gestation des étoiles filantes, un point qui préoccupe aussi parfois les
compositeurs, qu'il attire surtout mon attention. De façon générale,--et
mon illustre ami Saint-Saëns ne me contredira pas, lui qui est un des
membres les plus actifs de la Société astronomique de France, à laquelle
il confie volontiers ses pensées sur l'histoire du firmament,--de façon
générale, dis-je, les musiciens ont toujours été attirés vers ce concert
des astres dont parle le divin Platon et dont ils auraient bien voulu à
leur tour percevoir quelque chose.
Moi-même j'ai installé, au sommet de ma chère retraite d'Égreville, une
sorte d'observatoire, non dans l'espoir fallacieux, je dois le dire, de
pénétrer la musique céleste, mais pour y mieux choisir, à l'aide d'un
télescope, la planète où j'aimerais passer ma seconde existence. Car il
n'en faut pas douter, puisque le philosophe américain William James, le
membre associé que vient de perdre l'Académie des Sciences morales et
politiques, l'auteur de _l'Immortalité humaine_ et de _l'Univers
pluralistique_, nous donne l'espérance d'une autre vie. On estime qu'il
est le plus illustre penseur qu'ait produit l'Amérique depuis Emerson.
C'est surtout _le Pragmatisme_ qui établit sa réputation et créa une
sorte de religion nouvelle. C'est là qu'il affirmait sa foi
spiritualiste dans les termes les plus ardents. Il a poussé la
conviction jusqu'à laisser après lui des messages réservés à plusieurs
adeptes de la _Société de recherches psychiques_, leur promettant de
communiquer avec eux de «l'au-delà».
Il n'est donc que temps de retenir sa place là-haut, si on veut pouvoir
s'y loger. C'est l'avis de beaucoup d'esprits avisés, et il me souvient,
à ce propos, d'une anecdote amusante qui me fut contée par Catulle
Mendès, mon grand collaborateur. C'était à l'époque de sa jeunesse,
alors qu'il menait une vie difficile, n'ayant que son talent pour
subsister. Il était des soirs où il ne savait trop comment dîner, où il
lui fallait, comme on dit, serrer d'un cran sa ceinture. Un de ces soirs
mornes, il déambulait mélancoliquement sur le boulevard, en compagnie de
son ami Villiers de l'Isle-Adam, dont l'escarcelle n'était pas mieux
garnie. Mendès, qui avait l'âme forte malgré tout, faisait de son mieux
pour réconforter son compagnon particulièrement découragé, et
entreprenait de le nourrir de rêves, à défaut d'un menu plus
substantiel.
Un peu fiévreux, tout auréolé d'or comme un apôtre, avec des gestes
larges enveloppant l'espace, il parlait sous la lune blafarde des temps
futurs qui leur apporteraient la fortune avec la gloire, et se lançait
dans des spéculations philosophiques transcendantes et des plus
hasardeuses. Affirmant sa foi ardente dans une autre vie supérieure, il
appuyait complaisamment sur les délices de la planète lumineuse, où l'on
ferait bombance, après avoir erré si misérablement sur une terre
d'amertume.
Et Villiers de l'Isle-Adam, à moitié convaincu, de l'interrompre en
s'abattant sur un banc: «Eh bien! mon vieux, nous nous en souviendrons
alors de cette planète-ci où nous sommes!»
Mais nous voici peut-être un peu loin de Schiaparelli, dont il convient
de rappeler qu'il fut le premier à vouloir distinguer des «canaux» dans
la planète Mars. Qui, d'ailleurs, pourrait prétendre le contraire?
Le membre libre qu'a perdu l'Académie des Sciences s'appelait Eugène
Rouché. Que de générations d'écoliers lui doivent d'avoir été initiés,
bon gré, mal gré, aux beautés du carré de l'hypoténuse! Enfin, il a
trouvé sur les équations algébriques des nouveautés qui devinrent
classiques dans le monde pédagogique.
L'Académie française a fait trois pertes cruelles: Eugène-Melchior de
Vogüé, Henri Barboux et Albert Vandal.
On pourrait, semble-t-il, établir une sorte de rapprochement entre les
destinées d'Eugène-Melchior de Vogüé et celles mêmes de Chateaubriand.
Comme il arriva pour Chateaubriand au château de Combourg, nous le
voyons passer les premières années de sa jeunesse dans ce château de
Gourdan, berceau de la noble famille des Vogüé; il y trouve surtout de
la mélancolie et de la méditation autour d'une vieille bibliothèque, où
il se plut, selon ses propres expressions, «à lire des poètes chéris, à
deviser de voyages et d'histoires, de projets et d'espérances».
La politique n'avait pas laissé Chateaubriand indifférent,
Eugène-Melchior de Vogüé s'y laissa prendre aussi.
Et voici sa carrière de romancier qui commence. De même que
Chateaubriand avait écrit avec _René_ une sorte d'autobiographie, de
même on a voulu voir dans la personne du député Jacques Andarran,
principal personnage du roman _les Morts qui parlent_, celle même de
Melchior.
Il faut citer encore, pour cette période de production, _Jean d'Agrève_
et _le Maître de la mer_, qui répondent à d'autres phases de la vie
intellectuelle et morale de l'auteur.
Eugène-Melchior de Vogüé n'a pu achever son quatrième roman, _Claire_,
qu'il laissait espérer.
Il est mort dans la sérénité d'une conscience sans reproche, ne voulant
à ses funérailles, prescrivit-il dans son testament, «que les prières de
l'Église catholique». Il était donc un bon chrétien, tout comme encore
l'auteur du _Génie du Christianisme_.
Un mois après, presque jour pour jour, nouveau deuil pour l'Académie
française.
Henri Barboux, l'un des plus illustres maîtres du barreau, s'en allait
après une courte maladie que ne put vaincre sa verte vieillesse.
Profitons de ce que la parole du bâtonnier Barboux est encore chaude à
nos oreilles, pour dire quelle émotion elle soulevait au prétoire, et
quelles nobles causes elle a souvent servies.
Le frêle et charmant Albert Vandal ne devait pas non plus longtemps
attendre pour rejoindre dans la mort le puissant et vigoureux
Eugène-Melchior de Vogüé. Le chêne et le roseau furent emportés d'un
même coup.
«L'histoire manquerait à son but, disait Albert Vandal, si elle ne
cherchait dans le passé des avis et des leçons.» Un lien coordonne ses
premières publications, leur apportant une unité qui double leur force.
Mais l'oeuvre qui gardera surtout son nom de tout oubli, c'est
assurément _l'Avènement de Bonaparte_, où il éclaire tant de coins
demeurés obscurs des lueurs de la vérité, redresse tant d'erreurs
accréditées, et lave son héros des souillures dont on le voulait salir.
Il ne faut pas oublier qu'Albert Vandal appartenait à une famille
napoléonienne d'idées et d'affection, et que son père avait une haute
situation sous le second Empire. Il était lui-même resté fidèle à ces
souvenirs, et on ne peut que l'en honorer davantage, puisqu'il s'était
ainsi fermé volontairement toutes les carrières diplomatiques ou autres,
où son esprit délié si fertile, si averti, aurait pu utilement briller
au service de la France. Il ne lui restait qu'à se réfugier dans
l'histoire, qui ne s'en plaignit pas.
Avec Émile Cheysson, l'Académie des Sciences morales et politiques a
perdu surtout un grand homme de bien. Sans lui, au siège de Paris, nous
serions certainement tous morts de faim. Meunier génial et gigantesque,
il sut accumuler dans notre ville un bloc enfariné qui dit plus à nos
estomacs affamés que celui de la fable, d'apparence si suspecte. Conquis
par les doctrines du célèbre économiste Le Play, une notion précise
s'empare de son esprit: celle du devoir social. De là cette suite
continue d'ouvrages se rapportant tous au même but poursuivi: _la Guerre
au taudis_, _la Mutualité_, _la Protection des enfants_, etc., etc. La
mort le surprit au milieu de cette lutte incessante contre la misère et
le mal. Saluons bien bas sa mémoire.
M. Evellin fut, lui, docteur en philosophie, et il la professa en
plusieurs lycées. Ses thèses de doctorat ne sont pas oubliées. Elles
avaient pour sujet la critique de la théorie cosmologique de Boscovich
(_Quid de rebus corporeis vel incorporeis senserit Boscovich_) et la
critique du concept de l'infini. Je suis heureux, messieurs, que les
circonstances me permettent de vous citer un peu de latin, mais soyez
assuré que je n'en abuserai pas.
Les deux ouvrages principaux d'Evellin: _Infini et Quantité_, _la Raison
pure et les Antinomies_, lui assurent pour l'avenir un rang distingué
dans la lignée de Descartes et de Kant.
Il me faut ajouter encore ici le nom considérable de M. Gustave Moynier,
né à Genève en 1826, associé étranger de l'Académie des Sciences morales
en 1902.
Il fut un fervent et précieux appui dans toutes les causes où la
charité, l'ordre, le droit réclamaient sa parole et l'autorité de son
esprit si largement ouvert au bien.
J'en arrive à ma chère Académie des Beaux-Arts qui vient d'être frappée
cruellement par deux morts récentes, sur lesquelles je n'appuierai pas
autant qu'il le faudrait, me réservant d'y revenir avec plus de détails
et de tendresse aussi, lors de la prochaine séance annuelle de notre
Académie.
Charles Lenepveu fut pour nous le bon compagnon, l'ami sûr. Le sort ne
lui donna pas toujours ce qu'il méritait et pourtant il prenait avec
enjouement la vie telle qu'elle se présentait, se gardant de lui
demander plus qu'elle ne pouvait donner.
En 1865, il était admis au concours de Rome et d'emblée en sortit
vainqueur. Il prit part à un nouveau concours ouvert par l'État pour un
ouvrage en trois actes destiné à l'Opéra-Comique. Il en fut encore le
triomphateur avec cette partition du _Florentin_ que, par suite des
graves événements de 1870, il ne put voir au théâtre qu'en 1874. Enfin
une _Velléda_, qui fut représentée à Londres, où il eut la bonne fortune
d'avoir pour principal interprète Adelina Patti.
Au Conservatoire il fut un professeur admirable d'harmonie et de
composition. Il laissera après lui d'autres maîtres formés à son école,
laquelle, tout en suivant sans hâte la marche ascendante et un peu
précipitée de l'art musical, resta celle de la conscience, de la
probité, de la force tranquille et du clair bon sens.
La perte de Frémiet est une sorte de découronnement pour la sculpture
française. C'était un très grand artiste, personnel et original.
Michel-Ange a dit: «Celui qui s'habitue à suivre n'ira jamais devant.»
Frémiet ne suivit pas.
Faut-il rappeler ici ses principaux ouvrages: la statue équestre de
_Louis d'Orléans_, _l'Homme à l'âge de pierre_, le _Saint Grégoire de
Tours_, l'_Éléphant_ du jardin du Trocadéro, le _Centaure Térée_, les
_Chiens courants_, le _Faune taquinant de jeunes oursons_, son oeuvre
tragique et si émotionnante: _Gorille enlevant une femme_, qui lui valut
à l'Exposition de 1888 une médaille d'honneur acclamée, et cette _Jeanne
d'Arc_ populaire qui a fait de la place de Rivoli une sorte de lieu de
pèlerinage patriotique. Ainsi il travailla sans s'arrêter, toujours
svelte et alerte, jusqu'à l'extrême vieillesse puisqu'il est mort à 86
ans et que parfois encore on le surprenait à l'atelier triturant la
glaise ou le ciseau à la main, l'esprit éveillé, la chanson aux lèvres,
avec son air un peu narquois de vieux gamin de Paris.
Maintenant sa gloire repose dans un linceul de pierre, de cette pierre
qu'il a tant aimée et qu'il animait de son souffle créateur. Elle lui
dut souvent la vie, et elle l'encercle de mort.
Avec Georges Berger, notre Académie a perdu un gentilhomme d'art. Il
n'en pratiquait aucun, mais il les aimait tous et les servit loyalement.
Il fut d'abord l'organisateur de nos grandes Expositions, celle si
merveilleuse de 1889. Rappelons aussi l'Exposition spéciale
d'électricité en 1881, d'où partirent les applications usuelles des
découvertes d'Edison; car c'est là aussi qu'on vit ou plutôt qu'on
entendit la première application pratique du téléphone. Se rappelle-t-on
la stupéfaction des auditeurs quand il leur fui donné de percevoir au
bout d'un fil la musique qu'on faisait à l'Opéra? De loin, c'est quelque
chose.
La «Société des amis du Louvre» lui doit son existence. Il créa enfin ce
«Musée des arts décoratifs» dont on connaît l'intérêt pratique. Il
voulut entrer dans la politique et sut y apporter la grâce et le
sourire.
Je dirai encore quelques mots du peintre anglais Sir Williams Queller
Orchardson, notre membre associé. Né en 1835 à Édimbourg il fut nommé
membre de la Royal Academy en 1877. C'est une vie heureuse qui n'a pas
d'histoire et fut toute consacrée au labeur.
Pour aujourd'hui, j'estime que le plaisir de converser avec vous--les
occasions pareilles en sont si rares--m'a entraîné plus loin qu'il n'eût
fallu. Je vais donc tirer le rideau, comme nous disons au théâtre.
Aussi bien nous voici arrivés au bout de cette voie Appienne, où dorment
à présent nos morts. Les anciens la voulaient mélancolique, mais non
douloureuse: «Aux jours d'anniversaire, ils la traversaient avec des
fleurs, et la blancheur des tombeaux y rayonnait dans le deuil des noirs
cyprès.» Adressons un dernier salut à ceux des nôtres qui nous ont
quittés dans l'apaisement d'une noble tâche accomplie, et continuons la
route humaine, en puisant des forces dans leur exemple.
SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE DE L'ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS
Samedi 5 novembre 1910.
_Discours de Massenet, président de l'Académie des Beaux-Arts._
MESSIEURS,
Il y a quinze jours à peine, sous cette même coupole, c'était grande
réception. Ici se trouvaient réunis les membres des cinq Académies,
d'illustres savants, des philosophes éminents, la fine fleur des lettres
françaises, et nous aussi, les fervents de l'art. C'était une cérémonie;
aujourd'hui c'est une fête familiale. Nous sommes entre nous, nous
pouvons nous livrer sans contrainte aux douceurs de la causerie et,
encore tout à l'heure, nous ferons de la musique, comme chez M.
Choufleuri. Sous le même frac brodé et avec, en parade, la même épée au
côté, ce n'est plus pourtant au fauteuil le président d'hier, mais un
camarade un peu plus haut juché.
Mais voici qu'une pensée nous afflige au début de notre entretien, celle
de ne point voir parmi nous, à sa place habituelle, notre si aimé et si
éminent secrétaire perpétuel Henry Roujon, retenu loin de nous par les
soins d'une convalescence. Qu'il sache, lui et sa chère famille, que
nous sommes profondément attristés de la raison de son absence, que nous
lui souhaitons un heureux et prompt retour et que nous lui adressons
l'expression de notre souvenir le plus vibrant et le plus ému.
Qu'il me soit permis de remercier ici les généreux donateurs qui ont
pensé aux jeunes artistes. M. Gustave Clausse a fait _donation entre
vifs_ à l'Académie des Beaux-Arts d'un titre de rente annuelle qui sera
employée à faciliter le travail de «restauration» exigé comme envoi de
dernière année d'un architecte pensionnaire de la Villa Médicis.
M. John Sanford Saltus, artiste, citoyen des États-Unis, demeurant à
New-York, a fait aussi donation entre vifs à l'Académie des Beaux-Arts
de la somme nécessaire pour la fondation d'un prix annuel de _cinq cents
francs_ en faveur de l'auteur d'un tableau de bataille admis aux
Expositions des Beaux-Arts de Paris.
Mme veuve Ambroise Thomas, par son testament, en date du 27 juillet
1898, a, en souvenir de son illustre mari, légué une rente annuelle de
douze cents francs pour être partagée également chaque année entre les
jeunes musiciens admis au concours définitif du grand-prix de Rome.
L'épouse vénérée de mon grand et tendre maître devait avoir cette
touchante attention dont profiteront désormais les concurrents au grand
prix de composition musicale.
Nous avons en face de nous de la jeunesse radieuse, les triomphateurs
des derniers concours, le futur convoi pour la Villa Médicis, bagne
fleuri des arts, et nous prenons notre part de leur joie et de leurs
espérances. Sans doute, mes jeunes amis, nous sommes le crépuscule et
vous êtes l'aurore. Mais un dicton prétend qu'au coeur des artistes
vit un printemps éternel. Dépêchons-nous d'y croire.
S'il en fallait un exemple, ne le trouverions-nous pas de suite chez
notre grand Frémiet, que nous venons d'avoir la douleur de perdre, la
seule qu'il nous ait faite en sa longue vie de quatre-vingt-six années.
Prenez-le à ses débuts, à l'heure des premières difficultés. Il lutte,
mais dans l'allégresse de ses vingt ans, soutenu par sa foi et l'oeil
obstinément fixé vers les horizons qui le tentent. Il est employé aux
moulages anatomiques du musée Orfila--il l'a bien fallu pour vivre--mais
de ce stage à la clinique de l'École de médecine, quelles leçons il sait
tirer! Il en profite pour étudier de plus près l'anatomie des fauves et
le jeu de leurs muscles. Ces années de labeur obscur feront plus tard sa
force et sa puissance.
On est toujours le neveu de quelqu'un, selon la formule de Figaro;
Frémiet eut la chance d'être celui de Rude. Quel maître et quel élève!
De Rude il tenait les principes solides de son métier; mais qu'il sut
rester, malgré tout, personnel et original! «Celui qui s'habitue à
suivre n'ira jamais devant», assurait Michel-Ange. Frémiet voulut aller
devant. Et la gloire commence.
Si on le voulait pousser un peu, il ne faisait nulle difficulté
d'accorder aux bêtes, comme le poète Lucrèce, une suprématie évidente
sur les hommes, et il en donnait nombre de raisons ingénieuses. Il est
donc naturel que ses prédilections l'aient porté surtout du côté des
animaux. «Sculpteur animalier» était le titre qu'il revendiquait.
Ne trouvez-vous pas prodigieux cet art superbe du sculpteur? Le peintre
a sa palette aux couleurs multiples, où d'un pinceau léger il peut
trouver tous les tons que lui suggère une riche imagination; le musicien
a les sept notes de la gamme, dont il peut varier à l'infini les
combinaisons, selon les lois de l'harmonie, s'il en est encore, et
celles de la polyphonie la plus truculente; l'architecte trace des
plans, que d'un crayon agile et d'une gomme élastique, complaisante il
peut modifier à sa guise.
Mais le sculpteur?
On met devant lui un bloc de pierre, et de cette pierre inerte on lui
demande de tirer de la vie: «Va, mon bonhomme, voici un ciseau, rogne et
taille tout à ton aise. De cet obscur caillou, fais de la lumière; de ce
quartier de roc, de la tendresse; de ce poids lourd, de la légèreté. De
la glaise humide et grise, que les fleurs éclosent et que les dentelles
se déroulent! Va, échauffe ce marbre glacé. Crée et multiplie.»
Et voici le _Cavalier romain_ qui se dresse hautain sur son cheval de
guerre, comme un maître du monde, voici _Louis d'Orléans_, d'élégante
allure, qui passe sur son destrier, galant, et _Napoléon_, vainqueur,
dans sa grande redingote grise sur sa fine jument blanche, et tant
d'autres écuyers de tout temps,--tout un carrousel! C'est la lutte
sauvage de l'ours contre l'homme du premier âge, ce sont les _Chevaux
marins_, crinière au vent, et leurs amis les Dauphins, clowns de
l'Océan, qui prennent leurs ébats dans les eaux paisibles de la Fontaine
du Luxembourg, l'_Éléphant_ pesant du Trocadéro, la trompe en bataille,
et le faune étalé qui, du bout de ses baguettes malicieuses taquine de
jeunes ours, le _Rétiaire_ portant ses filets qui descend dans l'arène,
le _Saint Grégoire de Tours_, le _Centaure Térée_ avec l'enfant dans les
bras, les _Chiens courants_ si ardents dans leur poursuite et le
_Gorille enlevant une femme_, chef-d'oeuvre tragique où l'on ne sait
quoi plus admirer ou de la puissante musculature de l'horrible bête ou
de la grâce pâmée de la belle victime aux chairs souples et palpitantes;
c'est encore la _Jeanne d'Arc_ si menue sur son gros cheval de labours,
mais dont la foi rayonne et qui porte si fièrement l'étendard de France.
C'est toute l'oeuvre de Frémiet enfin qui sort resplendissante du
néant de la pierre.
Ah! cette pierre, qu'il l'a aimée et caressée! Comme il a su la faire
parler! Aujourd'hui qu'il dort son dernier sommeil, encore tout entouré
d'elle, elle s'attendrira sans doute, comme s'il était là toujours pour
l'émouvoir, et trouvera, dans l'obscur tombeau, des pleurs humides pour
son vieil adorateur.
Et je vous le disais tout à l'heure, messieurs, cette oeuvre si
abondante et si diverse fut enfantée dans la joie. Jusqu'au dernier
jour, haut, svelte, rapide, il a passé dans la vie, le sourire aux
lèvres et fredonnant volontiers quelque alerte refrain. Car il aimait la
musique et ne craignit pas de confier l'une de ses filles chéries à un
de vos plus chers confrères, oui, messieurs, au compositeur Gabriel
Fauré lui-même, ici présent. Ah! quel bonheur d'avoir un gendre et des
petits-enfants à choyer, à dorloter, de petites âmes à modeler! Mais
voilà, les enfants grandissent si vite! Ils veulent devenir à leur tour
des artistes, comme papa et grand-papa. Attendons-nous à une nouvelle
lignée de Fauré-Frémiet. Événement inéluctable.
Une des dernières fois que nous vîmes Frémiet tout court, c'était sur un
canot, dans les rues de Paris, ce qui n'est pas banal. Il vint ainsi,
hardi navigateur, jusqu'aux portes mêmes de l'Institut, lors des
inondations. Il en riait, comme un jeune homme qui fait une bonne farce.
Pauvre cher et grand ami!
Ce fut aussi un bon compagnon que Charles Lenepveu, d'un large rire
épanoui et qui n'engendrait pas la mélancolie, avant que la maladie
l'ait trop fortement atteint, sorte de bon géant rabelaisien, tout de
franchise et de loyauté, quelque chose comme un chevalier servant de la
musique, sans peur et sans reproche.
«Prenez-moi comme je suis», semblait-il dire à tout venant. Et il était
beaucoup, plus peut-être encore qu'il ne le pensait en sa modestie. Il
ne sera pas possible en effet d'oublier de sitôt sa magnifique carrière
de professeur. Il meurt, on peut le dire, sur un lit de lauriers
cueillis par ses élèves au dernier concours.
Vous vous rappellerez longtemps, mes jeunes amis, cette dernière visite
pieuse que nous avons faite à son chevet, où déjà touché par l'aile de
la mort, il eut pour vous, en apprenant la bonne nouvelle, un dernier
regard d'affection, une dernière joie. Il souleva sa tête pâlie, et
d'une voix qu'il croyait forte: «Nous allons sabler le champagne, mes
enfants, murmura-t-il. La coupe en main, célébrons le triomphe.» Pour un
instant, votre chère présence l'avait ranimé. Ah! conservez toujours le
souvenir respectueux de votre maître et, dans les succès que l'avenir
vous réserve gardez-lui sa part légitime.
Mais ce n'est certes pas la seule gloire à laquelle peut prétendre
Lenepveu. Il se survivra non seulement dans ses élèves, mais encore dans
son oeuvre personnelle d'ouvrier d'art probe et souvent inspiré. Ainsi
qu'il est arrivé pour beaucoup d'entre vous, sa famille, au début, fit
tout pour le détourner d'une voie qu'elle estimait ne devoir le mener à
rien et d'une carrière, pour tout dire, si parfaitement inutile. Que
serait cette vie pourtant sans ces inutilités qui en sont la fleur et la
seule vraie raison peut-être? Voulant briser avec des fantaisies
dangereuses, on l'envoie à Paris pour y faire ses études de droit. Nous
ne savons trop ce qu'il advint de ses examens à la Faculté, mais, sous
le manteau de Cujas et en gardant un profond anonymat, nous le voyons
affronter des concours de musique en province, ici et là, pour chaque
fois en sortir vainqueur. Et dès lors il ne résiste plus au flot qui
l'emporte. De l'École de droit il saute d'un bond au Conservatoire, et
de ses grandes jambes il y marche vite, je vous assure. Tous les prix,
il les cueille de haute lutte pour finir à la Villa Médicis. A Rome
même, il se remet à concourir--c'était sa marotte--pour un prix
d'opéra-comique institué par l'État et naturellement--c'était sa
manie--le voilà couronné avec sa partition du _Florentin_, oeuvre de
jeunesse pleine d'une verve charmante en bien des endroits. Puis ce fut
la _Messe de Requiem_, celle-ci de premier ordre, je ne crains pas de
l'affirmer, et qu'on peut mettre à côté des plus célèbres oeuvres du
genre.
Il eut plus de peine à forcer la porte des théâtres. Pourtant on ne peut
oublier les belles pages de _Velléda_, donnée au théâtre Covent-Garden
de Londres avec Adelina Patti pour principale interprète, non plus que
celles d'une _Jeanne d'Arc_, un drame lyrique en trois parties, qui eut
la curieuse fortune d'être représenté sous les voûtes mêmes de la
cathédrale de Rouen et dont la réussite très vive eut du retentissement.