physionomie expressive, spirituelle et ouverte, rappelait assez bien
celle de l'aîné des Coquelins. Il était entre les premiers, de ces chers
et bons amis que j'ai connus, dont un long sommeil, hélas! a clos les
paupières, et qui ne sont plus là, ni pour moi, ni pour ceux qui les
aimaient.
Notre Salomé d'alors, Marthe Duvivier, qui avait continué à chanter ce
rôle, dans _Hérodiade_, pendant toute la nouvelle saison, était allée se
fixer durant l'été dans une maison de campagne près de Bruxelles. Mon
ami Frédérix m'entraîna un jour chez elle, et, comme j'avais sur moi les
manuscrits des premiers actes de _Manon_, je risquai devant lui et notre
belle interprète une audition tout intime. L'impression que j'emportai
de cette audition me fut un encouragement à poursuivre mon travail.
Si j'étais retourné en Belgique, à cette époque, c'est qu'une invitation
à aller en Hollande m'avait été faite dans des conditions certainement
amusantes.
Un monsieur hollandais, grand amateur de musique, d'un flegme plutôt
apparent que réel, comme parfois nous en envoie le pays de Rembrandt, me
fit la visite la plus singulière, la plus inattendue qui soit. Ayant
appris que je m'occupais du roman de l'abbé Prévost, il m'offrit d'aller
installer mes pénates à la Haye, dans l'appartement même où avait vécu
l'abbé. J'acceptai l'offre et j'allai m'enfermer--ce fut pendant l'été
de 1882--dans la chambre qu'avait occupée l'auteur des _Mémoires d'un
homme de qualité_. Son lit, grand berceau en forme de gondole, s'y
trouvait encore.
Mes journées se passèrent à la Haye, promenant mes rêvasseries tantôt
sur les dunes de Scheveningue, et tantôt dans le bois qui dépend de la
résidence royale. J'y avais d'ailleurs rencontré de délicieuses et
exquises petites amies, des biches qui m'apportaient les fraîches
haleines de leur museau humide...
* * * * *
Nous étions au printemps de 1883. J'étais rentré à Paris, et, l'oeuvre
terminée, rendez-vous fut pris chez M. Carvalho, au 54 de la rue de
Prony. J'y trouvai, avec notre directeur, Mme Miolan-Carvalho, Meilhac
et Philippe Gille. _Manon_ fut lue de neuf heures du soir à minuit. Mes
amis en parurent charmés.
Mme Carvalho m'embrassa de joie, ne cessant de répéter:
--Que n'ai-je vingt ans de moins!
Je consolai de mon mieux la grande artiste. Je voulus que son nom fût
sur la partition, et je la lui dédiai.
Il fallait trouver une héroïne; beaucoup de noms furent prononcés. Du
côté des hommes, Talazac, Taskin et Cobalet formaient une superbe
distribution. Mais, pour la Manon, le choix resta indécis. Beaucoup,
certes, avaient du talent, une grande réputation même, mais je ne
sentais pas une seule artiste qui répondit à ce rôle, comme je le
voulais, et qui aurait pu rendre la perfide et chère Manon avec tout le
coeur que j'y avais mis.
Cependant j'avais trouvé dans une jeune artiste, Mme Vaillant-Couturier,
des qualités de séduction vocale qui m'avaient engagé à lui confier la
copie de plusieurs passages de la partition. Je la faisais travailler
chez mon éditeur. Elle fut, en fait, ma première Manon.
A cette époque, on jouait, aux Nouveautés, un des gros succès de Charles
Lecocq. Mon grand ami, le marquis de La Valette, un Parisien de Paris,
m'y avait entraîné un soir. Mlle Vaillant--plus tard Mme
Vaillant-Couturier--la charmante artiste dont je viens de parler, y
tenait adorablement le premier rôle. Elle m'intéressa grandement; elle
avait aussi, à mes yeux, une ressemblance étonnante avec une jeune
fleuriste du boulevard des Capucines. Sans avoir jamais parlé (_proh
pudor!_) à cette délicieuse jeune fille, sa vue m'avait obsédé, son
souvenir m'avait accompagné: c'était bien la Manon que j'avais vue, que
je voyais sans cesse devant moi en travaillant!
Emballé par la ravissante artiste des Nouveautés, je demandai à parler à
l'aimable directeur du théâtre, à cet homme à la nature franche et
ouverte, à l'incomparable artiste qu'était Brasseur.
--_Illustre maître_, fit-il en m'abordant, quel bon vent vous amène?
Vous êtes ici chez vous, vous le savez!...
--Je viens vous demander de me céder Mlle Vaillant, pour un opéra
nouveau...
--_Cher monsieur_, ce que vous désirez est impossible; Mlle Vaillant
m'est nécessaire. Je ne puis vous l'accorder.
--Pour de bon?
--Absolument; mais, j'y pense, si vous voulez écrire un ouvrage pour mon
théâtre, je vous donnerai cette artiste. Est-ce convenu, _bibi_?
Les choses en restèrent là, sur de vagues promesses formulées de part et
d'autre.
Pendant que s'échangeait ce dialogue, j'avais remarqué que l'excellent
marquis de La Valette était très occupé d'un joli chapeau gris tout
fleuri de roses, qui, sans cesse, passait et repassait au foyer du
théâtre.
A un moment, je vis ce joli chapeau se diriger vers moi.
--Un débutant ne reconnaît donc plus une débutante?
--Heilbronn! m'écriai-je.
--Elle-même!...
Heilbronn venait de me rappeler la dédicace écrite sur le premier
ouvrage que j'avais fait, et dans lequel elle avait paru pour la
première fois sur la scène.
--Chantez-vous encore?
--Non! Je suis riche, et pourtant, vous le dirai-je? le théâtre me
manque; j'en suis hantée. Ah! si je trouvais un beau rôle!
--J'en ai un: _Manon_!
--_Manon Lescaut?_
--Non: _Manon_... Cela dit tout:
--Puis-je entendre la musique?
--Quand vous voudrez.
--Ce soir?
--Impossible! Il est près de minuit...
--Comment? Je ne puis attendre jusqu'à demain. Je sens qu'il y a là
quelque chose. Cherchez la partition. Vous me trouverez dans mon
appartement (l'artiste habitait alors aux Champs-Élysées), le piano sera
ouvert, le lustre allumé...
Ce qui fut dit fut fait.
Je rentrai chez moi prendre la partition. Quatre heures et demie
sonnaient quand je chantai les dernières mesures de la mort de Manon.
Heilbronn, pendant cette audition, avait été attendrie jusqu'aux larmes.
A travers ses pleurs, je l'entendais soupirer: «C'est ma vie... mais
c'est ma vie, cela!...»
Cette fois, comme toujours, par la suite, j'avais eu raison d'attendre
de prendre le temps de choisir l'artiste qui devait vivre mon oeuvre.
Le lendemain de cette audition, Carvalho signait l'engagement.
L'année suivante, après plus de quatre-vingts représentations
consécutives, j'apprenais la mort de Marie Heilbronn!...
...Ah! qui dira aux artistes combien fidèles nous sommes à leur
souvenir, combien nous leur sommes attachés, le chagrin immense que nous
apporte le jour de l'éternelle séparation.
Je préférai arrêter l'ouvrage plutôt que le voir chanté par une autre.
A quelque temps de là, l'Opéra-Comique disparaissait dans les flammes.
_Manon_ fut arrêtée pendant dix années. Ce fut la chère et unique Sibyl
Sanderson qui reprit l'ouvrage à l'Opéra-Comique. Elle joua la 200e.
Une gloire m'était réservée pour la 500e. Ce soir-là, Manon fut
chantée par Mme Marguerite Carré. Il y a quelques mois, cette captivante
et exquise artiste était acclamée le soir de la 740e représentation.
Qu'on me permette de saluer, en passant, les belles artistes qui
tinrent aussi le rôle. J'ai cité Mlles Mary Garden, Géraldine Farar,
Lina Cavalieri, Mme Bréjean-Silver, Mlles Courtenay, Geneviève Vix, Mmes
Edvina et Nicot-Vauchelet, et combien d'autres chères artistes
encore!... Elles me pardonneront si leur nom, à toutes, n'est pas venu
en ce moment sous ma plume reconnaissante.
Le théâtre italien (saison Maurel) venait, quinze jours après la
première représentation de _Manon_, comme je l'ai déjà dit, de jouer
_Hérodiade_ avec les admirables artistes: Fidès Devriès, Jean de Reszké,
Victor Maurel, Édouard de Reszké.
Tandis que j'écris ces lignes en 1911, _Hérodiade_ continue sa carrière
au Théâtre-Lyrique de la Gaîté (direction des frères Isola), qui, en
1903, avait représenté cet ouvrage avec la célèbre Emma Calvé. Le
lendemain de la première d'_Hérodiade_ à Paris, je recevais ces lignes
de notre illustre maître Gounod:
«Dimanche 3 février 84.
«MON CHER AMI,
«Le bruit de votre succès d'_Hérodiade_ m'arrive; mais il me manque
celui de l'oeuvre même, et je me le paierai le plus tôt possible,
probablement samedi. Encore de nouvelles félicitations, et
«Bien à vous.
«CH. GOUNOD.»
Entre temps, _Marie-Magdeleine_ poursuivait sa carrière dans de grands
festivals à l'étranger. Ce n'est pas sans un profond orgueil que je me
rappelle cette lettre que Bizet m'écrivait quelques années auparavant:
... «Notre école n'avait encore rien produit de semblable! Tu me
donnes la fièvre, brigand!
«Tu es un fier musicien, va!
«Ma femme vient de mettre _Marie-Magdeleine_ sous clef!...
«Ce détail est éloquent, n'est-ce pas?
«Diable! tu deviens singulièrement inquiétant!...
«Sur ce, cher, crois bien que personne n'est plus sincère dans son
admiration et dans son affection que ton
«BIZET.»
Vous me remercierez, mes chers enfants, de vous laisser ce témoignage de
l'âme si vibrante du camarade excellent, de l'ami bien affectueux que
j'avais en Georges Bizet, ami et camarade qu'il serait resté pour moi,
si un destin aveugle ne nous l'avait enlevé en plein épanouissement de
son prestigieux et merveilleux talent.
Encore à l'aurore de la vie, quand il disparut de ce monde, il pouvait
tout attendre de cet art auquel il s'était consacré avec tant d'amour.
CHAPITRE XVI
UNE COLLABORATION A CINQ
Selon mon habitude, je n'avais pas attendu que _Manon_ eût un sort, pour
tracasser mon éditeur Hartmann et mettre son esprit en éveil afin de me
trouver un nouveau sujet. A peine achevais-je mes doléances qu'il avait
écoutées en silence, la bouche rieuse, qu'il alla à son bureau et en
retira cinq cahiers d'un manuscrit reproduit sur ce papier à teinte
jaune, dit pelure, bien connu des copistes. C'était le _Cid_, opéra en
cinq actes, de Louis Gallet et Édouard Blatt. En me présentant ce
manuscrit, Hartmann eut cette réflexion à laquelle je n'avais rien à
répondre: «Je vous connais. J'avais prévu l'accès!...»
Écrire un ouvrage d'après le chef-d'oeuvre du grand Corneille, et en
devoir le livret aux collaborateurs que j'avais eu lors du concours de
l'Opéra impérial: _la Coupe du roi de Thulé_, où j'avais failli enlever
le premier prix, ainsi que je l'ai déjà dit, tout cela était fait pour
me plaire.
J'appris donc, comme toujours, le poème par coeur. Je voulais l'avoir
sans cesse présent à la pensée, sans être obligé d'en garder le texte en
poche et pouvoir ainsi y travailler hors de chez moi, dans la rue, dans
le monde, à dîner, au théâtre, partout enfin où j'en aurais eu le
loisir. Je m'arrache difficilement à un travail, surtout lorsque je m'en
sens empoigné, comme c'était le cas.
Je me souviens, tout en travaillant, que d'Ennery m'avait confié quelque
temps auparavant un livret important et que j'y avais trouvé au
cinquième acte une situation fort émouvante. Si cela ne m'avait pas paru
suffisant cependant pour me déterminer à écrire la musique de ce poème,
j'avais le grand désir de conserver cette situation. Je m'en ouvris au
célèbre dramaturge et j'obtins de lui qu'il consentît à me donner cette
scène pour l'intercaler dans le deuxième acte du _Cid_. D'Ennery entra
ainsi dans notre collaboration. Cette scène est celle où Chimène
découvre en Rodrigue le meurtrier de son père.
Quelques jours après, en lisant le romancero de Guilhem de Castro, j'y
prenais un épisode qui devint le tableau de l'apparition consolante au
Cid éploré, au deuxième tableau du troisième acte. J'en avais été
directement inspiré par l'apparition de Jésus à saint Julien
l'Hospitalier.
Je continuai mon travail du _Cid_, là où je me trouvais, suivant que les
représentations de _Manon_ me retenaient dans les théâtres de province
où elles alternaient avec celle d'_Hérodiade_, données en France et à
l'étranger.
Ce fut à Marseille, à l'_hôtel Beauvau_, pendant un assez long séjour
que j'y fis, que j'écrivis le ballet du _Cid_.
J'étais si confortablement installé dans la chambre que j'occupais et
dont les grandes fenêtres à balustrade donnaient sur le vieux port! J'y
jouissais d'un coup d'oeil absolument féerique. Cette chambre était
ornée de lambris et de trumeaux remarquables et comme j'exprimais mon
étonnement au propriétaire de l'hôtel de les voir si bien conservés, il
m'apprit que la chambre était l'objet d'un soin tout particulier, car
elle rappelait que Paganini, puis Alfred de Musset et George Sand y
avaient autrefois vécu. Ce que peut le culte du souvenir allant parfois
jusqu'au fétichisme!
On était au printemps. Ma chambre était embaumée par des gerbes
d'oeillets que m'envoyaient, chaque jour, des amis de Marseille. Quand
je dis «des amis», le terme n'est pas suffisant; peut-être faudrait-il
avoir recours aux mathématiques pour en obtenir la racine carrée, et
encore?
Les amis, à Marseille, débordent de prévenances, d'attentions, de
gentillesses sans fin. N'est-ce pas le pays, ô beau et doux opéra! où
l'on sucre son café en le mettant à l'air, sur son balcon, la mer étant
de miel?...
Avant de quitter la bien hospitalière cité phocéenne, j'y avais reçu des
directeurs de l'Opéra, Ritt et Gailhard, cette lettre:
«MON CHER AMI,
«Voulez-vous prendre jour et heure pour votre lecture du _Cid_?
«Amitié.
«E. RITT.»
Je n'avais pas quitté Paris sans en emporter de vives angoisses au sujet
de la distribution de l'ouvrage. Je voulais, pour incarner Chimène, la
sublime Mme Fidès Devriès, mais l'on disait que, depuis son mariage,
elle ne désirait plus paraître au théâtre. Je tenais aussi à mes amis
Jean et Édouard de Reszké, arrivés spécialement à Paris pour causer du
_Cid_. Ils connaissaient mes intentions à leur égard. Que de fois ai-je
monté l'escalier de l'hôtel Scribe, où ils habitaient!...
Enfin les contrats furent signés, et, finalement, la lecture eut lieu,
comme l'Opéra me le demandait.
Puisque je vous ai parlé du ballet du _Cid_, il me revient en mémoire
que c'est en Espagne que j'ai entendu le motif devenu le début de ce
ballet.
J'étais donc dans la patrie même du Cid, habitant une assez modeste
posada. Le hasard voulut qu'on y fêtât un mariage, ce qui donna motif à
des danses qui durèrent tout la nuit, dans la salle basse de l'hôtel.
Plusieurs guitares et deux flûtes répétaient à satiété un air de danse.
Je le notai. Il devint le motif dont je parle. C'était une couleur
locale à saisir. Je ne la laissai pas échapper.
Je destinais ce ballet à Mlle Rosita Mauri, qui faisait déjà les beaux
soirs de la danse à l'Opéra. Je dus même à la célèbre ballerine
plusieurs rythmes très intéressants.
* * * * *
De tout temps, les liens d'une vive et cordiale sympathie ont uni le
pays des Magyars à la France.
L'invitation que des étudiants hongrois nous firent un jour, à une
quarantaine de Français, dont j'étais, de nous rendre en Hongrie, à des
fêtes qu'ils se proposaient de donner en notre honneur, n'est donc point
pour surprendre.
Par une belle soirée d'août, nous partîmes vers les rives du Danube, en
caravane joyeuse. François Coppée, Léo Delibes, Georges Clairin, les
docteurs Pozzi et Albert Robin, beaucoup d'autres camarades et amis
charmants, en étaient. Quelques journalistes y figuraient aussi. A notre
tête, comme pour nous présider, par le droit de l'âge tout au moins,
sinon par celui de la renommée, se trouvait Ferdinand de Lesseps. Notre
illustre compatriote avait alors bien près de quatre-vingts ans. Il
portait si allégrement le poids des années que, pour un peu, on l'eût
pris pour l'un des plus jeunes d'entre nous.
Le départ eut lieu au milieu des élans de la plus débordante gaieté. Le
voyage lui-même ne fut qu'une suite ininterrompue de lazzis, de propos
de la plus franche belle humeur, semés de farces et de plaisanteries
sans fin.
Le wagon-restaurant nous avait été réservé. Nous ne le quittâmes pas de
toute la nuit, si bien que notre sleeping-car resta absolument inoccupé.
En traversant Munich, l'Express-Orient avait fait un arrêt de cinq
minutes pour déposer dans cette ville deux voyageurs, un monsieur et une
dame, qui, nous ne savons comment, avaient trouvé moyen de se caser dans
un coin du _dining-car_, et avaient assisté impassibles, à toutes nos
folies. Ils firent, en descendant du train, avec un assez fort accent
étranger, cette réflexion d'un tour piquant: «Ces gens distingués sont
bien communs!» N'en déplaise à ce couple puritain, nous ne dépassâmes
jamais les bornes de la facétie ou de la jovialité permises.
Ce voyage de quinze jours se continua fertile en incidents inénarrables
et dont la drôlerie le disputait au burlesque.
Chaque soir, après les réceptions enthousiastes et chaleureuses faites
par la jeunesse hongroise, celui qui était notre chef vénéré, Ferdinand
de Lesseps, appelé dans tous les discours hongrois: le _Grand Français_,
Ferdinand de Lesseps nous quittait en fixant l'ordre des réceptions du
lendemain, et, en finissant de nous indiquer le programme, il ajoutait:
_Demain matin, à quatre heures, en habit noir_, et le premier levé,
habillé et à cheval, le lendemain, était le «Grand Français». Comme nous
le félicitions de son extraordinaire allure, si juvénile, il s'en
excusait par ces mots: Il faut bien que jeunesse se passe!»
Au cours des fêtes et des réjouissances de toute nature, données en
notre honneur, on organisa, en spectacle de gala, une grande
représentation, au théâtre royal, de Budapest. Delibes et moi fûmes
invités à diriger, chacun, un acte de nos ouvrages.
Quand j'arrivai dans l'orchestre des musiciens, au milieu des hourras de
toute la salle qui, en Hongrie, se traduisent par le cri: _Elyen!!!_ je
trouvai au pupitre la partition... du premier acte de _Coppélia_ alors
que je comptais avoir devant moi le troisième acte d'_Hérodiade_ que je
devais conduire. Ma foi, tant pis! Il n'y avait pas à hésiter et je
battis la mesure, de mémoire.
L'aventure, cependant, se compliqua.
Lorsque Delibes, reçu avec les mêmes honneurs, vit sur le pupitre le
troisième acte d'_Hérodiade_, comme j'étais retourné dans la salle
auprès de nos camarades, la vue de Delibes fut un spectacle unique. Le
pauvre cher grand ami s'essuyait le front, tournait, soufflait,
suppliait les musiciens hongrois, qui ne le comprenaient pas, de lui
donner sa vraie partition, mais rien n'y fit! Il dut conduire de
mémoire. Cela sembla l'exaspérer, et, pourtant, l'adorable musicien
qu'était Delibes était bien au-dessus de cette petite difficulté!
Après le gala, nous assistâmes tous au banquet monstre, où
naturellement, les toasts étaient de rigueur. J'en portai un au sublime
musicien Franz Liszt, auquel la Hongrie s'honore d'avoir donné le jour.
Quand vint le tour de Delibes, je lui proposai de collaborer à son
speech, avec la même interversion qu'on avait faite au théâtre, dans nos
partitions. Je parlai pour lui, il parla pour moi. Ce fut une succession
de phrases incohérentes accueillies par les applaudissements frénétiques
de nos compatriotes et par les «Elyen» enthousiastes des Hongrois.
J'ajoute que Delibes comme moi, comme bien d'autres, nous étions dans un
état d'ivresse délicieuse, car les vignes merveilleuses de la Hongrie
sont bien des vignes du Seigneur lui-même! Il faudrait être «tokay»,
pardon, toqué, pour n'en pas savourer, avec le charme pénétrant, le très
voluptueux et capiteux parfum!
Quatre heures du matin! nous étions, selon notre protocole, en habit
noir (nous ne l'avions du reste pas quitté) et prêts à partir porter des
couronnes sur la tombe des quarante martyrs hongrois, morts pour la
liberté de leur pays.
Au milieu de toutes ces joies folles, de toutes ces distractions, de ces
cérémonies touchantes, je pensais aux répétitions du _Cid_ qui
m'attendaient, dès mon retour à Paris.
J'y trouvai, en arrivant, encore un souvenir de la Hongrie. C'était une
lettre de l'auteur de la _Messe du Saint-Graal_, cet ouvrage
avant-coureur de _Parsifal_:
«TRÈS HONORÉ CONFRÈRE,
«La Gazette d'_Hongrie_ (_sic_) m'apprend que vous m'avez témoigné
de la bienveillance au banquet des Français à Budapest. Sincères
remerciements et constante cordialité.
«F. LISZT.»
«26 août 85. Weimar.»
* * * * *
Les études en scène du _Cid_, à l'Opéra, furent menées avec une sûreté
et une habileté étonnantes par mon cher directeur, P. Gailhard, un
maître en cet art, lui qui avait été aussi le plus admirable des
artistes au théâtre. Avec quelle affectueuse amitié il mit tout en
oeuvre pour le bien de l'ouvrage! J'ai le devoir bien doux de lui en
rendre hommage.
Je devais retrouver, plus tard, le même précieux collaborateur, lors
d'_Ariane_ à l'Opéra.
Le soir du 30 novembre 1885, l'Opéra affichait la première du _Cid_, en
même temps que l'Opéra-Comique jouait, ce même soir, _Manon_, qui avait
dépassé sa quatre-vingtième représentation.
Malgré les belles nouvelles que m'avait apportées la répétition
générale du _Cid_, j'allai passer ma soirée avec mes artistes de
_Manon_. Inutile de dire que, dans les coulisses de l'Opéra-Comique, il
n'était question que de la première du _Cid_ qui, à la même heure,
battait son plein.
Malgré mon calme apparent, j'étais dans mon for intérieur très soucieux;
aussi allai-je, à peine le rideau baissé sur le cinquième acte de
_Manon_, vers l'Opéra, au lieu du rentrer chez moi. Une force invincible
me poussait de ce côté.
Tandis que je longeais la façade du théâtre d'où s'écoulait une foule
élégante et nombreuse, j'entendis, dans un colloque entre un journaliste
connu et un courriériste qui s'informait, en hâte, auprès de lui, des
résultats de la soirée, ces mots: _C'est crevant, mon cher!..._ Très
troublé, on le serait à moins, je courais, pour la suite des
informations, chez les directeurs, quand je rencontrai, à la porte des
artistes, Mme Krauss. Elle m'embrassa avec transport, en prononçant ces
paroles: _C'est un triomphe!..._
Je préférais, dois-je le dire? l'opinion de cette admirable artiste.
Elle me réconforta complètement.
Je quittai Paris (quel voyageur je faisais alors!) pour Lyon, où l'on
donnait _Hérodiade_ et _Manon_.
Trois jours après mon arrivée, et comme je dînais au restaurant avec
deux grands amis, Joséphin Soulary, le délicat poète des _Deux
Cortèges_, et Paul Mariéton, le vibrant félibre provençal, on m'apporta
un télégramme d'Hartmann, ainsi conçu:
«Cinquième du _Cid_ remise à un mois, peut-être. Location énorme rendue.
Artistes souffrants.»
Nerveux comme je l'étais, je me laissai aller à un évanouissement qui
se prolongea et inquiéta beaucoup mes amis.
Ah! mes chers enfants, qui peut se dire heureux avant la mort?
Au bout de trois semaines, cependant, le _Cid_ reparut sur l'affiche, et
je me sentis, de nouveau, entouré de hautes sympathies, ce dont
témoigne, entre autres, la lettre suivante:
«MON CHER CONFRÈRE,
«Je tiens à vous féliciter de votre succès, et je désire vous
applaudir moi-même le plus tôt possible. Le tour de ma loge ne
revenant que le vendredi 11 décembre, j'ai recours à vous pour
qu'on donne le _Cid_ ce jour-là, _vendredi 11 décembre_.
«Croyez à tous les sentiments de votre affectionné confrère.
«H. D'ORLÉANS.»
Combien j'étais attendri et fier de cette marque d'attention de S.A.R.
le duc d'Aumale!
Je me rappelle toujours ces ravissantes et délicieuses journées passées
au château de Chantilly avec mes confrères de l'Institut: Léon Bonnat,
Benjamin Constant, Édouard Detaille, Gérôme. Qu'elle était charmante
dans sa simplicité, la réception que nous faisait notre hôte royal, et
comme sa conversation était celle d'un lettré éminent, d'un érudit sans
prétention!... Quel attrait captivant elle avait, lorsque, réunis dans
la bibliothèque du château de Chantilly, nous l'écoutions, absolument
séduits par la parfaite bonhomie avec laquelle le prince contait les
choses, la pipe à la bouche, comme il l'avait si souvent fait au
bivouac, au milieu de nos soldats!
Il n'y a que les grands seigneurs qui sachent avoir ces mouvements
d'exquise familiarité.
Et _le Cid_, en province, à l'étranger, poursuivait sa carrière.
En octobre 1900, on fêta la centième à l'Opéra, et, le 21 novembre 1911,
au bout de vingt-six ans, je pouvais lire dans les journaux:
«Hier soir, la représentation du _Cid_ fut des plus belles. Une salle
tout à fait comble applaudit avec enthousiasme la belle oeuvre de M.
Massenet et ses interprètes: Mlle Bréval, MM. Franz, Delmas, et l'étoile
du ballet, Mlle Zambelli.»