Oui, ce fut elle qui incarna la _Sapho_ de Daudet, avec une rare

séduction d'interprétation.

Le ténor Salignac eut beaucoup de succès dans le rôle de Jean Gaussin.

Au sujet de cette reprise, Albert Carré me demanda d'intercaler un

nouvel acte, celui des lettres, et son idée fut suivie par moi avec

enthousiasme.

_Sapho_ fut aussi chantée par la très personnelle artiste Mme Georgette

Leblanc, devenue l'épouse du grand homme de lettres Maeterlinck.

Mme Bréjean-Silver fit aussi, de ce rôle, une figure étonnante de

vérité.

Que d'autres excellentes artistes ont chanté cet ouvrage!

Le premier opéra représenté sous la nouvelle direction, fut _l'Ile du

Rêve_, de Reynaldo Hahn. Il m'avait dédié cette partition exquise. Que

la musique écrite par ce véritable maître est pénétrante! Comme elle a

aussi le don de vous envelopper de ses chaudes caresses!

Il n'en était pas de même pour celle de certains confrères que Reyer

trouvait insupportable et pour laquelle il eut, un soir, cette remarque

imagée:

«Je viens de rencontrer dans les escaliers la statue de Grétry qui en

avait assez et qui filait...»

Cela me remet en mémoire une autre boutade, bien spirituelle également,

celle de du Locle, disant à Reyer, au lendemain de la mort de Berlioz:

«Eh bien, mon cher, vous voilà passé Berlioz en chef!»

Du Locle pouvait se permettre cette inoffensive plaisanterie, étant le

plus vieil ami de Reyer.

* * * * *

Je retrouve ce mot de l'auteur de _Louise_, que j'avais connu, enfant,

dans ma classe du Conservatoire, et qui a toujours conservé pour moi une

familiale affection:

«Saint-Sylvestre, minuit.

«CHER MAITRE,

«Fidèle souvenir de votre affectionné, en ce dernier jour qui finit

par _Sapho_, et la première heure d'une année qui finira par

_Cendrillon_.

«GUSTAVE CHARPENTIER.»

_Cendrillon_ ne passa que le 24 mai 1899. Ces ouvrages, représentés coup

sur coup, à plus d'une année d'intervalle cependant, me valurent le mot

suivant de Gounod:

«Mille félicitations, mon cher ami, sur votre dernier beau succès.

Diable!... Mais!... vous marchez d'un tel pas, qu'on a peine à vous

suivre.»

Ainsi que je l'ai dit, la partition de _Cendrillon_, écrite sur l'une

des perles les plus brillantes de cet écrin: «les Contes de Perrault»,

était depuis longtemps terminée. Elle avait cédé la place à _Sapho_, sur

la scène de l'Opéra-Comique. Notre nouveau directeur, Albert Carré,

m'annonça son intention de donner _Cendrillon_, à la saison la plus

prochaine, dont plus de seize mois nous séparaient encore.

J'habitais Aix-les-Bains, en souvenir de mon vénéré père qui y avait

vécu, et j'y étais tout à mon travail de _la Terre promise_, dont la

Bible m'avait fourni le poème et dont j'avais tiré un oratorio en trois

parties, lorsque ma femme et moi, nous fûmes bouleversés par la

terrifiante nouvelle de l'incendie du _Bazar de la Charité_. Ma chère

fille y était vendeuse!...

Il fallut attendre jusqu'au soir pour avoir une dépêche et sortir de nos

vives alarmes.

Coïncidence curieuse et que je ne connus que longtemps après, c'est que

l'héroïne de _Perséphone_ et de _Thérèse_, celle qui fut aussi la belle

«Dulcinée», se trouvait également parmi les demoiselles vendeuses, au

comptoir de la duchesse d'Alençon. Elle n'avait alors que douze ou

treize ans. Au milieu de l'épouvante générale, elle découvrit une issue,

derrière l'hôtel du Palais, et put ainsi sauver sa mère et quatre

personnes.

Voilà qui témoigne d'une décision et d'un courage bien rares chez un

enfant.

Puisque j'ai parlé de _la Terre promise_, j'en eus une audition bien

inattendue. Eugène d'Harcourt, le musicien et le critique si écouté, le

compositeur grandement applaudi d'un _Tasse_ représenté à Monte-Carlo,

me proposa d'en diriger l'exécution dans l'Église Saint-Eustache, avec

un orchestre et un personnel choral immenses.

La seconde partie était consacrée à la prise de Jéricho. Une marche,

coupée sept fois par l'éclatante sonnerie de sept grands tubae, se

terminait par l'écroulement des murs de cette cité fameuse, boulevard de

la Judée, que devaient prendre et détruire les Hébreux. Il y joignait le

formidable tonnerre des grandes orgues de Saint-Eustache, dominé par les

retentissantes clameurs de tout l'ensemble vocal.

J'assistai, avec ma femme, à la dernière répétition, dans une grande

tribune, où le vénérable curé de Saint-Eustache nous avait fait

l'honneur de nous inviter.

Ce fut le 15 mars 1900!

* * * * *

J'en reviens à _Cendrillon_. Albert Carré avait monté cet opéra en

créant une mise en scène aussi nouvelle que merveilleuse!

Julia Guiraudon fut exquise dans le rôle de Cendrillon, Mme

Deschamps-Jehin étonnante comme chanteuse et comme comédienne, la jolie

Mlle Emelen fut notre Prince Charmant et le grand Fugère se montra

artiste inénarrable dans le rôle de Pandolphe. Ce fut lui qui m'envoya

le bulletin de victoire reçu le lendemain matin, à Enghien-les-Bains,

que j'avais choisi avec ma femme comme villégiature voisine de Paris,

pour échapper à la «générale» et à la «première».

Plus de soixante représentations, non interrompues, matinées comprises,

suivirent cette première. Les frères Isola, directeurs de la Gaîté, en

donnèrent plus tard un grand nombre de représentations et, chose

curieuse, pour un ouvrage si parisien d'allure, l'Italie, en

particulier, fit à _Cendrillon_ un très bel accueil. A Rome, cette

oeuvre lyrique fut jouée une trentaine de fois, chiffre rare! De

l'Amérique, un câblogramme m'arrive, dont voici le texte:

«CENDRILLON _hier, succès phéno ménal._»

Le dernier mot, trop long, avait été coupé en deux par le bureau

expéditeur!...

* * * * *

Nous étions donc en 1900, aux instants mémorables de la Grande

Exposition.

J'étais à peine remis de la belle émotion de _la Terre promise_, à

Saint-Eustache, que je tombai gravement malade. L'on procédait alors, à

l'Opéra, à des répétitions du _Cid_, qu'on allait bientôt reprendre. La

centième eut lieu au mois d'octobre de cette même année.

Paris était tout en fête! La capitale, un des lieux les plus fréquentés

du monde, était mieux que cela, le monde lui-même, car tous les peuples

s'y étaient donné rendez-vous. Toutes les nationalités s'y coudoyaient,

toutes les langues s'y faisaient entendre, tous les costumes y

contrastaient.

Si l'Exposition envoyait vers le ciel ses millions de notes joyeuses et

ne devait pas manquer d'obtenir dans l'histoire une place d'honneur, le

soir venu, cette foule immense accourait se reposer de ses émotions du

jour dans les théâtres partout ouverts; elle envahissait ce palais

magnifique élevé par notre cher et grand Charles Garnier aux

manifestations de l'art lyrique et au culte de la danse.

Notre directeur, Gailhard, qui était venu me rendre visite au mois de

mai, alors que j'étais si malade, m'avait fait promettre d'assister,

dans sa loge, à la centième qu'il espérait bien donner et qui eut lieu,

en effet, en octobre. A cette date je me rendis à son invitation.

Mlle Lucienne Bréval, MM. Saléza et Frédéric Delmas furent acclamés le

soir de la centième du _Cid_, avec un enthousiasme délirant. Au rappel

du troisième acte, Gailhard me poussa vigoureusement au-devant de sa

loge, malgré ma résistance...

Vous devinez, mes chers enfants, ce qui se passa sur la scène, dans le

superbe orchestre de l'Opéra, et dans la salle, bondée jusqu'au cintre.

CHAPITRE XXIII

EN PLEIN MOYEN AGE

Je venais d'être très souffrant à Paris; j'avais éprouvé cette sensation

que, de la vie à la mort, le chemin est d'une facilité si grande, la

pente m'en avait semblé si douce, si reposante, que je regrettais d'être

revenu comme en arrière, pour me revoir dans les dures et âpres

angoisses de la vie.

J'avais échappé aux pénibles froids de l'hiver; nous étions au printemps

et j'allais, dans ma vieille demeure d'Égreville, retrouver la nature,

la grande consolatrice, dans son calme solitaire.

J'avais emporté avec moi une assez volumineuse correspondance, composée

de lettres, de brochures, rouleaux, que je n'avais pas encore ouverte.

Je me proposais de le faire en route, pour me distraire des longueurs du

chemin. J'avais donc décacheté quelques lettres; je venais d'ouvrir un

rouleau: «Oh! non, fis-je, c'est assez!» J'étais, en effet, tombé sur

une pièce de théâtre...

Faut-il donc, pensais-je, que le théâtre me poursuive ainsi? Moi qui

voulais ne plus en faire! J'avais donc rejeté l'importun. Tout en

cheminant, question plutôt de tuer le temps, comme on dit, je le repris

et me mis à parcourir ce fameux rouleau, quelque désir contraire,

cependant, que j'en eusse.

Mon attention, superficielle et distraite d'abord, se précisa peu à

peu,--je pris insensiblement intérêt à cette lecture, tant et si bien

que je finis par ressentir une véritable surprise,--ce devint même,

l'avouerai-je, de la stupéfaction!

--Quoi! m'écriai-je, une pièce sans rôle de femme, sinon une apparition

muette de la Vierge!

Si je fus surpris, si je restai comme stupéfait, quels sentiments

étonnés auraient-ils éprouvés, ceux que j'avais habitués à me voir

mettre à la scène _Manon_, _Sapho_, _Thaïs_ et autres aimables dames?

C'est vrai; mais ils auraient oublié, alors, que la plus sublime des

femmes, la Vierge, devait me soutenir dans mon travail, comme elle se

serait montrée charitable au jongleur repentant!

A peine eus-je parcouru les premières scènes que je me sentis devant

l'oeuvre d'un véritable poète, familiarisé avec l'archaïsme de la

littérature du moyen âge. Aucun nom d'auteur ne figurait sur le

manuscrit.

M'étant adressé à mon concierge pour connaître l'origine de ce

mystérieux envoi, il me fit savoir que l'auteur lui avait laissé son nom

et son adresse, en lui recommandant expressément de ne me les dévoiler

que si j'avais accepté d'écrire la musique de l'ouvrage.

Le titre de _Jongleur de Notre-Dame_, suivi de celui de «miracle en

trois actes», me mit dans l'enchantement.

Le caractère, précisément, de ma demeure, vestige survivant de ce même

moyen âge, l'ambiance où je me trouvais à Égreville, devait envelopper

mon travail de l'atmosphère rêvée.

La partition terminée, c'était l'instant attendu pour en faire part à

mon inconnu.

Connaissant enfin son nom et son adresse, je lui écrivis.

On ne pourrait douter de la joie avec laquelle je le fis. L'auteur

n'était autre que Maurice Léna, l'ami si dévoué que j'avais connu à

Lyon, où il occupait une chaire de philosophie.

Ce bien cher Léna vint donc à Égreville le 14 août 1900. De la petite

gare, nous ne fîmes qu'un bond jusqu'à mon logis. Là, dans ma chambre,

nous trouvâmes étalées, sur la grande table de travail (table fameuse,

je m'en flatte, elle avait appartenu à l'illustre Diderot) les quatre

cents pages d'orchestre et la réduction gravée pour piano et chant, du

_Jongleur de Notre-Dame_.

A cette vue, Léna resta interdit. L'émotion la plus délicieuse

l'étreignait...

Tous les deux, nous avions vécu heureux dans le travail. L'inconnu,

maintenant, se dressait devant nous. Où? dans quel théâtre allions-nous

être joués?

La journée était radieuse. La nature, avec ses enivrantes senteurs, la

blonde saison des champs, les fleurs des prés, cette douce union

elle-même qui, dans la production, s'était faite entre nous, tout nous

redisait notre bonheur! Ce bonheur d'un moment qui vaut l'éternité!...

comme l'a si bien dit le poète, Mme Daniel Lesueur.

L'enveloppante blancheur des prés nous rappelait que nous étions à la

veille du 15 août, de cette fête dédiée à la Vierge, que nous chantions

dans notre ouvrage.

N'ayant jamais de piano chez moi, et surtout à Égreville, je ne pouvais

satisfaire la curiosité de mon cher Léna d'entendre la musique de telle

ou telle scène...

Nous nous promenions, vers l'heure des vêpres, dans le voisinage de la

vieille et vénérable église; de loin, on pouvait distinguer les accords

de son petit harmonium. Une idée folle traversa ma pensée. «Hein!... si

je vous proposais, dis-je à mon ami, chose d'ailleurs irréalisable dans

cet endroit sacré, mais à coup sûr bien tentante, d'entrer dans l'église

aussitôt que, déserte, elle serait retournée à sa sainte obscurité: si,

dis-je, je vous faisais entendre, sur ce petit orgue, des fragments de

notre _Jongleur de Notre-Dame_? Ne serait-ce pas un moment divin dont

l'impression resterait à jamais gravée en nous?...» Et nous poursuivîmes

notre promenade; l'ombre complaisante des grands arbres protégeait les

chemins et les routes contre les morsures d'un soleil trop ardent.

Le lendemain, triste lendemain, nous nous séparâmes.

L'automne qui allait suivre, puis l'hiver, le printemps enfin de l'année

suivante, devaient s'écouler sans que, d'aucune part, me vînt l'offre de

jouer l'ouvrage.

Une visite, aussi inattendue qu'elle fut flatteuse, m'arriva quand j'y

pensais le moins. Ce fut celle de M. Raoul Gunsbourg.

J'aime à rappeler ici la haute valeur de ce grand ami, de ce directeur

si personnel, de ce musicien dont les ouvrages triomphent au théâtre.

Raoul Gunsbourg m'apporta la nouvelle que, sur ses conseils, S. A. S. le

prince de Monaco m'avait désigné pour un ouvrage nouveau à monter au

théâtre de Monte-Carlo.

_Le Jongleur de Notre-Dame_ était prêt. Je l'offris. Il fut convenu que

Son Altesse Sérénissime daignerait venir, en personne, écouter

l'oeuvre, à Paris. Cette audition eut lieu, en effet, dans la belle et

artistique demeure de mon éditeur, Henri Heugel, avenue du

Bois-de-Boulogne. Elle donna au prince toute satisfaction; il nous fit

l'honneur d'exprimer, à plusieurs reprises, son sincère contentement.

L'oeuvre fut mise à l'étude, et les dernières répétitions en eurent

lieu à Paris, sous la direction de Raoul Gunsbourg.

En janvier 1902, nous quittâmes Paris, Mme Massenet et moi, pour nous

rendre au palais de Monaco, où Son Altesse nous avait fort

affectueusement invités à être ses hôtes. Quelle existence à l'antipode

de celle que nous quittions!

Nous avions laissé Paris, le soir, enseveli dans un froid glacial, sous

la neige, et voilà que, quelques heures après, nous nous trouvions

enveloppés d'une autre atmosphère!... C'était le Midi, c'était la belle

Provence; c'était la Côte d'Azur qui s'annonçait! C'était l'idéal même!

C'était, pour moi, l'Orient, aux portes presque de Paris!...

Le rêve commençait. Faut-il dire tout ce qu'eurent de merveilleux ces

jours passés comme un songe, dans ce paradis dantesque, au milieu de ce

décor splendide, dans ce luxueux et somptueux palais, tout embaumé par

la flore des tropiques?

Ce palais, dont les tours génoises rappelaient le quinzième siècle,

révélait, par son aspect grandiose, ces incomparables richesses

intérieures offertes à l'admiration, dès que l'on y avait pénétré.

En venant décorer Fontainebleau, le Primatice n'avait point négligé,

arrivant d'Italie, de s'arrêter en cet antique manoir de l'illustre

famille des Grimaldi. Ces plafonds admirables, ces marbres polychromes,

ces peintures que le temps a conservées, tout donnait à cette opulente

demeure, avec le charme souriant, une imposante et majestueuse beauté.

Mais ce qui dépassait, en cette fastueuse ambiance, tout ce qui nous

parlait aux yeux, ce qui allait à l'âme, c'était la haute intelligence,

cette bonté sereine, cette exquise urbanité de l'hôte princier qui nous

avait accueillis.

La première du _Jongleur de Notre-Dame_ eut lieu à l'Opéra de

Monte-Carlo, le mardi 18 février 1902. Elle avait pour protagonistes

superbes MM. Renaud, de l'Opéra, et Maréchal, de l'Opéra-Comique.

Détail qui relève de la faveur qu'on voulut bien lui faire, c'est que

l'ouvrage fut joué quatre fois de suite pendant la même saison.

Deux ans après, mon cher directeur, Albert Carré, donnait la première du

_Jongleur de Notre-Dame_, au théâtre de l'Opéra-Comique, avec cette

distribution idéale: Lucien Fugère, Maréchal, le créateur, et Allard.

L'ouvrage a dépassé depuis longtemps, à Paris, la centième, et je puis

ajouter qu'au moment où j'écris ces lignes _le Jongleur de Notre-Dame_

est au répertoire des grands théâtres d'Amérique depuis plusieurs

années.

Une particularité intéressante à signaler, c'est que le rôle du Jongleur

fut créé au Métropolitan House par Mary Garden, l'étincelante artiste

admirée à Paris comme aux États-Unis!

Mes sentiments sont un peu effarés, je l'avoue, de voir ce moine jeter

le froc, après le spectacle, pour reprendre ensuite une élégante robe de

la rue de la Paix. Toutefois, devant le triomphe de l'artiste, je

m'incline et j'applaudis.

Ainsi que je l'ai dit, cet ouvrage attendait son heure, et, comme

Carvalho m'avait autrefois engagé à écrire la musique de la pièce tant

applaudie au Théâtre-Français, _Grisélidis_, d'Eugène Morand et Armand

Silvestre, j'avais écrit cette partition, par intervalles, durant mes

voyages dans le Midi et au Cap d'Antibes. Ah! cet hôtel du cap

d'Antibes! Séjour unique, séjour à nul autre pareil! C'était l'ancienne

propriété créée par Villemessant, qu'il avait baptisée si justement et

si heureusement _Villa Soleil_, et qu'il destinait aux journalistes

accablés par la misère et par l'âge.

Représentez-vous, mes chers enfants, une grande villa aux murailles

blanches, empourprée tout entière par les feux de ce clair et bon soleil

du Midi, ayant pour ceinture merveilleuse un bois d'eucalyptus, de

myrtes et de lauriers. L'on en descend par des allées ombreuses,

imprégnées des parfums les plus suaves, vers la mer, cette mer qui, de

la Côte d'Azur et de la Riviera, le long des côtes dentelées de

l'Italie, s'en va promener ses vagues transparentes jusqu'à l'antique

Hellade, comme pour lui porter sur ses ondes azurées qui baignent la

Provence le salut lointain de la cité phocéenne.

Qu'elle me plaisait, mes chers enfants, ma chambre ensoleillée! Que vous

eussiez été heureux de m'y voir travaillant dans le calme et la paix, en

pleine jouissance d'une santé parfaite!

Ayant parlé de _Grisélidis_, j'ajouterai que, possédant deux ouvrages

libres, celui-ci et _le Jongleur de Notre-Dame_, mon éditeur en

entretint Albert Carré, dont le choix se porta sur _Grisélidis_. Ce fut

le motif pour lequel, ainsi que je l'ai écrit plus haut, _le Jongleur de

Notre-Dame_ fut représenté à Monte-Carlo en 1902.

_Grisélidis_ prit donc les devants, et cet ouvrage fut donné à

l'Opéra-Comique, le 20 novembre 1901.

Mlle Lucienne Bréval en fit une création superbe. Le baryton Dufranne

parut pour la première fois dans le rôle du marquis, mari de Grisélidis;

il obtint un succès éclatant dès son entrée en scène; Fugère fut

extraordinaire dans le rôle du Diable, et Maréchal tendrement amoureux

dans celui d'Alain.

J'aimais beaucoup cette pièce. Tout m'en plaisait.

Elle faisait converger vers des sentiments si touchants la fière et

chevaleresque allure du haut et puissant seigneur partant pour les

croisades, l'aspect fantastique du diable vert, qu'on aurait dit échappé

d'un vitrail de cathédrale médiévale, la simplicité du jeune Alain et la

délicieuse petite figure de l'enfant de Grisélidis! Nous avions pour ce

grand personnage une petite fille de trois ans qui était le théâtre

même. Comme au second acte l'enfant, sur les genoux de Grisélidis,

devait donner l'illusion de s'endormir, la petite artiste trouva seule

le geste utile et compréhensible de loin pour le public: elle laissa

tomber un de ses bras, comme accablée de fatigue. O la délicieuse petite

cabotine!

Albert Carré avait trouvé un oratoire de caractère archaïque et

historique d'un art parfait, et, quand le rideau se leva sur le jardin

de Grisélidis, ce fut un enchantement. Quel contraste entre les lis

fleuris du premier plan et l'antique et sombre castel à l'horizon!

Et ce décor du prologue, tapisserie animée, une trouvaille!

Quelles joies je me promettais de pouvoir travailler au théâtre avec mon

vieil ami Armand Silvestre, connu par moi d'une façon si amusante!

Depuis un an déjà, il était souffrant et il m'écrivait: «Va-t-on me

laisser mourir avant de voir _Grisélidis_ à l'Opéra-Comique?...» Il

devait, hélas! en être ainsi, et ce fut mon cher collaborateur, Eugène

Morand, qui nous aida de ses conseils de poète et d'artiste.

Alors que je travaillais à _Grisélidis_, un érudit tout féru de

littérature du moyen âge, et qui s'intéressait aimablement à un sujet de

cette époque, me confia un travail qu'il avait fait sur ce temps-là,

travail bien ardu et dont je ne pouvais tirer assez parti.

Je l'avais montré à Gérôme, esprit curieux de tout, et comme nous étions

réunis, Gérôme, l'auteur et moi, notre grand peintre, qui avait

l'à-propos si rapide et si amusant, dit à l'auteur, qui attendait son

opinion: «Ah! comme je me suis endormi avec plaisir en vous lisant

hier!» Et l'auteur de s'incliner, complètement satisfait.

CHAPITRE XXIV

DE CHÉRUBIN A THÉRÈSE

Je venais de voir jouer au Théâtre-Français trois actes, d'une allure

toute nouvelle, qui m'avaient fort intéressé. C'était _le Chérubin_, de

Francis de Croisset.

J'étais, deux jours après, chez l'auteur, dont le talent très remarqué

n'a cessé de s'affirmer hautement depuis, et je lui demandais la pièce.

Il me souvient que ce fut par un jour de pluie, à l'issue de la

glorieuse cérémonie qui nous avait réunis devant la statue d'Alphonse

Daudet qu'on inaugurait, en revenant par les Champs-Élysées, que nous

établîmes nos accords.

Le titre, le milieu, l'action, tout me charmait dans ce délicieux

_Chérubin_.

J'en écrivis la musique à Égreville.

En prononçant le nom de cette chère petite ville, oasis de paix et de

tranquillité parfaite dans ce beau département de Seine-et-Marne--vous

savez, mes chers enfants, qu'elle abrite la vieille demeure de vos

grands-parents--mes pensées se reportent aussitôt vers les souvenirs qui

s'en échappent, vers ceux que vous voudrez conserver quand nous ne

serons plus là...

Ces arbres vous rappelleront que c'est la main de vos grands-parents,

qui vous auront tant aimés, qui a dirigé leurs ramures pour en dispenser

l'ombre contre les rayons du soleil et vous apporter leur douce et

tendre fraîcheur dans les étés brûlants.

Avec quelle joie nous les avons vus croître, ces arbres! Nous pensions

tant à vous, en admirant leur lente et précieuse croissance!

Vous voudrez les respecter, ne point permettre à la hache de les

frapper! Il semble que les blessures que vous leur feriez arriveraient

jusqu'à nous, par delà la mort, nous atteindraient dans la tombe, et

vous ne le voudrez pas!...

* * * * *

S. A. S. le prince de Monaco, ayant eu connaissance de la mise en

musique de _Chérubin_, et se souvenant de ce _Jongleur de Notre-Dame_,

qu'il avait si splendidement accueilli et que je lui avais

respectueusement dédié, me fit proposer par M. Raoul Gunsbourg d'en

donner la première à Monte-Carlo. On peut imaginer avec quel élan

j'accueillis cette proposition. J'allais donc, avec Mme Massenet, me

retrouver en ce pays idéal et dans ce palais féerique, dont nous avions

conservé de si impérissables souvenirs.

Chérubin fut créé par Mary Garden, la tendre Nina par Marguerite

Carré,--l'ensorcelante Ensoleillad par la Cavalieri,--et le rôle du

philosophe fut rempli par Maurice Renaud.

Ce fut, en vérité, une interprétation délicieuse. La soirée se

prolongea, grâce aux acclamations et aux _bis_ constants dont on fêta

les artistes; les spectateurs les tinrent littéralement dans une

atmosphère du plus délirant enthousiasme.

Le séjour au palais fut pour nous une suite d'indicibles enchantements

que nous devions, d'ailleurs, voir se renouveler, par la suite, quand

nous nous retrouvâmes les hôtes de ce prince de la science, à l'âme si

haute et si belle.

Henri Cain, qui, pour _Chérubin_, avait été mon collaborateur avec

Francis de Croisset, m'avait amusé, entre temps, en me faisant écrire la

musique d'un joli et pittoresque ballet en un acte: _Cigale_.

L'Opéra-Comique le donna le 4 février 1904. La ravissante et talentueuse

Mlle Chasle fut notre Cigale, et Messmaecker, de l'Opéra-Comique, mima

en travesti, d'une façon désopilante, le rôle de Mme Fourmi, rentière!

Mes souvenirs (1848-1912) · 第 11 / 18 段