cet ouvrage. Après la sublime Fidès Devriès, Chimène fut chantée à Paris
par l'incomparable Mme Rose Caron, la superbe Mme Adiny, l'émouvante
Mlle Mérentié et particulièrement par Louise Grandjean, l'éminent
professeur au Conservatoire.
CHAPITRE XVII
VOYAGE EN ALLEMAGNE
Le dimanche 1er août, nous étions, Hartmann et moi, allés entendre
_Parsifal_, au Théâtre Wagner, à Bayreuth. Nous fûmes, après l'audition
de ce _miracle unique_, visiter la ville, chef-lieu du cercle de la
Haute-Franconie. Quelques-uns de ses monuments se recommandent à
l'attention. Pour ma part, je tenais beaucoup à voir l'église de la
ville (Stadkirsche) construction gothique du milieu du quinzième siècle,
dédiée à sainte Marie-Magdeleine. On peut deviner le souvenir qui
m'attirait vers cet édifice vraiment remarquable.
Après avoir parcouru ensuite quelques villes de l'Allemagne, visité
différents théâtres, Hartmann, qui avait son idée, me mena à Wetzlar.
Dans Wetzlar, il avait vu Werther. Nous visitâmes la maison où Goethe
avait conçu son immortel roman, _les Souffrances du jeune Werther_.
Je connaissais les lettres de Werther, j'en avais gardé le souvenir le
plus ému. Me voir dans cette même maison, que Goethe avait rendue
célèbre en y faisant vivre d'amour son héros, m'impressionna
profondément.
--J'ai de quoi, me dit en sortant de là Hartmann, compléter la visible
et belle émotion que vous éprouvez.
Et, ce disant, il tira de sa poche un livre à la reliure jaunie par le
temps. Ce livre n'était autre que la traduction française du roman de
Goethe. «Cette traduction est parfaite,» m'affirma Hartmann, en dépit
de l'aphorisme _traduttore traditore_, qui veut qu'une traduction
trahisse fatalement la pensée de l'auteur.
J'eus à peine ce livre entre les mains, qu'avides de le parcourir, nous
entrâmes dans une de ces immenses brasseries comme on en voit partout en
Allemagne. Nous nous y attablâmes en commandant des bocks aussi énormes
que ceux de nos voisins. On distinguait, parmi les nombreux groupes, des
étudiants, reconnaissables à leurs casquettes scolaires, jouant aux
cartes, à différents jeux, et tenant presque tous une longue pipe en
porcelaine à la bouche. En revanche, très peu de femmes.
Inutile d'ajouter ce que je dus subir dans cette épaisse et méphitique
atmosphère imprégnée de l'odeur âcre de la bière. Mais je ne pouvais
m'arracher à la lecture de ces lettres brûlantes, d'où jaillissaient les
sentiments de la plus intense passion. Quoi de plus suggestif, en effet,
que les lignes suivantes, qu'entre tant d'autres nous retenons de ces
luttes fameuses, et dont le trouble amer, douloureux et profond jettera
Werther et Charlotte, en pâmoison, dans les bras l'un de l'autre, après
cette lecture palpitante des vers d'Ossian:
«Pourquoi m'éveilles-tu, souffle du printemps? Tu me caresses et dis: Je
suis chargé de la rosée du ciel, mais le temps approche où je dois me
flétrir; l'orage qui doit abattre mes feuilles est proche. Demain
viendra le voyageur; son oeil me cherchera partout, et il ne me
trouvera plus,..»
Et Goethe d'ajouter:
«Le malheureux Werther se sentit accablé de toute la force de ces mots;
il se renversa devant Charlotte, dans le dernier désespoir.
«Il sembla à Charlotte qu'il lui passait dans l'âme un pressentiment du
projet affreux qu'il avait formé. Ses sens se troublèrent, elle lui
serra les mains, les pressa contre son sein; elle se pencha vers lui
avec attendrissement et leurs joues brûlantes se touchèrent.»
Tant de passion délirante et extatique me fit monter les larmes aux
yeux.
Les émouvantes scènes, les passionnants tableaux que cela devait donner!
C'était _Werther_! C'était mon troisième acte.
La vie, le bonheur m'arrivaient. C'était le travail apporté à la
fiévreuse activité qui me dévorait, le travail qu'il me fallait et que
j'avais à placer, si possible, au diapason de ces touchantes et vives
passions!
Les circonstances voulurent, cependant que je fusse momentanément
éloigné de ce projet d'ouvrage. Carvalho m'avait proposé _Phoebé_, et
les hasards m'amenèrent à écrire _Manon_.
Ce fut ensuite _le Cid_ qui remplit ma vie. Enfin, dès l'automne de
1885, n'attendant même pas le résultat de cet opéra, nous tombâmes
d'accord, Hartmann et mon grand et superbe collaborateur d'_Hérodiade_,
Paul Milliet, pour nous mettre décidément à _Werther_.
Afin de m'inciter plus ardemment au travail (en avais-je bien besoin?),
mon éditeur, qui avait improvisé un scénario, retint pour moi, aux
Réservoirs, à Versailles, un vaste rez-de-chaussée, donnant de
plain-pied sur les jardins de notre grand Le Nôtre. La pièce où j'allai
m'installer était de plafond élevé, aux lambris du dix-huitième siècle,
et garnie de meubles du temps. La table sur laquelle j'allais écrire
était elle-même du plus pur Louis XV. Tout avait été choisi par Hartmann
chez le plus renommé antiquaire.
Hartmann était doué de qualités toutes particulières pour tirer
habilement parti des événements; il parlait fort bien l'allemand; il
comprenait Goethe, il aimait l'âme germanique; il tenait donc à ce que
je m'occupe enfin de cet ouvrage.
Comme on me proposait un jour d'écrire une oeuvre lyrique sur _la Vie
de Bohème_, de Murger, il prit sur lui, sans me consulter en aucune
manière, de refuser ce travail.
La chose, cependant, m'aurait bien tenté. Il m'eût plu de suivre, dans
son oeuvre et dans sa vie, Henry Murger, cet artiste en son genre,
celui que Théophile Gautier a si justement appelé un poète, bien qu'il
eût excellé comme prosateur. Je sens que je l'aurais suivi dans ce monde
spécial que lui-même a défini, qu'il nous a fait parcourir à travers
mille péripéties, à la suite des originaux les plus amusants qu'on ait
pu voir, et tant de gaieté et tant de larmes, tant de francs rires et de
pauvreté vaillante, comme disait Jules Janin en parlant de lui, auraient
pu, je pense, me captiver! Comme Alfred de Musset, un de ses maîtres, il
possédait la grâce et l'abandon, les ineffables tendresses, les gais
sourires, le cri du coeur, l'émotion. J'en appelle à Musette! Il
chantait les airs chers aux amoureux, et ses airs nous charmaient. Son
violon, on l'a dit, n'était pas un stradivarius, mais avait une âme
comme celui d'Hofmann, et il en savait jouer jusqu'aux pleurs.
Je connaissais personnellement Murger, tellement que je le vis encore la
veille de sa mort, à la maison de santé Dubois, au faubourg Saint-Denis,
où il trépassa. Il m'arriva même d'assister à un bien attendrissant
entretien qu'il eut en ma présence et auquel ne manqua pas la note
comique. Avec Murger, aurait-il pu en être autrement?
J'étais donc à son chevet, lorsqu'on introduisit M. Schaune (le
Schaunard de _la Vie de Bohème_), lequel, voyant Murger manger de
magnifiques raisins qu'il avait dû payer avec son dernier louis, lui dit
en souriant: «Que tu es donc bête de boire ton vin en pilules!»
Ayant connu non seulement Murger, mais Schaunard, et aussi Musette, il
me semblait que nul mieux que moi n'était fait pour être le musicien de
_la Vie de Bohème_. Mais tous ces héros étaient des amis, je les voyais
tous les jours, et je comprends maintenant pourquoi Hartmann trouva que
le moment n'était pas encore venu d'écrire cet ouvrage si parisien, de
chanter ce roman si vécu.
Parlant de cette époque assez lointaine déjà, je me fais gloire de me
rappeler que je connus Corot, à Ville-d'Avray, ainsi que notre célèbre
Harpignies, qui, en dépit de ses quatre-vingt-douze années accomplies,
est encore, au moment où j'écris ces lignes, dans toute la vigueur de
son immense talent. Hier encore, il gravissait gaillardement mon étage.
O le cher grand ami! Le merveilleux artiste, que je connais depuis plus
de cinquante ans!...
* * * * *
L'ouvrage achevé, j'allai, le 25 mai 1887, chez M. Carvalho. J'avais
obtenu de Mme Rose Caron, alors à l'Opéra, qu'elle m'aiderait à
auditionner. L'admirable artiste était près de moi, tournant les pages
du manuscrit et témoignant, par instants, de la plus sensible émotion.
J'avais lu, seul, les quatre actes; quand j'arrivai au dénouement, je
tombai épuisé... anéanti!
Carvalho s'approcha alors de moi en silence, et, enfin, me dit:
--J'espérais que vous m'apporteriez une autre _Manon_! Ce triste sujet
est sans intérêt. Il est condamné d'avance...
Aujourd'hui, en y repensant, je comprends parfaitement cette impression,
surtout en réfléchissant aux années qu'il a fallu vivre pour que
l'ouvrage soit aimé!
Carvalho, qui était un tendre, m'offrit alors de ce vin exquis, du
claret, je crois, comme celui que j'avais déjà pris un soir de joie, le
soir de l'audition de _Manon_... J'avais la gorge aussi sèche que la
parole; je sortis sans dire un mot.
Le lendemain, _horresco referens_, oui, le lendemain, j'en suis encore
atterré, l'Opéra-Comique n'existait plus! Un incendie l'avait totalement
détruit pendant la nuit. Je courus auprès de Carvalho. Nous tombâmes
dans les bras l'un de l'autre, nous embrassant et pleurant... Mon pauvre
directeur était ruiné!... Inexorable fatalité! L'ouvrage devait attendre
six années dans le silence, dans l'oubli.
Deux années auparavant, l'Opéra de Vienne avait représenté _Manon_; la
centième y fut atteinte et même dépassée en très peu de temps. La
capitale autrichienne me faisait donc un accueil fort aimable et des
plus enviables; il fut tel, même, qu'il suggéra à Van Dyck la pensée de
me demander un ouvrage.
C'est alors que je proposai _Werther_. Le peu de bon vouloir des
directeurs français m'avait rendu libre de disposer de cette partition.
Le théâtre de l'Opéra, à Vienne, est un théâtre impérial. La direction
ayant fait demander à S. M. l'empereur de pouvoir disposer en ma faveur
d'un appartement, celui-ci me fut très gracieusement offert à
l'excellent et renommé hôtel Sacher, situé à côté de l'Opéra.
Ma première visite, en arrivant, fut pour le directeur Jahn. Ce doux et
éminent maître me mena au foyer des répétitions. Ce foyer est un vaste
salon, éclairé par d'immenses fenêtres et garni de majestueux fauteuils.
Un portrait en pied de l'empereur François-Joseph en orne un des
panneaux; dans le un piano à queue.
Tous les artistes de _Werther_ se trouvaient réunis autour du piano,
lorsque le directeur Jahn et moi nous entrâmes dans le foyer. En nous
voyant, les artistes se levèrent, d'un seul mouvement, et nous saluèrent
en s'inclinant.
A cette manifestation de touchante et bien respectueuse sympathie--à
laquelle notre grand Van Dyck ajouta la plus affectueuse accolade--je
répondis en m'inclinant à mon tour; et, quelque peu nerveux, tout
tremblant, je me mis au piano.
L'ouvrage était absolument au point. Tous les artistes le chantèrent de
mémoire. Les démonstrations chaleureuses dont ils m'accablèrent dans
cette circonstance m'émurent à diverses reprises, jusqu'à sentir les
larmes me venir aux yeux.
A la répétition d'orchestre, cette émotion devait se renouveler.
L'exécution de l'ouvrage avait atteint une perfection si rare,
l'orchestre, tour à tour doux et puissant, suivait à ce point les
nuances des voix que je ne pouvais revenir de mon enchantement:
--_Ia! Göttlicher Mann!..._ (Oui, homme aimé de Dieu!...)
La répétition générale eut lieu le 15 février, de neuf heures du matin à
midi, et je vis (ineffable et douce surprise!) assis aux fauteuils
d'orchestre, mon bien cher et grand éditeur Henri Heugel, Paul Milliet
mon précieux collaborateur, et quelques intimes de Paris. Ils étaient
venus de si loin, pour me retrouver dans la capitale autrichienne, au
milieu de mes bien grandes et vives joies, car j'y avais été vraiment
reçu de la plus flatteuse et exquise manière.
Les représentations qui suivirent devaient être la consécration de
cette belle première, qui eut lieu le 16 février 1892 et fut chantée par
les célèbres artistes Marie Renard et Ernest Van Dyck.
En cette même année 1892, Carvalho était redevenu directeur de
l'Opéra-Comique, alors place du Châtelet. Il me demanda _Werther_, et
cela avec un accent si ému que je n'hésitai pas à le lui confier.
La semaine même de cette entrevue, je dînai avec Mme Massenet chez M. et
Mme Alphonse Daudet. Les convives étaient, avec nous, Edmond de Goncourt
et l'éditeur Charpentier.
Le dîner fini, Daudet m'annonça qu'il allait me faire entendre une jeune
artiste «la Musique même», disait-il. Cette jeune fille n'était autre
que Marie Delna! Aux premières mesures qu'elle chanta (l'air de _la
Reine de Saba_, de notre grand Gounod) je me retournai vers elle, et lui
prenant les mains:
--Soyez Charlotte! notre Charlotte! lui dis-je, transporté.
Au lendemain de la première représentation qui eut lieu à
l'Opéra-Comique, à Paris, en janvier 1893, je reçus ce mot de Gounod:
«CHER AMI,
«Toutes nos félicitations bien empressées pour ce double triomphe
dont nous regrettons que les premiers témoins n'aient pas été des
Français.»
Ces lignes si touchantes et si pittoresques à la fois me furent aussi
envoyées par l'illustre architecte de l'Opéra:
«AMICO MIO,
Deux yeux pour te voir,
Deux oreilles pour t'entendre,
Deux lèvres pour t'embrasser,
Deux bras pour t'enlacer,
Deux mains pour t'applaudir,
et Deux mots pour te faire tous mes compliments et te dire que ton
_Werther_ est joliment tapé,--savez-vous? Je suis fier de toi et de
ton côté ne rougis pas d'un pauvre architecte tout content de toi.
«CARLO.»
En 1903, après neuf années d'ostracisme, M. Albert Carré réveilla de
nouveau l'ouvrage oublié. Avec son incomparable talent, son goût
merveilleux et son art de lettré exquis, il sut présenter cette oeuvre
au public et ce fut, pour celui-ci, une véritable révélation.
Beaucoup d'acclamées artistes ont chanté le rôle depuis cette époque:
Mlle Marié de l'Isle, qui fut la première Charlotte de la reprise et qui
créa l'ouvrage avec son talent si beau et si personnel; puis Mlle
Lamare, Cesbron, Wyns, Raveau, Mme de Nuovina, Vix, Hatto, Brohly et...
d'autres, dont j'écrirai plus tard les noms.
A la reprise, due à M. Albert Carré, _Werther_ eut la grande fortune
d'avoir Léon Beyle comme protagoniste du rôle; plus tard, Edmond Clément
et Salignac furent aussi les superbes et vibrants interprètes de cet
ouvrage.
CHAPITRE XVIII
UNE ÉTOILE
Je reprends les événements au lendemain du désastre de l'Opéra-Comique.
On transporta l'Opéra-Comique, place du Châtelet, dans l'ancien théâtre
dit des Nations, devenu plus tard Théâtre Sarah-Bernhardt. M. Paravey en
fut nommé directeur. J'avais connu M. Paravey alors qu'il dirigeait,
avec un réel talent, le Grand-Théâtre de Nantes.
Hartmann lui offrit deux ouvrages: _Le roi d'Ys_, d'Édouard Lalo, et mon
_Werther_, en souffrance.
J'étais si découragé, que je préférais attendre pour laisser voir le
jour à cet ouvrage.
Sa genèse et sa destinée vous sont connues par ce que je viens d'en
dire.
Je reçus, un jour, une fort aimable invitation à dîner dans une grande
famille américaine. Après l'avoir déclinée, comme le plus souvent il
m'arrive--le temps me manquant, d'accord en cela avec mon peu de
penchant pour ce genre de distractions--l'on était, cependant, si
gracieusement revenu à la charge, que je ne persistai pas dans mon
refus. Il m'avait semblé que mon coeur affligé devait y rencontrer un
dérivatif à mes désespérances! Sait-on jamais?...
J'avais été placé, à table, à côté d'une dame, compositeur de musique
d'un grand talent. De l'autre côté de ma voisine avait pris place un
diplomate français d'une amabilité complimenteuse qui dépassait, me
sembla-t-il, les limites. «_Est modus in rebus_,--en toutes choses il y
a des bornes»; et notre diplomate aurait peut-être pu, avec ce très
ancien adage, se souvenir du conseil qu'un maître en la matière,
l'illustre Talleyrand, a donné depuis: «Pas de zèle, surtout!...»
Je ne songerai pas à raconter, par... le menu, les conversations qui
s'échangèrent dans ce milieu charmant, non plus que je ne pense à redire
quel fut le menu, lui-même, de ce repas. Ce dont je me souviens, c'est
qu'en fait de salade, il y en eut surtout une, composée d'une bigarrure
de langues absolument déconcertante, où entraient l'américain,
l'anglais, l'allemand, le français.
Mais pourquoi aussi, en France, ne savoir que le français, et encore?
Mes voisins français m'occupaient donc seuls. Cela me permit de retenir
ce délicieux colloque entre la dame compositeur et le monsieur
diplomate:
_Le monsieur._--Vous êtes toujours alors l'enfant des Muses, nouvelle
Orphéa?
_La dame._--La musique n'est-elle pas la consolation des âmes en
détresse?...
_Le monsieur_ (insinuant).--Ne trouvez-vous pas l'amour plus fort que
les sons pour effacer les peines du coeur?
_La dame._--Hier, je me sentais consolée, j'écrivais la musique du Vase
brisé.
_Le monsieur_ (poétique).--Un _nocturne_, sans doute...
Quelques rires étouffés s'entendirent. La conversation changea aussitôt
de cours.
Le dîner avait pris fin; l'on s'était retiré dans un salon pour y faire
un peu de musique; j'allais habilement m'éclipser, lorsque deux dames,
vêtues de noir, l'une jeune, l'autre plus âgée, furent introduites.
Le maître de céans s'empressa d'aller les saluer, et, presque au même
instant, je leur fus présenté.
La plus jeune était extraordinairement jolie; l'autre était sa mère, en
beauté aussi, de cette beauté absolument américaine, telle que souvent
nous en envoie la République étoilée.
«Cher maître, me dit la jeune femme, avec un accent légèrement accusé,
on m'a priée de venir en cette maison amie, ce soir, pour avoir
l'honneur de vous y voir et vous faire entendre ma voix. Fille d'un juge
suprême, en Amérique, j'ai perdu mon père. Il nous a laissé, à mes
soeurs et à moi, ainsi qu'à ma mère, une belle fortune, mais je veux
aller (ainsi s'exprima-t-elle) au théâtre. Si, ayant réussi, l'on m'en
blâmait, je répondrais que le succès excuse tout!»
Sans autre préambule, j'accédai à ce désir et me mis aussitôt au piano.
«Vous m'excuserez, ajouta-t-elle, si je ne chante pas votre musique. Ce
serait de l'audace, devant vous, et cette audace, je ne l'aurai pas!»
Elle avait à peine prononcé ces quelques paroles que sa voix résonna
d'une façon magique, éblouissante, dans l'air de la «Reine de la Nuit»,
de _la Flûte enchantée_.
Quelle voix prestigieuse! Elle allait du sol grave au contre-sol, trois
octaves en pleine force et dans le pianissimo!
J'étais émerveillé, stupéfait, subjugué! Quand des voix semblables se
rencontrent, il est heureux qu'elles aient le théâtre pour se
manifester; elles appartiennent au monde, leur domaine. Je dois dire
que, avec la rareté de cet organe, j'avais reconnu en la future artiste
une intelligence, une flamme, une personnalité qui se reflétaient
lumineusement dans son regard admirable. Ces qualités-là sont premières
au théâtre.
Je courus, dès le lendemain matin, chez mon éditeur, lui conter
l'enthousiasme que j'avais ressenti à l'audition de la veille.
Je trouvai Hartmann préoccupé. «Il s'agit bien, me dit-il, d'une
artiste... J'ai à vous parler d'autre chose, à vous demander si, oui ou
non, vous voulez faire la musique de ce poème qu'on vient de me
remettre.» Et il ajouta: «C'est urgent, car la musique est désirée pour
l'époque de l'ouverture de l'Exposition universelle, qui doit avoir lieu
dans deux ans, en mai 1889.»
Je pris le manuscrit, et à peine en eus-je parcouru une scène ou deux
que je m'écriai, dans un élan de profonde conviction: «J'ai l'artiste
pour ce rôle!... J'ai l'artiste! Je l'ai entendue hier!... C'est Mlle
Sibyl Sanderson! Elle créera Esclarmonde, l'héroïne de l'opéra nouveau
que vous m'offrez!»
C'était l'artiste idéale pour ce poème romanesque en cinq actes de MM.
Alfred Blau et Louis de Gramont.
Le nouveau directeur de l'Opéra-Comique, qui se montra toujours à mon
égard plein de déférence et d'une bonté parfaite, engagea Mlle Sibyl
Sanderson en acceptant, sans discussion, le prix proposé par nous pour
ses représentations.
La commande des décors, comme celle des costumes, il les laissa à mon
entière discrétion, me faisant le maître absolu de diriger décorateurs
et costumiers suivant mes propres conceptions.
Si je recueillis de cet état de choses une agréable satisfaction, M.
Paravey, de son côté, n'eut qu'à se féliciter des résultats financiers
que lui donna _Esclarmonde_. Il est vrai d'ajouter qu'elle fut
représentée à l'époque forcément brillante de l'Exposition universelle
de 1889. La première eut lieu le 14 mai de cette même année.
Les superbes artistes qui figurèrent sur l'affiche, avec Sibyl
Sanderson, furent MM. Bouvet, Taskin et Gibert.
L'ouvrage avait été joué à Paris cent et une fois de suite, lorsque
j'appris que, depuis quelque temps déjà le Théâtre-Royal de la Monnaie
avait engagé Sibyl Sanderson, à Bruxelles, pour y créer _Esclarmonde_.
C'était forcément la faire disparaître de la scène de l'Opéra-Comique,
où elle triomphait depuis plusieurs mois.
Si Paris, cependant, devait voir se taire cette artiste, applaudie par
tant de publics divers pendant l'Exposition; si cette étoile, si
brillamment levée à l'horizon de notre ciel artistique, allait un
instant charmer d'autres auditeurs, des grands théâtres de la province
arrivaient les échos des succès remportés, dans _Esclarmonde_, par des
artistes renommées, telles que Mme Bréjean-Silver, à Bordeaux; Mme de
Nuovina, à Bruxelles; Mme Verheyden et Mlle Vuillaume, à Lyon.
_Esclarmonde_ devait, malgré tout, rester le souvenir vivant de la rare
et belle artiste que j'avais choisie pour la création de l'ouvrage à
Paris; elle lui avait permis de rendre son nom à jamais célèbre.
Sibyl Sanderson!... Ce n'est pas sans une poignante émotion que je
rappelle cette artiste fauchée par la mort impitoyable, en pleine
beauté, dans l'épanouissement glorieux de son talent. Idéale Manon à
l'Opéra-Comique; Thaïs inoubliée à l'Opéra, ces rôles s'identifiaient
avec le tempérament, l'âme d'élite de cette nature, une des plus
magnifiquement douées que j'aie connues.
Une invincible vocation l'avait poussée au théâtre, pour y devenir
l'interprète ardente de plusieurs de mes oeuvres; mais aussi, pour
nous, quelle joie enivrante d'écrire des ouvrages, des rôles, pour des
artistes qui réaliseront votre rêve!
C'est en pensée reconnaissante que, parlant d'_Esclarmonde_, je lui
consacre ces quelques lignes. Les publics nombreux venus à Paris, comme
en 1889, de tous les points du monde, ont, eux aussi, gardé le souvenir
de l'artiste qui avait été leur joie, qui avait fait leurs délices.
* * * * *
Elle fut considérable, la foule silencieuse et recueillie qui se pressa
sur le passage du cortège menant Sibyl Sanderson à sa suprême demeure!
Un voile immense de tristesse semblait la recouvrir.
Albert Carré et moi, nous suivions le cercueil, nous marchions les
premiers derrière ce qui restait, pauvre chère dépouille, de ce qui
avait été la beauté, la grâce, la bonté, le talent avec toutes ses
séductions; et, comme nous constations cet attendrissement unanime,
Albert Carré, interprétant l'état d'âme de la foule à l'égard de la
belle disparue, dit ces mots, d'une éloquente concision, et qui
resteront:
--_Elle était aimée!_
Quel plus simple, plus touchant et plus juste hommage rendu à la mémoire
de celle qui n'est plus?...
Il me plairait, mes chers enfants, de remémorer en quelques traits
rapides le temps d'agréable souvenir que je passai à écrire
_Esclarmonde_.
Pendant les étés de 1887 et 1888, j'avais pris le chemin de la Suisse et
j'étais allé m'installer à Vevey, au Grand-Hôtel. J'étais curieux
d'aller voir cette jolie ville, au pied du Jorat, sur les bords du lac
de Genève, et que sa _Fête des vignerons_ a rendue célèbre. Je l'avais
entendu vanter pour les multiples et charmantes promenades de ses
environs, la beauté et la douceur de son climat. Je me souvenais surtout
de ce que j'en avais lu dans _les Confessions_ de Jean-Jacques Rousseau,
qui avait, d'ailleurs, toutes les raisons d'aimer cette ville. Mme de
Warens y était née. L'amour qu'il avait pris pour cette délicieuse
petite cité l'a suivi dans tous ses voyages.