De ceux qui assistèrent aux répétitions de _Cigale_, je fus, certes,

celui qui s'y divertit le plus. Il y avait, à la fin, une scène fort

attendrissante et d'une poésie exquise: celle d'une apparition d'ange,

avec une voix d'ange qui chantait au loin. La voix d'ange était celle de

Mlle Guiraudon, devenue Mme Henri Cain.

Un an après, ainsi que je l'ai dit, le 14 février 1905, _Chérubin_ fut

représenté à l'Opéra princier de Monte-Carlo, et, le 23 mai suivant,

l'on clôtura avec lui la saison de l'Opéra-Comique, à Paris. En

paraissant à ce dernier théâtre, la distribution n'avait été modifiée

que pour le rôle du philosophe, qui, passant à Lucien Fugère, y venait

ajouter un nouveau succès à tant d'autres déjà obtenus par cet artiste,

et pour celui de l'Ensoleillad, qui fut confié à la charmante Mme

Vallandri.

* * * * *

Vous m'observerez peut-être, mes chers enfants, que je ne vous ai rien

dit encore d'_Ariane_, dont vous avez vu les pages à Égreville, pendant

plusieurs étés. La raison en est que je ne parle jamais d'un ouvrage que

lorsqu'il est terminé et gravé. Je n'ai rien dit d'_Ariane_, pas

davantage que de _Roma_, dont j'avais écrit les premières scènes en

1902, enthousiasmé que j'étais par la tragédie sublime, la _Rome

vaincue_, d'Alexandre Parodi.

A l'heure où je trace ces lignes, les cinq actes de _Roma_ sont en

répétitions, pour Monte-Carlo et pour l'Opéra, mais, silence! j'en dis

déjà trop... A plus tard!...

Je reprends donc le courant de ma vie.

_Ariane!_ _Ariane!_ l'ouvrage qui m'a fait vivre dans des sphères si

élevées! En pouvait-il être autrement avec la fière collaboration de

Catulle Mendès, le poète des aspirations et des rêves éthérés?

Ce fut un jour mémorable dans ma vie que celui où mon ami Heugel

m'annonça que Catulle Mendès était prêt à me lire le poème d'_Ariane_.

Depuis très longtemps germait en moi le désir de pleurer les larmes

d'Ariane. Je vibrais donc de toutes les forces de mon coeur et de ma

pensée avant de connaître le premier mot de la première scène!

Rendez-vous fut pris pour cette lecture. Elle eut lieu chez Catulle

Mendès, 6, rue Boccador, dans le logis si personnellement artistique de

ce grand lettré et de sa femme exquise, poète, elle aussi, du plus

parfait talent.

Je sortis de là, tout enfiévré, le poème dans ma poche, contre mon

coeur, comme pour lui en faire sentir les battements, et je montai

dans une victoria découverte pour rentrer chez moi. La pluie tombait à

torrent, je ne m'en étais pas aperçu. C'était sûrement les larmes

d'Ariane qui, avec délices, mouillaient ainsi tout mon être.

Chères et bonnes larmes, comme vous deviez un jour couler avec bonheur,

pendant ces délicieuses répétitions! De quelle estime, de quelles

attentions en effet, n'étais-je pas comblé par mon cher directeur

Gailhard, comme aussi par mes bien remarquables interprètes!

Au mois d'août 1905, je me promenais tout pensif, sous la pergola de

notre demeure d'Égreville, quand, soudain, la trompe d'une automobile

réveilla les échos de ce paisible pays.

N'était-ce pas Jupiter tonnant au ciel, _Coelo tonantem Jovem_, comme

eût dit Horace, le délicat poète des _Odes_? Un instant je pus le

croire, mais quelle ne fut pas ma surprise,--surprise entre toutes

agréable--lorsque, de ce tonitruant soixante à l'heure, je vis descendre

deux voyageurs qui, pour ne point arriver du ciel, n'en venaient pas

moins me faire entendre les accents les plus paradisiaques de leurs voix

amies.

L'un était le directeur de l'Opéra, Gailhard, et l'autre, l'érudit

architecte du monument Garnier. Mon directeur venait me demander où j'en

étais d'_Ariane_, et si je voulais confier cet ouvrage à l'Opéra?

On monta dans ma grande chambre, qu'avec ses tentures jaunes et ses

meubles de l'époque on eût volontiers prise pour celle d'un général du

premier Empire. J'y montrai aussitôt, sur une grande table en marbre

noir supportée par des sphinx, un amoncellement de feuilles. C'était

toute la partition terminée.

Au déjeuner, entre la sardine du hors-d'oeuvre et le fromage du

dessert, à défaut du cassoulet parfait, délice pour un Toulousain, je

déclamai plusieurs situations de la pièce. Puis mes convives, mis en

charmante humeur, voulurent bien accepter de faire le tour du

propriétaire.

Ce fut tout en faisant les cent pas sous la pergola dont j'ai parlé, et

dans l'ombre délicieusement fraîche et épaisse des vignes, dont le

feuillage formait ce verdoyant encorbeillement, que l'on décida de

l'interprétation.

Le rôle d'Ariane fut destiné à Lucienne Bréval, celui de la dramatique

Phèdre à Louise Grandjean, et, d'un commun accord, nous souvenant du

tragique talent de Lucy Arbell, dont les succès s'affirmaient à l'Opéra,

nous lui destinâmes le rôle de la sombre et belle Perséphone, reine des

Enfers.

Muratore et Delmas furent tout indiqués pour Thésée et pour Pirithoüs.

En nous quittant, Gailhard, se souvenant de la forme simple et confiante

dont nos pères, au bon vieux temps, s'engageaient entre eux, cueillit

une branche à l'un des eucalyptus du jardin, et, l'agitant en me le

montrant, il me dit: «Voici le gage des promesses que nous avons

échangées aujourd'hui. Je l'emporte avec moi!»

Puis mes hôtes remontèrent dans leur auto et ils disparurent à mes yeux,

enveloppés de la poussière tourbillonnante du chemin. Emmenaient-ils

vers la grande ville les réalisations prochaines de mes biens chères

espérances? Tout en remontant à ma chambre, je me le demandais.

Fatigué, brisé par les émotions de la journée, je me couchai.

Le soleil brillait encore à l'horizon, dans toute la gloire de ses feux.

Il venait empourprer mon lit de ses rayons éclatants. Je m'endormis dans

un rêve, le rêve le plus beau qui puisse vous bercer après la tâche

remplie.

On le croira sans peine. Je ne ressemblais guère, à ce moment, à «ces

poules tellement agitées qu'elles parlent de passer la nuit», selon

l'expression d'Alphonse Daudet.

* * * * *

Je place ici un détail concernant _Ariane_. On verra qu'il ne manque pas

d'importance, au contraire.

Ma petite Marie-Magdeleine était venue à Égreville, passer quelques

jours auprès de ses grands-parents. Cédant à sa curiosité, je lui

racontai la pièce. J'en étais arrivé a l'instant où Ariane est menée aux

Enfers, afin d'y retrouver l'âme errante de sa soeur Phèdre, et comme

je m'arrêtais, ma petite-fille de s'exclamer aussitôt: «Et maintenant,

bon papa, nous allons être aux Enfers?»

La voix argentine et bien câline de la chère enfant, son interrogation

si soudaine, si naturelle, produisirent sur moi un effet étrange,

presque magique. J'avais précisément l'intention de demander la

suppression de cet acte, mais subitement, je me décidai à le conserver

et je répondis à la juste question de l'enfant: «Oui, nous allons dans

les Enfers!» Et j'ajoutai: «Nous y verrons l'émouvante figure de

Perséphone, retrouvant avec enivrement ces roses, ces roses divines, qui

lui rappellent la terre bien-aimée où elle vécut jadis, avant de devenir

la reine de ce terrible séjour, ayant comme sceptre un lis noir à la

main.»

* * * * *

Cette visite aux Enfers nécessite une mise en scène, une interprétation

que je qualifierais volontiers d'intensives. J'étais allé à Turin (mon

dernier voyage dans ce beau pays) par un froid assez vif, c'était le 14

décembre 1907, accompagné de mon cher éditeur, Henri Heugel, assister

aux dernières répétitions du «Regio», le théâtre royal où, pour la

première fois en Italie, on avait monté _Ariane_. L'ouvrage avait une

luxueuse mise en scène et des interprètes remarquables. La grande

artiste, Maria Farneti, remplissait le rôle d'Ariane. J'observai surtout

le soin particulier avec lequel Serafin, l'éminent chef d'orchestre,

faisant fonctions de régisseur, mettait en scène l'acte des Enfers.

Notre Perséphone était aussi tragique que possible; l'air des roses,

cependant, me paraissait manquer d'émotion. Je me souviens lui avoir

dit, à la répétition au foyer, en lui jetant une brassée de roses dans

ses bras large ouverts, de les presser ardemment contre son coeur,

comme elle eût fait, ajoutais-je, d'un mari, d'un fiancé toujours aimé,

qu'elle n'aurait pas vu depuis vingt ans! «Des roses depuis si longtemps

disparues, au cher adoré qu'enfin l'on retrouve, il n'y a pas loin!

Pensez-y, signorina, et l'effet sera certain!» La charmante artiste

sourit; avait-elle compris?...

* * * * *

_Ariane_ donc était terminée. Mon illustre ami, Jules Claretie, l'ayant

appris, me rappela la promesse que je lui avais faite d'écrire

_Thérèse_, drame lyrique en deux actes. Il ajouta: «L'ouvrage sera

court, car l'émotion qu'il dégage ne saurait se prolonger.»

Je me mis au travail. Mes souvenirs vous en reparleront plus tard.

J'ai fait allusion, mes chers enfants, au plaisir que je ressentais à

chaque répétition apportant constamment des trouvailles de scène et de

sentiments. Ah! avec quelle intelligence dévouée, incessamment en éveil,

nos artistes suivaient les précieux conseils de Gailhard!

Le mois de juin, cependant, fut marqué de jours sombres. Une de nos

artistes tomba très gravement malade. On lutta, pour l'arracher à la

mort, pendant 36 heures!...

L'ouvrage étant presque terminé comme scène, et cette artiste devant

nous manquer pendant plusieurs semaines, on arrêta les répétitions

pendant l'été, pour les reprendre à la fin de septembre, tous nos

artistes étant alors réunis et bien portants, de façon à répéter,

généralement, en octobre et passer à la fin du mois.

Ce qui fut dit fut fait; exactitude rare au théâtre. La première eut

lieu le 31 octobre 1906.

Catulle Mendès, qui avait été souvent sévère pour moi dans ses critiques

de presse, était devenu mon plus ardent collaborateur, et, chose digne

de remarque, il appréciait avec joie le respect que j'avais apporté à la

déclamation de ses beaux vers.

Dans notre travail commun ainsi que dans nos études d'artistes au

théâtre, j'aimais en lui ces élans de dévouement et d'affection, cette

estime dans laquelle il me tenait.

Les représentations se succédèrent jusque dix fois par mois, fait unique

dans les annales du théâtre pour un ouvrage nouveau, et cela se

poursuivit ainsi jusqu'à la soixantième.

A ce propos on demandait à notre Perséphone, Lucy Arbell, combien de

fois elle avait joué l'ouvrage, étant certain que sa réponse ne serait

pas exacte. Évidemment, elle répondit: Soixante fois.--Non! exclama son

interlocuteur; vous l'avez joué cent vingt fois, puisque vous avez

toujours bissé l'air des roses!

Ce furent les nouveaux directeurs, MM. Messager et Broussan, auxquels je

dus cette soixantième qui semble, jusqu'à ce jour, être la dernière de

cet ouvrage dont l'aurore fut si brillante.

* * * * *

Quelle différence, je le dis encore, entre la façon dont mes ouvrages

étaient montés depuis des années, avec ce qu'il en avait été à l'époque

de mes débuts!

Mes premiers ouvrages devaient être représentés en province, dans de

vieux décors, et il me fallait entendre de la part du régisseur, des

paroles de ce genre: «Pour le premier acte, nous avons trouvé un vieux

fond de _la Favorite_; pour le second, deux châssis de _Rigoletto_,

etc., etc.»

Je me souviens encore d'un directeur obligeant qui, sachant que, la

veille d'une première, je manquais d'un ténor, m'en offrit un, en me

prévenant ainsi: «Cet artiste connaît le rôle, mais je dois vous dire

qu'il est toujours _tombé_ au troisième acte!»

Ce même théâtre me rappelle que j'y connus une basse qui avait une

prétention étrange, plus étrangement exprimée encore: «Ma voix, disait

notre basse, descend _tellement_ qu'on ne peut pas trouver la note sur

le piano!...»

Eh bien! tous ces artistes amis furent de braves et vaillants artistes.

Ils me rendirent service et eurent leurs années de succès.

Mais je m'aperçois que je m'attarde à vous parler de ces souvenirs

d'antan. J'ai à vous entretenir, mes chers enfants, du nouvel ouvrage

qui allait entrer en répétition à Monte-Carlo, je veux dire _Thérèse_.

CHAPITRE XXV

EN PARLANT DE 1793

Georges Cain, mon grand ami, l'éminent et éloquent historiographe du

Vieux Paris, nous avait réunis un matin de l'été 1905: la belle et

charmante Mme Georges Cain, Mlle Lucy Arbell, de l'Opéra, et quelques

autres personnes, pour visiter ensemble ce qui fut, autrefois, le

couvent des Carmes, dans la rue de Vaugirard.

Nous avions parcouru les cellules de l'ancien cloître, vu le puits où la

horde sanguinaire des septembriseurs jeta les corps des prêtres

massacrés, nous étions arrivés à ces jardins demeurés tristement

célèbres par ces effroyables boucheries, quand, s'arrêtant dans le chaud

et prenant récit de ces lugubres événements, Georges Cain nous montra

une forme blanche qui errait au loin, solitaire.

«C'est l'âme de Lucile Desmoulins», fit-il. La pauvre Lucile Desmoulins,

si forte et si courageuse auprès de son mari qu'on mena à l'échafaud,

où, elle-même, bientôt, ne tardait pas à le suivre.

Ni ombre, ni fantôme! La forme blanche était bien vivante!... C'était

Lucy Arbell qui, envahie par une crise poignante de sensibilité, s'était

écartée pour cacher ses larmes.

_Thérèse se révélait déjà..._

A peu de jours de là, je déjeunais à l'Ambassade d'Italie. Au dessert,

la si aimable comtesse Tornielli nous raconta avec la grâce charmante,

la fine et séduisante éloquence qui lui sont familières, l'histoire du

palais de l'Ambassade, rue de Grenelle.

En 1793, ce palais appartenait à la famille des Galliffet. Des membres

de cette illustre maison, les uns avaient été guillotinés, les autres

avaient émigré à l'étranger. On voulait vendre l'immeuble comme bien de

la nation; il se trouva, pour s'y opposer, un vieux serviteur au

caractère ferme et décidé. «Je suis le peuple, dit-il, et vous

n'enlèverez pas au peuple ce qui lui appartient. Je suis chez moi,

ici!...»

Lorsque, en 1798, l'un des émigrés survivants des Galliffet revint à

Paris, sa première pensée fut d'aller voir la demeure familiale. Sa

surprise fut grande d'y être reçu par le fidèle serviteur, dont l'âpre

et énergique parole en avait empêché la spoliation. «Monseigneur, dit

celui-ci en tombant aux pieds de son maître, j'ai su conserver votre

bien. Je vous le rends!»

_Le poème de Thérèse s'annonçait!_ Cette révélation le faisait

pressentir.

* * * * *

Je peux dire que c'est à Bruxelles, en novembre de cette année-là, dans

le Bois de la Cambre, que j'eus la première vision musicale de

l'ouvrage.

C'était en un bel après-midi, par un pâle soleil aux lueurs automnales.

On sentait qu'une sève généreuse se retirait lentement de ces beaux

arbres. Le vert et gai feuillage qui couronnait leur cime avait disparu.

Une à une, au caprice du vent, tombaient les feuilles grillées,

roussies, jaunies par le froid, ayant pris à l'or, ironie de la nature!

son éclat, ses nuances comme ses teintes les plus variées.

Rien ne ressemblait moins aux arbres maigres et chétifs de notre bois de

Boulogne. Au développement de leurs rameaux, ces arbres magnifiques

pouvaient rappeler ceux tant admirés dans les parcs de Windsor et de

Richemond. Je marchais sur ces feuilles mortes, et les chassais du pied;

leur bruissement me plaisait, il accompagnait délicieusement mes

pensées.

J'étais d'autant plus au coeur de l'ouvrage, dans «les entrailles du

sujet», que, parmi les quatre ou cinq personnes avec lesquelles je me

trouvais, figurait la future héroïne de _Thérèse_.

Je recherchais partout, avidement, ce qui se rapportait aux temps

horribles de la Terreur, tout ce qui, dans les estampes, pouvait me

redire la sinistre et sombre histoire de cette époque, afin d'en rendre

avec la plus grande vérité possible les scènes du second acte, que

j'avoue aimer profondément.

Étant donc rentré à Paris, ce fut dans mon logis de la rue de Vaugirard

que, pendant tout l'hiver et le printemps (j'achevai l'ouvrage, l'été,

aux bords de la mer), je composai la musique de _Thérèse_.

Je me souviens qu'un matin, le travail d'une situation qui réclamait

impérieusement le secours immédiat de mon collaborateur, Jules Claretie,

m'avait fort énervé. Je me décidai incontinent à écrire au ministre des

Postes, Télégraphes et Téléphones, pour qu'il m'accordât cette chose

presque impossible: avoir le téléphone placé chez moi, dans la journée,

avant quatre heures!...

Ma lettre, naturellement, reflétait plutôt le ton d'une supplique

déférente.

Aurais-je pu l'espérer? Quand je rentrai de mes occupations, je trouvai

sur ma cheminée un joli appareil téléphonique, tout neuf!

Le ministre, M. Bérard, lettré des plus distingués, avait dû

s'intéresser sur-le-champ à mon capricieux désir. Il m'envoya _illico_

une équipe d'une vingtaine d'hommes munis de tout ce qu'il fallait pour

un rapide placement.

O le cher et charmant ministre! Je l'aime d'autant plus qu'il eut un

jour pour moi une parole bien aimable: «J'étais heureux, fit-il, de vous

donner cette satisfaction, à vous qui m'avez si souvent causé tant de

plaisir au théâtre, avec vos ouvrages.»

_Par pari refertur_, oui, c'était la réciproque, mais rendue avec une

grâce et une obligeance que j'appréciai hautement.

Allo!... Allo! A mon premier essai, on s'en doute, je fus très inhabile.

Je parvins cependant à avoir la communication.

J'appris aussi, autre gracieuseté bien utile, que mon numéro ne

figurerait pas à l'_Annuaire_. Personne donc ne pourrait m'appeler. Je

serais seul à pouvoir user du merveilleux instrument.

Je ne tardai pas à téléphoner à Claretie. Il resta fort surpris de cet

appel lui venant de la rue Vaugirard. Je lui communiquai mes idées sur

la scène difficile qui avait occasionné la mise en place du téléphone.

Il s'agissait de la dernière scène.

Je lui téléphonai:

_Faites égorger Thérèse et tout sera bien._

J'entendis une voix qui m'était inconnue et qui poussait des cris

affolés (notre fil était en communication maladroite avec un autre

abandonné); elle me hurlait:

_Ah! si je savais qui vous êtes, gredin! je vous dénoncerais à la

police. Un crime pareil! De qui est-il question?_

Subitement la voix de Claretie:

_Une fois égorgée, elle ira rejoindre son mari dans la charrette. Je

préfère cela au poison!_

La voix du monsieur:

_Ah! c'est trop fort! Maintenant, les scélérats, ils vont l'empoisonner!

J'appelle la surveillante!... Je veux une enquête!..._

Une friture énorme se produisit dans l'appareil, et le calme bienheureux

reparut.

Il était temps; avec un abonné monté à un tel diapason, nous risquions,

Claretie et moi, de passer un mauvais quart d'heure! J'en tremble

encore!

Souvent, depuis, je travaillai avec Claretie dialoguant de chaque côté

d'un fil, et ce fil d'Ariane conduisit ma voix jusqu'à celle de

Perséphone, je veux dire... de Thérèse, à laquelle je faisais entendre

telle ou telle terminaison vocale, voulant avoir son opinion, avant de

l'écrire.

Par une belle journée de printemps, j'étais allé revoir le parc de

Bagatelle, et ce joli pavillon, alors encore abandonné, construit sous

Louis XVI par le comte d'Artois. Je fixai bien dans ma mémoire ce

délicieux petit château que la Révolution triomphante avait laissé

devenir une entreprise de fêtes champêtres, après en avoir spolié son

ancien propriétaire. En rentrant en sa possession, sous la Restauration,

le comte d'Artois l'avait appelé «Babiole». «Bagatelle» ou «Babiole»,

c'est tout un, et ce même pavillon devait, presque de nos jours, être

habité par Richard Wallace, le célèbre millionnaire, philanthrope et

collectionneur.

Je voulus, plus tard, que le décor du premier acte de _Thérèse_ le

rappelât exactement. Notre artiste fut particulièrement sensible à cette

pensée. On sait, en effet, la parenté qui l'unit à la descendance des

marquis d'Hertford.

La partition une fois terminée et connaissant les intentions de Raoul

Gunsbourg, qui avait désiré cet ouvrage pour l'Opéra de Monte-Carlo,

nous fûmes informés, Mme Massenet et moi, que S. A. S. le prince de

Monaco honorerait de sa présence notre modeste demeure et viendrait

déjeuner chez nous avec le chef de sa maison, M. le comte de Lamotte

d'Allogny. Immédiatement, nous invitâmes mon cher collaborateur et Mme

Claretie, ainsi que mon excellent éditeur et ami et Mme Heugel.

Le prince de Monaco, d'une si haute simplicité, voulut bien s'asseoir

près d'un piano que j'avais fait venir pour la circonstance, et il

écouta quelques passages de _Thérèse_. Il apprit de nous ce détail. Lors

de la première lecture à notre créatrice, Lucy Arbell, en véritable

artiste, m'arrêta comme j'étais en train de chanter la dernière scène,

celle où Thérèse, en poussant un grand cri d'épouvante, aperçoit la

terrible charrette emmenant son mari, André Thorel, à l'échafaud, et

clame de toutes ses forces: «Vive le roi!» pour être ainsi assurée de

rejoindre son mari dans la mort. Ce fut à cet instant, dis-je, que notre

interprète, violemment émue, m'arrêta et me fit, dans un élan de

transport: «Jamais je ne pourrai _chanter_ cette scène jusqu'au bout,

car lorsque je reconnais mon mari, celui qui m'a donné son nom, qui a

sauvé Armand de Clerval, je dois perdre la voix. Je vous demande donc de

_déclamer_ toute la fin de la pièce.»

Les grands artistes, seuls, ont le don inné de ces mouvements

instinctifs; témoin Mme Fidès-Devriès qui me demanda de refaire l'air de

Chimène: «Pleurez mes yeux!...» Elle trouvait qu'elle n'y pensait qu'à

son père mort, qu'elle oubliait trop son ami Rodrigue!

Un geste bien sincère aussi, fut trouvé par le ténor Talazac, créateur

de Des Grieux. Il voulut ajouter: _toi!..._ avant le _vous_! qu'il lance

en retrouvant Manon, dans le séminaire de Saint-Sulpice. Ce _toi_!

n'indiquait-il pas le premier cri de l'ancien amant, retrouvant sa

maîtresse?

* * * * *

Les premières études de _Thérèse_ eurent lieu dans le bel appartement,

si richement décoré de tableaux anciens et d'oeuvre d'art, que Raoul

Gunsbourg possède rue de Rivoli. Nous étions au premier jour de l'an;

nous le fêtâmes en travaillant dans le salon, de huit heures du soir à

minuit.

Au dehors, il faisait un froid très vif, mais un superbe feu nous le

laissait ignorer; et ce fut dans cette douce et toute exquise atmosphère

qu'on but le champagne à la réalisation prochaine de nos communes

espérances.

Étaient-elles assez émouvantes, ces répétitions, qui réunissaient ces

trois beaux artistes: Lucy Arbell, Edmond Clément et Dufranne!

Le mois suivant, le 7 février 1907, eut lieu la première de _Thérèse_, à

l'Opéra de Monte-Carlo.

Ma chère femme et moi, nous étions, cette année encore, les hôtes du

prince, dans ce magnifique palais pour lequel je vous ai déjà dit toute

mon admiration.

Son Altesse nous avait invités dans la loge princière, la même loge où

j'avais été appelé, à la fin de la première du _Jongleur de Notre-Dame_,

et dans laquelle, en vue du public, le prince de Monaco m'avait placé

lui-même, sur la poitrine, le grand cordon de son ordre de

Saint-Charles.

Aller au théâtre, c'est bien; autre chose, cependant, est d'assister à

la représentation et d'écouter! Je repris donc, le soir de _Thérèse_, ma

place accoutumée dans le salon du prince. Des tentures et des portes le

séparaient de la loge. J'y étais seul, dans le silence, du moins je le

pouvais supposer.

Le silence? Parlons-en! Le vacarme des acclamations qui saluaient nos

trois artistes fut à ce point formidable que ni portes, ni tentures n'y

résistèrent, ne parvinrent à l'étouffer!

Au dîner officiel donné au palais, le lendemain, nos créateurs applaudis

étaient invités et fêtés. Mon célèbre confrère, M. Louis Diémer, le

merveilleux virtuose qui avait consenti à jouer le clavecin au premier

acte de _Thérèse_, Mme Louis Diémer, Mme Massenet et moi, nous en étions

également. Nous n'avions, ma femme et moi, pour arriver à la salle du

banquet, qu'à gravir l'escalier d'honneur. Il était proche de notre

appartement, cet appartement idéalement beau, véritable séjour de rêve.

Pendant deux années consécutives, _Thérèse_ fut reprise à Monte-Carlo,

et, avec Lucy Arbell, la créatrice, nous avions le brillant ténor

Rousselière et le maître professeur Bouvet.

Au mois de mars 1910, des fêtes d'un éclat inusité, véritablement inouï,

eurent lieu à Monaco pour l'inauguration du colossal palais du Musée

océanographique.

Mes souvenirs (1848-1912) · 第 12 / 18 段