de ses grands arbres, tout en les menant vers une de ses extrémités, à
un petit port où il leur était loisible de s'embarquer pour des
excursions sur le lac.
En août 1887, j'avais voulu rendre visite à mon maître Ambroise Thomas.
Il avait acheté un ensemble d'îles dans l'Océan, près les Côtes-du-Nord,
et j'avais été l'y trouver. Ma visite lui fut agréable, sans doute, car
je reçus de lui, l'été d'après, en Suisse, les pages suivantes:
«Illiec, lundi 20 août 1888.
«Merci de votre bonne lettre, mon cher ami. Elle m'a été renvoyée
ici, dans cette île sauvage, où vous êtes venu l'année dernière.
Vous me rappelez cette aimable visite, dont nous parlons souvent,
mais qui nous a laissé le regret de ne vous avoir gardé que deux
jours!
«C'était trop peu!...
«Pourrez-vous revenir ici, ou plutôt, pourrai-je vous y revoir?
«Vous travaillez avec plaisir, dites-vous, et vous paraissez
content... Je vous en félicite, et, je le dis sans jalousie, je
voudrais pouvoir en dire autant.
«A votre âge, on est plein de confiance et d'ardeur, mais au
mien!...
«Je reprends, non sans peine, un travail depuis longtemps
interrompu, et, ce qui vaut mieux, je me sens déjà reposé, dans ma
solitude, des agitations et des fatigues de la vie de Paris.
«Je vous envoie les affectueux souvenirs de Mme Ambroise Thomas,
et je vous dis au revoir, cher ami, en vous serrant bien fort la
main.
«De tout coeur à vous.
«AMBROISE THOMAS.»
Oui, comme le disait mon maître, je travaillais avec plaisir.
Mlle Sibyl Sanderson, sa mère et ses trois soeurs habitaient aussi le
Grand-Hôtel de Vevey, et chaque soir, de cinq à sept heures, je faisais
travailler à notre Esclarmonde future la scène que j'avais écrite dans
la journée.
N'attendant pas que mon esprit soit en friche après _Esclarmonde_, et
connaissant mes sentiments attristés au sujet de _Werther_, que je
persistais à ne pas vouloir donner au théâtre (aucune direction,
d'ailleurs, ne faisait d'avances pour cet ouvrage), mon éditeur s'en
était ouvert à Jean Richepin, et ils avaient décidé de m'offrir un grand
sujet pour l'Opéra sur l'histoire de Zarastra, titre: _le Mage_.
Au cours de l'été 1889, je mettais déjà sur pied quelques scènes de
l'ouvrage.
Mon excellent ami, l'érudit historiographe Charles Malherbe, qui nous a
dit si malheureusement son suprême adieu, ces temps derniers, était au
courant des moments très rares qui restaient inutilisés par moi. Je
trouvai en lui un véritable collaborateur dans cette circonstance. Il
choisit, en effet, dans mes papiers épars, une série de manuscrits qu'il
m'indiqua pour m'en servir dans différents actes du _Mage_.
P. Gailhard, notre directeur de l'Opéra, fut, comme toujours, le plus
dévoué des amis. Il monta l'ouvrage avec un luxe inusité. Je lui dus
une distribution magnifique avec Mmes Fierens et Lureau-Escalaïs, MM.
Vergnet et Delmas. Le ballet, très important et mis en scène d'une façon
féerique, eut comme étoile Rosita-Mauri.
L'ouvrage, quoique fort ballotté dans la presse, arriva cependant à
avoir plus de quarante représentations.
D'aucuns étaient heureux de chercher noise à notre directeur, qui jouait
sa suprême carte, étant arrivé aux derniers mois de son privilège.
Peines inutiles: Gailhard devait reprendre peu de temps après le sceptre
directorial de notre grande scène lyrique, où je le retrouvai associé à
E. Bertrand, lors de l'apparition de _Thaïs_, dont je parlerai.
A ce propos, quelques vers du toujours si spirituel Ernest Reyer me
reviennent à la pensée. Les voici:
Le «Mage» est loin, «Werther» est proche,
Et déjà «Thaïs» est sous roche;
Admirable fécondité...
Moi, voilà dix ans que je pioche
Sur le «Capucin enchanté».
Il vous étonne, mes chers enfants, de n'avoir jamais vu jouer cette
oeuvre de Reyer. En voici le sujet raconté par lui-même, avec un
sérieux des plus amusants dans l'un de nos dîners mensuels de
l'Institut, à l'excellent restaurant Champeaux, place de la Bourse.
«Acte premier et unique!
«La scène représente une place publique; à gauche l'enseigne d'une
taverne fameuse. Entre par la droite un capucin. Il regarde la
porte de la taverne. Il hésite; puis, enfin se décide à en franchir
le seuil, dont il referme la porte. Musique à l'orchestre si l'on
veut. Tout à coup, on voit ressortir «le _capucin_... _enchanté_...
enchanté certainement de la cuisine!»
Le titre de l'ouvrage vous est donc expliqué; il ne s'agit nullement de
l'enchantement féerique d'un pauvre capucin!!!
CHAPITRE XIX
UNE VIE NOUVELLE
L'année 1891 fut marquée par un événement qui devait avoir sur ma vie
une profonde répercussion.
Au mois de mai de cette année, la maison d'éditions Hartmann cessa
d'exister.
Comment cela se fit-il? Par quels motifs cette catastrophe advint-elle?
Je me le demandais sans pouvoir y répondre. Il me semblait que tout
marchait pour le mieux, chez mon éditeur. Je tombai donc dans la plus
grande stupeur en apprenant que tous les ouvrages édités par la maison
Hartmann allaient être mis à l'encan, auraient à affronter le feu des
enchères publiques. C'était pour moi le plus troublant inconnu.
J'avais un ami qui possédait un coffre-fort. L'heureux ami! Je lui
confiai la partition, pour orchestre et pour piano, de _Werther_, et la
partition d'orchestre d'_Amadis_. A côté de ses valeurs, il mit donc à
l'abri des papiers... sans valeur. Ces partitions étaient manuscrites.
Vous connaissez, mes chers enfants, la destinée de _Werther_; peut-être
apprendrez-vous un jour celle d'_Amadis_, dont le poème est de notre
grand ami Jules Claretie, de l'Académie française.
Mon anxiété, on le devine, était extrême. Je m'attendais à voir mon
labeur de tant d'années dispersé chez tous les éditeurs. Où irait
_Manon_? Où échouerait _Hérodiade_? Qui acquerrait _Marie-Magdeleine_?
Qui aurait mes _Suites d'orchestre_? Tout cela agitait confusément ma
pensée et la rendait inquiète.
Hartmann, qui m'avait toujours manifesté tant d'amitié et qui eut un
coeur si sensible à mon égard, devait avoir, j'en suis persuadé,
autant de tristesse que moi-même de cette très pénible situation.
Henri Heugel et son neveu, Paul-Émile Chevalier, propriétaires de la
grande maison le _Ménestrel_, devaient être mes sauveurs. Ils allaient
être les pilotes qui gareraient du naufrage tous les travaux de ma vie
passée, empêcheraient qu'ils soient disséminés, qu'ils courent les
risques de l'aventure ou du hasard.
Ils acquirent en bloc tout le fonds d'Hartmann et le payèrent un prix
considérable.
En l'année 1911, au mois de mai, je leur donnais l'accolade du vingtième
anniversaire des bons et affectueux rapports que nous n'avons jamais
cessé d'avoir ensemble, et je leur exprimais, en même temps, la
gratitude émue que je leur en conserve.
Que de fois j'étais passé devant le _Ménestrel_, enviant, sans aucune
pensée hostile, d'ailleurs, ces maîtres, ces édités, tous les favorisés
de cette grande maison!
Mon entrée au _Ménestrel_ devait inaugurer pour moi une ère de gloire,
et chaque fois que j'y vais, j'ai le même profond bonheur. Toutes les
satisfactions que j'éprouve, comme les chagrins que je ressens, ont au
coeur de mes éditeurs l'écho le plus fidèle.
* * * * *
Quelques années après, Léon Carvalho redevint directeur de
l'Opéra-Comique. Le privilège de M. Paravey se trouvait expiré.
Je me rappelle celle carte de Carvalho, au lendemain de son départ, en
1887, sur laquelle il avait raturé son titre de «directeur». Elle
exprimait bien sa résignation attristée:
«MON CHER MAITRE,
«J'efface le titre, mais je garde le souvenir de mes grandes joies
artistiques. _Manon_ y tient une première place...
«Ah! le beau diamant!
«LÉON CARVALHO.»
Sa première pensée fut de reprendre _Manon_, qui avait disparu de
l'affiche depuis l'incendie de si lugubre mémoire. Cette reprise eut
lieu au mois d'octobre 1892.
Sibyl Sanderson, ainsi que je l'ai dit, était engagée depuis un an au
théâtre de la Monnaie, à Bruxelles. Elle y jouait _Esclarmonde_ et
_Manon_. Carvalho l'enleva de la Monnaie pour venir reprendre _Manon_,
à Paris. _Manon_ qui, depuis lors, ne devait plus quitter l'affiche et
qui, au moment où j'écris ces lignes, en est à sa 763e représentation.
Au commencement de cette même année, on avait joué _Werther_, à Vienne,
et un ballet: le _Carillon_. Les collaborateurs applaudis en étaient
notre Des Grieux et notre Werther allemand: Ernest Van Dyck et de
Roddaz.
Ce fut en rentrant d'un nouveau séjour que j'avais fait à Vienne, que
mon fidèle et précieux collaborateur Louis Gallet vint un jour me rendre
visite au _Ménestrel_. Mes affectueux éditeurs m'y avaient aménagé un
superbe cabinet de travail où je pouvais faire répéter leurs rôles à mes
artistes de Paris comme de partout. Louis Gallet et Heugel me
proposèrent un ouvrage sur l'admirable roman d'Anatole France, _Thaïs_.
La séduction fut rapide, complète. Dans le rôle de _Thaïs_, je voyais
Sanderson. Elle appartenait à l'Opéra-Comique, je ferais donc l'ouvrage
pour ce théâtre.
A peine le printemps me permit-il de partir pour la mer, aux bords de
laquelle il m'a toujours plu de vivre, que j'abandonnai Paris avec ma
femme et ma fille, emportant avec moi tout ce qu'avec tant de bonheur
j'avais déjà composé de l'ouvrage.
J'emmenai un ami qui ni jour ni nuit ne me quittait, un énorme chat
angora gris, au poil long et soyeux.
Je travaillais assis à une grande table placée devant une véranda contre
laquelle les vagues de la mer, se développant parfois avec impétuosité,
venaient se briser en écume. Le chat posé sur ma table, couché presque
sur mes feuilles avec un sans-gêne qui me ravissait, ne pouvait admettre
un si étrange et bruyant clapotage, et chaque fois qu'il se produisait,
il allongeait la patte et montrait ses griffes comme pour le repousser!
Je connais une personne qui aime, non pas davantage, mais autant que moi
les chats, c'est la gracieuse comtesse Marie de Yourkevitch, qui
remporta la grande médaille d'or pour le piano, au Conservatoire
impérial de musique de Saint-Pétersbourg. Elle habite à Paris, depuis
quelques années, un luxueux appartement, où elle vit entourée de chiens
et de chats, ses grands amis.
«Qui aime les bêtes aime les gens», et nous savons que l'aimable
comtesse est un vrai mécène pour les artistes.
L'exquis poète Jeanne Dortzal aussi est un ami de ces félins aux yeux
verts, profonds et inquiétants; ils sont les compagnons de ses heures de
travail!
* * * * *
Je terminai _Thaïs_, rue du Général-Foy, dans ma chambre, dont rien
n'aurait troublé le silence, n'eût été la crépitation des bûches de Noël
qui flambaient dans la cheminée.
A cette époque, je n'avais pas encore, comme je l'ai eu depuis, un
monceau de lettres auxquelles il me fallait répondre; je ne recevais pas
cette quantité de livres que je dois parcourir pour en remercier les
auteurs; je n'étais pas absorbé, non plus, par ces incessantes
répétitions; enfin, je ne menais pas encore cette existence que,
volontiers, je qualifierais d'infernale, si je n'avais pris l'habitude
de ne pas sortir le soir.
A six heures du matin, j'avais à recevoir la visite d'un masseur. Ses
soins étaient réclamés par un rhumatisme dont je souffrais à la main
droite. J'en avais quelque inquiétude.
A cette heure matinale, j'étais au travail depuis longtemps et ce
praticien nommé Imbert et fort aimé de tous ses clients, m'apportait le
bonjour d'Alexandre Dumas fils, de chez qui il sortait. Il avait rempli
chez mon illustre confrère de l'Institut le même office, et lorsqu'il en
venait, il me disait: «J'ai laissé le maître, ses bougies allumées, sa
barbe faite, et confortablement installé dans son déshabillé de flanelle
blanche.»
Un certain matin, il m'apporta ces quelques mots d'Alexandre Dumas
répondant à un reproche que je m'étais permis de lui faire:
«Avouez que vous avez cru que je vous oubliais, homme de peu de
foi!
«A. DUMAS.»
Le Christ n'aurait pas dit autre chose à ses disciples bien-aimés.
Entre temps, et ce me fut une distraction exquise, j'avais écrit _le
Portrait de Manon_, acte délicieux de Georges Boyer, auquel je devais
déjà la poésie: _les Enfants_.
De bons amis à moi, Auguste Cain, célèbre sculpteur animalier, et sa
chère femme, m'avaient été généreusement utiles dans de grandes
circonstances, et j'étais ravi d'applaudir le premier ouvrage dramatique
de leur fils, Henri Cain. Son succès de _la Vivandière_ s'affirmait de
plus en plus. La musique de cet ouvrage, en trois actes, fut le chant
du cygne du génial Benjamin Godard. Ah! le cher grand musicien, qui fut
un vrai poète dès son enfance, aux premières mesures qu'il écrivit! Qui
ne se souvient de ce chef-d'oeuvre: _le Tasse_?
Un jour que je me promenais dans les jardins du sombre palais des ducs
d'Este, à Ferrare, je cueillis une branche de lauriers-roses en fleurs,
et je l'envoyai à mon ami. Mon souvenir rappelait l'incomparable duo du
premier acte du _Tasse_.
Pendant l'été 1893, j'étais allé avec ma femme m'installer à Avignon. La
Ville des Papes, la «terre papale», ainsi que disait Rabelais, devait
m'attirer presque autant que l'avait fait la Rome antique, cette autre
cité des papes.
Nous habitions l'excellent _Hôtel de l'Europe_, place Crillon. Nos
hôtes, M. et Mme Ville, de bien dignes et obligeantes personnes, furent
pleins d'attentions pour nous. Cela m'était fort nécessaire, car j'avais
besoin de tranquillité, écrivant alors _la Navarraise_, l'acte que
m'avaient confié Jules Claretie et mon nouveau collaborateur, Henri
Cain.
Tous les soirs, à cinq heures, nos hôtes, qui, avec un soin jaloux,
avaient défendu ma porte pendant la journée, nous faisaient servir un
lunch délicieux, autour duquel se réunissaient mes amis félibres et,
parmi eux, l'un des premiers et des plus chers, Félix Gras.
Un jour, nous décidâmes d'aller rendre visite à Frédéric Mistral, qui,
immortel poète de la Provence, prit une part si large à la renaissance
de l'idiome poétique du Midi.
Il nous reçut, ainsi que Mme Mistral, dans sa demeure de Maillane, que
sa présence idéalisait. Comme, avec cette science de la forme, il
montrait bien, quand il nous parlait, qu'il possédait ces connaissances
générales qui font le grand écrivain et doublent le poète d'un artiste!
En le voyant, nous nous rappelions cette _Belle d'août_, poétique
légende, pleine de larmes et de terreurs, puis cette grande épopée de
_Mireille_, et tant d'autres oeuvres encore qui l'ont rendu célèbre.
Oui, par l'allure, par la vigueur de cette belle stature, on sent bien
en lui un enfant de la campagne, mais il est gentilhomme fermier,
_gentleman farmer_, comme disent les Anglais; il n'est pas, pour cela,
plus paysan, comme il l'écrivit à Lamartine, que Paul-Louis Courier, le
brillant et spirituel pamphlétaire, ne fut vigneron.
Nous revînmes à Avignon, pénétrés du charme indicible et si enveloppant
des heures que nous avions passées dans la maison de cet illustre et
grand poète.
L'hiver qui suivit fut entièrement consacré aux répétitions de _Thaïs_,
à l'Opéra. Je dis à l'Opéra, et, pourtant, j'avais écrit l'ouvrage pour
l'Opéra-Comique, auquel appartenait Sanderson. Elle y triomphait dans
_Manon_, trois fois par semaine.
Quelle circonstance m'amena à ce changement de théâtre? La voici:
Sanderson, que l'idée d'entrer à l'Opéra avait éblouie, s'était laissée
aller à signer avec Gailhard, sans se préoccuper d'en informer à
l'avance Carvalho.
Quelle ne fut pas notre surprise, à Heugel et à moi, lorsque Gailhard
nous avisa qu'il allait jouer _Thaïs_ à l'Opéra, avec Sibyl Sanderson!
«Vous avez l'artiste, l'ouvrage la suivra!» Je n'avais pas autre chose à
répondre. Je me souviens, cependant, des reproches très émus que me fit
Carvalho. Il m'accusa presque d'ingratitude, et Dieu sait si je le
méritais!
_Thaïs_ eut comme interprètes: Sibyl Sanderson, J.-F. Delmas, qui fit du
rôle d'Athanaël une de ses plus importantes créations; Alvarez, qui
avait consenti à jouer le rôle de Nicias, et Mme Héglon, qui avait agi
de même pour celui qui lui était dévolu.
Tout en écoutant les dernières répétitions, dans le fond de la salle
déserte, je revivais mes extases devant les restes de la Thaïs
d'Antinoë, étendue auprès de l'anachorète, encore enveloppé de son
cilice de fer, et qu'elle avait enivré de ses grâces et de ses charmes.
Ce spectacle impressionnant, bien fait pour frapper l'imagination, nous
le devions à une vitrine du musée Guimet.
La veille de la répétition générale de _Thaïs_, je m'étais échappé de
Paris et j'étais parti pour Dieppe et Pourville, à seule fin de m'isoler
et de me soustraire aux agitations de la grande ville. J'ai déjà dit que
je m'arrache toujours ainsi aux palpitantes incertitudes qui planent
forcément sur toute oeuvre, quand elle affronte pour la première fois
le public. Sait-on jamais à l'avance le sentiment qui l'agite, ses
préventions ou ses sympathies, ce qui peut l'entraîner vers une oeuvre
ou l'en détourner? Je me sens défaillir devant cette redoutable énigme;
aurais-je la conscience mille fois tranquille, que je ne désire pas en
aborder l'obscur mystère!
Le lendemain de mon retour à Paris, je reçus la visite de Bertrand et
Gailhard, les deux directeurs de l'Opéra. Ils avaient un air effondré.
Je ne pus obtenir d'eux que des soupirs, des paroles qui m'en disaient
long dans leur laconisme: «La presse!... mauvaise!... Sujet immoral!...
C'est fini!...» Autant de mots, autant d'indices de ce qu'avait dû être
la représentation.
Je me le disais, et cependant voilà dix-sept années bientôt que la pièce
n'a pas quitté les affiches, qu'on la joue en province, à l'étranger;
qu'à l'Opéra lui-même _Thaïs_ a depuis longtemps dépassé la centième.
Jamais je n'ai autant regretté de m'être laissé aller à un moment de
découragement. Celui-ci ne fut, il est vrai, que passager. Pouvais-je me
douter que je serais destiné à revoir cette même partition de _Thaïs_,
datant de 1894, dans le salon de la mère de Sibyl Sanderson, sur le
pupitre de ce même piano qui servait à nos études, alors que la belle
artiste n'est plus depuis longtemps?...
Pour acclimater le public à l'ouvrage, les directeurs de l'Opéra lui
avaient associé un ballet du répertoire. Par la suite, Gailhard, voyant
que l'ouvrage plaisait, et pour former à lui seul le spectacle de la
soirée, eut l'idée de me demander d'ajouter un tableau, l'Oasis, et un
ballet, au troisième acte. Ce fut Mlle Berthet qui créa ce nouveau
tableau, et Zambelli fut chargée d'incarner le nouveau ballet.
Ensuite, le rôle fut joué à Paris par Mlles Alice Verlet, Mary Garden et
Mme Kousnezoff. Je leur dus de superbes soirées à l'Opéra. Geneviève Vix
et Mastio le jouèrent dans d'autres villes. Je me réserve de parler de
Lina Cavalieri, car elle devait être la première créatrice de l'ouvrage
à Milan, en octobre 1903. Cette création fut l'occasion de mon dernier
voyage en Italie jusqu'à ce jour.
CHAPITRE XX
MILAN-LONDRES-BAYREUTH
Je regrette d'autant plus d'avoir abandonné les voyages, pour lesquels
il semble que je sois devenu paresseux, que mes séjours à Milan furent
toujours délicieux, j'allais dire adorables, grâce au très aimable
Édouard Sonzogno, qui ne cessa de m'entourer des attentions les plus
délicates et les plus affectueuses.
Oh! ces exquises réceptions, ces dîners d'un raffinement si parfait, du
bel hôtel du 11 de la via Goito! Que de rires, que de gais propos, que
d'heures vraiment enchanteresses je passai là, avec mes confrères
italiens, invités aux mêmes agapes que moi, chez le plus gracieux des
amphitryons: Umberto Giordano, Cilea et tant d'autres.
J'avais, dans cette grande cité, d'excellents amis, également illustres,
tels Mascagni, Leoncavallo que je connus autrefois et eus comme amis à
Paris, mais alors ils ne se doutaient pas de la magnifique situation
qu'ils devaient se créer un jour au théâtre.
A Milan, je fus aussi invité à sa table par mon ancien ami et éditeur
Giulio Ricordi. J'éprouvai une émotion si sincère à me retrouver au sein
de cette famille Ricordi à laquelle me rattachent tant de charmants
souvenirs! Inutile d'ajouter que nous bûmes à la santé de l'illustre
Puccini.
J'ai gardé de mes séjours à Milan la souvenance d'y avoir assisté aux
débuts de Caruso. Ce ténor, devenu fameux, était bien modeste alors; et,
quand je le revis un an après, enveloppé d'une ample fourrure, il était
évident que le chiffre de ses appointements avait dû monter _crescendo_!
Certes, je ne lui enviais pas, en le voyant ainsi, ni sa brillante
fortune, ni son incontestable talent, mais je regrettais de ne pouvoir,
surtout cet hiver-là, endosser sa riche et chaude houppelande!... Il
neigeait, en effet, à Milan, à gros et interminables flocons. L'hiver
était rigoureux; il me souvient même que je n'eus pas trop du pain de
mon déjeuner pour satisfaire l'appétit d'une trentaine de pigeons qui,
tout grelottants, tremblants de froid, étaient venus chercher un abri
sur mon balcon. Pauvres chères petites bêtes, pour lesquelles je
regrettais de ne pouvoir faire davantage! Et, involontairement, je
pensais à leurs soeurs de la place Saint-Marc, si jolies, si
familières, qui devaient être aussi frileuses qu'elles, en cet instant.
J'ai à m'accuser d'une grosse et bien innocente plaisanterie que je fis
à un dîner chez l'éditeur Sonzogno. Nul n'ignorait les rapports tendus
qui régnaient entre lui et Ricordi. Je me glissai donc, ce jour-là,
dans la salle à manger, avant qu'aucun des convives n'y eût pénétré, et
je posai sous la serviette de Sonzogno une bombe Orsini, d'une vérité
d'apparence étonnante, que j'avais achetée--qu'on se rassure, elle était
en carton--chez un confiseur. A côté de ce bien inoffensif explosif,
j'avais placé la carte de Ricordi. Cette plaisanterie obtint un succès
peu ordinaire. Les dîneurs en rirent tant et tant, que, pendant tout le
repas, il ne fut pas question d'autre chose, si bien même que l'on ne
songea que médiocrement au menu, et cependant l'on sait s'il devait être
succulent, comme tous ceux, d'ailleurs, auxquels on était appelé à faire
honneur dans cette opulente maison!
En Italie, toujours, j'eus la fortune glorieuse d'avoir pour interprète
de _Sapho_ la Bellincioni, la «Duse» de la tragédie lyrique. En 1911,
elle poursuivait, à l'Opéra de Paris, le cours de sa triomphale
carrière.
J'ai parlé de la Cavalieri comme devant créer _Thaïs_ à Milan. Sonzogno
m'engagea vivement à lui faire voir le rôle avant mon départ. J'ai à me
souvenir du succès considérable qu'elle obtint dans cet ouvrage, _al
teatro lirico_ de Milan. Sa beauté, sa plastique admirable, sa voix
chaude et colorée, ses élans passionnés, empoignèrent le public qui la
porta aux nues.
Elle m'invita à un déjeuner d'adieux qui eut lieu à l'«hôtel de Milan».
Le couvert fleuri était dressé dans un grand salon attenant à la chambre
à coucher où Verdi était décédé deux ans auparavant. Cette chambre était
demeurée telle que l'avait habitée l'illustre compositeur. Le piano à
queue du grand maître était encore là, et, sur la table dont il se
servait, se trouvaient l'encrier, la plume et le papier buvard encore
imprégné des notes qu'il avait tracées. La chemise empesée, la dernière
qu'il eût portée, était là, accrochée à la muraille, et l'on pouvait
distinguer la forme du corps qu'elle dessinait!... Un détail qui me
froisse et que la curiosité avide des étrangers peut seule expliquer,
c'est que des morceaux de ce linge avaient été audacieusement coupés et
emportés comme des reliques.
Verdi! C'est toute l'Italie victorieuse, de Victor-Emmanuel II jusqu'à
nos jours. Bellini, lui, c'est l'image de l'Italie malheureuse sous le
joug d'autrefois!
Peu après la mort, en 1835, de Bellini, l'inoubliable auteur de la
_Somnanbula_ et de la _Norma_, Verdi, l'immortel créateur de tant de
chefs-d'oeuvre, entrait en scène et ne devait cesser de produire avec
une rare fécondité ses merveilleux ouvrages, toujours au répertoire de
tous les théâtres du monde.
Deux semaines environ avant la mort de Verdi, je trouvai à mon hôtel la
carte de ce grand homme, _avec ses affections et ses voeux_.