_La Jeunesse du grand Frédéric_, par Ernest Lavisse. 1 vol. in-8°, 7 fr.
50 (Hachette).--«La nature, qui a préparé certaines patries et construit
des berceaux pour des peuples, dit excellemment M. Lavisse, n'a pas
prévu la Prusse. Il n'existe, en effet, ni race ni région géographique
prussiennes: l'Allemagne est fille de la nature, mais la Prusse a été
faite par les hommes. «Elle a été faite par deux hommes:
Frédéric-Guillaume Ier et Frédéric II. La folie militaire du
roi-sergent, qui avait fait de la Prusse naissante une caserne, mit
entre les mains du roi-philosophe un instrument formidable, fabriqué
sans proportion avec les besoins d'un peuple de deux millions à peine
d'habitants, mais qui, au jour voulu, permit une poussée inattendue dont
l'avenir du royaume fut décidé. Ces deux hommes qui incarnent l'esprit
prussien, qui se complètent l'un l'autre, qui étaient nécessaires l'un à
l'autre, nécessaires à la genèse et à l'affermissement de la Prusse,
vécurent l'un à côté de l'autre en perpétuel conflit, le roi imposant à
son héritier une tutelle autocratique et une surveillance policière dont
le poids exaspérait son indépendance. L'histoire de la jeunesse de
Frédéric II est la lutte de ces deux natures aussi indociles l'une que
l'autre. C'est à cette école despotique, bien faite, quand elle
n'anéantit pas toute énergie, pour exercer les dissimulations, les
habiletés, les diplomaties, que se façonne l'âme du prince royal, que
se prépare l'âme du grand Frédéric. L'auteur, qui a fait son domaine de
l'histoire de l'Allemagne, a apporté dans cet exposé les grandes
qualités de pénétration qui marquent ses précédents travaux; les faits,
groupés par lui avec un grand esprit de critique, sont pour ainsi dire
mis en scène et se présentent à nous avec une netteté frappante qui fait
vivre les événements et donne à la lecture de cet ouvrage d'histoire
scientifique tout l'attrait qu'on trouverait dans des mémoires
contemporains.