Le programme fut décidé tout de suite. Les études particulières

commencèrent aussitôt. La peur cependant que j'éprouvais, et que j'ai

toujours eue, lorsque j'ai fait une promesse, d'être souffrant quand

arrivait l'instant de l'exécution, me causa plus d'une insomnie.

«Tout est bien qui finit bien», dit la sagesse des nations. J'avais

tort, on va le voir, de me torturer pendant tant de nuits.

Aucun artiste, ai-je dit, ne se serait senti heureux s'il n'avait pas

participé à cette soirée en lui accordant son généreux concours. Notre

vaillant président Adrien Bernheim, avait, après quelques paroles

chaleureusement patriotiques, obtenu de tous les professeurs de

l'orchestre de l'Opéra qu'ils viendraient répéter les différents actes,

intercalés dans la soirée, à six heures vingt-cinq du soir. Personne ne

dîna; tout le monde fut au rendez-vous!

A vous tous, mes amis, mes confrères, mes remerciements émus!

Je n'ai point à apprécier moi-même ce que fut cette fête, à laquelle je

pris une part si personnelle...

Il n'y a pas de circonstances, si belles et si sérieuses qu'elles soient

dans la vie, auxquelles ne se mêle parfois un incident qui leur fait

contraste.

Tous mes amis voulaient témoigner de leur empressement à assister à la

soirée de l'Opéra. Il se trouva parmi eux un fidèle habitué des théâtres

qui tint à venir m'exprimer ses regrets de ne pouvoir assister à cette

fête. Il avait perdu tout récemment son oncle, qu'on savait millionnaire

et dont il était héritier.

Je lui présentai mes condoléances et il partit.

Le plus drôle, c'est que je devais apprendre fortuitement l'étrange

conversation qu'à l'occasion des funérailles de cet oncle, il avait eue

avec le représentant des pompes funèbres.

«Si monsieur désire, avait dit ce dernier, un service de première

classe, il aura l'église entièrement tendue de noir aux armes du défunt,

l'orchestre de l'Opéra, les premiers artistes, le catafalque le plus

monumental», suivant la somme.

L'héritier hésita...

«Alors, monsieur, ce sera la seconde classe, l'orchestre de

l'Opéra-Comique, des artistes de second plan», suivant la somme.

Nouvelle hésitation...

Le représentant ajouta alors, avec un accent contrit:

«Ce sera donc la troisième classe; mais je vous préviens, monsieur, que

ce ne sera pas _gai_! (_sic_)»

Puisque je suis sur ce terrain, et le mot est bien le mot juste,

j'ajouterai que j'ai reçu d'Italie une lettre de félicitations qui se

terminait par les salutations d'usage et, cette fois, ainsi conçue:

«Veuillez croire à mes plus sincères... _obsèques_.» (Traduction libre

d'_ossequiosita_.)

La mort a quelquefois des côtés aussi amusants que la vie en a de

tristes.

Cela me fait souvenir de la fidélité avec laquelle les frères Lionnet

suivaient les enterrements.

Était-ce sympathie pour les défunts, ou bien ambition de voir leurs noms

au nombre de ceux des personnes de distinction citées à cette occasion,

par les journaux? On n'a jamais pu savoir.

Étant un jour de cortège funèbre, Victorien Sardou entendit l'un des

frères Lionnet parler avec un de ses voisins et lui dire, l'air navré,

en lui donnant de tristes nouvelles de la santé d'un ami: «Allons, ce

sera à lui bientôt!»

Ces mots éveillèrent l'attention de Sardou, qui s'exclama, en montrant

les frères Lionnet: «Non seulement ils suivent tous les enterrements,

mais ils les annoncent!»

CHAPITRE XXVIII

CHÈRES ÉMOTIONS

Durant l'été de 1902, arrivant de Paris, je rentrai dans ma demeure, à

Égreville.

Parmi les livres et les brochures que j'avais emportés avec moi, se

trouvait _Rome vaincue_, d'Alexandre Parodi. Cette magnifique tragédie

avait obtenu, en 1876, au moment où elle fut jouée pour la première fois

sur la scène de la Comédie-Française, un succès resté inoubliable.

Sarah Bernhardt et Mounet-Sully, jeunes tous les deux à cette époque,

avaient été les protagonistes de deux actes les plus émouvants de

l'oeuvre: Sarah Bernhardt, en incarnant l'aïeule aveugle, Posthumia,

et Mounet-Sully, en interprétant l'esclave gaulois, Vestapor.

Sarah dans toute l'efflorescence de sa radieuse beauté, avait demandé le

rôle de l'aïeule, tant il est vrai de dire que la véritable artiste ne

pense pas à elle; qu'elle sait, quand il le faut, faire abstraction

d'elle-même, sacrifier le charme de ses grâces et l'éclat de ses

attraits aux exigences supérieures de l'art!

Il en fut de même, mes chers enfants, trente-cinq années plus tard, à

l'Opéra, ainsi que la remarque pourra en être justement faite.

Je me souviens encore de ces hautes fenêtres, de ces baies immenses qui

envoyaient le jour dans ma grande chambre d'Égreville.

J'avais lu, après dîner la très attachante brochure de la _Rome vaincue_

jusqu'aux extrêmes lueurs de la journée. Je ne pouvais m'en détacher,

tant elle m'enthousiasmait. Il fallut, comme l'a dit notre grand

Corneille, que

...l'obscure clarté qui tombe des étoiles,

Bientôt avec la nuit...

arrêtât ma lecture.

Dois-je ajouter, après cela, que je ne pus résister à me mettre aussitôt

au travail, et que l'écrivis, les jours suivants, toute la scène de

Posthumia, au 4e acte? Vous me direz, sans doute, que je travaillais

ainsi bien au hasard, n'ayant pas encore distribué les scènes suivant

les exigences d'un ouvrage lyrique. J'avais cependant décidé déjà mon

titre: _Roma_.

Le véritable emballement dans lequel ce travail me jeta, ne m'empêcha

pas, néanmoins, de songer qu'à défaut d'Alexandre Parodi, mort en 1901,

l'autorisation de ses héritiers m'était nécessaire. J'écrivis donc; mais

ma lettre devait rester sans réponse.

Je dus ce contre-temps à une adresse erronée. La veuve de l'illustre

tragique m'apprit, en effet, par la suite, que ma demande n'était

jamais parvenue à sa destination.

Parodi! qu'il était bien le _vir probus dicendi peritus_ des anciens!

Quels souvenirs j'ai gardés de nos promenades le long du boulevard des

Batignolles, où je pensais que se trouvait toujours son ancienne

demeure! Avec quelle éloquence il narrait la vie des Vestales qu'il

avait lue dans Ovide, leur grand historiographe!

J'écoutais avidement sa parole colorée, si enthousiaste des choses du

passé. Ah! que ses emportements contre tout ce qui n'était pas élévation

dans les sentiments, noble fierté dans les intentions, dignité et

simplicité dans la forme, que ces emportements, dis-je, étaient superbes

et comme on sentait que son âme vibrait toujours dans l'au-delà! Il

semblait qu'une flamme la consumât, imprimant à ses joues le creux de

ses tortures intérieures.

Je l'ai tant admiré et bien aimé! Il me semble que notre collaboration

n'est point finie, qu'un jour nous pourrons la reprendre ensemble, dans

le mystérieux séjour où l'on va, mais d'où l'on ne revient jamais!

Fort déçu du silence qui avait suivi l'envoi de ma lettre, j'allais

abandonner mon projet d'écrire _Roma_ lorsque, dans ma vie, apparut un

maître poète, Catulle Mendès. Il m'offrit cinq actes pour l'Opéra:

_Ariane_; je vous en ai déjà parlé.

Ce fut cinq ans après, en 1907, que mon ami Henri Cain vint me demander

si j'avais l'intention de reprendre avec lui notre fidèle collaboration.

Tout en causant avec moi, il remarqua que j'avais mes pensées ailleurs,

qu'une autre idée me préoccupait. C'était exact. Je fus amené à lui

confier mon aventure à propos de _Roma_.

Mon désir de trouver dans cette oeuvre le poème rêvé fut immédiatement

partagé par Henri Cain: quarante-huit heures après, il me rapportait

l'autorisation des héritiers. Ceux-ci avaient signé un traité qui

m'accordait un délai de cinq ans pour écrire et faire représenter

l'ouvrage.

Il m'est agréable, aujourd'hui, de remercier Mme veuve Parodi, femme

d'une rare et parfaite distinction, et ses fils, dont l'un occupe une

situation éminente dans l'instruction publique.

Ainsi que je vous l'ai déjà dit, mes chers enfants, je me trouvais, en

février 1910, à Monte-Carlo, pour les répétitions et la première

représentation de _Don Quichotte_. J'habitais alors, déjà, cet

appartement qui m'a tant plu, à l'Hôtel du Prince de Galles. J'y suis

toujours revenu avec bonheur. Comment aurait-il pu en être autrement.

La chambre où je travaillais donnait de plain-pied sur un des boulevards

de la ville, et de mes fenêtres j'avais une vue incomparable.

Au premier plan: des orangers, des citronniers, des oliviers; à

l'horizon: le grand rocher surplombant la mer aux flots d'azur, et, sur

le roc, l'antique palais modernisé du prince de Monaco.

Dans cette calme et paisible demeure--chose exceptionnelle pour un

hôtel--malgré l'affluence des familles étrangères qui y étaient

installées, j'étais incité au travail. Pendant mes heures de liberté,

entre les répétitions, je m'occupais à écrire une ouverture pour _Roma_;

j'avais emporté avec moi les huit cents pages d'orchestre de la

partition manuscrite complètement terminée.

Le second mois de mon séjour à Monte-Carlo, je le passai au palais de

Monaco. C'est là que j'achevai cette composition, dans ce milieu

enchanteur, dans la haute poésie de cette splendeur.

Lorsque, deux ans plus tard, aux répétitions de _Roma_, j'assistai à

l'audition de cette ouverture, lue par les artistes de l'orchestre et

dirigée par le maître Léon Jehin avec un art extraordinaire, je pensai à

cette coïncidence qui faisait que ces pages, écrites dans le pays,

l'avaient été tout proche du théâtre où elles étaient jouées.

En rentrant à Paris, en avril, après les fêtes somptueuses par

lesquelles avait été inauguré le Palais océanographique, et que je vous

ai racontées, je reçus la visite de Raoul Gunsbourg. Il venait, au nom

de Son Altesse Sérénissime, s'informer si j'avais un ouvrage à lui

confier pour 1912. _Roma_ était terminée depuis longtemps, le matériel

en était prêt, et, par conséquent, je pouvais le lui promettre et

attendre deux années encore. Je le lui proposai.

Mon habitude, je l'ai déjà dit, est de ne jamais parler d'un ouvrage que

lorsqu'il est complètement achevé, que son matériel, toujours important,

est gravé et corrigé. C'est là une besogne considérable dont j'ai à

remercier mes chers éditeurs, Henri Heugel et Paul-Émile Chevalier,

ainsi que mes scrupuleux correcteurs, en tête desquels j'aime à placer

Ed. Laurens, un maître musicien. Si j'insiste sur ce point, c'est que

rien n'a pu empêcher, jusqu'ici, la persistance de cette formule: «M.

Massenet se hâte d'achever sa partition afin d'être prêt pour le

premier...!» Laissons dire et... continuons.

Ce ne fut qu'au mois de décembre 1911 que les études de _Roma_ pour les

artistes commencèrent, rue de Rivoli, chez Raoul Gunsbourg.

Qu'il était beau de voir nos grands artistes se passionner aux leçons de

Gunsbourg qui, vivant les rôles, leur infusait sa vie même en les

mettant en scène!

Hélas! pour moi, un accident me retint au lit dès le début de ces

passionnantes études. Tous les soirs, cependant, de cinq à sept heures,

je suivais, de mon lit, grâce à mon téléphone, les progrès des études de

_Roma_.

L'idée de ne pouvoir, peut-être, aller à Monte-Carlo, me tourmentait,

lorsque enfin mon excellent ami, l'éminent docteur Richardière, autorisa

mon départ! Le 29 janvier, nous partîmes donc, ma femme et moi, pour ce

pays des rêves.

A la gare de Lyon, excellent dîner!... Bon signe. Cela s'annonce bien!

La nuit, toujours fatigante en wagon... supportée dans la joie des

répétitions futures. Le mieux se maintient!

L'arrivée dans ma chambre aimée du «Prince de Galles»... Une ivresse.

C'est le mieux qui continue!

Quel incomparable bulletin de santé, n'est-il pas vrai?

Enfin, la lecture de _Roma_, dite à l'italienne: orchestre, artistes et

choeurs, fut l'objet de si belles et si bienveillantes manifestations,

que je payai ces _chaudes_ émotions par un... _refroidissement_.

O contraste! O ironie! Comment s'étonner cependant? Tous les contrastes

ne sont-ils pas dans cette même nature?

Le refroidissement dont je fus atteint ne dura guère, heureusement. Deux

jours après, j'avais rebondi; j'étais plus solide que jamais. J'en

profitai pour aller, avec ma femme, toujours avide et curieuse de sites

pittoresques, m'égarer dans un parc abandonné, le parc Saint-Roman. Nous

étions là, dans la solitude de cette riche et luxuriante nature, dans

ces bois d'oliviers laissant voir, à travers leurs petites feuilles d'un

vert grisâtre, si tendre et si doux, la mer immuablement bleue, quand

j'y trouvai... Quoi? Je vous le donne en dix, en cent, comme eût fait

Mme de Sévigné! Quand j'y trouvai, mes chers enfants... un chat.

Oui! c'était un chat, un vrai chat, fort aimable. Me sachant, sans

doute, depuis toujours, en amitié avec ses semblables, il m'honora de sa

société et ses miaulis insistants et affectueux ne me quittèrent pas. Ce

fut pour ce compagnon que j'épanchai mon coeur tout palpitant.

N'était-ce pas, en effet, ce jour-là, pendant ces heures d'isolement,

que la répétition générale de _Roma_ battait son plein? Oui, me

disais-je, en ce moment Lentulus vient d'arriver! Ah! maintenant, c'est

Junia! Voilà Fausta dans les bras de Fabius! Actuellement, c'est

Posthumia se traînant aux pieds des sénateurs cruels!... Car nous avons,

nous autres, fait étrange, comme l'intuition du moment exact où se joue

telle ou telle scène, une sorte de divination de la division

mathématique du temps, appliquée à l'action théâtrale. Nous étions au 14

février. Le soleil de cette splendide journée ne pouvait éclairer que la

joie de tous mes beaux artistes!

Sans une gêne bien naturelle, mes chers enfants, il me serait difficile

de vous parler de la superbe première représentation de _Roma_. Je me

permettrai donc, laissant ce soin à autrui, de reproduire les

impressions que chacun pouvait lire le lendemain dans la presse:

«L'interprétation--une des plus complètement belles à laquelle il

nous a été donné d'applaudir--a été en tous points digne de ce

nouveau chef-d'oeuvre de Massenet.

«Chose remarquable et qu'il faut d'abord noter: tous les rôles de

_Roma_ sont, au point de vue théâtral, ce qu'on appelle de bons

rôles. Tous comportent, pour leurs interprètes, des effets de chant

et de jeu qui sont de nature à soulever l'admiration et les bravos

du public.

«Cela dit à l'éloge de l'oeuvre, félicitons ces merveilleux

interprètes, dans l'ordre de la distribution portée au programme:

«Mlle Kousnezoff, dont la jeunesse, la fraîche beauté et la voix

superbe de soprano dramatique ont été un régal des yeux et des

oreilles, fut et demeurera longtemps la plus jolie et la plus

séduisante Fausta qu'on puisse souhaiter.

«Le rôle particulièrement dramatique de l'aveugle Posthumia a été

pour la grande tragédienne lyrique qu'est Mlle Lucy Arbell

l'occasion d'une création qui comptera parmi les plus

extraordinaires de sa brillante carrière. Drapée avec un sens

esthétique parfait dans un sombre et beau péplum de soie gris fer,

le visage artificiellement vieilli, mais d'une pure beauté de

lignes classiques, Mlle Lucy Arbell a profondément ému et

enthousiasmé le public tant par son jeu impressionnant que par les

accents tout à la fois graves et veloutés de sa voix de contralto.

«Mme Guiraudon a trouvé moyen, dans sa seule scène du deuxième

acte, de se tailler un très gros succès personnel, et jamais autant

qu'hier soir la critique parisienne n'a regretté que cette jeune et

exquise chanteuse ait abandonné prématurément la carrière

artistique, ne consentant désormais à se faire acclamer

qu'exceptionnellement, et... à Monte-Carlo.

«Mme Eliane Peltier (la grande-prêtresse) et Mlle Doussot (Galla)

ont complété excellemment une interprétation féminine de premier

ordre.

«Au surplus, les partenaires masculins ne furent pas moins

remarquables et pas moins acclamés.

«M. Muratore, qui est un ténor de grand opéra, de superbe allure et

de voix généreuse, a campé le rôle de Lentulus avec une vigueur et

une mâle beauté qui lui ont conquis tous les coeurs et qui, à

Paris comme ici, lui vaudront un éclatant et mémorable triomphe.

«M. J.-F. Delmas, à la diction si nette, à la déclamation lyrique

si théâtrale, a été un Fabius incomparable et non moins applaudi

que ses camarades de l'Opéra, Muratore et Noté. Celui-ci, en effet,

a fait également merveille dans le rôle de l'esclave Vestapor, dont

son organe sonore et vibrant de grand baryton a fait retentir à

souhait les farouches imprécations.

«M. Clauzure, enfin, dont le masque romain était parfait, à fait

une création--la première de sa carrière--qui place ce jeune

premier prix du Conservatoire sur le pied d'égalité avec les

célèbres vétérans de l'Opéra de Paris, auprès desquels il

combattait hier au soir le bon combat de l'art.

«Les choeurs d'hommes et de femmes, patiemment stylés par leur

maître dévoué, M. Louis Vialet, et les artistes de nos orchestres,

qui, de nouveau, ont affirmé leur maîtrise et leur homogénéité, ont

été irréprochables sous la direction suprême du maître Léon Jehin,

auquel tous les compositeurs dont il dirige les oeuvres

prodiguent à juste titre les remerciements et les félicitations, et

dont tous les dilettanti de Monte-Carlo ne cessent d'acclamer le

talent et l'infatigable vaillance.

«M. Visconti, qui, lui aussi, en son genre, est une des chevilles

ouvrières, ou plutôt artistiques, indispensables à la renommée du

théâtre de Monte-Carlo, a brossé pour _Roma_ cinq décors, ou, pour

mieux dire, cinq tableaux de maître qui ont été longuement admirés

et applaudis. Son _Forum_ et son _Bois sacré_ sont parmi les plus

belles peintures théâtrales qu'on ait encore vues ici.

«Pour M. Raoul Gunsbourg, metteur en scène dont il est désormais

superflu de célébrer les louanges, qu'il nous suffise de dire que

_Roma_ est une des partitions qu'il a montées avec le plus de

plaisir et le plus de sincère vénération. N'est-ce pas dire qu'il y

a apporté tous ses soins, toute son âme de directeur et

d'artiste?...

«Avec un pareil concours d'éléments de succès mettant en valeur

_Roma_, la victoire était certaine. Elle a été hier soir une des

plus complètes dont nous ayons eu depuis quinze années, à rendre

compte ici. Et c'est avec joie que nous le constatons à la gloire

du maître Massenet et de l'Opéra de Monte-Carlo.»

* * * * *

Cette année, les jours passés au palais furent d'autant plus doux à mon

coeur que le prince me témoigna, s'il est possible, une affection

d'autant plus touchante.

Honoré du devoir que j'avais à me rendre dans le salon voisin de la loge

princière (et l'on sait que je ne vais jamais à mes premières), je

rappelle que Son Altesse Sérénissime, à la fin du dernier acte, et

devant la salle attentive, me dit: «Je vous ai donné tout ce que je

pouvais; je ne vous avais pas encore embrassé!» Et, ce disant, Son

Altesse m'embrassa avec une vive effusion.

* * * * *

Me voici dans Paris, à la veille des répétitions et de la première de

_Roma_, à l'Opéra.

J'espère... J'ai de si admirables artistes! Ils m'ont déjà gagné la

première bataille. Pourraient-ils ne pas triompher dans la seconde?

CHAPITRE XXIX

(INTERMÈDE)

PENSÉES POSTHUMES

J'avais quitté cette planète, laissant mes pauvres terriens à leurs

occupations aussi multiples qu'inutiles; enfin, je vivais dans la

splendeur scintillante des étoiles qui me paraissaient alors grandes

chacune comme des millions de soleils! Autrefois, je n'avais pu jamais

obtenir cet éclairage-là pour mes décors, dans ce grand théâtre de

l'Opéra où les fonds restent trop souvent obscurs. Désormais, je n'avais

plus à répondre aux lettres; j'avais dit adieu aux premières

représentations, aux discussions littéraires et autres qui en

découlaient.

Ici, plus de journaux, plus de dîners, plus de nuits agitées!

Ah! si je pouvais donner à mes amis le conseil de me rejoindre là où je

suis, je n'hésiterais pas à les appeler près de moi! Mais le

voudraient-ils?

Avant de m'en aller dans le séjour éloigné que j'habite, j'avais écrit

mes dernières volontés (un mari malheureux avait profité de cette

occasion testamentaire pour écrire avec joie ces mots: _Mes premières

volontés_).

J'avais surtout indiqué que je tenais à être inhumé à Égreville, près de

la demeure familiale dans laquelle j'avais si longtemps vécu. Oh! le bon

cimetière! En plein champ, dans un silence qui convient à ceux qui

l'habitent.

J'avais demandé que l'on évitât de pendre à ma porte ces tentures

noires, ornements usés par la clientèle. J'avais désiré qu'une voiture

de circonstance me fît quitter Paris. Ce voyage, avec mon consentement,

dès huit heures du matin.

Un journal du soir (peut-être deux) avait cru devoir informer ses

lecteurs de mon décès. Quelques amis--j'en avais encore la

veille--vinrent savoir, chez mon concierge, si le fait était exact, et

lui de répondre: «Hélas! Monsieur nous a quittés sans laisser son

adresse.» Et sa réponse était vraie, puisqu'il ne savait pas où cette

voiture obligeante m'emmenait.

A l'heure du déjeuner, quelques connaissances m'honorèrent, entre elles,

de leurs condoléances, et même, dans la journée, par-ci, par-là, dans

les théâtres, on parla de l'aventure:

--Maintenant qu'il est mort, on le jouera moins, n'est-ce pas?

--Savez-vous qu'il a laissé encore un ouvrage? Il ne finira donc pas de

nous gêner!

--Ah! ma foi, moi je l'aimais bien! J'ai toujours eu tant de succès dans

ses ouvrages!

Et c'était une jolie voix de femme qui disait cela.

Chez mon éditeur, on pleurait, car on m'y aimait tant!

Chez moi, rue du Vaugirard, ma femme, ma fille, mes petits et

arrière-petits-enfants étaient réunis, et, dans des sanglots, trouvaient

presque une consolation.

La famille devait arriver à Égreville le soir même, veille de

l'enterrement.

Et mon âme (l'âme survit au corps) écoutait tous ces bruits de la ville

quittée. A mesure que la voiture m'en éloignait, les paroles, les bruits

s'affaiblissaient, et je savais, ayant fait construire depuis longtemps

mon caveau, que la lourde pierre, une fois scellée, serait, quelques

heures plus tard, la porte de l'oubli!

APPENDICE

MASSENET PAR SES ÉLÈVES

_Voici les notes que nous avons reçues de quelques-uns des élèves les

plus célèbres de Massenet:_

9 décembre 1911.

Tous ceux qui ont passé par la classe de Massenet en conservent le

plus noble et le plus charmant souvenir. Jamais professeur ne fut

plus aimé de ses élèves ni plus digne de l'être. Dès qu'il vous

voyait, tout de suite, dès la première fois, il établissait entre

lui et vous un lien affectueux, une petite connivence secrète; par

un mot, par un regard, il vous témoignait qu'il vous avait compris,

qu'il était votre ami, qu'il s'emploierait à votre bien. Et c'était

vrai. Il apportait à ses fonctions délicates et supérieures un

tact, une ardeur, un zèle compréhensif, auxquels il était

impossible de résister pour peu qu'on eût une parcelle de coeur

et d'intelligence.

On reproche toujours à ses élèves de faire «du Massenet». Avec ça

que les autres n'en font pas! Est-ce notre faute si Massenet a

trouvé et fixé, pour longtemps encore, la forme mélodique française

du charme amoureux? Si ceux-là mêmes qui l'ont le moins connu et le

plus dénigré n'ont pu s'empêcher de subir son influence, comment ne

l'aurions-nous pas doublement éprouvée, nous qui vivions près de

lui et respirions avec enchantement sa personnalité fascinante?

Mais jamais, jamais Massenet n'a imposé ses idées, ses préférences,

ni surtout sa manière à aucun de ses élèves; bien au contraire, il

s'identifiait à chacun d'eux, et l'un des traits les plus

remarquables de son enseignement consistait dans l'assimilation

dont il faisait preuve quand il corrigeait leurs travaux; qu'il

s'agît d'un détail à rectifier, ou d'une modification profonde dans

le plan, le factum, la couleur ou le sentiment de l'ouvrage qu'il

avait sous les yeux, ce qu'il indiquait, ce qu'il conseillait, ne

semblait pas émaner de lui, Massenet: il le tirait pour ainsi dire

de l'élève lui-même, de son tempérament, de ses qualités, de son

style propres, et refaisait le travail tel que l'eût refait

spontanément cet élève, s'il eût eu l'expérience nécessaire...

Je ne lui ai jamais entendu dire à un élève une chose

désobligeante; ses critiques étaient toujours faites sur un ton de

cordialité.

Mes souvenirs (1848-1912) · 第 14 / 18 段