commencèrent aussitôt. La peur cependant que j'éprouvais, et que j'ai
toujours eue, lorsque j'ai fait une promesse, d'être souffrant quand
arrivait l'instant de l'exécution, me causa plus d'une insomnie.
«Tout est bien qui finit bien», dit la sagesse des nations. J'avais
tort, on va le voir, de me torturer pendant tant de nuits.
Aucun artiste, ai-je dit, ne se serait senti heureux s'il n'avait pas
participé à cette soirée en lui accordant son généreux concours. Notre
vaillant président Adrien Bernheim, avait, après quelques paroles
chaleureusement patriotiques, obtenu de tous les professeurs de
l'orchestre de l'Opéra qu'ils viendraient répéter les différents actes,
intercalés dans la soirée, à six heures vingt-cinq du soir. Personne ne
dîna; tout le monde fut au rendez-vous!
A vous tous, mes amis, mes confrères, mes remerciements émus!
Je n'ai point à apprécier moi-même ce que fut cette fête, à laquelle je
pris une part si personnelle...
Il n'y a pas de circonstances, si belles et si sérieuses qu'elles soient
dans la vie, auxquelles ne se mêle parfois un incident qui leur fait
contraste.
Tous mes amis voulaient témoigner de leur empressement à assister à la
soirée de l'Opéra. Il se trouva parmi eux un fidèle habitué des théâtres
qui tint à venir m'exprimer ses regrets de ne pouvoir assister à cette
fête. Il avait perdu tout récemment son oncle, qu'on savait millionnaire
et dont il était héritier.
Je lui présentai mes condoléances et il partit.
Le plus drôle, c'est que je devais apprendre fortuitement l'étrange
conversation qu'à l'occasion des funérailles de cet oncle, il avait eue
avec le représentant des pompes funèbres.
«Si monsieur désire, avait dit ce dernier, un service de première
classe, il aura l'église entièrement tendue de noir aux armes du défunt,
l'orchestre de l'Opéra, les premiers artistes, le catafalque le plus
monumental», suivant la somme.
L'héritier hésita...
«Alors, monsieur, ce sera la seconde classe, l'orchestre de
l'Opéra-Comique, des artistes de second plan», suivant la somme.
Nouvelle hésitation...
Le représentant ajouta alors, avec un accent contrit:
«Ce sera donc la troisième classe; mais je vous préviens, monsieur, que
ce ne sera pas _gai_! (_sic_)»
Puisque je suis sur ce terrain, et le mot est bien le mot juste,
j'ajouterai que j'ai reçu d'Italie une lettre de félicitations qui se
terminait par les salutations d'usage et, cette fois, ainsi conçue:
«Veuillez croire à mes plus sincères... _obsèques_.» (Traduction libre
d'_ossequiosita_.)
La mort a quelquefois des côtés aussi amusants que la vie en a de
tristes.
Cela me fait souvenir de la fidélité avec laquelle les frères Lionnet
suivaient les enterrements.
Était-ce sympathie pour les défunts, ou bien ambition de voir leurs noms
au nombre de ceux des personnes de distinction citées à cette occasion,
par les journaux? On n'a jamais pu savoir.
Étant un jour de cortège funèbre, Victorien Sardou entendit l'un des
frères Lionnet parler avec un de ses voisins et lui dire, l'air navré,
en lui donnant de tristes nouvelles de la santé d'un ami: «Allons, ce
sera à lui bientôt!»
Ces mots éveillèrent l'attention de Sardou, qui s'exclama, en montrant
les frères Lionnet: «Non seulement ils suivent tous les enterrements,
mais ils les annoncent!»
CHAPITRE XXVIII
CHÈRES ÉMOTIONS
Durant l'été de 1902, arrivant de Paris, je rentrai dans ma demeure, à
Égreville.
Parmi les livres et les brochures que j'avais emportés avec moi, se
trouvait _Rome vaincue_, d'Alexandre Parodi. Cette magnifique tragédie
avait obtenu, en 1876, au moment où elle fut jouée pour la première fois
sur la scène de la Comédie-Française, un succès resté inoubliable.
Sarah Bernhardt et Mounet-Sully, jeunes tous les deux à cette époque,
avaient été les protagonistes de deux actes les plus émouvants de
l'oeuvre: Sarah Bernhardt, en incarnant l'aïeule aveugle, Posthumia,
et Mounet-Sully, en interprétant l'esclave gaulois, Vestapor.
Sarah dans toute l'efflorescence de sa radieuse beauté, avait demandé le
rôle de l'aïeule, tant il est vrai de dire que la véritable artiste ne
pense pas à elle; qu'elle sait, quand il le faut, faire abstraction
d'elle-même, sacrifier le charme de ses grâces et l'éclat de ses
attraits aux exigences supérieures de l'art!
Il en fut de même, mes chers enfants, trente-cinq années plus tard, à
l'Opéra, ainsi que la remarque pourra en être justement faite.
Je me souviens encore de ces hautes fenêtres, de ces baies immenses qui
envoyaient le jour dans ma grande chambre d'Égreville.
J'avais lu, après dîner la très attachante brochure de la _Rome vaincue_
jusqu'aux extrêmes lueurs de la journée. Je ne pouvais m'en détacher,
tant elle m'enthousiasmait. Il fallut, comme l'a dit notre grand
Corneille, que
...l'obscure clarté qui tombe des étoiles,
Bientôt avec la nuit...
arrêtât ma lecture.
Dois-je ajouter, après cela, que je ne pus résister à me mettre aussitôt
au travail, et que l'écrivis, les jours suivants, toute la scène de
Posthumia, au 4e acte? Vous me direz, sans doute, que je travaillais
ainsi bien au hasard, n'ayant pas encore distribué les scènes suivant
les exigences d'un ouvrage lyrique. J'avais cependant décidé déjà mon
titre: _Roma_.
Le véritable emballement dans lequel ce travail me jeta, ne m'empêcha
pas, néanmoins, de songer qu'à défaut d'Alexandre Parodi, mort en 1901,
l'autorisation de ses héritiers m'était nécessaire. J'écrivis donc; mais
ma lettre devait rester sans réponse.
Je dus ce contre-temps à une adresse erronée. La veuve de l'illustre
tragique m'apprit, en effet, par la suite, que ma demande n'était
jamais parvenue à sa destination.
Parodi! qu'il était bien le _vir probus dicendi peritus_ des anciens!
Quels souvenirs j'ai gardés de nos promenades le long du boulevard des
Batignolles, où je pensais que se trouvait toujours son ancienne
demeure! Avec quelle éloquence il narrait la vie des Vestales qu'il
avait lue dans Ovide, leur grand historiographe!
J'écoutais avidement sa parole colorée, si enthousiaste des choses du
passé. Ah! que ses emportements contre tout ce qui n'était pas élévation
dans les sentiments, noble fierté dans les intentions, dignité et
simplicité dans la forme, que ces emportements, dis-je, étaient superbes
et comme on sentait que son âme vibrait toujours dans l'au-delà! Il
semblait qu'une flamme la consumât, imprimant à ses joues le creux de
ses tortures intérieures.
Je l'ai tant admiré et bien aimé! Il me semble que notre collaboration
n'est point finie, qu'un jour nous pourrons la reprendre ensemble, dans
le mystérieux séjour où l'on va, mais d'où l'on ne revient jamais!
Fort déçu du silence qui avait suivi l'envoi de ma lettre, j'allais
abandonner mon projet d'écrire _Roma_ lorsque, dans ma vie, apparut un
maître poète, Catulle Mendès. Il m'offrit cinq actes pour l'Opéra:
_Ariane_; je vous en ai déjà parlé.
Ce fut cinq ans après, en 1907, que mon ami Henri Cain vint me demander
si j'avais l'intention de reprendre avec lui notre fidèle collaboration.
Tout en causant avec moi, il remarqua que j'avais mes pensées ailleurs,
qu'une autre idée me préoccupait. C'était exact. Je fus amené à lui
confier mon aventure à propos de _Roma_.
Mon désir de trouver dans cette oeuvre le poème rêvé fut immédiatement
partagé par Henri Cain: quarante-huit heures après, il me rapportait
l'autorisation des héritiers. Ceux-ci avaient signé un traité qui
m'accordait un délai de cinq ans pour écrire et faire représenter
l'ouvrage.
Il m'est agréable, aujourd'hui, de remercier Mme veuve Parodi, femme
d'une rare et parfaite distinction, et ses fils, dont l'un occupe une
situation éminente dans l'instruction publique.
Ainsi que je vous l'ai déjà dit, mes chers enfants, je me trouvais, en
février 1910, à Monte-Carlo, pour les répétitions et la première
représentation de _Don Quichotte_. J'habitais alors, déjà, cet
appartement qui m'a tant plu, à l'Hôtel du Prince de Galles. J'y suis
toujours revenu avec bonheur. Comment aurait-il pu en être autrement.
La chambre où je travaillais donnait de plain-pied sur un des boulevards
de la ville, et de mes fenêtres j'avais une vue incomparable.
Au premier plan: des orangers, des citronniers, des oliviers; à
l'horizon: le grand rocher surplombant la mer aux flots d'azur, et, sur
le roc, l'antique palais modernisé du prince de Monaco.
Dans cette calme et paisible demeure--chose exceptionnelle pour un
hôtel--malgré l'affluence des familles étrangères qui y étaient
installées, j'étais incité au travail. Pendant mes heures de liberté,
entre les répétitions, je m'occupais à écrire une ouverture pour _Roma_;
j'avais emporté avec moi les huit cents pages d'orchestre de la
partition manuscrite complètement terminée.
Le second mois de mon séjour à Monte-Carlo, je le passai au palais de
Monaco. C'est là que j'achevai cette composition, dans ce milieu
enchanteur, dans la haute poésie de cette splendeur.
Lorsque, deux ans plus tard, aux répétitions de _Roma_, j'assistai à
l'audition de cette ouverture, lue par les artistes de l'orchestre et
dirigée par le maître Léon Jehin avec un art extraordinaire, je pensai à
cette coïncidence qui faisait que ces pages, écrites dans le pays,
l'avaient été tout proche du théâtre où elles étaient jouées.
En rentrant à Paris, en avril, après les fêtes somptueuses par
lesquelles avait été inauguré le Palais océanographique, et que je vous
ai racontées, je reçus la visite de Raoul Gunsbourg. Il venait, au nom
de Son Altesse Sérénissime, s'informer si j'avais un ouvrage à lui
confier pour 1912. _Roma_ était terminée depuis longtemps, le matériel
en était prêt, et, par conséquent, je pouvais le lui promettre et
attendre deux années encore. Je le lui proposai.
Mon habitude, je l'ai déjà dit, est de ne jamais parler d'un ouvrage que
lorsqu'il est complètement achevé, que son matériel, toujours important,
est gravé et corrigé. C'est là une besogne considérable dont j'ai à
remercier mes chers éditeurs, Henri Heugel et Paul-Émile Chevalier,
ainsi que mes scrupuleux correcteurs, en tête desquels j'aime à placer
Ed. Laurens, un maître musicien. Si j'insiste sur ce point, c'est que
rien n'a pu empêcher, jusqu'ici, la persistance de cette formule: «M.
Massenet se hâte d'achever sa partition afin d'être prêt pour le
premier...!» Laissons dire et... continuons.
Ce ne fut qu'au mois de décembre 1911 que les études de _Roma_ pour les
artistes commencèrent, rue de Rivoli, chez Raoul Gunsbourg.
Qu'il était beau de voir nos grands artistes se passionner aux leçons de
Gunsbourg qui, vivant les rôles, leur infusait sa vie même en les
mettant en scène!
Hélas! pour moi, un accident me retint au lit dès le début de ces
passionnantes études. Tous les soirs, cependant, de cinq à sept heures,
je suivais, de mon lit, grâce à mon téléphone, les progrès des études de
_Roma_.
L'idée de ne pouvoir, peut-être, aller à Monte-Carlo, me tourmentait,
lorsque enfin mon excellent ami, l'éminent docteur Richardière, autorisa
mon départ! Le 29 janvier, nous partîmes donc, ma femme et moi, pour ce
pays des rêves.
A la gare de Lyon, excellent dîner!... Bon signe. Cela s'annonce bien!
La nuit, toujours fatigante en wagon... supportée dans la joie des
répétitions futures. Le mieux se maintient!
L'arrivée dans ma chambre aimée du «Prince de Galles»... Une ivresse.
C'est le mieux qui continue!
Quel incomparable bulletin de santé, n'est-il pas vrai?
Enfin, la lecture de _Roma_, dite à l'italienne: orchestre, artistes et
choeurs, fut l'objet de si belles et si bienveillantes manifestations,
que je payai ces _chaudes_ émotions par un... _refroidissement_.
O contraste! O ironie! Comment s'étonner cependant? Tous les contrastes
ne sont-ils pas dans cette même nature?
Le refroidissement dont je fus atteint ne dura guère, heureusement. Deux
jours après, j'avais rebondi; j'étais plus solide que jamais. J'en
profitai pour aller, avec ma femme, toujours avide et curieuse de sites
pittoresques, m'égarer dans un parc abandonné, le parc Saint-Roman. Nous
étions là, dans la solitude de cette riche et luxuriante nature, dans
ces bois d'oliviers laissant voir, à travers leurs petites feuilles d'un
vert grisâtre, si tendre et si doux, la mer immuablement bleue, quand
j'y trouvai... Quoi? Je vous le donne en dix, en cent, comme eût fait
Mme de Sévigné! Quand j'y trouvai, mes chers enfants... un chat.
Oui! c'était un chat, un vrai chat, fort aimable. Me sachant, sans
doute, depuis toujours, en amitié avec ses semblables, il m'honora de sa
société et ses miaulis insistants et affectueux ne me quittèrent pas. Ce
fut pour ce compagnon que j'épanchai mon coeur tout palpitant.
N'était-ce pas, en effet, ce jour-là, pendant ces heures d'isolement,
que la répétition générale de _Roma_ battait son plein? Oui, me
disais-je, en ce moment Lentulus vient d'arriver! Ah! maintenant, c'est
Junia! Voilà Fausta dans les bras de Fabius! Actuellement, c'est
Posthumia se traînant aux pieds des sénateurs cruels!... Car nous avons,
nous autres, fait étrange, comme l'intuition du moment exact où se joue
telle ou telle scène, une sorte de divination de la division
mathématique du temps, appliquée à l'action théâtrale. Nous étions au 14
février. Le soleil de cette splendide journée ne pouvait éclairer que la
joie de tous mes beaux artistes!
Sans une gêne bien naturelle, mes chers enfants, il me serait difficile
de vous parler de la superbe première représentation de _Roma_. Je me
permettrai donc, laissant ce soin à autrui, de reproduire les
impressions que chacun pouvait lire le lendemain dans la presse:
«L'interprétation--une des plus complètement belles à laquelle il
nous a été donné d'applaudir--a été en tous points digne de ce
nouveau chef-d'oeuvre de Massenet.
«Chose remarquable et qu'il faut d'abord noter: tous les rôles de
_Roma_ sont, au point de vue théâtral, ce qu'on appelle de bons
rôles. Tous comportent, pour leurs interprètes, des effets de chant
et de jeu qui sont de nature à soulever l'admiration et les bravos
du public.
«Cela dit à l'éloge de l'oeuvre, félicitons ces merveilleux
interprètes, dans l'ordre de la distribution portée au programme:
«Mlle Kousnezoff, dont la jeunesse, la fraîche beauté et la voix
superbe de soprano dramatique ont été un régal des yeux et des
oreilles, fut et demeurera longtemps la plus jolie et la plus
séduisante Fausta qu'on puisse souhaiter.
«Le rôle particulièrement dramatique de l'aveugle Posthumia a été
pour la grande tragédienne lyrique qu'est Mlle Lucy Arbell
l'occasion d'une création qui comptera parmi les plus
extraordinaires de sa brillante carrière. Drapée avec un sens
esthétique parfait dans un sombre et beau péplum de soie gris fer,
le visage artificiellement vieilli, mais d'une pure beauté de
lignes classiques, Mlle Lucy Arbell a profondément ému et
enthousiasmé le public tant par son jeu impressionnant que par les
accents tout à la fois graves et veloutés de sa voix de contralto.
«Mme Guiraudon a trouvé moyen, dans sa seule scène du deuxième
acte, de se tailler un très gros succès personnel, et jamais autant
qu'hier soir la critique parisienne n'a regretté que cette jeune et
exquise chanteuse ait abandonné prématurément la carrière
artistique, ne consentant désormais à se faire acclamer
qu'exceptionnellement, et... à Monte-Carlo.
«Mme Eliane Peltier (la grande-prêtresse) et Mlle Doussot (Galla)
ont complété excellemment une interprétation féminine de premier
ordre.
«Au surplus, les partenaires masculins ne furent pas moins
remarquables et pas moins acclamés.
«M. Muratore, qui est un ténor de grand opéra, de superbe allure et
de voix généreuse, a campé le rôle de Lentulus avec une vigueur et
une mâle beauté qui lui ont conquis tous les coeurs et qui, à
Paris comme ici, lui vaudront un éclatant et mémorable triomphe.
«M. J.-F. Delmas, à la diction si nette, à la déclamation lyrique
si théâtrale, a été un Fabius incomparable et non moins applaudi
que ses camarades de l'Opéra, Muratore et Noté. Celui-ci, en effet,
a fait également merveille dans le rôle de l'esclave Vestapor, dont
son organe sonore et vibrant de grand baryton a fait retentir à
souhait les farouches imprécations.
«M. Clauzure, enfin, dont le masque romain était parfait, à fait
une création--la première de sa carrière--qui place ce jeune
premier prix du Conservatoire sur le pied d'égalité avec les
célèbres vétérans de l'Opéra de Paris, auprès desquels il
combattait hier au soir le bon combat de l'art.
«Les choeurs d'hommes et de femmes, patiemment stylés par leur
maître dévoué, M. Louis Vialet, et les artistes de nos orchestres,
qui, de nouveau, ont affirmé leur maîtrise et leur homogénéité, ont
été irréprochables sous la direction suprême du maître Léon Jehin,
auquel tous les compositeurs dont il dirige les oeuvres
prodiguent à juste titre les remerciements et les félicitations, et
dont tous les dilettanti de Monte-Carlo ne cessent d'acclamer le
talent et l'infatigable vaillance.
«M. Visconti, qui, lui aussi, en son genre, est une des chevilles
ouvrières, ou plutôt artistiques, indispensables à la renommée du
théâtre de Monte-Carlo, a brossé pour _Roma_ cinq décors, ou, pour
mieux dire, cinq tableaux de maître qui ont été longuement admirés
et applaudis. Son _Forum_ et son _Bois sacré_ sont parmi les plus
belles peintures théâtrales qu'on ait encore vues ici.
«Pour M. Raoul Gunsbourg, metteur en scène dont il est désormais
superflu de célébrer les louanges, qu'il nous suffise de dire que
_Roma_ est une des partitions qu'il a montées avec le plus de
plaisir et le plus de sincère vénération. N'est-ce pas dire qu'il y
a apporté tous ses soins, toute son âme de directeur et
d'artiste?...
«Avec un pareil concours d'éléments de succès mettant en valeur
_Roma_, la victoire était certaine. Elle a été hier soir une des
plus complètes dont nous ayons eu depuis quinze années, à rendre
compte ici. Et c'est avec joie que nous le constatons à la gloire
du maître Massenet et de l'Opéra de Monte-Carlo.»
* * * * *
Cette année, les jours passés au palais furent d'autant plus doux à mon
coeur que le prince me témoigna, s'il est possible, une affection
d'autant plus touchante.
Honoré du devoir que j'avais à me rendre dans le salon voisin de la loge
princière (et l'on sait que je ne vais jamais à mes premières), je
rappelle que Son Altesse Sérénissime, à la fin du dernier acte, et
devant la salle attentive, me dit: «Je vous ai donné tout ce que je
pouvais; je ne vous avais pas encore embrassé!» Et, ce disant, Son
Altesse m'embrassa avec une vive effusion.
* * * * *
Me voici dans Paris, à la veille des répétitions et de la première de
_Roma_, à l'Opéra.
J'espère... J'ai de si admirables artistes! Ils m'ont déjà gagné la
première bataille. Pourraient-ils ne pas triompher dans la seconde?
CHAPITRE XXIX
(INTERMÈDE)
PENSÉES POSTHUMES
J'avais quitté cette planète, laissant mes pauvres terriens à leurs
occupations aussi multiples qu'inutiles; enfin, je vivais dans la
splendeur scintillante des étoiles qui me paraissaient alors grandes
chacune comme des millions de soleils! Autrefois, je n'avais pu jamais
obtenir cet éclairage-là pour mes décors, dans ce grand théâtre de
l'Opéra où les fonds restent trop souvent obscurs. Désormais, je n'avais
plus à répondre aux lettres; j'avais dit adieu aux premières
représentations, aux discussions littéraires et autres qui en
découlaient.
Ici, plus de journaux, plus de dîners, plus de nuits agitées!
Ah! si je pouvais donner à mes amis le conseil de me rejoindre là où je
suis, je n'hésiterais pas à les appeler près de moi! Mais le
voudraient-ils?
Avant de m'en aller dans le séjour éloigné que j'habite, j'avais écrit
mes dernières volontés (un mari malheureux avait profité de cette
occasion testamentaire pour écrire avec joie ces mots: _Mes premières
volontés_).
J'avais surtout indiqué que je tenais à être inhumé à Égreville, près de
la demeure familiale dans laquelle j'avais si longtemps vécu. Oh! le bon
cimetière! En plein champ, dans un silence qui convient à ceux qui
l'habitent.
J'avais demandé que l'on évitât de pendre à ma porte ces tentures
noires, ornements usés par la clientèle. J'avais désiré qu'une voiture
de circonstance me fît quitter Paris. Ce voyage, avec mon consentement,
dès huit heures du matin.
Un journal du soir (peut-être deux) avait cru devoir informer ses
lecteurs de mon décès. Quelques amis--j'en avais encore la
veille--vinrent savoir, chez mon concierge, si le fait était exact, et
lui de répondre: «Hélas! Monsieur nous a quittés sans laisser son
adresse.» Et sa réponse était vraie, puisqu'il ne savait pas où cette
voiture obligeante m'emmenait.
A l'heure du déjeuner, quelques connaissances m'honorèrent, entre elles,
de leurs condoléances, et même, dans la journée, par-ci, par-là, dans
les théâtres, on parla de l'aventure:
--Maintenant qu'il est mort, on le jouera moins, n'est-ce pas?
--Savez-vous qu'il a laissé encore un ouvrage? Il ne finira donc pas de
nous gêner!
--Ah! ma foi, moi je l'aimais bien! J'ai toujours eu tant de succès dans
ses ouvrages!
Et c'était une jolie voix de femme qui disait cela.
Chez mon éditeur, on pleurait, car on m'y aimait tant!
Chez moi, rue du Vaugirard, ma femme, ma fille, mes petits et
arrière-petits-enfants étaient réunis, et, dans des sanglots, trouvaient
presque une consolation.
La famille devait arriver à Égreville le soir même, veille de
l'enterrement.
Et mon âme (l'âme survit au corps) écoutait tous ces bruits de la ville
quittée. A mesure que la voiture m'en éloignait, les paroles, les bruits
s'affaiblissaient, et je savais, ayant fait construire depuis longtemps
mon caveau, que la lourde pierre, une fois scellée, serait, quelques
heures plus tard, la porte de l'oubli!
APPENDICE
MASSENET PAR SES ÉLÈVES
_Voici les notes que nous avons reçues de quelques-uns des élèves les
plus célèbres de Massenet:_
9 décembre 1911.
Tous ceux qui ont passé par la classe de Massenet en conservent le
plus noble et le plus charmant souvenir. Jamais professeur ne fut
plus aimé de ses élèves ni plus digne de l'être. Dès qu'il vous
voyait, tout de suite, dès la première fois, il établissait entre
lui et vous un lien affectueux, une petite connivence secrète; par
un mot, par un regard, il vous témoignait qu'il vous avait compris,
qu'il était votre ami, qu'il s'emploierait à votre bien. Et c'était
vrai. Il apportait à ses fonctions délicates et supérieures un
tact, une ardeur, un zèle compréhensif, auxquels il était
impossible de résister pour peu qu'on eût une parcelle de coeur
et d'intelligence.
On reproche toujours à ses élèves de faire «du Massenet». Avec ça
que les autres n'en font pas! Est-ce notre faute si Massenet a
trouvé et fixé, pour longtemps encore, la forme mélodique française
du charme amoureux? Si ceux-là mêmes qui l'ont le moins connu et le
plus dénigré n'ont pu s'empêcher de subir son influence, comment ne
l'aurions-nous pas doublement éprouvée, nous qui vivions près de
lui et respirions avec enchantement sa personnalité fascinante?
Mais jamais, jamais Massenet n'a imposé ses idées, ses préférences,
ni surtout sa manière à aucun de ses élèves; bien au contraire, il
s'identifiait à chacun d'eux, et l'un des traits les plus
remarquables de son enseignement consistait dans l'assimilation
dont il faisait preuve quand il corrigeait leurs travaux; qu'il
s'agît d'un détail à rectifier, ou d'une modification profonde dans
le plan, le factum, la couleur ou le sentiment de l'ouvrage qu'il
avait sous les yeux, ce qu'il indiquait, ce qu'il conseillait, ne
semblait pas émaner de lui, Massenet: il le tirait pour ainsi dire
de l'élève lui-même, de son tempérament, de ses qualités, de son
style propres, et refaisait le travail tel que l'eût refait
spontanément cet élève, s'il eût eu l'expérience nécessaire...
Je ne lui ai jamais entendu dire à un élève une chose
désobligeante; ses critiques étaient toujours faites sur un ton de
cordialité.