sur la place voisine, et le

lynchage des prisonniers est décidé. Bientôt un cab débouche à toute

bride, et deux hommes en descendent au milieu des hourrahs du peuple.

Ils frappent à la porte de la prison et demandent, au nom de la nation,

qu'on leur livre les prisonniers. Le personnel sent très bien qu'il ne

pourra résister, mais refuse néanmoins d'obéir à cette injonction, et,

tout en parlementant, le directeur autorise les Italiens à se cacher

comme ils pourront, ou à se sauver si cela leur est possible.

Ils se cachent en effet de tous côtés, isolément, dans la buanderie,

dans la niche du chien, sous l'escalier, dans une boîte d'ordures, par

groupes de trois dans des cellules où ils s'enferment, au nombre de six

enfin dans la division des femmes, pendant que, au dehors, le peuple

impatient brisait la porte donnant sur la rue.

Mais un massacre, discipliné en quelque sorte, a été décidé dans le

meeting. La foule ne se précipite pas à l'intérieur; soixante personnes

seulement, armées de carabines, pénètrent et se mettent à faire des

recherches, et une véritable chasse à l'homme a lieu.

La première n'est pas longue. Au premier étage dans une des galeries ils

aperçoivent à travers le guichet d'une grande cellule trois des Italiens

cachés derrière un gros pilier: l'un d'eux se découvre un instant et

reçoit une balle dans la tête; en tombant il fait trébucher son camarade

qui tombe, à son tour, sous une grêle de balles, pendant que le

troisième fait sauter la serrure de la porte du fond et se sauve dans la

galerie contiguë. Le peloton des exécuteurs l'y suit et une première

balle l'atteint à la tête, puis une autre lui fait sauter la main

droite, une troisième enfin l'abat le dos contre le sol, et ceux qui le

poursuivent l'achèvent à coups de talons en lui passant sur le ventre.

Tour à tour, les malheureux sont, les uns après les autres, traqués et

abattus.

Mais il faut son compte au peuple, et il en manque encore huit. Six

d'entr'eux sont découverts réfugiés dans la cour des femmes. Le lecteur

peut le voir sur notre gravure, ils sont comme un troupeau de moutons

acculés dans un coin et là, malgré leur supplications et leurs cris de

grâce, fusillés en groupe à bout portant; l'un d'eux ne reçoit pas moins

de quarante balles.

Au dehors la populace entend le bruit de la fusillade, elle est prise à

son tour de la folie homicide, il lui faut maintenant mettre, elle

aussi, la main dans le sang, elle réclame à grands cris sa part; les

deux derniers Italiens, retirés, l'un de la niche à chien, l'autre du

panier d'ordures, lui sont alors amenés et, sur la place, à la porte de

la prison, une scène atroce a lieu.

Le premier est pendu haut et court à la lanterne; quant à l'autre, il

est passé d'abord à la savate, puis accroché aussi et hissé au

réverbère; mais la corde casse, il est alors rependu une seconde fois.

Dans l'instinct de la conservation, le misérable a la force de se

soulever par les poignets sur la corde et de grimper jusqu'à la barre de

fer, d'où, les yeux hagards démesurément ouverts, la figure violacée, le

cou déjà tuméfié et meurtri par la corde, il regarde avec terreur cette

foule qui grouille et hurle au-dessous de lui; un homme monte alors

jusqu'à lui et, à coups de poings dans la figure, le fait dégringoler

sur le pavé. Il est enfin pendu une troisième fois et meurt au milieu

d'affreuses convulsions pendant que la foule entonne un chant triomphal.

«JUANITA»

La gravure que nous donnons sur _Juanita_ représente une des scènes les

plus amusantes de l'ouvrage.

René Belamour, le fifre que le général français a dépêché dans

Saint-Sébastien pour découvrir les secrets de l'ennemi et qui est entré

dans la ville sous un costume de muletier, a été pris et arrêté. Sur le

point d'être fusillé, il déclare qu'il n'est point ce qu'un vain peuple

pense: en réalité, il est femme, et femme espagnole, répondant au doux

nom de Juanita. En effet, il endosse un costume féminin, il le porte

très drôlement et voilà que par des oeillades enflammés, la belle

Juanita rend férus d'amour l'alcade de la ville et le colonel sir

Douglas, le gouverneur de la garnison anglaise qui occupe

Saint-Sébastien. Logée à la maison de ville, elle reçoit dans ses

appartements ses deux grotesques amoureux... Notre gravure nous les

montre, au moment ou les deux fantoches (Gobin et Guyon) portent la

santé de leur adorée (Mlle Marguerite Ugalde); un vin pétillant

d'Espagne que leur sert la sémillante Pétrita (Mlle Zélo Duran) brille

dans les coupes.

Nous publions aussi, grâce à l'obligeance des éditeurs, MM. Schott et

Cie (Knoth et Sedano, successeurs. 70, faubourg Saint-Honoré), un des

morceaux les mieux venus de la partition de M. de Suppé: c'est la

romance que chante au second acte Mme Zélo Duran.

L'Illustration, No. 2511, 11 Avril 1891 · 第 14 / 22 题