succès avec notre grand Gounod, qui se plaisait à le féliciter dans les
termes hyperboliques et imagés dont il était coutumier: «Ah! cher ami,
quelle oeuvre! J'en ai été remué jusqu'au tréfonds de mon être intime.
Votre piété de musicien est de l'améthyste pure sertie dans de l'or
vierge et votre cerveau de penseur recèle des trésors insoupçonnés, des
pierres précieuses qui ruissellent pour les seuls élus.» Et Lenepveu de
se confondre en remerciements et de «boire du petit-lait», comme il
disait: «Ah! mon illustre maître, que je suis confus de vos éloges, que
je vous suis reconnaissant d'avoir bien voulu pénétrer en mon oeuvre
modeste.--Moi? interrompait Gounod, je ne la connais pas, je ne l'ai
entendue ni lue.--Mais alors?» répliquait Lenepveu légèrement
interloqué. Gounod de mettre alors un doigt mystérieux sur ses lèvres et
de laisser tomber ces paroles fatidiques: «Ni vue, ni connue, mais par
les effets on devine les causes.» Et le bon Lenepveu de s'esclaffer au
souvenir de cette histoire.
Toute cette gaieté n'est plus. Je sais que vous avez du chagrin d'avoir
perdu cet excellent camarade. Vous comprendrez donc mon émotion et ma
douleur personnelle d'avoir perdu, moi, cet ami très affectionné, auprès
duquel j'avais, pour ainsi dire, vécu côte à côte, devisant des mêmes
choses, tout le long de la route humaine, et marquant chacun sur le
calepin de notre jeunesse laborieuse plus d'heures noires que d'heures
blanches.
Heureusement, pour nous musiciens, les blanches valaient deux noires.
De Georges Berger, qui fut l'un des plus aimables et des plus qualifiés
parmi nos membres libres, j'ai fait l'éloge mérité dans un précédent
discours, et passerai cette fois plus brièvement, car le temps presse et
j'entends les violons s'accorder. Véritable gentilhomme d'art, il prit
toujours en main notre cause et la servit loyalement, chaque fois qu'il
en eut l'occasion. C'est surtout dans les grandes expositions, dont il
était l'âme et l'organisateur habile, que nous l'avons rencontré, pour
nous faire la place la plus belle. A la Chambre des députés aussi, son
éloquence prit souvent et victorieusement la défense de nos intérêts.
Nous garderons longtemps le souvenir de ce galant homme si courtois et
si finement disert.
Et voici encore une curieuse figure d'artiste qui disparaît avec sir
William Quiller Orchardson, un de nos membres associés.
Il fut peintre de genre et portraitiste très intéressant, comme le sont
en général les artistes anglais, chez qui l'on sent un vif souci de la
ressemblance cherchée même au delà des traits du modèle et jusque dans
son âme intime. Une fois, il s'élève à la grande peinture d'histoire
avec son _Napoléon sur le «Bellérophon»_. L'oeuvre est restée célèbre,
popularisée par la gravure et la photographie.
Aux jours qui précédèrent sa mort, il achevait le portrait de lord
Blyth. Se sentant atteint gravement, il dut prendre le lit. C'était la
fin et il s'y résignait, quand sa femme, stoïque et courageuse comme une
ancienne Romaine, lui demanda s'il ne voulait pas signer sa dernière
oeuvre. Il se fit alors conduire devant la toile, y mit ses initiales
tremblantes, se recoucha et mourut. Belle fin d'artiste!
Mais secouons cette poussière de tombes, et n'attristons pas davantage
par des images funèbres cette jeunesse vivante, qui est trop loin de la
mort pour y croire et qui attend de nous simplement son viatique pour le
voyage à Rome.
Rome! c'est la ville sainte où vous trouverez le réconfort et la
méditation féconde. Oh! je sais, vous avez rencontré déjà des esprits
forts ou des doctrinaires à tous crins qui ont tenté de vous en
détourner, qui vous ont représenté comme du temps perdu et de la paresse
ces années bénies entre toutes. Méfiez-vous de ces éternels renards
pour qui tous les raisins sont trop verts.
Allez en toute confiance vers la cité des arts, allez, peintres,
sculpteurs, graveurs, architectes et musiciens, allez, et de l'échange
de vos enthousiasmes faites une collaboration. Un art doit être en effet
la réunion de tous les arts; un artiste ne doit pas se confiner en sa
seule spécialité, il doit l'être en tout, dans tout et partout.
Dès le premier soir, vous serez conquis et, quand des hauteurs du Pincio
vous verrez se dérouler sous vos regards attendris les méandres de la
ville des papes et des Césars, dominée ici par la coupole souveraine de
Saint-Pierre, là par le Colisée païen, et plus loin la campagne romaine
s'étendant, déjà baignée des nuances indécises du crépuscule, jusqu'au
Janicule encore doré des derniers rayons du soleil couchant, vous
comprendrez. Vous sentirez votre âme se fondre dans une muette prière
d'adoration et de reconnaissance. Ou alors, c'est que rien ne bat sous
votre mamelle gauche et qu'il est inutile d'aller plus loin.
Faites sauter les cordes de la lyre.
Et vous vous répandrez par les musées. Entrez dans l'intimité de ces
oeuvres maîtresses, prodiges de pensée et d'émotion, et ne vous
pressez pas de porter sur elles des jugements hâtifs que vous pourriez
regretter plus tard. Souvenez-vous qu'une oeuvre d'art est une Majesté
et qu'il faut attendre qu'elle vous parle d'abord. Mais ensuite, quels
sublimes et chaleureux entretiens!
Quand sonnera l'heure du repas, réunis autour de la table commune, vous
échangerez encore vos impressions et vos admirations de la journée, et
c'est là surtout que vous profiterez les uns des autres et que naîtra
cette collaboration de l'enthousiasme. S'il m'est permis de parler plus
spécialement de la musique, je vous dirai que notre art n'est que le
reflet de nos sensations. Il faut tout attendre d'une émotion souvent
fortuite. Une mélodie peut naître spontanée au souvenir d'une impression
ressentie, d'une pensée laissée en notre coeur, d'un regard, d'un mot,
d'un son de voix.
Ainsi vous deviserez jusqu'à l'heure de l'_Ave Maria_: les peintres
communieront en Raphaël, les sculpteurs s'agenouilleront devant
Michel-Ange, les architectes, emportés par leurs rêves au delà même de
la ville éternelle, vous diront les merveilles de l'Acropole, et les
musiciens chanteront pour chanter!... car à la Villa Médicis comme en
notre belle France, tout finit par des chansons.
Je me souviens qu'Henner se plaisait aux harmonies imprécises pour
bercer les vagues rêveries de ses nymphes au clair de lune, tandis que
les sculpteurs et les architectes s'extasiaient devant les robustes
constructions musicales de Gluck et de Hændel. Ainsi se révèlent les
états d'âme.
Et voilà ce qu'on voudrait détruire! Les plus purs enivrements de votre
jeunesse! Ah! mes jeunes amis, vous subirez le charme comme nous l'avons
subi et, plus tard, quand vous aurez quelque découragement des luttes
quotidiennes, vous ferez ainsi que vos aînés: vous reviendrez vers cette
Mecque des arts pour y retremper vos forces défaillantes, nouveaux
Antées qui sentirez le besoin de toucher le sol sacré.
Sur le Pincio même, juste en face de l'Académie de France, il est une
petite fontaine jaillissante en forme de vasque antique, qui, sous un
berceau de chênes verts, découpe ses fines arêtes sur les horizons
lointains. C'est là que, de retour à Rome après trente-deux années, un
grand artiste, Hippolyte Flandrin, avant d'entrer dans le temple, trempa
ses doigts comme en un bénitier et se signa.
Chers amis, gardez aussi cette religion, et qu'elle vous conduise,
fermes et courageux, au milieu des cahots de la vie, jusqu'au paradis
des arts.
FIN
3277.--Tours, imprimerie E. ARRAULT ET Cie.