maître admirable ces paroles aussi justes qu'elles sont belles.
«...Il mourut le 27 janvier 1901, dans sa quatre-vingt-huitième année.
Avec lui la musique a perdu quelque chose de sa force, de sa lumière et
de sa joie. A l'équilibre, au «concert» européen, il manque désormais
une grande voix, une voix nécessaire. Une fleur éclatante est tombée de
la couronne du génie latin. Je ne puis songer à Verdi, sans me rappeler
cette parole fameuse de Nietzsche, revenu du wagnérisme et même retourné
contre lui: «Il faut méditerraniser la musique.» Non pas certes la
musique tout entière. Mais aujourd'hui qu'a disparu le vieux maître,
l'hôte glorieux de ce palais Doria, d'où son regard profond s'étendait
chaque hiver sur l'azur de la mer ligurienne, on peut se demander qui
viendra sauver dans la musique les droits et l'influence de la
Méditerranée.»
* * * * *
Pour ajouter encore à mes souvenirs de _Thaïs_, je rappellerai ces deux
lettres qui devaient me toucher si vivement:
«1er août 1892.
«...Je vous avais apporté à l'Institut la petite poupée _Thaïs_, et
comme je partais pour la campagne au sortir de la séance où vous
n'êtes pas venu, je l'ai laissée à Bonvalot, le priant de la
traiter avec soin. J'espère qu'il ne l'aura pas déshonorée, qu'il
vous la rendra vierge encore.
«Je rentre ces jours-ci, d'autant que samedi nous recevons Frémiet,
qui me charge de vous remercier de lui avoir donné votre voix.
«GÉROME.»
Cette statuette polychrome, oeuvre de mon illustre confrère, avait été
désirée par moi pour être placée sur ma table pendant que j'écrivais
_Thaïs_. J'ai toujours aimé avoir sous les yeux une image ou un symbole
de l'ouvrage qui m'occupait.
La seconde lettre, je la reçus au lendemain de la première de _Thaïs_ à
l'Opéra:
«CHER MAITRE,
«Vous avez élevé au premier rang des héroïnes lyriques ma pauvre
_Thaïs_. Vous êtes ma plus douce gloire. Je suis ravi. _Assieds-toi
près de nous_, l'air à Eros, le duo final, tout est d'une beauté
charmante et grande.
«Je suis heureux et fier de vous avoir fourni le thème sur lequel
vous avez développé les phrases les mieux inspirées. Je vous serre
les mains avec joie.
«ANATOLE FRANCE.»
* * * * *
A deux reprises déjà je m'étais rendu au théâtre de «Covent Garden».
D'abord pour _le Roi de Lahore_, ensuite pour _Manon_, jouée par
Sanderson et Van Dyck.
Une nouvelle fois, j'y retournai pour les études de _la Navarraise_.
Nous avions comme artistes principaux: Emma Calvé, Alvarez et Plançon.
Les répétitions privées, avec Emma Calvé, furent pour moi un grand
honneur et une grande joie que je devais retrouver plus tard aussi, avec
elle, lors des répétitions de _Sapho_ à Paris.
A la première représentation de _la Navarraise_ assistait le prince de
Galles, plus tard Édouard VII.
Les rappels à l'adresse des artistes furent si nombreux, si
enthousiastes, que l'on finit par me rappeler aussi. Comme je ne
paraissais pas, par la bonne raison que je n'étais pas là, et ne pouvais
non plus être présenté au prince de Galles qui voulait me féliciter, le
directeur ne trouva que ce moyen pour m'excuser auprès du prince et du
public. Il s'avança sur la scène et dit: «M. Massenet est en train de
fumer une cigarette dehors; il ne veut pas venir!»
C'était sans doute la vérité, mais «toute vérité n'est pas bonne à
dire»!!!
Je repris le bateau avec ma femme et mon cher éditeur, Heugel, ainsi
qu'avec Adrien Bernheim, commissaire général du gouvernement auprès des
théâtres subventionnés. Ce dernier, qui avait honoré la représentation
de sa présence, devait rester depuis lors pour moi l'ami le plus
charmant et le plus précieux.
J'appris que S. M. la reine Victoria avait demandé à Emma Calvé de venir
à Windsor lui jouer _la Navarraise_, et je sus qu'on avait improvisé
dans le salon même de Sa Majesté une mise en scène des plus
pittoresques, sinon primitive. La barricade qui est le sujet du décor
fut figurée par une quantité d'oreillers et d'édredons. Ce détail, mes
chers enfants, m'a paru fort amusant à vous rapporter.
Ai-je dit qu'au mois de mai qui précéda _la Navarraise_ à Londres (20
juin 1894) l'Opéra-Comique avait représenté _le Portrait de Manon_, un
acte exquis de Georges Boyer, qui fut délicieusement interprété par
Fugère, Grivot et Mlle Lainé?
Dans cet ouvrage reparaissaient plusieurs phrases de _Manon_. Le sujet
me l'indiquait, puisqu'il s'agissait de des Grieux, à quarante ans, et
d'un souvenir très poétique de Manon morte depuis longtemps.
Entre temps j'étais retourné à Bayreuth. J'étais allé y applaudir _les
Maîtres Chanteurs de Nuremberg_.
Depuis bien des années Richard Wagner n'était plus là, mais son âme
titanique présidait à toutes ses représentations. Je me souvenais, tout
en me promenant dans les jardins qui entourent le théâtre de Bayreuth,
que je l'avais connu en 1861. J'avais habité pendant dix jours une
petite chambre voisine de la sienne, dans le château de Plessis-Trévise,
appartenant au célèbre ténor Gustave Roger. Roger connaissait l'allemand
et il s'était proposé pour faire la traduction française du
_Tannhæuser_. Richard Wagner était donc venu s'installer chez lui pour
mettre les paroles françaises bien d'accord avec la musique.
Je me souviens encore de son interprétation énergique quand il jouait au
piano les fragments de ce chef-d'oeuvre, si maladroitement méconnu
alors et depuis tant admiré du monde entier.
CHAPITRE XXI
VISITE A VERDI ADIEUX A AMBROISE THOMAS
Henri Cain, qui nous avait accompagnés à Londres vint m'y voir à l'hôtel
Cavendish, Germin Street, où j'étais descendu.
Nous restâmes plusieurs heures en conférence, passant en revue les
différents sujets d'ouvrages susceptibles de m'occuper dans l'avenir.
Finalement, nous nous mîmes d'accord sur le conte de fée: _Cendrillon_.
Je rentrai à Pont-de-l'Arche, notre nouvelle demeure à ma femme et moi
pour y travailler pendant l'été.
Notre habitation était fort intéressante; elle avait même une véritable
valeur historique.
Une porte massive, tournant sur d'énormes gonds, donnait accès vers la
rue à un vieil hôtel bordé d'une terrasse d'où l'on dominait la vallée
de la Seine et celle de l'Andelle. C'était déjà la belle Normandie qui
nous donnait le spectacle délicieux de ses riantes et magnifiques
plaines et de ses riches pâturages se profilant à l'horizon, à perte de
vue.
La duchesse de Longueville, la célèbre héroïne de la Fronde, avait
habité cet hôtel, pavillon de ses amours. La très séduisante duchesse au
parler si doux, aux gestes formant, avec l'expression de son visage et
le son de sa voix, une harmonie merveilleuse, à ce point remarquable,
écrivit un écrivain janséniste de l'époque, qu'«elle était la plus
parfaite actrice du monde»,--cette femme, splendide entre toutes, avait
abrité là ses charmes et sa rare beauté. Il faut croire qu'on n'a rien
exagéré à son égard pour que Victor Cousin, devenu son «amoureux
posthume», (avec le duc de Coligny, Marcillac, duc de la Rochefoucauld
et le grand Turenne; il aurait pu se trouver en moins brillante
compagnie), pour que, disons-nous, l'illustre et éclectique philosophe
lui ait dédié une oeuvre sans doute admirable, par le style, mais
considérée encore comme l'oeuvre la plus complète de l'érudition
moderne.
Née Bourbon-Condé, fille d'un prince d'Orléans, les fleurs de lys
auxquelles elle avait droit se voyaient aux clefs de voûte des fenêtres
de notre petit château.
Il y avait un grand salon blanc, aux boiseries du temps délicatement
sculptées, et éclairé par trois fenêtres sur la terrasse. C'était un
chef-d'oeuvre, d'une conservation parfaite, du dix-septième siècle.
Trois fenêtres donnaient également jour à la chambre où je travaillais,
et où l'on pouvait admirer une cheminée, véritable merveille d'art de
style Louis XIV. J'avais trouvé à Rouen une grande table; elle datait
de la même époque. Je m'y sentais à l'aise pour disposer les feuilles de
mes partitions d'orchestre.
C'est à Pont-de-l'Arche, qu'un matin, j'appris la mort de Mme Carvalho.
Sa disparition devait plonger l'art du chant et du théâtre dans un deuil
profond, car elle l'avait incarné, durant de longues années, avec le
plus magistral talent. Ce fut là, aussi, que je reçus la visite de mon
directeur, Léon Carvalho, que cette mort avait cruellement atteint. Il
était accablé par cette perte irréparable, venant comme obscurcir
l'éclat que la grande artiste avait contribué si glorieusement à donner
à son nom.
Carvalho était venu me demander d'achever la musique de _la Vivandière_,
cet ouvrage auquel travaillait Benjamin Godard, mais que son état de
santé faisait craindre qu'il ne pût terminer.
J'opposai à la demande un refus très net. Je connaissais Benjamin
Godard, je savais sa force d'âme ainsi que la richesse et la vivacité de
son inspiration; je demandai donc à Carvalho de taire sa visite et de
laisser Benjamin Godard achever son oeuvre.
Cette journée se termina sur un incident assez drolatique. J'avais fait
quérir, dans le pays, une grande voiture pour reconduire mes hôtes à la
gare. A l'heure convenue, arriva, à ma porte, un landau découvert, un
seize ressorts au moins, garni en satin bleu ciel, dans lequel on
montait par un marchepied à triple degré qui se repliait, une fois la
portière refermée. Deux chevaux blancs, maigres et décharnés, véritables
rossinantes, y étaient attelés.
Mes invités reconnurent aussitôt ce carrosse, à l'allure préhistorique,
pour l'avoir autrefois rencontré au bois de Boulogne promenant ses
propriétaires. La malignité publique avait trouvé ceux-ci à ce point
ridicules, qu'elle leur avait donné des noms que, par _décorum_, on me
permettra de taire. Je dirai seulement qu'ils avaient été empruntés au
vocabulaire zoologique.
Jamais les rues de cette petite ville, si paisible et si calme, ne
retentirent de semblables éclats de rire. Ceux-ci ne cessèrent qu'à
l'arrivée à la gare, et encore!... Je ne jurerais pas qu'ils ne se
soient quelque peu prolongés!
* * * * *
Carvalho décida de donner _la Navarraise_ à Paris, à l'Opéra-Comique, et
l'ouvrage passa au mois de mai 1895.
J'allai terminer _Cendrillon_ à Nice, à l'hôtel de Suède. Nous y fûmes
absolument gâtés par nos hôtes, M. et Mme Roubion, qui furent charmants
pour nous.
Installé à Nice, je m'en étais échappé pendant une dizaine de jours,
pour aller à Milan, y donner des indications à mes artistes de
l'admirable théâtre de la Scala, qui répétaient _la Navarraise_. La
protagoniste était l'artiste connue et aimée de toute Italie, Lison
Frandin.
Comme je savais Verdi à Gênes, je profitai de mon passage par cette
ville, sur la route de Milan, pour lui aller rendre visite.
En arrivant au premier étage de l'antique palais des Doria, où il
habitait, je pus déchiffrer, dans un couloir sombre, sur une carte
clouée à une porte, ce nom qui rayonne de tant de souvenirs
d'enthousiasme et de gloire: VERDI.
Ce fut lui qui vint m'ouvrir. Je restai tout interdit. Sa franchise, sa
bonne grâce, la noblesse accueillante que sa haute stature imprimait à
toute sa personne eurent bientôt fait de nous rapprocher.
Je passai en sa compagnie quelques instants d'un charme indéfinissable,
causant avec la plus délicieuse simplicité dans sa chambre à coucher,
puis sur la terrasse de son salon, d'où l'on dominait le port de Gènes,
et, par delà, la haute mer dans l'horizon le plus lointain. J'eus cette
illusion qu'il était lui-même un Doria me montrant avec orgueil ses
flottes victorieuses.
En sortant de chez Verdi, je fus entraîné à lui dire que, «maintenant
que je lui avais rendu visite, j'étais en Italie!...»
Comme j'allais reprendre la valise que j'avais déposée dans un coin
sombre de la grande antichambre où se remarquaient de hauts fauteuils
dorés, dans le goût italien du dix-huitième siècle, je lui dis qu'elle
renfermait des manuscrits qui ne me quittaient jamais quand je
voyageais. Verdi, se saisissant brusquement de mon colis, me déclara
qu'il agissait absolument comme moi, ne voulant jamais se séparer de son
travail en cours. Que j'eusse préféré que ma valise contînt sa musique
plutôt que la mienne! Le maître m'accompagna ainsi, jusqu'à ma voiture,
après avoir traversé les jardins de sa seigneuriale demeure.
* * * * *
En rentrant à Paris, en février, j'appris, avec la plus vive émotion,
que mon maître, Ambroise Thomas, était dangereusement malade.
Quoique souffrant, il n'avait pas craint de braver le froid pour aller
assister à un festival donné à l'Opéra, où l'on exécutait tout le
terrible et superbe prologue de _Françoise de Rimini_.
On bissa le prélude et on acclama Ambroise Thomas.
Mon illustre maître fut d'autant plus ému de cet accueil, qu'il n'avait
pas oublié qu'on s'était montré cruellement sévère à l'Opéra pour ce bel
ouvrage.
Au sortir du théâtre, Ambroise Thomas rentra chez lui, dans
l'appartement qu'il occupait au Conservatoire, et se coucha. Il ne
devait plus se lever...
Ce jour-là, le ciel était pur et sans nuages, le soleil resplendissait
de son plus doux éclat et, pénétrant dans la chambre de mon tant vénéré
maître, venait y caresser les courtines de son lit de douleurs. Les
dernières paroles qu'il prononça furent pour saluer la nature en fête,
et qui voulait, une dernière fois, lui sourire. _Mourir par un aussi
beau temps!..._ fit-il, et ce fut tout.
Une chapelle ardente avait été disposée dans le vestibule à colonnes,
dont j'ai déjà parlé, et qui précédait le grand escalier menant à la
loge du président, loge qu'il avait honorée de sa présence pendant
vingt-cinq ans.
Le surlendemain, je prononçais son oraison funèbre, au nom de la
_Société des auteurs et compositeurs dramatiques_. Je la commençais en
ces termes:
«On rapporte qu'un roi de France, mis en présence du corps étendu à
terre d'un puissant seigneur de sa cour, ne put s'empêcher de s'écrier:
«Comme il «est grand!» Comme il nous paraît grand aussi, celui qui
repose ici, devant nous, étant de ceux dont on ne mesure bien la taille
qu'après leur mort.
«A le voir passer si simple et si calme dans la vie, dans son rêve
d'art, qui de nous, habitués à le sentir toujours à nos côtés pétri de
bonté et d'indulgence, s'était aperçu qu'il fallait tant lever la tête
pour le bien regarder en face?...»
A ce moment, je sentis des larmes obscurcir mes yeux et ma voix sembla
s'éteindre, étranglée par l'émotion. Je me contins cependant, et
maîtrisant ma douleur, je pus reprendre mon discours. Je savais que
j'aurais tout le temps de pleurer!
Il me fut fort pénible, dans cette circonstance, d'observer les regards
d'envie de ceux qui voyaient déjà en moi le successeur de mon maître au
Conservatoire. Précisément, il advint que, peu de temps après, je fus
convoqué au ministère de l'Instruction publique. Le ministre d'alors
était mon confrère de l'Institut, l'éminent historien Rambaud, et à la
tête des Beaux-Arts, comme directeur, était Henry Roujon, devenu,
depuis, membre de notre Académie des Beaux-Arts, et son secrétaire
perpétuel, et l'élu de l'Académie française.
La direction du Conservatoire me fut offerte. Vous savez, mes chers
enfants, que je déclinai cet honneur, ne voulant pas interrompre ma vie
de théâtre, qui réclamait tout mon temps.
En 1905 les mêmes offres me furent faites. J'y opposai les mêmes refus,
les mêmes excuses.
Naturellement, je présentai ma démission de professeur de composition au
Conservatoire. Je n'avais, d'ailleurs, accepté et conservé cette
situation que parce qu'elle me rapprochait de mon directeur que
j'aimais tant.
Enfin libre et débarrassé à tout jamais de mes chaînes, je partis dans
les premiers jours de l'été, avec ma femme, pour les montagnes de
l'Auvergne.
CHAPITRE XXII
DU TRAVAIL!... TOUJOURS DU TRAVAIL!...
L'année précédente, au commencement de l'hiver, Henri Cain avait proposé
à Henri Heugel, pour me le faire accepter plus sûrement, sachant
l'empire qu'il avait sur moi, un poème tiré du célèbre roman d'Alphonse
Daudet: _Sapho_.
J'étais parti pour les montagnes, le coeur léger. Pas de direction du
Conservatoire, plus de classes, je me sentais rajeuni de vingt ans!
J'écrivis _Sapho_ avec une ardeur que je m'étais rarement connue
jusqu'alors.
Nous habitions une villa, où je me sentais si loin de tout, de ce bruit,
de ce tumulte, de ce mouvement incessant de la ville, de son atmosphère
enfiévrée! Nous faisions des promenades, de grandes excursions en
voiture, à travers ce beau pays, tant vanté pour la variété de ses
sites, mais alors encore trop ignoré. Nous allions silencieux. Le seul
accompagnement de nos pensées était le murmure des eaux qui couraient le
long des routes et dont la fraîcheur venait jusqu'à nous; parfois,
c'était le bruit jaillissant de quelque source qui interrompait le calme
de cette luxuriante nature. Les aigles, aussi, descendant de leurs rocs
escarpés, «séjour du tonnerre», suivant le mot de Lamartine, venaient
nous surprendre, en un vol audacieux, faisant retentir les airs de leurs
cris aigus et perçants.
Tout en cheminant, mon esprit travaillait et, au retour, les pages
s'accumulaient.
J'étais passionné pour cet ouvrage et je me réjouissais tant, à
l'avance, de le faire entendre à Alphonse Daudet, un ami bien cher que
j'avais connu alors que nous étions jeunes tous deux!
Si je mets quelque insistance à parler de ce temps-là, c'est que dans ma
carrière déjà longue, quatre ouvrages m'ont surtout donné des joies que
je qualifierais volontiers d'exquises, dans le travail:
_Marie-Magdeleine_, _Werther_, _Sapho_ et _Thérèse_.
Au commencement de septembre de cette même année se place un incident
assez comique. L'empereur de Russie était arrivé à Paris. Toute la
population, on peut l'affirmer, sans exagération était dehors, pour voir
passer le cortège qui se déroulait à travers les boulevards et les
avenues. Le monde, que la curiosité avait ainsi attiré, était venu de
partout; l'évaluer à un million de personnes, ainsi disséminées, ne
semble pas exagéré.
Nous avions fait comme tout le monde; nos domestiques étaient sortis
également; notre appartement était resté vide. Nous étions chez des
amis, à une fenêtre donnant sur le parc Monceau. A peine le cortège
fut-il passé que, pris soudainement d'inquiétude à l'idée que le moment
était particulièrement propice au cambriolage des appartements déserts,
nous rentrâmes à la hâte.
Sur le seuil de notre demeure, des chuchotements nous arrivant de
l'intérieur, nous mirent dans un vif émoi. Nous savions nos serviteurs
dehors. C'était ça! on nous cambriolait!...
Nous entrâmes, sous le coup de cette appréhension et... nous aperçûmes,
dans le salon, Emma Calvé et Henri Cain qui nous attendaient et, entre
temps, conversaient ensemble. Ahurissement!... Tableau!... Nous nous
mîmes tous à rire, et du meilleur coeur, de cette bien curieuse
aventure. Nos serviteurs, qui étaient entrés avant nous, avaient
naturellement ouvert la porte à ces aimables visiteurs qui nous avaient
un instant, si profondément terrifiés! O puissance de l'imagination,
voilà bien de tes fantaisistes créations!
* * * * *
La maquette des décors et les costumes de _Cendrillon_ avaient déjà été
préparés par Carvalho, lorsque, apprenant qu'Emma Calvé était à Paris,
il donna le tour à _Sapho_.
Avec l'admirable protagoniste de _la Navarraise_, à Londres et à Paris,
nous avions pour interprètes la charmante artiste Mlle Julia Guiraudon
(qui devait devenir par la suite la femme de mon collaborateur Henri
Cain) et M. Leprestre, mort depuis.
J'ai dit la joie extrême que j'avais ressentie en écrivant la musique
de _Sapho_, pièce lyrique en 5 actes. Henri Cain et le cher Arthur
Bernède en avaient très habilement construit le poème.
Jamais, jusqu'alors, les répétitions d'un ouvrage ne m'avaient paru plus
séduisantes.
O les excellents artistes! Avec eux, quelle besogne douce et agréable!
Pendant ces répétitions se succédant avec tant d'agrément, nous étions,
ma femme et moi, allés dîner un soir, chez Alphonse Daudet, qui nous
affectionnait tant.
Les premières épreuves avaient été déposées sur le piano.
Je vois encore Daudet, assis très bas sur un coussin et effleurant
presque le clavier de sa jolie tête si capricieusement encadrée par sa
belle et opulente chevelure. Il me paraissait tout ému. Le vague de sa
myopie rendait plus admirables encore ses yeux à travers lesquels
parlait son âme, faite de pure et attendrissante poésie.
Il serait difficile de retrouver des instants pareils à ceux que ma
femme et moi connûmes alors.
Danbé, mon ami d'enfance, au moment où allait avoir lieu la première
répétition de _Sapho_, avait dit aux musiciens de l'orchestre l'émouvant
ouvrage qu'ils allaient avoir à exécuter.
Enfin, la première eut lieu le 27 novembre 1897.
La soirée dut être fort belle, car le lendemain la poste, à sa première
distribution, m'apporta le billet suivant:
«MON CHER MASSENET,
«Je suis heureux de votre grand succès.
«Avec Massenet et Bizet, _non omnis moriar_.
«Tendrement à vous.
«ALPHONSE DAUDET.»
J'appris que mon bien-aimé ami et collaborateur célèbre avait assisté à
la première représentation dans le fond d'une baignoire, alors qu'il ne
sortait déjà plus ou très rarement.
Sa présence à la représentation me touchait donc davantage encore.
Un soir que je m'étais décidé à me rendre au théâtre, dans les
coulisses, la physionomie de Carvalho me frappa. Lui si alerte et qui
portait si beau, il était tout courbé, et l'on pouvait voir derrière des
lunettes bleues ses yeux tout congestionnés. Sa bonne humeur et sa
gentillesse à mon égard ne l'avaient cependant pas quitté.
Son état ne laissa pas que de m'inquiéter.
Combien étaient fondés mes tristes pressentiments!
Mon pauvre directeur devait mourir le surlendemain.
Presque au même moment, je devais apprendre que Daudet, lui dont
l'existence avait été si admirablement remplie, entendait sa dernière
heure sonner à l'horloge du temps. O la mystérieuse et implacable
horloge! J'en ressentis un coup des plus pénibles.
Le convoi de Carvalho fut suivi par une foule considérable. Son fils qui
éclatait en sanglots, derrière le char funèbre, faisait peine à voir.
Tout était douloureux et navrant dans ce triste et impressionnant
cortège.
Les obsèques de Daudet furent célébrées en grande pompe, à
Sainte-Clotilde. _La Solitude_ de _Sapho_ (entr'acte du 5e acte) fut
exécutée pendant le service, après les chants du _Dies iræ_.
J'avais dû me frayer un passage, presque de vive force, à travers la
foule, tant elle était grande, pour pénétrer dans l'église. C'était
comme un reflet avide et empressé de cette longue théorie d'admirateurs
et d'amis qu'il avait possédés dans sa vie.
Lorsque je jetai l'eau bénite sur le cercueil, je me rappelai ma
dernière visite rue de Bellechasse, où demeurait Daudet. En lui donnant
des nouvelles du théâtre, je lui avais apporté des branches
d'eucalyptus, un des arbres de ce Midi qu'il adorait. Je savais quel
bonheur intime cela lui valait.
* * * * *
_Sapho_, entre temps, poursuivait sa carrière. Je partis pour
Saint-Raphaël, ce pays que Carvalho aimait tant habiter.
Je comptais sur l'appartement que j'y avais retenu, lorsque le
propriétaire de l'hôtel me dit qu'il avait dû le louer à deux dames très
affairées.
J'allais me chercher un autre logis, lorsque je fus rappelé. J'appris
que les deux dames qui devaient prendre ma place étaient Emma Calvé et
une de ses amies. Ces dames, en entendant sans doute prononcer mon nom,
avaient brusquement changé d'itinéraire. Leur présence, toutefois, dans
cette région assez éloignée de Paris, me montrait que notre Sapho avait
dû suspendre le cours de ses représentations.
Quelles fantaisies ne pardonnerait-on pas à une telle artiste?
Je sus que, le surlendemain, tout était rentré dans l'ordre, à Paris, au
théâtre. Que n'étais-je là pour embrasser notre adorable fugitive!
Deux semaines après, étant à Nice, les journaux m'apprirent qu'Albert
Carré était nommé directeur de l'Opéra-Comique. Le théâtre avait été,
jusqu'alors, géré provisoirement par l'administration des Beaux-Arts.
Qui m'aurait dit, alors, que ce serait notre nouveau directeur qui, plus
tard, reprendrait _Sapho_, avec la si belle artiste qui devint sa femme?