A la représentation de gala, on redonna _Thérèse_, devant un public

composé de membres de l'Institut, confrères de Son Altesse Sérénissime,

membre de l'Académie des sciences. Quantité d'illustrations, de savants

du monde entier, les représentants du corps diplomatique, ainsi que M.

Loubet, ancien président de la République, étaient là.

Le matin de la séance solennelle d'inauguration, le prince prononça un

admirable discours, auquel répondirent les présidents des académies

étrangères.

J'étais déjà fort souffrant et je ne pus prendre ma place au banquet qui

eut lieu au palais, et à la suite duquel on se rendit au spectacle de

gala dont j'ai parlé.

Mon confrère de l'Institut, Henri Roujon, voulut bien, au banquet du

lendemain matin, lire le discours que j'aurais dû prononcer moi-même, si

je n'avais été obligé de garder le lit.

Être lu par Henri Roujon, c'est un honneur et un succès!

Saint-Saëns, invité aussi à ces fêtes et habitant le palais, ne cessa de

me prodiguer les marques de la plus affectueuse sollicitude. Le prince

lui-même daigna me visiter dans ma chambre de malade, et chacun me

redisait, avec le succès de la représentation, celui de notre Thérèse,

Lucy Arbell.

Mon médecin, aussi, qui m'avait quitté, le soir, plus calme, ouvrit ma

porte vers les minuit. Ce fut, sans doute, pour prendre de mes

nouvelles, mais également pour me parler de la belle représentation. Il

savait que ce serait un baume d'une efficacité certaine pour moi.

Un détail qui me causa une grande satisfaction fut celui-ci:

On avait représenté _le Vieil Aigle_, de Raoul Gunsbourg, où Mme

Marguerite Carré, femme du directeur de l'Opéra-Comique, se vit

acclamée. _Thérèse_ était en même temps sur l'affiche. Albert Carré, qui

avait assisté à la représentation, ayant rencontré un de ses amis

parisiens aux fauteuils d'orchestre, lui annonça qu'il jouerait

_Thérèse_, à l'Opéra-Comique, avec la bien dramatique créatrice.

Effectivement, quatre ans après la première à Monte-Carlo, et après tant

d'autres théâtres qui avaient déjà représenté cet ouvrage, la première

de _Thérèse_ eut lieu, à l'Opéra-Comique, le 28 mai 1911, et _l'Écho de

Paris_ voulut bien faire paraître, pour la circonstance, un supplément

merveilleusement présenté.

Au moment où j'écris ces lignes, je lis que le second acte de _Thérèse_

fait partie du rare programme de la fête qui m'est offerte, à l'Opéra,

le dimanche 10 décembre 1911, par l'oeuvre pie, française et

populaire: les «Trente Ans de Théâtre», la si utile création de mon ami

Adrien Bernheim, qui a l'esprit aussi généreux que l'âme grande et

bonne.

* * * * *

Un tendre ami me disait dernièrement: «Si vous avez écrit _le Jongleur

de Notre-Dame_ avec la foi, vous avez écrit _Thérèse_ avec le coeur.

Rien ne pouvait être pensé plus simplement et me toucher davantage.

CHAPITRE XXVI

D'ARIANE A DON QUICHOTTE

Je reprenais, ce matin, le cours de _Mes Souvenirs_, quand j'appris une

nouvelle qui me navra: la mort d'une amie de mon enfance, Mme

Maucorps-Delsuc!

Je dois à ce parfait professeur, qui enseigna autrefois le solfège au

Conservatoire, les conseils précieux qui contribuèrent à me faire

obtenir mon prix de piano, en 1859. Mme Maucorps meurt ayant dépassé sa

quatre-vingtième année, emportant dans un autre monde les sentiments de

tendre reconnaissance que je lui avais voués et qui correspondaient à

l'affectueux intérêt qu'elle n'avait jamais cessé de me témoigner.

En sincère émotion, mon coeur va vers elle!

* * * * *

Je ne livre jamais un ouvrage qu'après l'avoir conservé, par devers moi,

pendant des mois, des années même.

J'achevais de terminer _Thérèse_--longtemps avant qu'elle dût être

représentée--quand mon ami Heugel m'apprit qu'il s'était déjà entendu

avec Catulle Mendès pour donner une suite à _Ariane_.

Tout en étant un ouvrage distinct, _Bacchus_ devait, dans notre pensée,

ne former qu'un tout avec _Ariane_.

Le poème en fut écrit en très peu de mois. J'y prenais un grand intérêt.

Cependant, et ceci est bien d'accord avec mon caractère, des

hésitations, des doutes vinrent souvent me tourmenter.

De l'histoire fabuleuse des dieux et des demi-dieux de l'antiquité,

celle qui se rapporte aux héros hindous est peut-être celle aussi qu'on

connaît le moins.

L'étude des fables mythologiques, qui n'avait, jusqu'à ces derniers

temps, qu'un intérêt de pure curiosité, tout au plus d'érudition

classique, a acquis une plus haute importance, grâce aux travaux des

savants modernes, lui faisant trouver sa place dans l'histoire des

religions.

Il devait plaire à l'esprit avisé d'un Catulle Mendès d'y promener les

inspirations de sa muse poétique, toujours si chaude et si colorée.

Le poème sanscrit, à la fois religieux et épique, de Palmiki,

_Râmayana_, pour ceux qui ont lu cette sublime épopée, est plus curieux

et plus immense même que les _Niebelungen_, ce poème épique de

l'Allemagne du moyen âge, retraçant la lutte de la famille des

Niebelungen contre Etzel ou Attila et la destruction de cette famille.

En proclamant _Râmayana_ l'Illiade ou l'Odyssée de l'Inde, on n'a rien

exagéré. C'est divinement beau, comme l'oeuvre immortelle du vieil

Homère, qui a traversé les siècles.

Je connaissais cette légende pour l'avoir lue et relue, mais il me

fallut ajouter, par la pensée, ce que les mots, les vers, les situations

même, ne pouvaient expliquer assez clairement pour le public souvent

distrait.

Mon travail, cette fois, fut acharné, opiniâtre, je luttais; je

rejetais, je reprenais. Enfin je terminai _Bacchus_, après y avoir

consacré tant de jours, tant de mois!

La distribution que nous accorda la nouvelle direction de l'Opéra, MM.

Messager et Broussan, fut celle-ci: Lucienne Bréval reparut dans la

figure d'Ariane; Lucy Arbell, en souvenir de son grand succès dans

Perséphone, fut la reine Amahelly, amoureuse de Bacchus: Muratore, notre

Thésée devint en même temps Bacchus, et Gresse accepta le rôle du prêtre

fanatique.

La nouvelle direction, encore peu affermie, voulut donner un cadre

magnifique à notre ouvrage.

Comme autrefois, pour _le Mage_, on avait été cruel, je l'ai dit, pour

notre excellent directeur Gailhard, dont c'était la dernière carte avant

son départ de l'Opéra,--ce qui ne l'empêcha pas d'y revenir peu de temps

après, encore plus aimé qu'avant,--de même, on fut dur pour _Bacchus_.

Au moment de _Bacchus_, le public, la presse étaient indécis sur la

vraie valeur de la nouvelle direction.

Donner un ouvrage dans ces conditions était, pour la seconde fois,

affronter un péril. Je m'en aperçus, mais trop tard, car l'ouvrage,

malgré ses défauts, paraît-il, ne méritait pas cet excès d'indignité.

Le public, cependant, qui se laisse aller à la sincérité de ses

sentiments, fut, en certains endroits de l'ouvrage, d'un enthousiasme

bien réconfortant. Il accueillit, notamment, le premier tableau du

troisième acte par des applaudissements et des rappels nombreux. Le

ballet, dans une forêt de l'Inde, fut très apprécié.

L'entrée de Bacchus sur son char, d'une mise en scène admirable, eut un

gros succès.

Avec un peu de patience, ce bon public aurait triomphé des mauvaises

humeurs dont j'avais été prévenu à l'avance.

Un jour du mois de février 1909, comme je venais de terminer un des

actes de _Don Quichotte_ (j'en parlerai plus loin), il était quatre

heures du soir, je courus chez mon éditeur, au _Ménestrel_, au

rendez-vous que j'avais avec Catulle Mendès. Je me croyais en retard en

y arrivant, et comme je disais, en entrant, mes regrets d'avoir fait

attendre mon collaborateur, un employé de la maison me répondit par ces

mots: «Il ne viendra pas. Il est mort!»

Je fus renversé à cette nouvelle terrifiante. Un coup de massue ne m'eût

pas accablé davantage! J'appris, un instant après, les détails de

l'épouvantable catastrophe.

Lorsque je revins à moi, je ne pus que dire: «Nous sommes perdus pour

_Bacchus_ à l'Opéra! Notre soutien le plus précieux n'est plus!...

Les colères que sa critique si vibrante et si belle cependant avait

soulevées contre Catulle Mendès devaient être le prétexte d'une revanche

de la part des meurtris.

Ces craintes n'étaient que trop justifiées par les doutes dont j'ai déjà

parlé, et si Catulle Mendès eût assisté, par la suite à nos répétitions,

il aurait, par là même, rendu grand service.

Elle est unique la reconnaissance que je garde à ces admirables

artistes: Bréval, Arbell, Muratore, Gresse! Ils combattirent avec éclat

et leurs talents pouvaient faire croire à un bel ouvrage.

Souvent on forma le projet de réagir. Je remercie de cette pensée, sans

lendemain, MM. Messager et Broussan.

J'avais écrit un important morceau d'orchestre (rideau baissé) pour

accompagner le combat victorieux des singes des forêts de l'Inde contre

l'armée héroïque de Bacchus. Je m'étais amusé à réaliser, je le crois du

moins, au milieu des développements symphoniques, les cris des terribles

chimpanzés armés de blocs de pierre qu'ils précipitaient du haut des

rochers.

Les défilés des montagnes ne portent décidément pas bonheur. Les

Thermopyles! Roncevaux! Le paladin Roland comme Léonidas l'apprirent à

leurs dépens. Toute leur vaillance n'y put rien.

Que de fois, en écrivant ce morceau, j'allai étudier les moeurs de ces

mammifères, au Jardin des Plantes! Je les aimais, ces amis, eux dont a

si mal parlé Schopenhauer en disant que si l'Asie a les singes, l'Europe

a les Français! Peu aimable pour nous, l'Allemand Schopenhauer!

Longtemps avant qu'on se décidât, après maintes discussions, à laisser

_Bacchus_ entrer en répétitions (il ne devait passer, en fin de saison,

qu'en 1909), j'avais le bonheur d'avoir mis en train la musique de

trois actes, _Don Quichotte_, dont le sujet et la distribution des

artistes avaient été désirés si affectueusement par Raoul Gunsbourg pour

le théâtre de Monte-Carlo.

Vous le pressentez, mes chers enfants, j'étais de fort méchante humeur

en songeant aux tribulations qu'allait me valoir Bacchus, sans qu'en ma

conscience d'homme et de musicien j'eusse quoi que ce soit à me

reprocher.

_Don Quichotte_ arrivait donc comme un baume dulcifiant dans ma vie.

J'en avais grand besoin. Depuis le mois de septembre précédent, je

souffrais de douleurs rhumatismales aiguës et je passais mon existence

plutôt dans le lit que debout. J'avais trouvé un système de pupitre qui

me permettait d'écrire étant couché.

J'éloignais de ma pensée _Bacchus_ et le sort incertain que lui

réservait l'avenir, et j'avançais ainsi, chaque jour, la composition de

_Don Quichotte_.

Henri Cain avait très habilement, suivant son habitude, établi un

scénario d'après la comédie héroïque de Le Lorain, ce poète dont le bel

avenir fut tué par la misère, qui précéda sa mort. Je salue ce héros de

l'art dont la physionomie rappelait celle de notre héros à la longue

figure!

Ce qui, en me charmant, me décida, à écrire cet ouvrage, ce fut une

géniale invention de Le Lorain, de substituer à la grossière servante

d'auberge, la Dulcinée de Cervantès, la si originale et si pittoresque

_Belle Dulcinée_. Les auteurs dramatiques français les plus en renom

n'avaient pas eu cette excellente idée. Elle apportait à notre pièce un

élément de haute beauté dans le rôle de la femme et un attrait de

puissante poésie à notre _Don Quichotte_ mourant d'amour, du véritable

amour cette fois, pour une Belle Dulcinée qui justifiait à un si haut

point cette passion.

Ce fut donc avec un délice infini que j'attendis le jour de la

représentation. Celle-ci eut lieu à l'Opéra de Monte-Carlo, en février

1910. O la belle, la magnifique première!

Combien grand fut l'enthousiasme avec lequel on accueillit nos

merveilleux artistes: Chaliapine, Don Quichotte idéal; Lucy Arbell,

étincelante, extraordinaire dans la Belle Dulcinée, et Gresse, Sancho du

plus parfait comique!

En repensant à cet ouvrage, que l'on donna cinq fois dans la même

saison, à Monte-Carlo, fait unique dans les annales de ce théâtre, je

sens tout mon être vibrer de bonheur à l'idée de revoir ce pays de rêve,

le palais de Monaco et Son Altesse Sérénissime à l'occasion prochaine de

_Roma_.

J'ai déjà réservé sur cet ouvrage beaucoup de notes pour _Mes Souvenirs_

en 1912.

Des joies nouvelles se réalisèrent lors des répétitions de _Don

Quichotte_ au Théâtre-Lyrique de la Gaîté, où je savais recevoir

l'accueil le plus franc, le plus ouvert, le plus affectueux des

directeurs, les frères Isola.

La distribution de Monte-Carlo, se modifia en ce sens que nous eûmes à

Paris pour Don Quichotte le superbe artiste Vanni Marcoux, et, pour

Sancho, le maître comédien Lucien Fugère. Lucy Arbell devait à son

triomphe de Monte-Carlo d'être engagée pour la Belle Dulcinée au

Théâtre-Lyrique de la Gaîté.

Mais fut-il jamais un bonheur sans mélange?

Cette amère et mélancolique réflexion, je ne la fais certainement pas

pour ce qui concerne l'éclatant succès de nos artistes et de la mise en

scène des frères Isola, si bien secondés par le régisseur général Labis.

Mais jugez-en plutôt. La répétition dut être ajournée à trois semaines

par les maladies graves et successives de nos trois artistes. Chose

curieuse cependant et vraiment digne d'admiration, nos trois interprètes

furent guéris presque en même temps, et ils quittèrent leurs chambres,

témoins de leurs souffrances, le matin même du jour où eut lieu la

répétition générale. Vivent les beaux et bons artistes!

Les acclamations frénétiques du public devaient être pour eux une douce

et tout exquise récompense, quand elles éclatèrent, le 28 décembre 1910,

pendant cette répétition générale qui dura de une heure à cinq heures du

soir.

Mon premier jour de l'an fut bien fêté, lui aussi. J'étais très

souffrant ce jour-là et ce fut dans mon lit de douleur qu'on m'apporta

les cartes de visite de mes fidèles élèves, les pneumatiques des amis,

heureux du succès, les belles fleurs envoyés à ma femme, et une

délicieuse statuette en bronze, souvenir de Raoul Gunsbourg, qui me

rappelait ainsi tout ce que je lui devais pour _Don Quichotte_ à

Monte-Carlo, pour les premières et pour la reprise faite à ce même

théâtre.

Je sais que la saison 1912 débutera par une reprise nouvelle de cet

ouvrage pendant les répétitions de _Roma_, en février prochain.

La première année de _Don Quichotte_, au théâtre des frères Isola aura

eu quatre-vingts représentations consécutives de cet ouvrage.

J'ai plaisir à rappeler certains détails pittoresques qui m'ont vivement

intéressé pendant les études de cet ouvrage.

C'est, d'abord, la curieuse audace que notre Belle Dulcinée, Lucy

Arbell, eut de vouloir accompagner elle-même, sur la guitare, la chanson

du quatrième acte. Elle parvint, en très peu de temps, à devenir une

véritable virtuose sur cet instrument, dont on soutient les chants

populaires en Espagne, en Italie et même en Russie. Ce fut une

innovation charmante; elle nous débarrassait de cette banalité:

l'artiste frottant une guitare garnie de ficelles, tandis que, dans la

coulisse, un instrumentiste exécute, d'où désaccord entre le geste de

l'artiste et la musique. Jusqu'à ce jour, toutes les Dulcinées n'ont pu

réaliser ce tour de force de la créatrice. Je me souviens aussi que,

connaissant son habileté vocale, j'éclairai le rôle avec de hardies

vocalises et que cela surprit fort, par la suite, plus d'une interprète;

et, pourtant, un contralto doit savoir vocaliser comme un soprano. _Le

Prophète_ et _le Barbier de Séville_ en témoignent.

La mise en scène de l'acte des Moulins, si ingénieusement trouvée par

Raoul Gunsbourg, se compliqua au théâtre de la Gaîté, tout en gardant

cependant l'effet réalisé à Monte-Carlo.

Un échange de chevaux, fort habilement dissimulé au public, fit croire

que Don Quichotte et son sosie n'étaient qu'un seul homme!

Une trouvaille aussi fut celle de Gunsbourg, lorsqu'on mit en scène le

cinquième acte. Un artiste, dans une scène d'agonie, fût-il le premier

du monde, veut naturellement mourir couché à terre. Gunsbourg s'écria,

dans un éclair génial: «Un chevalier doit mourir debout!» Et notre Don

Quichotte, alors Chaliapine, s'adossa contre un grand arbre de la forêt

et exhala ainsi son âme fière et amoureuse.

CHAPITRE XXVII

UNE SOIRÉE!

Au printemps de 1910, ma santé était un peu chancelante.

_Roma_ était gravée depuis longtemps, matériel prêt; _Panurge_ terminé;

et je sentais, chose rare, l'impérieux besoin de me reposer pendant

quelques mois.

Ne rien faire absolument, me livrer tout entier, si doux qu'il pût être,

au _dolce farniente_, n'était point possible! Je cherchai donc et je

trouvai une occupation qui ne pouvait fatiguer ni mon esprit ni mon

coeur.

Je vous ai dit, mes chers enfants, qu'au mois de mai 1891, lors de la

disparition de la maison Hartmann, j'avais confié à un ami les

partitions de _Werther_ et d'_Amadis_. Je n'ai à parler, maintenant, que

d'_Amadis_. J'allai donc trouver mon ami qui m'ouvrit son coffre-fort,

non pour en tirer des billets de banque, mais pour en extraire sept

cents pages (brouillon d'orchestre), qui formaient la partition

d'_Amadis_, composée fin de l'année 1889 et année 1890. Il y avait donc

vingt et un ans que cet ouvrage attendait dans le silence.

_Amadis!_ Quel joli poème j'avais là! Quel aspect vraiment nouveau!

Quelle poétique et touchante allure avait ce _Chevalier du lys_, resté

le type des amants constants et respectueux! Quel enchantement dans ces

situations! Quelle attachante résurrection, enfin, que celle de ces

nobles héros de la chevalerie du moyen âge, de ces preux, si vaillants

et si braves!

Je retirai donc cette partition du coffre et y laissai un quatuor et

deux choeurs pour voix d'hommes. _Amadis_ devait être mon travail de

l'été. J'en commençai allégrement la copie à Paris et allai la continuer

à Égreville.

Malgré ce travail facile et qui me semblait un si lénitif et si parfait

calmant au malaise que je ressentais, je me trouvais véritablement très

souffrant et je me disais que j'avais bien fait de renoncer à composer,

me sachant dans un état de santé si précaire.

J'arrivai à Paris pour consulter mon médecin. Il m'ausculta, puis, ne me

cachant pas ce que lui avait révélé son diagnostic: «Vous êtes très

malade!» me fit-il. «Comment? lui dis-je, c'est impossible! Je copiais

encore lorsque vous êtes venu!»

«Vous êtes très gravement malade!» insista-t-il.

Le lendemain matin, médecins et chirurgien m'obligeaient à quitter mon

cher et doux foyer, ma chambre tant aimée.

Une ambulance automobile m'emporta à la maison de santé de la rue de La

Chaise. Ce m'était une consolation. Je ne quittais pas mon quartier. Je

fus inscrit sur le registre de la maison sous un nom d'emprunt, les

médecins ayant craint les interviews, bien aimables d'ailleurs, qu'on

m'aurait demandées et qu'il m'était tout à fait défendu d'accorder dans

ces moments-là.

Le lit dans lequel je m'étendis était placé, par une toute gracieuse

attention, au milieu de la plus belle chambre de l'établissement, dite

le salon Borghèse. J'en fus ému.

Je fus l'objet, de la part du professeur chirurgien Pierre Duval et des

docteurs Richardière et Laffitte, des soins les plus admirables et les

plus dévoués.

J'étais là, environné d'un calme silencieux et comme enveloppé par une

tranquillité dont j'appréciais tout le prix.

Mes plus chères amitiés venaient me rendre visite, chaque fois que

l'autorisation leur en était donnée. Ma femme, tout inquiète, était

accourue d'Égreville et m'apportait son affection la plus émue.

Je devais être sauvé au bout de quelques jours.

Le repos forcé imposé à mon corps n'empêchait cependant pas mon esprit

de travailler.

Je n'attendis pas que le mieux se fît dans mon état pour m'occuper des

discours que j'aurais à prononcer comme président de l'Institut et

président de l'Académie des Beaux-Arts (double présidence qui m'était

échue cette année) et enveloppé de glace, de mon lit, j'envoyais aussi

mes instructions pour les futurs décors de _Don Quichotte_.

Enfin, je rentrai chez moi!

Revoir sa demeure, ses meubles; retrouver les livres qu'on aimait à

feuilleter, tous ces objets qui caressaient vos yeux, vous rappelaient

de chers souvenirs, et dont on s'était fait une habitude; revoir les

êtres qui vous sont chers, ces serviteurs pleins d'attentions, ah!

quelle joie! Et si vive fut cette joie qu'elle me causa une crise de

larmes.

Et ces promenades que je faisais, encore tout chancelant, appuyé sur le

bras de mon tendre frère, le général, et sur celui d'une amie bien

chère, comme je les reprenais avec bonheur! Que j'étais heureux de

promener ma convalescence à travers ces allées ombreuses du Luxembourg,

au milieu des rires enjoués des enfants, de toute cette jeunesse qui y

prenait ses ébats, parmi les claires chansons des oiseaux qui allaient

sautillant de branche en branche, contents de vivre dans ce beau jardin,

leur ravissant royaume!

* * * * *

Égreville, que j'avais déserté alors que je me doutais si peu de ce qui

devait m'advenir, reprit sa vie ordinaire dès que, tranquillisée sur mon

sort, ma femme bien-aimée put y retourner.

L'été qui m'avait été si triste prit fin, et l'automne arriva avec les

deux séances publiques de l'Institut et de l'Académie des Beaux-Arts et

les répétitions, aussi, de _Don Quichotte_.

Une idée d'un réel intérêt me fut soumise, entre temps, par l'artiste à

qui devait échoir la mission de la faire triompher plus tard. Ayant mis

cette idée à profit, j'écrivis une suite de compositions et leur donnai

le nom proposé par l'interprète: les _Expressions lyriques_. Cette

réunion des deux forces expressives, le chant et la parole, je

m'intéressai grandement à la faire vibrer dans une même voix.

Les Grecs, d'ailleurs, n'agissaient pas autrement dans l'interprétation

de leurs hymnes, en alternant le chant avec la déclamation.

Et comme il n'y a rien de nouveau sous les étoiles, ce que nous jugions

une innovation moderne n'était que «renouvelé des Grecs», ce dont on

peut s'honorer, cependant.

Depuis ce temps, et toujours depuis, j'ai vu les auditeurs très captivés

par ces compositions et émus par l'admirable expression personnelle que

leur donnait l'interprète.

* * * * *

Un matin, tandis que j'en étais aux dernières corrections d'épreuves de

_Panurge_, dont le poème m'avait été confié par mon ami Heugel et avait

pour auteurs Maurice Boukay, pseudonyme de Couyba, plus tard ministre du

Commerce, et Georges Spitzmüller, je reçus l'affectueuse visite de O. de

Lagoanère, administrateur général du Théâtre-Lyrique de la Gaîté. Il

venait au nom de nos excellents directeurs, les frères Isola, me

demander de leur donner _Panurge_.

A cette démarche, aussi spontanée que flatteuse, je répondis que ces

messieurs s'engageaient bien aimablement à mon égard, mais qu'ils ne

connaissaient pas l'ouvrage. «C'est vrai, me répliqua aussitôt l'aimable

M. de Lagoanère, mais c'est un ouvrage qui vient de vous!»

On prit date et, séance tenante, le traité fut signé avec les noms des

artistes proposés par la direction.

Je me réserve, mes chers enfants, de vous parler plus en détail de

_Panurge_, aussitôt qu'il sera rentré en répétitions.

* * * * *

Au moment où j'écris ces lignes, je suis encore sous l'émouvante

impression de la splendide soirée donnée le 10 décembre à l'Opéra.

Il y a quelques semaines, mon excellent ami Adrien Bernheim vint me voir

et, entre deux dragées (il est aussi gourmand que moi), il me proposa de

participer à une grande représentation qu'il organisait en mon honneur,

pour fêter le dixième anniversaire de l'oeuvre française et populaire:

les _Trente ans de Théâtre_. «En mon honneur!» m'écriai-je dans une

extrême confusion...

Il n'y eut pas un artiste, et des plus grands, qui ne se sentît heureux

de prêter son concours à cette soirée.

Ce fut ensuite, de jour en jour, toujours chez moi, dans le salon de

famille de la rue de Vaugirard, que je vis se réunir, animés d'un égal

dévouement pour assurer le succès, les secrétaires généraux de l'Opéra

et de l'Opéra-Comique, MM. Stuart et Carbone, et l'administrateur du

Théâtre-Lyrique de la Gaîté, M. O. de Lagoanère. Mon bien cher Paul

Vidal, chef d'orchestre à l'Opéra, et professeur de composition au

Conservatoire, se joignit à eux.

Mes souvenirs (1848-1912) · 第 13 / 18 段