composé de membres de l'Institut, confrères de Son Altesse Sérénissime,
membre de l'Académie des sciences. Quantité d'illustrations, de savants
du monde entier, les représentants du corps diplomatique, ainsi que M.
Loubet, ancien président de la République, étaient là.
Le matin de la séance solennelle d'inauguration, le prince prononça un
admirable discours, auquel répondirent les présidents des académies
étrangères.
J'étais déjà fort souffrant et je ne pus prendre ma place au banquet qui
eut lieu au palais, et à la suite duquel on se rendit au spectacle de
gala dont j'ai parlé.
Mon confrère de l'Institut, Henri Roujon, voulut bien, au banquet du
lendemain matin, lire le discours que j'aurais dû prononcer moi-même, si
je n'avais été obligé de garder le lit.
Être lu par Henri Roujon, c'est un honneur et un succès!
Saint-Saëns, invité aussi à ces fêtes et habitant le palais, ne cessa de
me prodiguer les marques de la plus affectueuse sollicitude. Le prince
lui-même daigna me visiter dans ma chambre de malade, et chacun me
redisait, avec le succès de la représentation, celui de notre Thérèse,
Lucy Arbell.
Mon médecin, aussi, qui m'avait quitté, le soir, plus calme, ouvrit ma
porte vers les minuit. Ce fut, sans doute, pour prendre de mes
nouvelles, mais également pour me parler de la belle représentation. Il
savait que ce serait un baume d'une efficacité certaine pour moi.
Un détail qui me causa une grande satisfaction fut celui-ci:
On avait représenté _le Vieil Aigle_, de Raoul Gunsbourg, où Mme
Marguerite Carré, femme du directeur de l'Opéra-Comique, se vit
acclamée. _Thérèse_ était en même temps sur l'affiche. Albert Carré, qui
avait assisté à la représentation, ayant rencontré un de ses amis
parisiens aux fauteuils d'orchestre, lui annonça qu'il jouerait
_Thérèse_, à l'Opéra-Comique, avec la bien dramatique créatrice.
Effectivement, quatre ans après la première à Monte-Carlo, et après tant
d'autres théâtres qui avaient déjà représenté cet ouvrage, la première
de _Thérèse_ eut lieu, à l'Opéra-Comique, le 28 mai 1911, et _l'Écho de
Paris_ voulut bien faire paraître, pour la circonstance, un supplément
merveilleusement présenté.
Au moment où j'écris ces lignes, je lis que le second acte de _Thérèse_
fait partie du rare programme de la fête qui m'est offerte, à l'Opéra,
le dimanche 10 décembre 1911, par l'oeuvre pie, française et
populaire: les «Trente Ans de Théâtre», la si utile création de mon ami
Adrien Bernheim, qui a l'esprit aussi généreux que l'âme grande et
bonne.
* * * * *
Un tendre ami me disait dernièrement: «Si vous avez écrit _le Jongleur
de Notre-Dame_ avec la foi, vous avez écrit _Thérèse_ avec le coeur.
Rien ne pouvait être pensé plus simplement et me toucher davantage.
CHAPITRE XXVI
D'ARIANE A DON QUICHOTTE
Je reprenais, ce matin, le cours de _Mes Souvenirs_, quand j'appris une
nouvelle qui me navra: la mort d'une amie de mon enfance, Mme
Maucorps-Delsuc!
Je dois à ce parfait professeur, qui enseigna autrefois le solfège au
Conservatoire, les conseils précieux qui contribuèrent à me faire
obtenir mon prix de piano, en 1859. Mme Maucorps meurt ayant dépassé sa
quatre-vingtième année, emportant dans un autre monde les sentiments de
tendre reconnaissance que je lui avais voués et qui correspondaient à
l'affectueux intérêt qu'elle n'avait jamais cessé de me témoigner.
En sincère émotion, mon coeur va vers elle!
* * * * *
Je ne livre jamais un ouvrage qu'après l'avoir conservé, par devers moi,
pendant des mois, des années même.
J'achevais de terminer _Thérèse_--longtemps avant qu'elle dût être
représentée--quand mon ami Heugel m'apprit qu'il s'était déjà entendu
avec Catulle Mendès pour donner une suite à _Ariane_.
Tout en étant un ouvrage distinct, _Bacchus_ devait, dans notre pensée,
ne former qu'un tout avec _Ariane_.
Le poème en fut écrit en très peu de mois. J'y prenais un grand intérêt.
Cependant, et ceci est bien d'accord avec mon caractère, des
hésitations, des doutes vinrent souvent me tourmenter.
De l'histoire fabuleuse des dieux et des demi-dieux de l'antiquité,
celle qui se rapporte aux héros hindous est peut-être celle aussi qu'on
connaît le moins.
L'étude des fables mythologiques, qui n'avait, jusqu'à ces derniers
temps, qu'un intérêt de pure curiosité, tout au plus d'érudition
classique, a acquis une plus haute importance, grâce aux travaux des
savants modernes, lui faisant trouver sa place dans l'histoire des
religions.
Il devait plaire à l'esprit avisé d'un Catulle Mendès d'y promener les
inspirations de sa muse poétique, toujours si chaude et si colorée.
Le poème sanscrit, à la fois religieux et épique, de Palmiki,
_Râmayana_, pour ceux qui ont lu cette sublime épopée, est plus curieux
et plus immense même que les _Niebelungen_, ce poème épique de
l'Allemagne du moyen âge, retraçant la lutte de la famille des
Niebelungen contre Etzel ou Attila et la destruction de cette famille.
En proclamant _Râmayana_ l'Illiade ou l'Odyssée de l'Inde, on n'a rien
exagéré. C'est divinement beau, comme l'oeuvre immortelle du vieil
Homère, qui a traversé les siècles.
Je connaissais cette légende pour l'avoir lue et relue, mais il me
fallut ajouter, par la pensée, ce que les mots, les vers, les situations
même, ne pouvaient expliquer assez clairement pour le public souvent
distrait.
Mon travail, cette fois, fut acharné, opiniâtre, je luttais; je
rejetais, je reprenais. Enfin je terminai _Bacchus_, après y avoir
consacré tant de jours, tant de mois!
La distribution que nous accorda la nouvelle direction de l'Opéra, MM.
Messager et Broussan, fut celle-ci: Lucienne Bréval reparut dans la
figure d'Ariane; Lucy Arbell, en souvenir de son grand succès dans
Perséphone, fut la reine Amahelly, amoureuse de Bacchus: Muratore, notre
Thésée devint en même temps Bacchus, et Gresse accepta le rôle du prêtre
fanatique.
La nouvelle direction, encore peu affermie, voulut donner un cadre
magnifique à notre ouvrage.
Comme autrefois, pour _le Mage_, on avait été cruel, je l'ai dit, pour
notre excellent directeur Gailhard, dont c'était la dernière carte avant
son départ de l'Opéra,--ce qui ne l'empêcha pas d'y revenir peu de temps
après, encore plus aimé qu'avant,--de même, on fut dur pour _Bacchus_.
Au moment de _Bacchus_, le public, la presse étaient indécis sur la
vraie valeur de la nouvelle direction.
Donner un ouvrage dans ces conditions était, pour la seconde fois,
affronter un péril. Je m'en aperçus, mais trop tard, car l'ouvrage,
malgré ses défauts, paraît-il, ne méritait pas cet excès d'indignité.
Le public, cependant, qui se laisse aller à la sincérité de ses
sentiments, fut, en certains endroits de l'ouvrage, d'un enthousiasme
bien réconfortant. Il accueillit, notamment, le premier tableau du
troisième acte par des applaudissements et des rappels nombreux. Le
ballet, dans une forêt de l'Inde, fut très apprécié.
L'entrée de Bacchus sur son char, d'une mise en scène admirable, eut un
gros succès.
Avec un peu de patience, ce bon public aurait triomphé des mauvaises
humeurs dont j'avais été prévenu à l'avance.
Un jour du mois de février 1909, comme je venais de terminer un des
actes de _Don Quichotte_ (j'en parlerai plus loin), il était quatre
heures du soir, je courus chez mon éditeur, au _Ménestrel_, au
rendez-vous que j'avais avec Catulle Mendès. Je me croyais en retard en
y arrivant, et comme je disais, en entrant, mes regrets d'avoir fait
attendre mon collaborateur, un employé de la maison me répondit par ces
mots: «Il ne viendra pas. Il est mort!»
Je fus renversé à cette nouvelle terrifiante. Un coup de massue ne m'eût
pas accablé davantage! J'appris, un instant après, les détails de
l'épouvantable catastrophe.
Lorsque je revins à moi, je ne pus que dire: «Nous sommes perdus pour
_Bacchus_ à l'Opéra! Notre soutien le plus précieux n'est plus!...
Les colères que sa critique si vibrante et si belle cependant avait
soulevées contre Catulle Mendès devaient être le prétexte d'une revanche
de la part des meurtris.
Ces craintes n'étaient que trop justifiées par les doutes dont j'ai déjà
parlé, et si Catulle Mendès eût assisté, par la suite à nos répétitions,
il aurait, par là même, rendu grand service.
Elle est unique la reconnaissance que je garde à ces admirables
artistes: Bréval, Arbell, Muratore, Gresse! Ils combattirent avec éclat
et leurs talents pouvaient faire croire à un bel ouvrage.
Souvent on forma le projet de réagir. Je remercie de cette pensée, sans
lendemain, MM. Messager et Broussan.
J'avais écrit un important morceau d'orchestre (rideau baissé) pour
accompagner le combat victorieux des singes des forêts de l'Inde contre
l'armée héroïque de Bacchus. Je m'étais amusé à réaliser, je le crois du
moins, au milieu des développements symphoniques, les cris des terribles
chimpanzés armés de blocs de pierre qu'ils précipitaient du haut des
rochers.
Les défilés des montagnes ne portent décidément pas bonheur. Les
Thermopyles! Roncevaux! Le paladin Roland comme Léonidas l'apprirent à
leurs dépens. Toute leur vaillance n'y put rien.
Que de fois, en écrivant ce morceau, j'allai étudier les moeurs de ces
mammifères, au Jardin des Plantes! Je les aimais, ces amis, eux dont a
si mal parlé Schopenhauer en disant que si l'Asie a les singes, l'Europe
a les Français! Peu aimable pour nous, l'Allemand Schopenhauer!
Longtemps avant qu'on se décidât, après maintes discussions, à laisser
_Bacchus_ entrer en répétitions (il ne devait passer, en fin de saison,
qu'en 1909), j'avais le bonheur d'avoir mis en train la musique de
trois actes, _Don Quichotte_, dont le sujet et la distribution des
artistes avaient été désirés si affectueusement par Raoul Gunsbourg pour
le théâtre de Monte-Carlo.
Vous le pressentez, mes chers enfants, j'étais de fort méchante humeur
en songeant aux tribulations qu'allait me valoir Bacchus, sans qu'en ma
conscience d'homme et de musicien j'eusse quoi que ce soit à me
reprocher.
_Don Quichotte_ arrivait donc comme un baume dulcifiant dans ma vie.
J'en avais grand besoin. Depuis le mois de septembre précédent, je
souffrais de douleurs rhumatismales aiguës et je passais mon existence
plutôt dans le lit que debout. J'avais trouvé un système de pupitre qui
me permettait d'écrire étant couché.
J'éloignais de ma pensée _Bacchus_ et le sort incertain que lui
réservait l'avenir, et j'avançais ainsi, chaque jour, la composition de
_Don Quichotte_.
Henri Cain avait très habilement, suivant son habitude, établi un
scénario d'après la comédie héroïque de Le Lorain, ce poète dont le bel
avenir fut tué par la misère, qui précéda sa mort. Je salue ce héros de
l'art dont la physionomie rappelait celle de notre héros à la longue
figure!
Ce qui, en me charmant, me décida, à écrire cet ouvrage, ce fut une
géniale invention de Le Lorain, de substituer à la grossière servante
d'auberge, la Dulcinée de Cervantès, la si originale et si pittoresque
_Belle Dulcinée_. Les auteurs dramatiques français les plus en renom
n'avaient pas eu cette excellente idée. Elle apportait à notre pièce un
élément de haute beauté dans le rôle de la femme et un attrait de
puissante poésie à notre _Don Quichotte_ mourant d'amour, du véritable
amour cette fois, pour une Belle Dulcinée qui justifiait à un si haut
point cette passion.
Ce fut donc avec un délice infini que j'attendis le jour de la
représentation. Celle-ci eut lieu à l'Opéra de Monte-Carlo, en février
1910. O la belle, la magnifique première!
Combien grand fut l'enthousiasme avec lequel on accueillit nos
merveilleux artistes: Chaliapine, Don Quichotte idéal; Lucy Arbell,
étincelante, extraordinaire dans la Belle Dulcinée, et Gresse, Sancho du
plus parfait comique!
En repensant à cet ouvrage, que l'on donna cinq fois dans la même
saison, à Monte-Carlo, fait unique dans les annales de ce théâtre, je
sens tout mon être vibrer de bonheur à l'idée de revoir ce pays de rêve,
le palais de Monaco et Son Altesse Sérénissime à l'occasion prochaine de
_Roma_.
J'ai déjà réservé sur cet ouvrage beaucoup de notes pour _Mes Souvenirs_
en 1912.
Des joies nouvelles se réalisèrent lors des répétitions de _Don
Quichotte_ au Théâtre-Lyrique de la Gaîté, où je savais recevoir
l'accueil le plus franc, le plus ouvert, le plus affectueux des
directeurs, les frères Isola.
La distribution de Monte-Carlo, se modifia en ce sens que nous eûmes à
Paris pour Don Quichotte le superbe artiste Vanni Marcoux, et, pour
Sancho, le maître comédien Lucien Fugère. Lucy Arbell devait à son
triomphe de Monte-Carlo d'être engagée pour la Belle Dulcinée au
Théâtre-Lyrique de la Gaîté.
Mais fut-il jamais un bonheur sans mélange?
Cette amère et mélancolique réflexion, je ne la fais certainement pas
pour ce qui concerne l'éclatant succès de nos artistes et de la mise en
scène des frères Isola, si bien secondés par le régisseur général Labis.
Mais jugez-en plutôt. La répétition dut être ajournée à trois semaines
par les maladies graves et successives de nos trois artistes. Chose
curieuse cependant et vraiment digne d'admiration, nos trois interprètes
furent guéris presque en même temps, et ils quittèrent leurs chambres,
témoins de leurs souffrances, le matin même du jour où eut lieu la
répétition générale. Vivent les beaux et bons artistes!
Les acclamations frénétiques du public devaient être pour eux une douce
et tout exquise récompense, quand elles éclatèrent, le 28 décembre 1910,
pendant cette répétition générale qui dura de une heure à cinq heures du
soir.
Mon premier jour de l'an fut bien fêté, lui aussi. J'étais très
souffrant ce jour-là et ce fut dans mon lit de douleur qu'on m'apporta
les cartes de visite de mes fidèles élèves, les pneumatiques des amis,
heureux du succès, les belles fleurs envoyés à ma femme, et une
délicieuse statuette en bronze, souvenir de Raoul Gunsbourg, qui me
rappelait ainsi tout ce que je lui devais pour _Don Quichotte_ à
Monte-Carlo, pour les premières et pour la reprise faite à ce même
théâtre.
Je sais que la saison 1912 débutera par une reprise nouvelle de cet
ouvrage pendant les répétitions de _Roma_, en février prochain.
La première année de _Don Quichotte_, au théâtre des frères Isola aura
eu quatre-vingts représentations consécutives de cet ouvrage.
J'ai plaisir à rappeler certains détails pittoresques qui m'ont vivement
intéressé pendant les études de cet ouvrage.
C'est, d'abord, la curieuse audace que notre Belle Dulcinée, Lucy
Arbell, eut de vouloir accompagner elle-même, sur la guitare, la chanson
du quatrième acte. Elle parvint, en très peu de temps, à devenir une
véritable virtuose sur cet instrument, dont on soutient les chants
populaires en Espagne, en Italie et même en Russie. Ce fut une
innovation charmante; elle nous débarrassait de cette banalité:
l'artiste frottant une guitare garnie de ficelles, tandis que, dans la
coulisse, un instrumentiste exécute, d'où désaccord entre le geste de
l'artiste et la musique. Jusqu'à ce jour, toutes les Dulcinées n'ont pu
réaliser ce tour de force de la créatrice. Je me souviens aussi que,
connaissant son habileté vocale, j'éclairai le rôle avec de hardies
vocalises et que cela surprit fort, par la suite, plus d'une interprète;
et, pourtant, un contralto doit savoir vocaliser comme un soprano. _Le
Prophète_ et _le Barbier de Séville_ en témoignent.
La mise en scène de l'acte des Moulins, si ingénieusement trouvée par
Raoul Gunsbourg, se compliqua au théâtre de la Gaîté, tout en gardant
cependant l'effet réalisé à Monte-Carlo.
Un échange de chevaux, fort habilement dissimulé au public, fit croire
que Don Quichotte et son sosie n'étaient qu'un seul homme!
Une trouvaille aussi fut celle de Gunsbourg, lorsqu'on mit en scène le
cinquième acte. Un artiste, dans une scène d'agonie, fût-il le premier
du monde, veut naturellement mourir couché à terre. Gunsbourg s'écria,
dans un éclair génial: «Un chevalier doit mourir debout!» Et notre Don
Quichotte, alors Chaliapine, s'adossa contre un grand arbre de la forêt
et exhala ainsi son âme fière et amoureuse.
CHAPITRE XXVII
UNE SOIRÉE!
Au printemps de 1910, ma santé était un peu chancelante.
_Roma_ était gravée depuis longtemps, matériel prêt; _Panurge_ terminé;
et je sentais, chose rare, l'impérieux besoin de me reposer pendant
quelques mois.
Ne rien faire absolument, me livrer tout entier, si doux qu'il pût être,
au _dolce farniente_, n'était point possible! Je cherchai donc et je
trouvai une occupation qui ne pouvait fatiguer ni mon esprit ni mon
coeur.
Je vous ai dit, mes chers enfants, qu'au mois de mai 1891, lors de la
disparition de la maison Hartmann, j'avais confié à un ami les
partitions de _Werther_ et d'_Amadis_. Je n'ai à parler, maintenant, que
d'_Amadis_. J'allai donc trouver mon ami qui m'ouvrit son coffre-fort,
non pour en tirer des billets de banque, mais pour en extraire sept
cents pages (brouillon d'orchestre), qui formaient la partition
d'_Amadis_, composée fin de l'année 1889 et année 1890. Il y avait donc
vingt et un ans que cet ouvrage attendait dans le silence.
_Amadis!_ Quel joli poème j'avais là! Quel aspect vraiment nouveau!
Quelle poétique et touchante allure avait ce _Chevalier du lys_, resté
le type des amants constants et respectueux! Quel enchantement dans ces
situations! Quelle attachante résurrection, enfin, que celle de ces
nobles héros de la chevalerie du moyen âge, de ces preux, si vaillants
et si braves!
Je retirai donc cette partition du coffre et y laissai un quatuor et
deux choeurs pour voix d'hommes. _Amadis_ devait être mon travail de
l'été. J'en commençai allégrement la copie à Paris et allai la continuer
à Égreville.
Malgré ce travail facile et qui me semblait un si lénitif et si parfait
calmant au malaise que je ressentais, je me trouvais véritablement très
souffrant et je me disais que j'avais bien fait de renoncer à composer,
me sachant dans un état de santé si précaire.
J'arrivai à Paris pour consulter mon médecin. Il m'ausculta, puis, ne me
cachant pas ce que lui avait révélé son diagnostic: «Vous êtes très
malade!» me fit-il. «Comment? lui dis-je, c'est impossible! Je copiais
encore lorsque vous êtes venu!»
«Vous êtes très gravement malade!» insista-t-il.
Le lendemain matin, médecins et chirurgien m'obligeaient à quitter mon
cher et doux foyer, ma chambre tant aimée.
Une ambulance automobile m'emporta à la maison de santé de la rue de La
Chaise. Ce m'était une consolation. Je ne quittais pas mon quartier. Je
fus inscrit sur le registre de la maison sous un nom d'emprunt, les
médecins ayant craint les interviews, bien aimables d'ailleurs, qu'on
m'aurait demandées et qu'il m'était tout à fait défendu d'accorder dans
ces moments-là.
Le lit dans lequel je m'étendis était placé, par une toute gracieuse
attention, au milieu de la plus belle chambre de l'établissement, dite
le salon Borghèse. J'en fus ému.
Je fus l'objet, de la part du professeur chirurgien Pierre Duval et des
docteurs Richardière et Laffitte, des soins les plus admirables et les
plus dévoués.
J'étais là, environné d'un calme silencieux et comme enveloppé par une
tranquillité dont j'appréciais tout le prix.
Mes plus chères amitiés venaient me rendre visite, chaque fois que
l'autorisation leur en était donnée. Ma femme, tout inquiète, était
accourue d'Égreville et m'apportait son affection la plus émue.
Je devais être sauvé au bout de quelques jours.
Le repos forcé imposé à mon corps n'empêchait cependant pas mon esprit
de travailler.
Je n'attendis pas que le mieux se fît dans mon état pour m'occuper des
discours que j'aurais à prononcer comme président de l'Institut et
président de l'Académie des Beaux-Arts (double présidence qui m'était
échue cette année) et enveloppé de glace, de mon lit, j'envoyais aussi
mes instructions pour les futurs décors de _Don Quichotte_.
Enfin, je rentrai chez moi!
Revoir sa demeure, ses meubles; retrouver les livres qu'on aimait à
feuilleter, tous ces objets qui caressaient vos yeux, vous rappelaient
de chers souvenirs, et dont on s'était fait une habitude; revoir les
êtres qui vous sont chers, ces serviteurs pleins d'attentions, ah!
quelle joie! Et si vive fut cette joie qu'elle me causa une crise de
larmes.
Et ces promenades que je faisais, encore tout chancelant, appuyé sur le
bras de mon tendre frère, le général, et sur celui d'une amie bien
chère, comme je les reprenais avec bonheur! Que j'étais heureux de
promener ma convalescence à travers ces allées ombreuses du Luxembourg,
au milieu des rires enjoués des enfants, de toute cette jeunesse qui y
prenait ses ébats, parmi les claires chansons des oiseaux qui allaient
sautillant de branche en branche, contents de vivre dans ce beau jardin,
leur ravissant royaume!
* * * * *
Égreville, que j'avais déserté alors que je me doutais si peu de ce qui
devait m'advenir, reprit sa vie ordinaire dès que, tranquillisée sur mon
sort, ma femme bien-aimée put y retourner.
L'été qui m'avait été si triste prit fin, et l'automne arriva avec les
deux séances publiques de l'Institut et de l'Académie des Beaux-Arts et
les répétitions, aussi, de _Don Quichotte_.
Une idée d'un réel intérêt me fut soumise, entre temps, par l'artiste à
qui devait échoir la mission de la faire triompher plus tard. Ayant mis
cette idée à profit, j'écrivis une suite de compositions et leur donnai
le nom proposé par l'interprète: les _Expressions lyriques_. Cette
réunion des deux forces expressives, le chant et la parole, je
m'intéressai grandement à la faire vibrer dans une même voix.
Les Grecs, d'ailleurs, n'agissaient pas autrement dans l'interprétation
de leurs hymnes, en alternant le chant avec la déclamation.
Et comme il n'y a rien de nouveau sous les étoiles, ce que nous jugions
une innovation moderne n'était que «renouvelé des Grecs», ce dont on
peut s'honorer, cependant.
Depuis ce temps, et toujours depuis, j'ai vu les auditeurs très captivés
par ces compositions et émus par l'admirable expression personnelle que
leur donnait l'interprète.
* * * * *
Un matin, tandis que j'en étais aux dernières corrections d'épreuves de
_Panurge_, dont le poème m'avait été confié par mon ami Heugel et avait
pour auteurs Maurice Boukay, pseudonyme de Couyba, plus tard ministre du
Commerce, et Georges Spitzmüller, je reçus l'affectueuse visite de O. de
Lagoanère, administrateur général du Théâtre-Lyrique de la Gaîté. Il
venait au nom de nos excellents directeurs, les frères Isola, me
demander de leur donner _Panurge_.
A cette démarche, aussi spontanée que flatteuse, je répondis que ces
messieurs s'engageaient bien aimablement à mon égard, mais qu'ils ne
connaissaient pas l'ouvrage. «C'est vrai, me répliqua aussitôt l'aimable
M. de Lagoanère, mais c'est un ouvrage qui vient de vous!»
On prit date et, séance tenante, le traité fut signé avec les noms des
artistes proposés par la direction.
Je me réserve, mes chers enfants, de vous parler plus en détail de
_Panurge_, aussitôt qu'il sera rentré en répétitions.
* * * * *
Au moment où j'écris ces lignes, je suis encore sous l'émouvante
impression de la splendide soirée donnée le 10 décembre à l'Opéra.
Il y a quelques semaines, mon excellent ami Adrien Bernheim vint me voir
et, entre deux dragées (il est aussi gourmand que moi), il me proposa de
participer à une grande représentation qu'il organisait en mon honneur,
pour fêter le dixième anniversaire de l'oeuvre française et populaire:
les _Trente ans de Théâtre_. «En mon honneur!» m'écriai-je dans une
extrême confusion...
Il n'y eut pas un artiste, et des plus grands, qui ne se sentît heureux
de prêter son concours à cette soirée.
Ce fut ensuite, de jour en jour, toujours chez moi, dans le salon de
famille de la rue de Vaugirard, que je vis se réunir, animés d'un égal
dévouement pour assurer le succès, les secrétaires généraux de l'Opéra
et de l'Opéra-Comique, MM. Stuart et Carbone, et l'administrateur du
Théâtre-Lyrique de la Gaîté, M. O. de Lagoanère. Mon bien cher Paul
Vidal, chef d'orchestre à l'Opéra, et professeur de composition au
Conservatoire, se joignit à eux.