Sans doute il n'était pas de ces artistes tumultueux qui font sauter

toutes les cordes de la lyre, pythonisses agitées sur des trépieds de

flammes, prophétisant dans l'enveloppement des fumées mystérieuses.

Mais, dans les arts comme dans la nature, s'il est des torrents

fougueux, impatients de toutes les digues, superbes dans leur furie et

s'inquiétant peu de porter quelquefois le ravage et la désolation sur

les rives approchantes, il s'y trouve aussi des fleuves pleins d'azur

qui s'en vont calmes et majestueux, fécondant les plaines qu'ils

traversent.

Ambroise Thomas eut cette sérénité et cette force assagie. Elles furent

les bases inébranlables sur lesquelles il établit partout sa grande

renommée de musicien sincère et probe. Et quand quelques-uns d'entre

nous n'apportent pas dans leurs jugements toute la justice et toute

l'admiration qui lui sont dues, portons vite nos regards au delà des

frontières, et quand nous verrons dans quelle estime et dans quelle

vénération on le tient en ces contrées lointaines, où son oeuvre a

pénétré glorieusement, portant dans ses pages vibrantes un peu du

drapeau de France, nous trouverons là l'indication de notre devoir.

N'étouffons pas la voix de ceux qui portent au loin la bonne chanson,

celle de notre pays.

D'autres avant moi, et plus éloquemment, vous ont retracé la lumineuse

carrière du Maître que nous pleurons. Ils vous ont dit quelle fut sa

noblesse d'âme et quel aussi son haut caractère. S'il eut tous les

honneurs, il n'en rechercha aucun. Comme la Fortune pour l'homme de la

fable, ils vinrent tous le trouver sans qu'il y songeât, parce qu'il en

était le plus digne.

C'est donc non seulement un grand compositeur qui vient de disparaître,

c'est encore un grand exemple.

CENTENAIRE D'HECTOR BERLIOZ

INAUGURATION DU MONUMENT ÉLEVÉ A MONTE-CARLO

7 mars 1903.

_Discours de Massenet, membre de l'Institut._

MESSIEURS,

C'est le propre du génie d'être de tous les pays.

A ce titre Berlioz est partout chez lui; il est le citoyen de l'entière

humanité.

Et pourtant il passa dans la vie sans joie et sans enchantement. On peut

dire que sa gloire présente est faite de ses douleurs passées.

Incompris, il ne connut guère que les amertumes. On ne vit pas la flamme

de cette énergique figure d'artiste, on ne fut pas ébloui de l'auréole

qui le couronnait déjà.

N'est-ce donc pas une merveille singulière de voir cet homme, qui avait

de son vivant l'apparence d'un vaincu, créature malheureuse et

tourmentée, chercheur d'un idéal qui toujours semblait se dérober,

pionnier d'art haletant et de soif inapaisée, musicien de misère

souvent lapidé, se redresser tout à coup après sa mort, ramasser les

pierres qu'on lui jetait pour s'en faire un piédestal et dominer tout un

monde!

C'est que sous cette enveloppe de lutteur acharné et succombant à la

peine brûlait une âme ardente de créateur, de ces âmes qui vivifient

tout autour d'elles, qui apportent à chacun un peu de leur lumière, de

leurs hautes aspirations, âmes généreuses qui ne s'élèvent pas seules,

mais qui élèvent en même temps les âmes des autres hommes. Nous devons

tous à Berlioz la reconnaissance qu'on doit à un bienfaiteur, à un

dispensateur de grâce et de beauté.

Autour de ce groupe d'art, qui nous apparaît presque, dans sa pure et

sainte blancheur, comme un monument expiatoire, nous voici réunis non

seulement dans un sentiment de même admiration, mais encore avec la

ferveur pieuse de pécheurs repentants.

Le voilà donc sur son rocher, à Monte-Carlo, le Prométhée musicien,

l'Orphée nouveau qui fut déchiré par la plume des écrivains comme

autrefois l'ancien par la griffe des Ménades. Mais le rocher est ici

couvert de roses; l'aigle dévorant s'en est enfui pour toujours. Berlioz

y connaîtra dans l'apothéose le repos qu'il chercha vainement dans la

vie. La mort, c'est l'apaisement, et cet autel de marbre, c'est la

déification.

S'il pouvait vivre encore, qu'il serait heureux de ce pays

d'enchantement qui l'entoure et comme il y trouverait ses rêves

épanouis.

Le long de ces pentes fleuries qui montent en serpentant vers le ciel,

son esprit d'illusion croirait voir la Vierge avec Jésus gravissant la

rude montagne pour se diriger vers Bethléem. Voici les palmiers qui

abritèrent l'enfance du Christ.

Contraste saisissant, n'est-il pas, sur ces mêmes côtes souvent

rugueuses de la Turbie, des coins désolés, des pierres arides, des chaos

terrifiants où dans la nuit noire on croirait suivre _la Course à

l'abîme_, la chevauchée sinistre de Faust et de Méphistophélès.

Mais, en redescendant vers la rive, sous ces berceaux, dans ces allées

mystérieuses, on pourrait entendre les soupirs de Roméo promenant sa

tristesse. _La Fête chez Capulet_ n'est pas loin; j'en entends souvent

les fanfares joyeuses et les orchestres impétueux.

Ne croyez-vous pas aussi que les ombres d'Énée et de Didon aimeraient à

errer sous ces voûtes de verdure épaisse et parfumée et à chanter leur

amour au bord des flots murmurants, dans la chaude volupté d'une nuit

d'été, sous les lueurs blanches des étoiles?

Il dormira ainsi dans son rêve jusqu'au jour du jugement dernier, où les

trompettes fulgurantes de son _Requiem_ grandiose viendront le

réveiller, en ranimant ce marbre pour en tirer son âme glorieuse.

Ainsi donc et jusque-là, cet agité dans la vie aura pu contempler le

calme de cette mer clémente; ce pauvre verra dans les airs comme des

ruissellements d'or; ce coeur ulcéré sentira monter jusqu'à lui en un

baume l'odeur des lis et des jasmins.

Oui! c'était bien ici sa terre d'élection, celle où l'on devait faire à

son oeuvre maîtresse, _la Damnation_, un si enthousiaste accueil en en

animant encore davantage les personnages, en les transportant sur la

scène, en les entourant du prestige des costumes et des décors

merveilleux que le prince de Monaco a voulu pour cette adaptation qui

est son oeuvre et qu'il a maintenue malgré les attaques des

malveillants.

Combien Son Altesse est récompensée aujourd'hui en voyant que l'Italie

et l'Allemagne, ces deux patries de la musique et de la poésie, ont

suivi son impulsion et triomphent avec ses idées.

Tournons-nous donc à présent vers le prince magnanime auquel Berlioz a

dû cette rosée bienfaisante, remercions ce prince de la science qui est

aussi le protecteur des arts.

En cette terre qui semble un paradis, si chaude et si colorée, en ce

jardin des Hespérides qu'aucun dragon jaloux ne garde, dans ces

transparences et dans ces clartés, il nous apparaît en vérité comme le

roi du Soleil.

FUNÉRAILLES DE M. E. FRÉMIET

MEMBRE DE L'INSTITUT

Le jeudi 15 septembre 1910.

_Discours de Massenet, président de l'Institut._

MESSIEURS ET CHERS CONFRÈRES,

Un deuil immense vient de frapper l'Institut!... Il a perdu l'un de ses

membres les plus illustres! C'est, de nouveau, l'Académie des Beaux-Arts

où la mort impitoyable a cherché sa victime!

Frémiet, notre grand Frémiet n'est plus!... Notre désolation en est

profonde, elle nous laisse inconsolables!...

Enfant de Paris, de ce Paris qu'il aimait tant et dont il fut l'orgueil,

la renommée d'Emmanuel Frémiet eut tôt fait de franchir les limites de

sa patrie, pour rayonner de son pur éclat dans le monde entier.

Ses oeuvres, considérables par leur nombre et leur diversité, lui

survivront, portant l'empreinte de son talent génial. Elles laisseront

un sillon lumineux dans l'histoire de la sculpture française.

Éloigné de toute prétention, il avait, quand il le fallait, le sourire

qui sait faire valoir et aimer la pensée créatrice. Il avait un don

merveilleux de l'à-propos et de la mesure.

Emmanuel Frémiet était lui-même.

Ce qui caractérisait le talent si fort, si personnel de Frémiet, c'était

aussi l'esprit. Son esprit ingénieux et nerveux était habile à choisir

ses sujets; il les composait avec une mesure, avec une malice exquises.

On a pu avancer avec raison, de lui, que de tous les sculpteurs de son

temps il fut le plus cultivé.

Dans la science de la _mythologie_, il se montra admirable, comme il le

fut en archéologie, respectant avec un scrupule extrême la vérité,

l'exactitude historique.

Après _le Cavalier gaulois et le Cavalier romain_, après _la statue

équestre de Louis d'Orléans_, chef-d'oeuvre d'une beauté sans égale,

après _le Centaure Térée_, emportant un enfant dans ses bras, et le

_Faune taquinant de jeunes oursons_, après avoir traité _l'Homme à l'âge

de pierre_, il nous donna cette oeuvre si tragique: _Gorille enlevant

une femme_.

Frémiet était alors en plein épanouissement de son éblouissant, de son

merveilleux talent. La médaille d'honneur au Salon de 1888 devait venir

lui dire l'universelle admiration que, dès longtemps d'ailleurs, il

avait su inspirer à la foule de ses contemplateurs.

L'artiste fut toujours soucieux de la vérité et des leçons de

l'histoire. Sa _Jeanne d'Arc_ en est l'éclatant témoignage. Elle a fait

décerner à Frémiet la glorieuse appellation de précurseur.

En reproduisant cette page inoubliable de l'histoire de son pays, en

donnant à sa _Jeanne d'Arc_ cet aspect délicat, tout en laissant à

l'héroïne le visage décidé et énergique, en la plaçant, contraste voulu,

sur un de ces robustes chevaux du Perche comme les utilisaient, dans

leurs chevauchées, les hommes bardés de fer du moyen âge, Frémiet a

supérieurement rendu, dans sa profonde et parfaite éloquence, ce qu'on a

nommé la philosophie, la leçon à tirer de l'histoire, par la statuaire.

Il est passé maître en ce genre.

Notre illustre confrère portait avec une modestie souriante le poids de

ses glorieux travaux. Il suivait, avec une ponctualité qu'aucun de nous

n'a oubliée, les séances de l'Académie des Beaux-Arts, montrant sa belle

et verte vieillesse, prenant la part la plus consciencieuse à ses

travaux, servant ainsi d'exemple aux plus tard venus dans la carrière;

et quand, dans ces temps récents, en pleine inondation, force fut, pour

arriver à l'Institut, d'y aborder en canots, il ne fut pas le dernier à

prendre séance!

Son coeur était à la fois généreux et tendre, et sa conversation

n'avait rien de ce marbre glacial qu'il savait si admirablement sortir

de sa froidure pour lui imprimer sa chaleur et sa vie.

Il y a peu de semaines, nous étions avec lui à l'Institut, dont il était

le patriarche vénéré, et il nous parlait de sa mort (la pressentait-il

déjà prochaine?) avec une sérénité, une résignation admirables; nous

l'écoutions silencieux, émus. Nous ne pensions pas que l'heure suprême

dût si tôt sonner pour notre cher et grand maître.

Rien des honneurs que l'on décerne aux vivants ne lui aura manqué;

peut-être la grand-croix de la Légion d'honneur, dont il n'était que

grand-officier, mais si ce suprême honneur lui faisait défaut, l'opinion

publique le lui avait depuis longtemps décerné, de telle sorte que nous

pouvons réellement dire de Frémiet que rien ne manqua à sa gloire, mais

que, par son trépas, désormais, il manque à la nôtre.

Adieu, Frémiet, adieu vaillant et illustre Français, tu peux rejoindre

avec la conscience tranquille, avec la sereine conviction du devoir

accompli, ce séjour large ouvert à ceux qui, comme toi, ont su remplir

leur existence de sublimes travaux, leçons précieuses pour les

générations futures.

Adieu! Pas plus que les êtres chers à ton coeur, que tu as tant aimés

et que tu laisses après toi, pas plus que notre éminent confrère Gabriel

Fauré, auquel tu donnas l'une de tes filles chéries, l'Académie des

Beaux-Arts, elle non plus, ne saura t'oublier.

SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE DES CINQ ACADÉMIES

PRÉSIDÉE PAR MASSENET, PRÉSIDENT DE L'INSTITUT ET DE L'ACADÉMIE DES

BEAUX-ARTS

Le mardi 25 octobre 1910.

_Discours d'ouverture de M. le Président._

MESSIEURS,

C'est la roue de la Fortune, qui n'a jamais été plus aveugle--ou bien

encore la malice de mes confrères les artistes--qui m'a porté jusqu'à ce

fauteuil, où m'échoit l'honneur redoutable de présider l'une de ces

séances annuelles où se trouvent réunies les cinq Académies. Lourde

tâche pour un pauvre compositeur que les questions scientifiques et

littéraires ont toujours vivement interessé, mais auquel la tyrannie des

doubles croches n'a laissé le loisir d'en approfondir aucune.

Cependant, un musicien déjà--mais celui-là de haute taille et de grande

envergure--s'est ainsi trouvé à votre tête, en pleine Sorbonne cette

fois, pour célébrer, en 1895, le glorieux centenaire de l'Institut de

France. C'était mon maître vénéré Ambroise Thomas. Certains de ceux qui

sont ici se rappellent assurément sa noble figure, sa belle tenue, la

sobriété et l'élévation de son éloquence, en cette solennelle

circonstance. Avec l'émotion du souvenir et du culte reconnaissant que

je lui dois, vous me permettrez de me placer ici sous sa protection.

Pour chanter dignement nos cinq Académies, il eût fallu cette lyre

antique à cinq cordes, que les hellénistes appellent pentacorde. Je n'en

ai pas trouvé, par l'excellente raison que c'est là, paraît-il, un

instrument presque fabuleux et que l'on n'est même pas certain qu'il ait

existé. Si M. Henri Weil, le premier de vos confrères dont nous aurons à

déplorer la perte, était parmi nous, il aurait pu d'une science sûre

élucider cette question délicate. Mais voici l'an révolu déjà depuis que

l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a perdu ce grand

professeur qui était son doyen, étant né en 1818, à Francfort-sur-le-Mein,

alors ville libre. Ses études de prédilection le reportaient toujours

vers la Grèce antique. Il était comme un Hellène attardé parmi nous, le

huitième sage, et se plaisait à vivre dans la rare compagnie d'Eschyle,

d'Euripide et de Démosthène, dont il a commenté les oeuvres dans des

éditions restées fameuses.

En 1848, ne pouvant remonter le cours des temps pour devenir citoyen de

l'ancienne Athènes, il choisit la nationalité française sans doute parce

qu'il la jugea, même dans sa dégénérescence, la plus raffinée, la plus

subtile de l'époque présente. On sait ce qu'il ajouta d'honneur au

patrimoine de sa patrie d'adoption.

En 1882, il entre à l'Académie, comme porté par Denys d'Halicarnasse

lui-même, encore un de ses amis fort anciens.

Faut-il citer ses _Études sur le drame antique_, celles sur _l'Antiquité

grecque_, sa longue collaboration au _Journal des savants_ et à la

_Revue des études grecques_?

Ainsi il arriva jusqu'aux dernières limites de sa vie, toujours souriant

et affectueux. Quand son corps affaibli semblait ne plus pouvoir le

porter, son cerveau restait lumineux et il suffisait de lui parler de la

chère Grèce ou de nouveaux papyrus découverts ici ou là, pour le voir se

dresser tout aussitôt, l'oeil animé. Ah! pour l'amour du grec, qu'on

l'eût alors volontiers embrassé et couronné de roses, le doux vieillard,

qui s'éteignit, un soir, comme un souffle, au milieu des odes légères

d'Anacréon.

Puis ce fut le tour de M. d'Arbois de Jubainville, qui nous quitta

également dans un âge fort avancé, puisqu'il était né à Nancy en 1827.

Fils d'avocat, il ne trouve sa vocation qu'à l'École des Chartes d'où il

sort le premier en 1851 avec une thèse qui fait quelque bruit:

_Recherches sur la minorité et ses effets sur le droit féodal_.

C'en était fait! Dès 1852 il est archiviste du département de l'Aube et,

dans la solitude des faubourgs de Troyes, il entreprend la série des

admirables travaux qui remplirent son existence. Ce qui l'intéresse

surtout, c'est la recherche des véritables origines nationales de notre

histoire. Et voyez son énergie et son opiniâtreté:

Pour approfondir les mystères de nos premières destinées, il juge que la

connaissance du breton d'Armorique lui donnerait des facilités; il

l'apprend. Puis constatant que le bas-breton ne suffit pas et qu'il

trouverait de nouvelles forces à savoir le gallois, il l'apprend aussi.

Amené enfin à reconnaître que l'irlandais a grande importance en un tel

objet, il l'apprend encore.

C'en était trop! D'Arbois de Jubainville devait être des vôtres. Il en

fut, en 1884. C'est en s'appuyant sur la philologie plus que sur

l'archéologie qu'il entreprit de résoudre le problème ardu des origines

françaises. Aux illusions dorées du rêve, il opposa la précision rigide

du document. Et là, tout en rendant hommage à l'énergie et à la rudesse

victorieuse de d'Arbois, les artistes, qui sont de grands enfants,

auront parfois le regret qu'on leur ait gâté ces récits, contes de fées

si l'on veut, si délicatement sertis, qui bercèrent leur jeunesse et

ouvrirent leur imagination.

Il est permis de croire d'ailleurs que d'Arbois de Jubainville s'en

rendit compte lui-même, sur la fin de sa vie. Que lui advint-il en

effet? Il fréquentait alors le salon de Gaston Pâris, si achalandé en

gens de lettres remarquables. Il y rencontra de grands esprits, de

vastes cerveaux comme ceux de Renan et de Taine; il s'y frotta à des

poètes radieux comme Sully Prudhomme et de Hérédia. Ce sont là

séductions auxquelles on n'échappe guère. Ce qui devait arriver, arriva.

L'imagination prit un jour sa revanche. Où voyons-nous s'endormir le

Celte enraciné? Dans les bras d'Homère, pour la plus grande joie de son

confrère Henri Weil. Il se met à approfondir le grec, puisqu'il lui

fallait toujours apprendre quelque chose, et, comptant avec la chimère,

il écrit _l'Épopée homérique_! Ce fut, messieurs, sa dernière signature

devant l'Éternel, le «Sésame» qui lui ouvrit les portes du paradis.

Il semble que l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres donne à ses

membres un véritable brevet de longévité. Henri Weil disparaît à 90 ans,

d'Arbois de Jubainville à 83, et voici Léopold Delisle qui nous laisse à

84. A 32 ans, il était déjà des vôtres et vous avez pu célébrer son

jubilé, il y a deux années à peine.

On peut dire que sa gloire tint presque entière dans les quatre murs de

la Bibliothèque nationale, mais qu'elle les fit éclater de toutes parts

par son intensité même.

Et pourtant il arriva qu'après plus d'un demi-siècle passé dans cette

chère bibliothèque, illustrée et remplie de ses travaux, il arriva qu'un

décret inattendu dans sa rigueur vint lui rappeler qu'il était temps de

songer à la retraite, comme s'il était des limites pour la gloire.

L'émotion fut grande dans le pays, à la ville et aux champs, sinon à la

cour. Car le nom de Léopold Delisle était partout populaire.

Il sortit de la Bibliothèque, le coeur affligé mais le front haut,

comme un général sort d'une ville assiégée et courageusement défendue,

avec tous les honneurs de la guerre. Il semblait un vainqueur ouvrant

les portes de la place à qui voulait la prendre.

Jusqu'au dernier moment il suivit vos séances et il est mort debout,

ainsi qu'il convenait à ce rude travailleur. A quelqu'un des siens qui

lui reprochait, en ces derniers temps, de se lever trop matin ne

répondit-il pas que «les vieillards devaient faire de longues journées

parce qu'ils n'en avaient plus beaucoup à faire». Parole admirable à

graver sur le marbre de sa tombe, car elle est l'indication de toute une

vie.

L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a eu encore le regret de

perdre un associé étranger en la personne d'Adolf Tobler, qui professait

à Berlin la philologie romane depuis plus de quarante ans. Il était né

le 23 mai 1835, près de Zurich.

Il contribua pour sa part, en plein dix-neuvième siècle, aux progrès et

à la diffusion des études relatives à notre vieille langue française et

à notre ancienne littérature. Et il est curieux de constater que cette

oeuvre pie fut entreprise à Berlin par un professeur de Zurich.

Saluons donc d'un dernier adieu ce savant étranger qui devait aimer

notre pays, puisqu'il en aimait les lettres.

Je ne voudrais pas quitter l'Académie des Inscriptions sans signaler ici

ce qui fut pour elle le grand événement de cette année, je veux parler

des récentes découvertes faites dans la haute Asie. Le 25 février

dernier, M. Paul Pelliot est venu rendre compte à l'Académie des

résultats de la mission qui lui avait été confiée dans le Turkestan

chinois et qu'il a remplie avec une admirable énergie durant trois

années. Les ruines explorées dans ces régions, les temples, les grottes

à sculptures et à peintures nous révèlent des civilisations

insoupçonnées, contemporaines des premiers siècles du christianisme.

Mais la découverte la plus étonnante est celle de toute une

bibliothèque de manuscrits antérieurs au onzième siècle. Cette

bibliothèque se trouvait cachée dans une grotte qui fut murée,

apparemment en l'an 1035 de notre ère, et dont l'entrée a été découverte

par hasard en 1900, par des moines bouddhistes.

M. Pelliot a été assez heureux pour pouvoir acheter aux moines et

rapporter en France, à la Bibliothèque nationale, cinq mille rouleaux,

entre autres un manuscrit chinois du cinquième siècle ou du début du

sixième siècle, sur soie, admirablement conservé. Quel trésor!

Que sortira-t-il, au point de vue historique, du déchiffrement de cette

énorme et inattendue source d'informations? Connaîtrons-nous l'histoire

des migrations des races humaines qui de là sont venues fondre sur

l'Europe? Un avenir prochain nous le dira.

Mais il nous faut reprendre la liste funèbre. L'Académie des Sciences

n'a pas été parmi les plus épargnées, ayant perdu deux de ses membres:

M. Bouquet de la Grye et Maurice Levy.

Nous ne suivrons pas M. Bouquet de la Grye dans toutes les étapes de sa

carrière d'ingénieur explorateur, en Nouvelle-Calédonie, où le bateau

qui le portait fait naufrage, en Égypte, à Saint-Jean-de-Luz dont il

sauve la plage par la surélévation du récif Artha, au port de la

Rochelle, à l'île Campbell et au Mexique pour y observer le passage de

Vénus. C'est un an après son retour que vous l'appelez parmi vous. Son

dernier rêve, vous le connaissez tous, c'était de faire de Paris un port

de mer. Il n'aura pas vu la réalisation de ses plans grandioses, malgré

les quinze années de lutte qu'il y consacra. D'autres recueilleront ce

qu'il aura semé. L'idée d'ailleurs semble avoir perdu aujourd'hui de son

intérêt, puisque les temps sont proches où nous verrons flotter

au-dessus de nos têtes des bateaux aériens. A quoi bon dès lors les

ports et les canaux!

L'Académie des Sciences vient d'être très éprouvée par la mort toute

récente de Maurice Levy. Quand on lit, dans la notice nécrologique que

lui a consacrée le président Émile Picard, l'étendue et la variété de

ses travaux, on reste confondu. C'était une sorte de cerveau

encyclopédique, d'un ressort et d'une lucidité incomparables, qui put

s'attaquer à tous les sujets scientifiques et s'en rendre maître avec

une merveilleuse dextérité.

Ce sont là d'ailleurs questions extrêmement délicates, sur lesquelles il

est difficile et peut-être dangereux pour un musicien de disserter

longuement. En toute humilité, il me faut déclarer n'être pas certain

d'en avoir tout pénétré et peut-être, en insistant, m'aventurerais-je

sur un clavier qui ne m'est pas familier. Or la crainte des fausses

notes est le commencement de la sagesse. Quand on entend parler, à

propos de Maurice Levy, des principes de la thermodynamique et de

l'énergétique, de la géométrie infinitésimale, de la théorie

mathématique de l'élasticité, de la mécanique analytique et de la

mécanique céleste, toutes matières où il excellait, il est bien permis

de frémir un peu.

L'Académie des Sciences a encore perdu trois membres associés et un

membre libre: d'abord M. Agassiz, mort sur le navire qui le ramenait en

Amérique, au sortir d'une de vos séances. Grand zoologiste, il était le

principal représentant aux États-Unis de la biologie marine.

Puis ce fut le docteur allemand Robert Koch, dont les luttes contre la

tuberculose sont restées célèbres. Il ne l'a pas vaincue tout à fait,

mais il en a trouvé le bacille et peut-être par là a-t-il ouvert la

brèche par où d'autres passeront pour venir à bout du terrible mal.

Enfin le si renommé astronome italien Schiaparelli, directeur de

l'Observatoire de Milan, vient de disparaître.

Mes souvenirs (1848-1912) · 第 16 / 18 段