Ce n'est pas parce que ce savant s'est toujours préoccupé de la

gestation des étoiles filantes, un point qui préoccupe aussi parfois les

compositeurs, qu'il attire surtout mon attention. De façon générale,--et

mon illustre ami Saint-Saëns ne me contredira pas, lui qui est un des

membres les plus actifs de la Société astronomique de France, à laquelle

il confie volontiers ses pensées sur l'histoire du firmament,--de façon

générale, dis-je, les musiciens ont toujours été attirés vers ce concert

des astres dont parle le divin Platon et dont ils auraient bien voulu à

leur tour percevoir quelque chose.

Moi-même j'ai installé, au sommet de ma chère retraite d'Égreville, une

sorte d'observatoire, non dans l'espoir fallacieux, je dois le dire, de

pénétrer la musique céleste, mais pour y mieux choisir, à l'aide d'un

télescope, la planète où j'aimerais passer ma seconde existence. Car il

n'en faut pas douter, puisque le philosophe américain William James, le

membre associé que vient de perdre l'Académie des Sciences morales et

politiques, l'auteur de _l'Immortalité humaine_ et de _l'Univers

pluralistique_, nous donne l'espérance d'une autre vie. On estime qu'il

est le plus illustre penseur qu'ait produit l'Amérique depuis Emerson.

C'est surtout _le Pragmatisme_ qui établit sa réputation et créa une

sorte de religion nouvelle. C'est là qu'il affirmait sa foi

spiritualiste dans les termes les plus ardents. Il a poussé la

conviction jusqu'à laisser après lui des messages réservés à plusieurs

adeptes de la _Société de recherches psychiques_, leur promettant de

communiquer avec eux de «l'au-delà».

Il n'est donc que temps de retenir sa place là-haut, si on veut pouvoir

s'y loger. C'est l'avis de beaucoup d'esprits avisés, et il me souvient,

à ce propos, d'une anecdote amusante qui me fut contée par Catulle

Mendès, mon grand collaborateur. C'était à l'époque de sa jeunesse,

alors qu'il menait une vie difficile, n'ayant que son talent pour

subsister. Il était des soirs où il ne savait trop comment dîner, où il

lui fallait, comme on dit, serrer d'un cran sa ceinture. Un de ces soirs

mornes, il déambulait mélancoliquement sur le boulevard, en compagnie de

son ami Villiers de l'Isle-Adam, dont l'escarcelle n'était pas mieux

garnie. Mendès, qui avait l'âme forte malgré tout, faisait de son mieux

pour réconforter son compagnon particulièrement découragé, et

entreprenait de le nourrir de rêves, à défaut d'un menu plus

substantiel.

Un peu fiévreux, tout auréolé d'or comme un apôtre, avec des gestes

larges enveloppant l'espace, il parlait sous la lune blafarde des temps

futurs qui leur apporteraient la fortune avec la gloire, et se lançait

dans des spéculations philosophiques transcendantes et des plus

hasardeuses. Affirmant sa foi ardente dans une autre vie supérieure, il

appuyait complaisamment sur les délices de la planète lumineuse, où l'on

ferait bombance, après avoir erré si misérablement sur une terre

d'amertume.

Et Villiers de l'Isle-Adam, à moitié convaincu, de l'interrompre en

s'abattant sur un banc: «Eh bien! mon vieux, nous nous en souviendrons

alors de cette planète-ci où nous sommes!»

Mais nous voici peut-être un peu loin de Schiaparelli, dont il convient

de rappeler qu'il fut le premier à vouloir distinguer des «canaux» dans

la planète Mars. Qui, d'ailleurs, pourrait prétendre le contraire?

Le membre libre qu'a perdu l'Académie des Sciences s'appelait Eugène

Rouché. Que de générations d'écoliers lui doivent d'avoir été initiés,

bon gré, mal gré, aux beautés du carré de l'hypoténuse! Enfin, il a

trouvé sur les équations algébriques des nouveautés qui devinrent

classiques dans le monde pédagogique.

L'Académie française a fait trois pertes cruelles: Eugène-Melchior de

Vogüé, Henri Barboux et Albert Vandal.

On pourrait, semble-t-il, établir une sorte de rapprochement entre les

destinées d'Eugène-Melchior de Vogüé et celles mêmes de Chateaubriand.

Comme il arriva pour Chateaubriand au château de Combourg, nous le

voyons passer les premières années de sa jeunesse dans ce château de

Gourdan, berceau de la noble famille des Vogüé; il y trouve surtout de

la mélancolie et de la méditation autour d'une vieille bibliothèque, où

il se plut, selon ses propres expressions, «à lire des poètes chéris, à

deviser de voyages et d'histoires, de projets et d'espérances».

La politique n'avait pas laissé Chateaubriand indifférent,

Eugène-Melchior de Vogüé s'y laissa prendre aussi.

Et voici sa carrière de romancier qui commence. De même que

Chateaubriand avait écrit avec _René_ une sorte d'autobiographie, de

même on a voulu voir dans la personne du député Jacques Andarran,

principal personnage du roman _les Morts qui parlent_, celle même de

Melchior.

Il faut citer encore, pour cette période de production, _Jean d'Agrève_

et _le Maître de la mer_, qui répondent à d'autres phases de la vie

intellectuelle et morale de l'auteur.

Eugène-Melchior de Vogüé n'a pu achever son quatrième roman, _Claire_,

qu'il laissait espérer.

Il est mort dans la sérénité d'une conscience sans reproche, ne voulant

à ses funérailles, prescrivit-il dans son testament, «que les prières de

l'Église catholique». Il était donc un bon chrétien, tout comme encore

l'auteur du _Génie du Christianisme_.

Un mois après, presque jour pour jour, nouveau deuil pour l'Académie

française.

Henri Barboux, l'un des plus illustres maîtres du barreau, s'en allait

après une courte maladie que ne put vaincre sa verte vieillesse.

Profitons de ce que la parole du bâtonnier Barboux est encore chaude à

nos oreilles, pour dire quelle émotion elle soulevait au prétoire, et

quelles nobles causes elle a souvent servies.

Le frêle et charmant Albert Vandal ne devait pas non plus longtemps

attendre pour rejoindre dans la mort le puissant et vigoureux

Eugène-Melchior de Vogüé. Le chêne et le roseau furent emportés d'un

même coup.

«L'histoire manquerait à son but, disait Albert Vandal, si elle ne

cherchait dans le passé des avis et des leçons.» Un lien coordonne ses

premières publications, leur apportant une unité qui double leur force.

Mais l'oeuvre qui gardera surtout son nom de tout oubli, c'est

assurément _l'Avènement de Bonaparte_, où il éclaire tant de coins

demeurés obscurs des lueurs de la vérité, redresse tant d'erreurs

accréditées, et lave son héros des souillures dont on le voulait salir.

Il ne faut pas oublier qu'Albert Vandal appartenait à une famille

napoléonienne d'idées et d'affection, et que son père avait une haute

situation sous le second Empire. Il était lui-même resté fidèle à ces

souvenirs, et on ne peut que l'en honorer davantage, puisqu'il s'était

ainsi fermé volontairement toutes les carrières diplomatiques ou autres,

où son esprit délié si fertile, si averti, aurait pu utilement briller

au service de la France. Il ne lui restait qu'à se réfugier dans

l'histoire, qui ne s'en plaignit pas.

Avec Émile Cheysson, l'Académie des Sciences morales et politiques a

perdu surtout un grand homme de bien. Sans lui, au siège de Paris, nous

serions certainement tous morts de faim. Meunier génial et gigantesque,

il sut accumuler dans notre ville un bloc enfariné qui dit plus à nos

estomacs affamés que celui de la fable, d'apparence si suspecte. Conquis

par les doctrines du célèbre économiste Le Play, une notion précise

s'empare de son esprit: celle du devoir social. De là cette suite

continue d'ouvrages se rapportant tous au même but poursuivi: _la Guerre

au taudis_, _la Mutualité_, _la Protection des enfants_, etc., etc. La

mort le surprit au milieu de cette lutte incessante contre la misère et

le mal. Saluons bien bas sa mémoire.

M. Evellin fut, lui, docteur en philosophie, et il la professa en

plusieurs lycées. Ses thèses de doctorat ne sont pas oubliées. Elles

avaient pour sujet la critique de la théorie cosmologique de Boscovich

(_Quid de rebus corporeis vel incorporeis senserit Boscovich_) et la

critique du concept de l'infini. Je suis heureux, messieurs, que les

circonstances me permettent de vous citer un peu de latin, mais soyez

assuré que je n'en abuserai pas.

Les deux ouvrages principaux d'Evellin: _Infini et Quantité_, _la Raison

pure et les Antinomies_, lui assurent pour l'avenir un rang distingué

dans la lignée de Descartes et de Kant.

Il me faut ajouter encore ici le nom considérable de M. Gustave Moynier,

né à Genève en 1826, associé étranger de l'Académie des Sciences morales

en 1902.

Il fut un fervent et précieux appui dans toutes les causes où la

charité, l'ordre, le droit réclamaient sa parole et l'autorité de son

esprit si largement ouvert au bien.

J'en arrive à ma chère Académie des Beaux-Arts qui vient d'être frappée

cruellement par deux morts récentes, sur lesquelles je n'appuierai pas

autant qu'il le faudrait, me réservant d'y revenir avec plus de détails

et de tendresse aussi, lors de la prochaine séance annuelle de notre

Académie.

Charles Lenepveu fut pour nous le bon compagnon, l'ami sûr. Le sort ne

lui donna pas toujours ce qu'il méritait et pourtant il prenait avec

enjouement la vie telle qu'elle se présentait, se gardant de lui

demander plus qu'elle ne pouvait donner.

En 1865, il était admis au concours de Rome et d'emblée en sortit

vainqueur. Il prit part à un nouveau concours ouvert par l'État pour un

ouvrage en trois actes destiné à l'Opéra-Comique. Il en fut encore le

triomphateur avec cette partition du _Florentin_ que, par suite des

graves événements de 1870, il ne put voir au théâtre qu'en 1874. Enfin

une _Velléda_, qui fut représentée à Londres, où il eut la bonne fortune

d'avoir pour principal interprète Adelina Patti.

Au Conservatoire il fut un professeur admirable d'harmonie et de

composition. Il laissera après lui d'autres maîtres formés à son école,

laquelle, tout en suivant sans hâte la marche ascendante et un peu

précipitée de l'art musical, resta celle de la conscience, de la

probité, de la force tranquille et du clair bon sens.

La perte de Frémiet est une sorte de découronnement pour la sculpture

française. C'était un très grand artiste, personnel et original.

Michel-Ange a dit: «Celui qui s'habitue à suivre n'ira jamais devant.»

Frémiet ne suivit pas.

Faut-il rappeler ici ses principaux ouvrages: la statue équestre de

_Louis d'Orléans_, _l'Homme à l'âge de pierre_, le _Saint Grégoire de

Tours_, l'_Éléphant_ du jardin du Trocadéro, le _Centaure Térée_, les

_Chiens courants_, le _Faune taquinant de jeunes oursons_, son oeuvre

tragique et si émotionnante: _Gorille enlevant une femme_, qui lui valut

à l'Exposition de 1888 une médaille d'honneur acclamée, et cette _Jeanne

d'Arc_ populaire qui a fait de la place de Rivoli une sorte de lieu de

pèlerinage patriotique. Ainsi il travailla sans s'arrêter, toujours

svelte et alerte, jusqu'à l'extrême vieillesse puisqu'il est mort à 86

ans et que parfois encore on le surprenait à l'atelier triturant la

glaise ou le ciseau à la main, l'esprit éveillé, la chanson aux lèvres,

avec son air un peu narquois de vieux gamin de Paris.

Maintenant sa gloire repose dans un linceul de pierre, de cette pierre

qu'il a tant aimée et qu'il animait de son souffle créateur. Elle lui

dut souvent la vie, et elle l'encercle de mort.

Avec Georges Berger, notre Académie a perdu un gentilhomme d'art. Il

n'en pratiquait aucun, mais il les aimait tous et les servit loyalement.

Il fut d'abord l'organisateur de nos grandes Expositions, celle si

merveilleuse de 1889. Rappelons aussi l'Exposition spéciale

d'électricité en 1881, d'où partirent les applications usuelles des

découvertes d'Edison; car c'est là aussi qu'on vit ou plutôt qu'on

entendit la première application pratique du téléphone. Se rappelle-t-on

la stupéfaction des auditeurs quand il leur fui donné de percevoir au

bout d'un fil la musique qu'on faisait à l'Opéra? De loin, c'est quelque

chose.

La «Société des amis du Louvre» lui doit son existence. Il créa enfin ce

«Musée des arts décoratifs» dont on connaît l'intérêt pratique. Il

voulut entrer dans la politique et sut y apporter la grâce et le

sourire.

Je dirai encore quelques mots du peintre anglais Sir Williams Queller

Orchardson, notre membre associé. Né en 1835 à Édimbourg il fut nommé

membre de la Royal Academy en 1877. C'est une vie heureuse qui n'a pas

d'histoire et fut toute consacrée au labeur.

Pour aujourd'hui, j'estime que le plaisir de converser avec vous--les

occasions pareilles en sont si rares--m'a entraîné plus loin qu'il n'eût

fallu. Je vais donc tirer le rideau, comme nous disons au théâtre.

Aussi bien nous voici arrivés au bout de cette voie Appienne, où dorment

à présent nos morts. Les anciens la voulaient mélancolique, mais non

douloureuse: «Aux jours d'anniversaire, ils la traversaient avec des

fleurs, et la blancheur des tombeaux y rayonnait dans le deuil des noirs

cyprès.» Adressons un dernier salut à ceux des nôtres qui nous ont

quittés dans l'apaisement d'une noble tâche accomplie, et continuons la

route humaine, en puisant des forces dans leur exemple.

SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE DE L'ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS

Samedi 5 novembre 1910.

_Discours de Massenet, président de l'Académie des Beaux-Arts._

MESSIEURS,

Il y a quinze jours à peine, sous cette même coupole, c'était grande

réception. Ici se trouvaient réunis les membres des cinq Académies,

d'illustres savants, des philosophes éminents, la fine fleur des lettres

françaises, et nous aussi, les fervents de l'art. C'était une cérémonie;

aujourd'hui c'est une fête familiale. Nous sommes entre nous, nous

pouvons nous livrer sans contrainte aux douceurs de la causerie et,

encore tout à l'heure, nous ferons de la musique, comme chez M.

Choufleuri. Sous le même frac brodé et avec, en parade, la même épée au

côté, ce n'est plus pourtant au fauteuil le président d'hier, mais un

camarade un peu plus haut juché.

Mais voici qu'une pensée nous afflige au début de notre entretien, celle

de ne point voir parmi nous, à sa place habituelle, notre si aimé et si

éminent secrétaire perpétuel Henry Roujon, retenu loin de nous par les

soins d'une convalescence. Qu'il sache, lui et sa chère famille, que

nous sommes profondément attristés de la raison de son absence, que nous

lui souhaitons un heureux et prompt retour et que nous lui adressons

l'expression de notre souvenir le plus vibrant et le plus ému.

Qu'il me soit permis de remercier ici les généreux donateurs qui ont

pensé aux jeunes artistes. M. Gustave Clausse a fait _donation entre

vifs_ à l'Académie des Beaux-Arts d'un titre de rente annuelle qui sera

employée à faciliter le travail de «restauration» exigé comme envoi de

dernière année d'un architecte pensionnaire de la Villa Médicis.

M. John Sanford Saltus, artiste, citoyen des États-Unis, demeurant à

New-York, a fait aussi donation entre vifs à l'Académie des Beaux-Arts

de la somme nécessaire pour la fondation d'un prix annuel de _cinq cents

francs_ en faveur de l'auteur d'un tableau de bataille admis aux

Expositions des Beaux-Arts de Paris.

Mme veuve Ambroise Thomas, par son testament, en date du 27 juillet

1898, a, en souvenir de son illustre mari, légué une rente annuelle de

douze cents francs pour être partagée également chaque année entre les

jeunes musiciens admis au concours définitif du grand-prix de Rome.

L'épouse vénérée de mon grand et tendre maître devait avoir cette

touchante attention dont profiteront désormais les concurrents au grand

prix de composition musicale.

Nous avons en face de nous de la jeunesse radieuse, les triomphateurs

des derniers concours, le futur convoi pour la Villa Médicis, bagne

fleuri des arts, et nous prenons notre part de leur joie et de leurs

espérances. Sans doute, mes jeunes amis, nous sommes le crépuscule et

vous êtes l'aurore. Mais un dicton prétend qu'au coeur des artistes

vit un printemps éternel. Dépêchons-nous d'y croire.

S'il en fallait un exemple, ne le trouverions-nous pas de suite chez

notre grand Frémiet, que nous venons d'avoir la douleur de perdre, la

seule qu'il nous ait faite en sa longue vie de quatre-vingt-six années.

Prenez-le à ses débuts, à l'heure des premières difficultés. Il lutte,

mais dans l'allégresse de ses vingt ans, soutenu par sa foi et l'oeil

obstinément fixé vers les horizons qui le tentent. Il est employé aux

moulages anatomiques du musée Orfila--il l'a bien fallu pour vivre--mais

de ce stage à la clinique de l'École de médecine, quelles leçons il sait

tirer! Il en profite pour étudier de plus près l'anatomie des fauves et

le jeu de leurs muscles. Ces années de labeur obscur feront plus tard sa

force et sa puissance.

On est toujours le neveu de quelqu'un, selon la formule de Figaro;

Frémiet eut la chance d'être celui de Rude. Quel maître et quel élève!

De Rude il tenait les principes solides de son métier; mais qu'il sut

rester, malgré tout, personnel et original! «Celui qui s'habitue à

suivre n'ira jamais devant», assurait Michel-Ange. Frémiet voulut aller

devant. Et la gloire commence.

Si on le voulait pousser un peu, il ne faisait nulle difficulté

d'accorder aux bêtes, comme le poète Lucrèce, une suprématie évidente

sur les hommes, et il en donnait nombre de raisons ingénieuses. Il est

donc naturel que ses prédilections l'aient porté surtout du côté des

animaux. «Sculpteur animalier» était le titre qu'il revendiquait.

Ne trouvez-vous pas prodigieux cet art superbe du sculpteur? Le peintre

a sa palette aux couleurs multiples, où d'un pinceau léger il peut

trouver tous les tons que lui suggère une riche imagination; le musicien

a les sept notes de la gamme, dont il peut varier à l'infini les

combinaisons, selon les lois de l'harmonie, s'il en est encore, et

celles de la polyphonie la plus truculente; l'architecte trace des

plans, que d'un crayon agile et d'une gomme élastique, complaisante il

peut modifier à sa guise.

Mais le sculpteur?

On met devant lui un bloc de pierre, et de cette pierre inerte on lui

demande de tirer de la vie: «Va, mon bonhomme, voici un ciseau, rogne et

taille tout à ton aise. De cet obscur caillou, fais de la lumière; de ce

quartier de roc, de la tendresse; de ce poids lourd, de la légèreté. De

la glaise humide et grise, que les fleurs éclosent et que les dentelles

se déroulent! Va, échauffe ce marbre glacé. Crée et multiplie.»

Et voici le _Cavalier romain_ qui se dresse hautain sur son cheval de

guerre, comme un maître du monde, voici _Louis d'Orléans_, d'élégante

allure, qui passe sur son destrier, galant, et _Napoléon_, vainqueur,

dans sa grande redingote grise sur sa fine jument blanche, et tant

d'autres écuyers de tout temps,--tout un carrousel! C'est la lutte

sauvage de l'ours contre l'homme du premier âge, ce sont les _Chevaux

marins_, crinière au vent, et leurs amis les Dauphins, clowns de

l'Océan, qui prennent leurs ébats dans les eaux paisibles de la Fontaine

du Luxembourg, l'_Éléphant_ pesant du Trocadéro, la trompe en bataille,

et le faune étalé qui, du bout de ses baguettes malicieuses taquine de

jeunes ours, le _Rétiaire_ portant ses filets qui descend dans l'arène,

le _Saint Grégoire de Tours_, le _Centaure Térée_ avec l'enfant dans les

bras, les _Chiens courants_ si ardents dans leur poursuite et le

_Gorille enlevant une femme_, chef-d'oeuvre tragique où l'on ne sait

quoi plus admirer ou de la puissante musculature de l'horrible bête ou

de la grâce pâmée de la belle victime aux chairs souples et palpitantes;

c'est encore la _Jeanne d'Arc_ si menue sur son gros cheval de labours,

mais dont la foi rayonne et qui porte si fièrement l'étendard de France.

C'est toute l'oeuvre de Frémiet enfin qui sort resplendissante du

néant de la pierre.

Ah! cette pierre, qu'il l'a aimée et caressée! Comme il a su la faire

parler! Aujourd'hui qu'il dort son dernier sommeil, encore tout entouré

d'elle, elle s'attendrira sans doute, comme s'il était là toujours pour

l'émouvoir, et trouvera, dans l'obscur tombeau, des pleurs humides pour

son vieil adorateur.

Et je vous le disais tout à l'heure, messieurs, cette oeuvre si

abondante et si diverse fut enfantée dans la joie. Jusqu'au dernier

jour, haut, svelte, rapide, il a passé dans la vie, le sourire aux

lèvres et fredonnant volontiers quelque alerte refrain. Car il aimait la

musique et ne craignit pas de confier l'une de ses filles chéries à un

de vos plus chers confrères, oui, messieurs, au compositeur Gabriel

Fauré lui-même, ici présent. Ah! quel bonheur d'avoir un gendre et des

petits-enfants à choyer, à dorloter, de petites âmes à modeler! Mais

voilà, les enfants grandissent si vite! Ils veulent devenir à leur tour

des artistes, comme papa et grand-papa. Attendons-nous à une nouvelle

lignée de Fauré-Frémiet. Événement inéluctable.

Une des dernières fois que nous vîmes Frémiet tout court, c'était sur un

canot, dans les rues de Paris, ce qui n'est pas banal. Il vint ainsi,

hardi navigateur, jusqu'aux portes mêmes de l'Institut, lors des

inondations. Il en riait, comme un jeune homme qui fait une bonne farce.

Pauvre cher et grand ami!

Ce fut aussi un bon compagnon que Charles Lenepveu, d'un large rire

épanoui et qui n'engendrait pas la mélancolie, avant que la maladie

l'ait trop fortement atteint, sorte de bon géant rabelaisien, tout de

franchise et de loyauté, quelque chose comme un chevalier servant de la

musique, sans peur et sans reproche.

«Prenez-moi comme je suis», semblait-il dire à tout venant. Et il était

beaucoup, plus peut-être encore qu'il ne le pensait en sa modestie. Il

ne sera pas possible en effet d'oublier de sitôt sa magnifique carrière

de professeur. Il meurt, on peut le dire, sur un lit de lauriers

cueillis par ses élèves au dernier concours.

Vous vous rappellerez longtemps, mes jeunes amis, cette dernière visite

pieuse que nous avons faite à son chevet, où déjà touché par l'aile de

la mort, il eut pour vous, en apprenant la bonne nouvelle, un dernier

regard d'affection, une dernière joie. Il souleva sa tête pâlie, et

d'une voix qu'il croyait forte: «Nous allons sabler le champagne, mes

enfants, murmura-t-il. La coupe en main, célébrons le triomphe.» Pour un

instant, votre chère présence l'avait ranimé. Ah! conservez toujours le

souvenir respectueux de votre maître et, dans les succès que l'avenir

vous réserve gardez-lui sa part légitime.

Mais ce n'est certes pas la seule gloire à laquelle peut prétendre

Lenepveu. Il se survivra non seulement dans ses élèves, mais encore dans

son oeuvre personnelle d'ouvrier d'art probe et souvent inspiré. Ainsi

qu'il est arrivé pour beaucoup d'entre vous, sa famille, au début, fit

tout pour le détourner d'une voie qu'elle estimait ne devoir le mener à

rien et d'une carrière, pour tout dire, si parfaitement inutile. Que

serait cette vie pourtant sans ces inutilités qui en sont la fleur et la

seule vraie raison peut-être? Voulant briser avec des fantaisies

dangereuses, on l'envoie à Paris pour y faire ses études de droit. Nous

ne savons trop ce qu'il advint de ses examens à la Faculté, mais, sous

le manteau de Cujas et en gardant un profond anonymat, nous le voyons

affronter des concours de musique en province, ici et là, pour chaque

fois en sortir vainqueur. Et dès lors il ne résiste plus au flot qui

l'emporte. De l'École de droit il saute d'un bond au Conservatoire, et

de ses grandes jambes il y marche vite, je vous assure. Tous les prix,

il les cueille de haute lutte pour finir à la Villa Médicis. A Rome

même, il se remet à concourir--c'était sa marotte--pour un prix

d'opéra-comique institué par l'État et naturellement--c'était sa

manie--le voilà couronné avec sa partition du _Florentin_, oeuvre de

jeunesse pleine d'une verve charmante en bien des endroits. Puis ce fut

la _Messe de Requiem_, celle-ci de premier ordre, je ne crains pas de

l'affirmer, et qu'on peut mettre à côté des plus célèbres oeuvres du

genre.

Il eut plus de peine à forcer la porte des théâtres. Pourtant on ne peut

oublier les belles pages de _Velléda_, donnée au théâtre Covent-Garden

de Londres avec Adelina Patti pour principale interprète, non plus que

celles d'une _Jeanne d'Arc_, un drame lyrique en trois parties, qui eut

la curieuse fortune d'être représenté sous les voûtes mêmes de la

cathédrale de Rouen et dont la réussite très vive eut du retentissement.

Mes souvenirs (1848-1912) · 第 17 / 18 段