absolument rendu ce que vous vouliez. Oh! je le sais bien, ce que
vous vouliez! (Et il le décrivait avec une exactitude, une
finesse!) Eh bien! tenez, cherchons ensemble... Ah! c'est
difficile! mais pourtant... oui, je crois que j'ai trouvé...
Parbleu!... Comment ne l'avez-vous pas vu, puisque vous l'avez
indiqué d'instinct, vous-même? Là, voyez!...
Et son petit crayon d'argent s'agitait dans sa main blanche et
nerveuse...
Parfois, il était malicieux; mais l'ironie se voilait, chez lui,
sous des formes si séduisantes! A un élève, devenu aujourd'hui
relativement célèbre et dont il goûtait peu, je crois, la nature
stérile et compliquée, il dit un jour, après avoir examiné quelques
pages d'orchestre qu'il lui montrait:
--C'est intéressant, c'est curieux, comme vous faites bien
l'orchestre de votre musique.
Et, quelques jours plus tard, comme ce même élève lui soumettait un
morceau de chant ou de piano:
--C'est amusant..., c'est intéressant à constater... Enfin... comme
vous faites bien la musique de votre orchestre!...
Il faudrait des pages pour dire son érudition, sa mémoire, sa
rapidité de compréhension, sa facilité de comparaison et de
citation.
Et quel interprète des maîtres! Je me souviens d'une séance où,
emporté par une démonstration, il en vint à nous chanter toute la
scène de la prédiction du grand prêtre dans _Alceste_: «Apollon est
sensible à nos gémissements!»
Je ne pourrai jamais plus l'entendre chanter--que dis-je! la voir
jouer par personne!
Il parlait de tout, de littérature, d'histoire et de peinture; tout
lui était bon pour illustrer ce qu'il voulait nous faire
comprendre, et son éloquence égalait sa sensibilité. Je n'oublierai
jamais les heures passées avec lui au Musée du Louvre...
REYNALDO HAHN.
Niort, 7 décembre 1911.
Votre lettre m'arrive à Niort, le jour où j'enterre celle qui
remplaçait ma mère auprès de moi et qui emporte avec elle toute ma
jeunesse.
C'est ma jeunesse aussi que vous évoquez en me demandant ces lignes
dont la brièveté m'est imposée par la douleur et les larmes. Et
c'est ma jeunesse qui s'associe à la ferveur de mes camarades pour
vous répondre. C'est ma jeunesse qui envoie au maître son hommage:
le plus beau et le plus doux que je puisse offrir.
ALFRED BRUNEAU.
Paris, 10 décembre 1911.
Je suis très flatté et très reconnaissant de votre aimable appel
pour rendre gloire à Massenet. Pardon de cette familiarité! Mais je
me souviens que, tout jeune élève à la classe de piano de M.
Mathias, je lui dis:
--Monsieur, excusez-moi, je vous quitte pour aller au cours de M.
Massenet.
Et Georges Mathias de me répondre, avec vivacité:
--Quand on a l'honneur d'être élève de Massenet, on supprime
«Monsieur».
Combien j'ai été heureux de faire partie de cette classe qui était
pour moi, comme pour nous tous, une délicieuse récréation, en même
temps qu'un précieux enseignement qui nous conduisait vers les
beautés de la Ville Éternelle! Enseignement très imagé et faisant
comprendre la musique, avec un art tout particulier, par des
exemples qu'il savait trouver dans la littérature, la peinture.
Exemple bien caractéristique:
--N'oubliez pas à cet endroit, me dit-il, la petite flûte; c'est du
vermillon!
Un des grands talents du maître, talent inoubliable! c'était de
faire comprendre, aimer, approfondir, lui-même chantant, exécutant
au piano, les oeuvres des maîtres. Il nous jouait souvent
Schubert et Schumann, comparant leurs différents génies jusque dans
les plus petites nuances.
Il nous a commenté aussi la symphonie. Je me souviens d'un cours
intéressant où il nous expliqua avec clarté la hardiesse des
développements de la symphonie en _sol mineur_ du grand Mozart. Un
jour aussi, il nous démontra d'une façon pittoresque la différence
entre les «trois orages»: de _la Pastorale_, de _Guillaume Tell_ et
de _Philémon et Baucis_. L'orage-symphonie, l'orage-opéra et
l'orage-opéra-comique. Vous voyez, par là, la diversité de son
enseignement: pas moyen de s'ennuyer! Si je continuais le récit de
mes souvenirs, il me faudrait trop de pages. Avant de terminer, je
tiens à vous remercier, monsieur, de l'occasion que vous me donnez
de prouver mon admiration et mon affectueuse reconnaissance envers
mon cher maître, une des gloires de l'art musical français.
CHARLES LEVADÉ.
9 décembre 1911.
Il est peu d'images du passé qui me soient aussi chères que celle
de mon maître Massenet dans sa classe, à l'ancien Conservatoire. Le
lieu était le plus malgracieux qui se pût voir. On y accédait par
un couloir étroit, dont le méandre recélait l'inévitable piège de
deux marches obscures. La petite salle était nue, sans réserve.
Devant un grand vieux piano, une chaise pour le maître, flanquée de
deux escabeaux dont s'emparaient les doyens de la classe, les
autres élèves debout pressés autour. Une crasse auguste engluait
les formes et les couleurs; et l'on ne savait pas ce qu'on
respirait là-dedans: il semblait que, depuis Cherubini, personne
n'eût ouvert les fenêtres, dont les vitres poudreuses tremblaient
au vacarme du faubourg Poissonnière. La lumière, à l'entresol,
était si chiche, qu'il y fallait, certains jours sombres, la
chandelle. Mais, dès que M. Massenet avait levé sur nous son oeil
avide de vie, dès qu'il avait parlé ou mis sa main au clavier, tout
s'éclairait, l'atmosphère vibrait d'espérances, de jeunes
illusions, des plus vives impressions musicales. Son enseignement
se bornait à examiner et à corriger nos travaux, à leur opposer et
à commenter des modèles: les principes se déduisaient ainsi, au
hasard de l'occasion, qui parfois menait loin. On peut concevoir
plus de méthode; mais, données avec la vivacité d'intelligence et
la passion qu'y apportait M. Massenet, ces leçons avaient un
pouvoir merveilleux d'éveiller et de soutenir l'activité d'un jeune
esprit. Jouant et chantant lui-même, illuminant ainsi nos pauvres
essais, le maître démêlait mieux que nous ce que nous avions rêvé
d'y mettre, discernait du premier coup la miette féconde dont nous
n'avions pas su tirer parti; et s'il nous renvoyait, notre travail
en morceaux, il ne nous renvoyait qu'avec l'ardente confiance de
faire mieux, et le moyen topique d'y réussir. La clarté, la mesure,
la rigoureuse propreté, mais le mouvement juste de la forme; la
sincérité et la simplicité du sentiment: là étaient ses premiers
conseils.
On lui a reproché cet enseignement: on a dit que tous ses élèves
«faisaient du Massenet». En sept années, je ne l'ai pas entendu
demander une fois, ou seulement approuver qu'on en fît. Et ses
élèves ont-ils été seuls à en faire? Des maîtres mêmes,
contemporains de M. Massenet, et jusqu'à ses aînés, de combien
peut-on dire qu'ils n'ont pas un instant subi l'empreinte de son
irrésistible séduction? Ce sont les natures amorphes, comme Guiraud
et Delibes, qui peuvent former des élèves qui ne gardent rien
d'elles.
Quant aux auteurs qu'il nous faisait connaître, M. Massenet les
choisissait avec un éclectisme parfait, et quelquefois le plus loin
qu'il pouvait sembler de son propre idéal. Il trouvait dans chacun
l'exemple efficace, soit pour appuyer quelque précepte technique,
soit, et plus souvent encore, pour nous faire saisir de quelles
impressions de l'art, de la nature, et de la vie surtout, le fond
de la musique est fait. Ce qui ne se peut dire, c'est avec quelle
intensité de couleur et d'émotion il savait, sur ce piano minable,
éveiller toute la beauté intime et la beauté plastique d'un
chef-d'oeuvre; mais il faut avouer que rien ne nous captivait
davantage que l'exécution, exceptionnellement consentie, de l'un de
ses propres ouvrages. Qui n'a pas entendu par Massenet la musique
de Massenet ne sait pas ce que c'est que la musique de Massenet.
Les interprètes sont si rares, qui n'en ont pas chargé le trait, au
degré, souvent, de la caricature! Et quelle joie, quand il
apportait quelques pages manuscrites de la partition en oeuvre!
pages de l'aspect le plus net, le plus sûrement ordonné, mais d'un
aspect frémissant, qui avait déjà une grâce expressive: des pages
de sa vie vraiment, la date notée au coin, avec le fait, petit ou
grand, qui avait été pour lui l'événement du jour. J'entends encore
une lecture, inoubliable, de _Werther_; et je revois l'expression
singulière d'anxiété sur le front du maître, qui certes n'attendait
pas un avis de ses élèves, mais guettait le trouble de ce premier
public, tout sensible, et trop naïf pour la simulation.
J'ai commencé de comprendre, ce jour-là, que, lorsqu'on reproche à
M. Massenet un grand désir de plaire, cette expression péjorative
n'est pas exacte. Le vrai désir qui le domine est d'être aimé. Ou,
plutôt, c'est un besoin, inquiet jusqu'à la fièvre, d'aimer
lui-même éperdument sa création et de la rendre si émouvante que
tous l'aiment comme il l'aime, et de toujours chercher celle qui
trouvera le plus directement des coeurs prêts à s'ouvrir...
Et il arrivait qu'on entendit, au milieu de ces capiteux
entretiens, discrètement heurter. La porte entrebâillée, un visage
passait, un vieux visage à favoris, resplendissant d'un regard
divin et d'un large sourire, où l'âme s'offrait. C'était «le père
Franck», qui venait--les deux classes ayant beaucoup d'élèves
communs, et les heures coïncidant certaines fois--demander si l'un
de ces jeunes gens ne consentirait pas à aller lui tenir un peu
compagnie devant son orgue, où il se morfondait tout seul.
GASTON CARRAUD.
10 décembre 1911.
Le maître a toujours gardé à notre endroit, quant à ses oeuvres,
un silence farouche; il nous les cachait presque.
Un jour, cédant à nos instances, il voulut bien nous jouer quelques
mesures de la danse galiléenne de _la Vierge_, dont l'orchestration
nous avait vivement intéressés. Plus tard, il consentit, non sans
s'être fait beaucoup prier, à nous interpréter l'air du ballet en
_si mineur_ d'_Hérodiade_; plus tard encore, quelques mesures de
Manon qu'il achevait alors; le récitatif: _Je ne suis qu'une pauvre
fille_. Mais ce fut, en quatre années, tout son apport d'exemples
personnels. A ce point de vue, notre curiosité fut toujours déçue.
Tel était son souci de nous éloigner des choses de la mode, de
faire de nous--au sens le plus hautain, le plus éternel du mot--des
musiciens. Ce fut le plus merveilleux éveilleur d'âmes, le plus
généreux stimulateur d'énergies et d'imaginations. Les âmes ont
répondu; les imaginations ont fleuri: il en peut revendiquer
hautement comme sienne l'harmonieuse moisson.
PAUL VIDAL.
9 décembre.
Mon souvenir de la classe Massenet? Le souvenir d'une classe où
nous allions avec joie, d'un maître qui était adoré de ses élèves,
d'un enseignement vivant, varié, et le contraire de scolastique.
C'est un beau souvenir. Et notre maître sait bien que ses nombreux
élèves lui gardent tous une profonde reconnaissance.
HENRI RABAUD,
Chef d'orchestre de l'Opéra.
MASSENET PAR SES INTERPRÈTES
_Deux des plus charmantes interprètes de Massenet ont bien voulu
également nous adresser un souvenir sur leur maître et ami:_
10 décembre 1911.
Pour parler du maître, je trouve bien intéressant de raconter un
peu ce que sont les études avec lui.
Ah! ce n'est pas toujours un moment agréable, car le maître,
lorsqu'il apporte les pages nouvelles d'un ouvrage, voudrait que
l'interprète rendît aussitôt le sentiment, le caractère, les
nuances... tout, enfin. Il ne peut admettre une hésitation, il se
croit à la veille d'une répétition générale... Il exige, dès le
premier contact de l'artiste avec le rôle nouveau... la perfection!
Mais, lorsqu'il se sent compris, quel changement se produit! Il est
joyeux, reconnaissant; il parle avec bonté et vous comble d'éloges.
Exagération au début... exagération à la fin.
Tout s'arrange, cependant, et le maître aime tant les artistes
qu'il leur donne une place d'honneur parmi les plus chers de sa
famille.
Combien aussi les artistes l'aiment, l'admirent et le révèrent!
LUCY ARBELL, de l'Opéra.
#/
11 décembre.
Mon grand et cher illustre maître Massenet ne se doute pas qu'il
fut le premier à m'applaudir à Paris.
Venant de Bordeaux, je me présentais au concours d'admission du
Conservatoire, quand un des membres du jury se mit à battre des
mains.
--Eh bien! vous pouvez être contente, mademoiselle, me dit
l'appariteur, c'est M. Massenet qui vous a applaudie!
J'étais follement heureuse. Pensez donc! Mais, hélas! ma joie fut
courte... A peine rentrée dans le foyer où les «candidates»
attendaient leur tour, je me vis assaillie par vingt jeunes filles
qui m'interpellaient avec une volubilité rageuse. A travers ce flux
de paroles, je distinguais pourtant ces mots:
--En a-t-elle de la chance!
--C'est vrai que Massenet vous a applaudie?
--Pas possible!
--Si!
--Non!
--Ça se raconte.
Etc.
Heureusement, la mère d'une des concurrentes mit tout le monde
d'accord en prononçant, avec autorité, cette phrase venimeuse:
--Je l'avais bien dit à ma fille: «Massenet applaudit toujours...
quand on lui chante sa musique.»
Je venais de concourir dans le grand air de _la Juive_!!!
JULIA GUIRAUDON-CAIN.
MES DISCOURS
INAUGURATION DE LA STATUE DE MÉHUL
2 octobre 1892.
_Discours de Massenet, membre de l'Institut, au nom de l'Académie des
Beaux-Arts._
MESSIEURS,
Nous sommes à une époque où chaque pays, chaque coin de terre, tient à
honneur de glorifier dans le marbre ou dans le bronze les hommes
célèbres qu'il a vus naître.
Cela vaut mieux assurément qu'une coupable indifférence pour ceux dont
la patrie a le droit de s'enorgueillir.
Cependant, dans le nombre des statues qu'on a élevées en ces derniers
temps, peut-être quelques-unes l'ont-elles été avec précipitation, comme
sous le coup d'une admiration trop hâtive. Ce n'est pas le reproche
qu'on pourra adresser à celle de votre Méhul, le fier et mâle artiste
dont nous voyons ici la noble image. Cent ans ont passé sur sa gloire
sans l'entamer. Et c'est pourquoi je remercie l'Académie des Beaux-Arts
de l'honneur qu'elle m'a fait en m'envoyant parmi vous pour porter la
parole en son nom et pour déposer au pied de ce monument le tribut de
son admiration. Je le ferai, sinon avec l'éloquence que vous auriez
désirée, du moins avec tout le respect et la piété d'un descendant très
humble pour un ancêtre illustre et vénéré.
Il est né dans votre ville, non loin d'ici, dans l'ancienne rue des
Religieuses, le 24 juin 1763, marqué au front par la Providence pour de
grandes destinées artistiques.
C'est un vieil organiste du couvent des Récollets qui joua en cette
circonstance le rôle de la Fortune. Il était aveugle comme elle et
imagina, en manière de passe-temps, d'inculquer à l'enfant les éléments
de la musique. On n'a pas conservé son nom et nous devons le regretter:
n'eût-il pas été juste qu'il prît aujourd'hui sa part du triomphe, celui
qui le premier fit vibrer cette petite âme musicale?
Dans la suite, Méhul trouva des maîtres plus remarquables, plus dignes
de lui comme cet Hanser, le savant organiste de Laval-Dieu, qui venait
d'Allemagne et lui apprit du contrepoint tout ce qu'on peut en savoir,
ou comme cet Edelman, compositeur lui-même de mérite, qui eut le temps
de faire épanouir le génie de son élève, avant de porter sur les
échafauds de la Révolution une tête plus faite pour les combinaisons
harmoniques que pour les combinaisons si dangereuses de la politique.
Oui, ce furent là les deux maîtres qui formèrent son talent. Mais nous
n'en devions pas moins un souvenir au vieil aveugle, qui, le premier,
posa les mains de l'enfant merveilleux sur un clavier d'orgue dont il
devait devenir le titulaire dès l'âge de dix ans.
Laval-Dieu, où professait cet Hanser dont j'ai parlé, fut le vrai
berceau artistique de Méhul. C'était alors une puissante abbaye située
tout près d'ici, de l'autre côté de la Meuse, où vivaient et priaient
des chanoines de Prémontré, mettant tous leurs soins à posséder une des
plus belles maîtrises de France, afin d'y chanter dignement les louanges
du Seigneur.
C'est dans cette solitude propice aux méditations, dans un parc
enchanteur aux riches végétations, que Méhul passa les plus belles
années de sa vie. Il aimait à le dire et à le répéter. C'est là qu'il
reçut les fortes leçons d'Hanser, là aussi qu'il prit pour les fleurs
cette passion qui ne le quitta plus. Toute sa vie, il se plut à en
cultiver comme il avait fait à Laval-Dieu et ce lui fut souvent d'un
grand secours.
Il est dans la vie des artistes bien des heures de lassitude, de doute,
de découragement. Avec sa nature fine et impressionnable, Méhul les
connut plus que tout autre. Il eut à lutter parfois contre la mauvaise
fortune, contre les intrigues et les jalousies, même contre les douleurs
privées. Dans ces jours d'amertume, Méhul se retournait du côté de ses
fleurs et il y retrouvait des horizons roses, des douceurs parfumées. Il
s'oubliait en de longues extases devant un parterre où toutes les
couleurs se mariaient à ses yeux, comme tous les sons dans son esprit de
musicien. Les tulipes surtout le dominaient et il y avait telles d'entre
elles aux nuances vives et changeantes qui lui faisaient tourner la
tête tout aussi bien qu'une de ces mélodies rares écloses en sa fertile
imagination.
On a dit qu'il y avait toujours un serpent caché sous les fleurs. Cela
était vrai pour celles de Laval-Dieu, et le serpent prit ici la forme
d'une robe de moine. Les parents de Méhul, bonnes gens fort simples, se
demandèrent un moment pourquoi leur fils ne la revêtirait pas, cette
robe, puisqu'il était si bien accueilli des religieux. Ils ne pensaient
pas pouvoir élever plus haut leur ambition.
Eh! mon Dieu, Méhul eût peut-être fait un excellent moine, mais quel
artiste nous aurions perdu!
Les chanoines pourtant n'eussent pas demandé mieux, tant ils avaient
pris en affection leur jeune élève. Heureusement celui-ci n'avait reçu
qu'une éducation très rudimentaire et à toutes les avances il put
répondre: «Je ne sais pas le latin», comme l'ingénue de Molière
répondait: «Je ne sais pas le grec» aux savantins qui voulaient
l'embrasser.
Et le voilà parti pour Paris, la ville où l'on trouve la gloire, mais au
prix de quelles luttes et de quelles misères! Méhul souffrit des unes et
des autres, touchant de l'orgue dans les églises et courant le cachet
pour vivre médiocrement. Mais il eut bientôt des bonheurs inespérés.
Gluck, le grand Gluck, s'intéressa à lui et lui prodigua ses précieux
conseils. Il y a plus d'une affinité entre le génie de ces deux
illustres musiciens, et Méhul devait accomplir dans la forme de
l'opéra-comique la même révolution que celle qu'avait accomplie Gluck
dans l'opéra. Aux ariettes de Philidor il fit succéder des accents plus
mâles et même, délaissant la petite flûte aimable qui régnait alors en
souveraine à la salle Favart, il ne craignit pas d'y emboucher la
trompette épique dès son premier ouvrage, cette _Euphrosine_ qui fut une
révélation et provoqua dans tout Paris un véritable enthousiasme.
Un maître artiste était né à la France.
D'autres, et parmi eux mon éminent ami Arthur Pougin, vous ont dit dans
leurs études sur Méhul, bien mieux que je ne saurais le faire, toute la
glorieuse série des ouvrages qui suivirent _Euphrosine_, et ont fait
ressortir les mérites de _Stratonice_, d'_Ariodant_, d'_Adrien_, de
l'_Irato_, du _Jeune Henry_ et surtout de cet incomparable _Joseph_, qui
passe immuable à travers les âges dans son éternelle beauté.
J'aime à me reporter à ces temps héroïques de la musique où l'opéra
moderne, secouant les formes pédagogiques qui l'enserraient, sortait si
superbement de ses langes, servi par cette grande pléiade d'artistes
qu'on appelait Chérubini, Lesueur, Spontini, Grétry, Berton; et je dis
moderne avec intention, car ce sont eux qui ont ouvert les voies que
nous suivons encore. Sans doute la palette orchestrale a pu s'enrichir
avec l'armée des instruments qui segmentait; on apporte peut-être à la
musique de nos jours plus de raffinements, plus de recherches, plus de
coloris et de pittoresque, mais on ne saurait y mettre plus de noblesse,
plus de foi, plus d'ampleur que ces rudes pionniers d'un art qu'ils ont
créé.
Méhul était à leur tête et conduisait le mouvement. Il eut tous les
honneurs, tous les succès. Il fut le premier musicien nommé à l'Institut
de France, il fut aussi le premier dans la Légion d'honneur.
C'était donc une sorte de préséance qu'on lui reconnaissait et devant
laquelle, d'ailleurs, ses rivaux, qui étaient tous ses amis,
s'inclinaient sans la moindre arrière-pensée. Et comment ne l'eût-on pas
aimé, cet homme qui, en dehors de son rare talent, était si excellent,
si bon, si aimable pour tous? Il mettait du charme et de l'esprit, nous
dit un de ses biographes, jusque dans le simple bonjour qu'il vous
donnait.
Et voyez, messieurs, comme le génie rayonne éternellement à travers les
siècles. Voilà cent trente années que Méhul naquit dans cette ville de
Givet, et son souvenir y grandit toujours. Aujourd'hui, c'est
l'apothéose; et nous voici tous réunis autour de la statue que viennent
de lui ériger ses concitoyens reconnaissants. Rendons hommage à la forte
volonté de votre maire, M. Lartigue, qui a mené à bien cette entreprise,
et au talent du sculpteur, M. Croisy, qui nous rend si vivante cette
image chère et glorieuse.
Non seulement, par cette belle manifestation, vous honorez la mémoire de
Méhul, mais vous vous honorez grandement vous-mêmes, et vous honorez la
France aussi. Il ne saurait nous déplaire qu'à l'extrémité de notre pays
et sur sa limite même, ce soit tout d'abord la statue d'un musicien
illustre qu'on découvre en entrant chez nous. C'est comme une étiquette
d'art donnée à la patrie; c'est plus encore quand ce musicien s'appelle
Méhul et qu'il a écrit le _Chant du départ_--ce frère jumeau de notre
_Marseillaise_--qui retentit si souvent à l'heure du danger parmi les
armées de la première République.
Tournez-la donc du côté de la frontière, la statue du musicien patriote
dont les chants enflammés entraînèrent les fils de la France à la
défense du sol sacré. Mettez-y des lyres et des roses, des lyres pour
symboliser son génie, des roses parce qu'il les aima tendrement, mais
n'oubliez pas d'y joindre le clairon qui sonne la victoire.
FUNÉRAILLES D'AMBROISE THOMAS
22 février 1896.
_Discours de Massenet, membre de l'Institut, au nom de la Société des
auteurs et compositeurs dramatiques._
MESSIEURS,
On rapporte qu'un roi de France, mis en présence du corps étendu à terre
d'un puissant seigneur de sa cour, ne put s'empêcher de s'écrier: «Comme
il est grand!»
Comme il nous paraît grand aussi celui qui repose ici devant nous, étant
de ceux dont on ne mesure bien la taille qu'après leur mort! A le voir
passer si simple et si calme dans la vie, enfermé dans son rêve d'art,
qui de nous, habitués à le sentir toujours à nos côtés pétri de bonté et
d'indulgence, s'était aperçu qu'il fallait tant lever la tête pour le
bien regarder en face?
...Et c'est à moi que des amis, des confrères de la Société des auteurs
ont confié la douloureuse mission de glorifier ce haut et noble artiste,
alors que j'aurais encore bien plus d'envie de le pleurer. Car elle est
profonde notre douleur, à nous surtout, ses disciples, un peu les
enfants de son cerveau, ceux auxquels il prodigua ses leçons et ses
conseils, nous donnant sans compter le meilleur de lui-même dans cet
apprentissage de la langue des sons qu'il parlait si bien. Enseignement
doux parfois et vigoureux aussi, où semblait se mêler le miel de Virgile
aux saveurs plus âpres du Dante,--heureux alliage dont il devait nous
donner plus tard la synthèse dans ce superbe prologue de _Françoise de
Rimini_, tant acclamé aux derniers concerts de l'Opéra.
Sa Muse, d'ailleurs, s'accommodait des modes les plus divers, chantant
aussi bien les amours joyeuses d'un tambour-major que les tendres
désespoirs d'une Mignon. Elle pouvait s'élever jusqu'aux sombres
terreurs d'un drame de Shakespeare, en passant par la grâce attique
d'une Psyché ou les rêveries d'une nuit d'été.