J'étais en train de faire travailler au piano, l'esprit tout à mon

devoir, les _Promenades d'un Solitaire_, de Stéphen Heller (ah! ce cher

musicien, cet Alfred de Musset du piano, ainsi qu'on l'a appelé!),

lorsque deux coups de sonnette précipités se firent entendre. Mon sang

se retourna. Mon élève ne pouvait en deviner le motif.

Un domestique entra vivement et dit:

«Il y a là deux messieurs qui veulent embrasser votre professeur!» Tout

s'expliqua. Je sortis avec ces Messieurs, plus ébahi encore qu'heureux

et laissant mon élève beaucoup plus content que moi-même peut-être.

Lorsque j'arrivai chez moi, rue du Général-Foy, j'avais été devancé par

mes nouveaux et célèbres confrères. Ils avaient déposé chez mon

concierge, leurs félicitations signées: Meissonier, Lefuel, Ballu,

Cabanel. Meissonier avait apporté le bulletin de la séance signé par

lui, indiquant les deux votes, car je fus élu au second tour de scrutin.

Voilà, certes, un autographe que je ne recevrai pas deux fois dans ma

vie!

Quinze jours après, selon l'usage, je fus introduit dans la salle des

séances de l'Académie des Beaux-Arts par le comte Delaborde, secrétaire

perpétuel.

La tenue du récipiendaire était l'habit noir et la cravate blanche; en

me rendant à l'Institut pour cette réception--le frac, à trois heures de

l'après-midi!--on aurait cru que j'étais de noce.

Je pris place dans la salle des séances au fauteuil que j'occupe encore

aujourd'hui. Cela remonte à plus de trente-trois ans déjà!

A quelques jours de là, je voulus profiter de mes privilèges pour

assister à la réception de Renan, sous la coupole; les huissiers de

service ne me connaissant pas encore, j'étais alors le Benjamin de

l'Académie, ne voulurent pas me croire et refusèrent de me laisser

pénétrer. Il fallut qu'un de mes confrères, et non le moindre, le prince

Napoléon, qui entrait en ce moment, me fît connaître.

J'étais en tournée de visites habituelles de remerciements, lorsque je

me présentai chez Ernest Reyer, dans son appartement si pittoresque de

la rue de la Tour-d'Auvergne. Ce fut lui qui m'ouvrit la porte, tout

surpris de se trouver en face de moi, qui devais savoir qu'il ne m'avait

pas été tout à fait favorable. «Je sais, lui fis-je, que vous n'avez pas

voté pour moi. Ce qui me touche, c'est que vous n'avez pas été contre

moi!» Ces mots mirent Reyer de bonne humeur, car aussitôt il me dit: «Je

déjeune; partagez avec moi mes oeufs sur le plat!» J'acceptai et nous

causâmes longuement de tout ce qui intéressait l'art et ses

manifestations.

Pendant plus de trente ans, Ernest Reyer fut mon meilleur et plus solide

ami.

L'Institut, ainsi qu'on pourrait le croire, ne modifia pas sensiblement

ma situation. Elle resta d'autant plus difficile que, désirant avancer

la partition d'_Hérodiade_, je supprimai plusieurs leçons qui comptaient

au nombre de mes plus sûres ressources.

* * * * *

Trois semaines après mon élection, eut lieu à l'Hippodrome, situé à

cette époque près du pont de l'Alma, un festival monstre. Plus de vingt

mille personnes y assistaient.

Gounod et Saint-Saëns conduisirent leurs oeuvres. J'eus l'honneur de

diriger le final du troisième acte du _Roi de Lahore_. Qui ne se

souvient encore de l'effet prodigieux de ce _Festival_, organisé par

Albert Vizentini, un de mes plus tendres camarades d'enfance?

Comme j'attendais dans le foyer mon tour de paraître en public, et que

Gounod revenait tout auréolé de son triomphe, je lui demandai quelle

impression il avait de la salle:

«J'ai cru voir, me fit-il, la Vallée de Josaphat!»

Un détail assez amusant, qui me fut conté plus tard, est celui-ci:

La foule était considérable au dehors et comme elle continuait toujours

à vouloir entrer, malgré les protestations bruyantes des personnes déjà

placées, Gounod cria à haute voix et de manière à être bien entendu: «Je

commencerai quand tout le monde sera _sorti_!» Cette apostrophe

ahurissante fit merveille. Les groupes qui avaient envahi l'entrée et

les abords de l'Hippodrome reculèrent. Ils se retirèrent comme par

enchantement.

* * * * *

Le 20 mai 1880 eut lieu, à l'Opéra, le second des _Concerts historiques_

créés par Vaucorbeil, alors directeur de l'Académie nationale de

musique.

Il y fit exécuter ma légende sacrée: _La Vierge_. Mme Gabrielle Krauss

et Mlle Daram en furent les principales et bien splendides interprètes.

Rappelez-vous, mes chers enfants, que lorsque je vous ai parlé de cet

ouvrage, je faisais entendre qu'il avait laisse dans ma vie un souvenir

plutôt pénible.

L'accueil fut froid; seul un fragment parut satisfaire le nombreux

public qui remplissait la salle. On redemanda jusqu'à trois fois ce

passage qui, depuis, est au répertoire de beaucoup de concerts: le

prélude de la quatrième partie, _le Dernier Sommeil de la Vierge_.

Quelques années plus tard, la Société des _Concerts du Conservatoire_

donnait, à deux reprises, la quatrième partie, entière, de _la Vierge_.

Mlle Aïno Ackté fut vraiment sublime dans l'interprétation du rôle de la

Vierge.

Ce succès fut pour moi la plus complète des satisfactions, j'allais dire

la plus précieuse des revanches.

CHAPITRE XIV

UNE PREMIERE A BRUXELLES

Mes voyages en Italie, les pérégrinations auxquelles je me livrais pour

suivre, sinon pour préparer, les représentations du _Roi de Lahore_,

successivement à Milan, Plaisance, Venise, Pise, et de l'autre côté de

l'Adriatique, à Trieste, ne m'empêchaient pas de travailler à la

partition d'_Hérodiade_; elle arriva bientôt à son complet achèvement.

Vous devez, mes chers enfants, être quelque peu surpris de ce

vagabondage, alors surtout qu'il est si peu dans mes goûts. Beaucoup de

mes élèves, cependant ont suivi mon exemple sur ce point et la raison en

est fort compréhensible. Au début d'une carrière comme la nôtre, il y a

à donner des indications au chef d'orchestre, au metteur en scène, aux

artistes, aux costumiers; le pourquoi et le parce que d'une partition

sont souvent à expliquer; et les mouvements, d'après le métronome, sont

si peu les véritables!

Depuis longtemps je laisse aller les choses; elles vont d'elles-mêmes.

Il est vrai que depuis tant d'années on me connaît, que faire choix,

décider où je devrais aller me serait difficile. Par où commencer

aussi--ce serait dans mes voeux les plus chers--à aller exprimer, en

personne, ma gratitude à tous ces directeurs et à tous ces artistes qui

connaissent maintenant mon théâtre? Ils ont pris les devants quant aux

indications que j'aurais pu leur donner, et des écarts d'interprétation

de leur part sont devenus très rares, beaucoup plus qu'ils ne l'étaient

au commencement lorsque directeurs et artistes ignoraient mes volontés

et ne pouvaient les prévoir; quand mes ouvrages, enfin, étaient ceux

d'un inconnu pour eux.

Je tiens à rappeler, et je le fais avec une sincère émotion, tout ce que

j'ai dû, dans les grands théâtres de province, à ces chers directeurs,

d'affectueux dévouement à mon égard: Gravière, Saugey, Villefranck,

Rachet, et combien d'autres encore, qui ont droit avec mes

remerciements, à mes plus reconnaissantes félicitations.

Pendant l'été 1879, je m'étais installé au bord de la mer, à Pourville,

près de Dieppe. Mon éditeur Hartmann et mon collaborateur Paul Milliet

venaient passer les dimanches avec moi. Quand je dis avec moi, j'abuse

des mots et je m'en excuse, car je ne tenais guère compagnie à ces

excellents amis. J'étais habitué à travailler de quinze à seize heures

par jour; je consacrais six heures au sommeil; mes repas et ma toilette

me prenaient le reste du temps. Il faut le constater, ce n'est

qu'ainsi, dans l'opiniâtreté du travail poursuivi inlassablement pendant

plusieurs années, qu'on peut mettre debout des ouvrages de grande

envergure.

Alexandre Dumas fils, dont j'étais le modeste confrère à l'Institut

depuis un an, habitait une superbe propriété à Puys, près de Dieppe. Ce

voisinage me procurait souvent de bien douces satisfactions. Je n'étais

jamais si heureux que lorsqu'il venait me chercher en voiture, à sept

heures du soir, pour aller dîner chez lui. Il m'en ramenait à neuf

heures pour ne pas prendre mon temps. C'était un repos affectueux qu'il

désirait pour moi, repos exquis et tout délicieux en effet, car on peut

deviner quel régal me valait la conversation d'allure si vivante, si

étincelante, du célèbre académicien.

Combien je l'enviais alors pour ces joies artistiques qu'il goûtait et

que j'ai connues plus tard, moi aussi! Il recevait et gardait chez lui

ses grands interprêtes et leur faisait travailler leurs rôles. A ce

moment c'était la superbe comédienne, Mme Pasca, qui était son hôte.

Au commencement de 1881, la partition d'_Hérodiade_ était terminée.

Hartmann et Paul Milliet me conseillèrent d'en informer la direction de

l'Opéra. Les trois années que j'avais données à _Hérodiade_ n'avaient

été qu'une joie ininterrompue pour moi. Elles devaient connaître un

dévouement inoubliable et bien inattendu.

Malgré la répulsion que j'ai toujours éprouvée à frapper à la porte d'un

théâtre, il fallait bien pourtant me décider à parler de cet ouvrage, et

j'allai à l'Opéra, ayant une audience de M. Vaucorbeil, alors directeur

de l'Académie nationale de musique. Voici l'entretien que j'eus

l'honneur d'avoir avec lui.

--Mon cher directeur, puisque l'Opéra a été un peu ma maison avec _le

Roi de Lahore_ me permettez-vous de vous parler d'un nouvel ouvrage

_Hérodiade_?

--Quel est votre poète?

--Paul Milliet, un homme de beaucoup de talent que j'aime infiniment.

--Moi aussi, je l'aime infiniment: mais... il vous faudrait avec lui...

(cherchant le mot)... un _carcassier_.

--Un _carcassier_!... répliquai-je, bondissant de stupeur; un

_carcassier_!... Mais quel est cet animal?...

--Un _carcassier_, ajouta sentencieusement l'éminent directeur, un

_carcassier_ est celui qui sait établir, de solide façon, la carcasse

d'une pièce et j'ajoute que vous-même, vous n'êtes pas assez

_carcassier_, selon la signification exacte du mot: apportez-moi un

autre ouvrage et le théâtre national de l'Opéra vous est ouvert.

...J'avais compris: l'Opéra m'était fermé; et, quelques jours après

cette pénible séance, j'appris que depuis longtemps déjà, les décors du

_Roi de Lahore_ avaient été rigoureusement remisés au dépôt de la rue

Richer,--ce qui signifiait l'abandon final.

Un jour du même été, je me promenais sur le boulevard des Capucines, non

loin de la rue Daunou; mon éditeur Georges Hartmann habitait un

rez-de-chaussée, au fond de la cour, du numéro 20 de cette rue. Mes

pensées étaient terriblement noires... La mine soucieuse et le coeur

défaillant, j'allais, déplorant ces décevantes promesses qu'en façon

d'eau bénite de cour me donnaient les directeurs... Soudain, je fus

salué, puis arrêté, par une personne en laquelle je reconnus M.

Calabrési, directeur du Théâtre-Royal de la Monnaie, à Bruxelles.

Je restai interloqué. Allais-je devoir le mettre, lui aussi, dans la

collection des directeurs qui me montraient visage de bois?

--Je sais (dit en m'abordant M. Calabrési) que vous avez un grand

ouvrage: _Hérodiade_. Si vous voulez me le donner, je le monte, tout de

suite, au Théâtre de la Monnaie.

--Mais vous ne le connaissez pas? lui dis-je.

--Je ne me permettrais pas de vous demander, à vous, une audition.

--Eh bien! moi, répliquai-je aussitôt, cette audition, je vous

l'inflige.

--Mais... demain matin, je repars pour Bruxelles.

--A ce soir, alors! ripostai-je. Je vous attendrai à huit heures dans le

magasin d'Hartmann. Ce sera fermé à cette heure-là... nous y serons

seuls.

Tout rayonnant, j'accourus chez mon éditeur et lui racontai, riant,

pleurant, ce qui venait de m'arriver!

Un piano fut immédiatement apporté chez Hartmann, tandis que Paul

Milliet était prévenu en toute hâte.

Alphonse de Rothschild, mon confrère à l'Académie des Beaux-Arts,

sachant que je devais me rendre très souvent à Bruxelles pour les

répétitions d'_Hérodiade_ allaient commencer au Théâtre-Royal de la

Monnaie, et voulant m'éviter les attentes dans les gares, m'avait donné

un permis de circulation.

On avait tellement l'habitude de me voir passer aux frontières de

Feignies et de Quévy, que j'étais devenu un véritable ami des douaniers,

surtout de ceux de la frontière belge. Il me souvient que, pour les

remercier de leurs obligeantes attentions, je leur envoyai même des

places pour le théâtre de la Monnaie!

Au mois d'octobre de cette année 1881 eut lieu une véritable cérémonie

au Théâtre-Royal. C'était, en effet, le premier ouvrage français qui

allait être créé sur cette superbe scène de la capitale de Belgique.

Au jour fixé, mes deux excellents directeurs, MM. Stoumon et Calabrési,

m'accompagnèrent jusqu'au grand foyer du public. C'était une vaste salle

aux lambris dorés, prenant jour par le péristyle à colonnades du théâtre

sur la place de la Monnaie. De l'autre côté de cette place (souvenir du

vieux Bruxelles) se trouvaient l'hôtel des Monnaies et, dans un angle,

le local de la Bourse. Ces établissements ont disparu depuis pour être

remplacés par le magnifique hôtel des Postes. Quant à la Bourse, elle a

été transportée dans le palais grandiose qui a été construit, non loin

de là.

Au milieu du foyer, où je fus introduit, se trouvait un piano à queue,

autour duquel étaient rangés, en hémicycle, une vingtaine de fauteuils

et de chaises. En plus des directeurs, se trouvaient là mon éditeur et

mon collaborateur, ainsi que les artistes choisis par nous pour créer

l'ouvrage. En tête de ces artistes étaient Marthe Duvivier, que le

talent, la réputation et la beauté désignaient pour le rôle de Salomé;

Mlle Blanche Deschamps, qui devait devenir la femme du célèbre chef

d'orchestre Léon Jehin, représentant Hérodiade; Vergnet, Jean; Manoury,

Hérode; Gresse père, Phanuel. Je me mis au piano, le dos tourné aux

fenêtres et chantai tous les rôles, y compris les choeurs.

J'étais jeune, vif et alerte, heureux, et, je l'ajoute à ma honte, très

gourmand. Je le suis resté. Mais si je m'en accuse, c'est pour m'excuser

d'avoir voulu souvent quitter le piano pour aller luncher à une table

chargée d'exquises victuailles étalées sur un plantureux buffet, dans ce

même foyer. Chaque fois que je faisais mine de m'y rendre, les artistes

m'arrêtaient et c'était à qui m'aurait crié: «De grâce!... Continuez!...

Ne vous arrêtez plus!...» Je le fis, mais quelle revanche! Je croquai

presque toutes les friandises préparées à l'intention de tous! Si

contents étaient les artistes qu'ils pensèrent bien plus à m'embrasser

qu'à manger. De quoi me serais-je plaint?

Je demeurais à l'hôtel de la Poste, rue Fossé-aux-Loups, à côté du

théâtre. C'est dans cette même chambre, que j'occupais au

rez-de-chaussée, à l'angle de l'hôtel et donnant sur la rue d'Argent,

que, durant l'automne suivant, je traçai l'esquisse de l'acte du

séminaire, de _Manon_. Plus tard, je préférai habiter, et jusqu'en 1910,

le cher «hôtel du Grand-Monarque», rue des Fripiers.

Cet hôtel se rattache à mes plus profonds souvenirs. J'y vécus si

souvent en compagnie de Reyer, l'auteur de _Sigurd_ et de _Salammbô_,

mon confrère de l'Académie des Beaux-Arts! Ce fut là que nous perdîmes,

lui et moi, notre collaborateur et ami, Ernest Blau. Il mourut dans cet

hôtel et, malgré l'usage qui veut qu'un drap mortuaire ne soit jamais

étalé devant un hôtel, Mlle Wanters, la propriétaire, tint à ce que ses

obsèques fussent rendues publiques et non cachées aux habitants de

l'établissement. Ce fut, dans le salon même, où avait été placé le

cercueil, au milieu des étrangers, que nous prononçâmes de tendres

paroles d'adieu à celui qui avait été le collaborateur de _Sigurd_ et

d'_Esclarmonde_.

Un détail vraiment macabre. Notre pauvre ami Blau avait dîné, la veille

de sa mort, chez le directeur Stoumon. Étant en avance, il s'était mis à

regarder, dans la rue des Sablons, des bières très luxueuses exposées

chez un marchand de cercueils. Comme nous venions de dire le suprême

adieu et qu'on avait placé la dépouille mortelle de Blau dans un caveau

provisoire à côté du cercueil tout fleuri de roses blanches d'une jeune

fille, un des porteurs trouva que le défunt, s'il eût pu être consulté,

n'aurait pu préférer meilleur voisinage, tandis que le commissaire des

pompes funèbres faisait cette réflexion: «Nous avons bien fait les

choses. M. Blau avait remarqué une bière superbe, et nous la lui avons

laissée à très bon compte!...»

En sortant de ce vaste cimetière, encore bien désert à cette époque,

l'émotion poignante de la grande artiste, Mme Jeanne Raunay, frappa tous

les assistants. Elle marchait lentement aux côtés du grand maître

Gevaert.

Ah! le triste jour d'hiver!...

* * * * *

Les répétitions d'_Hérodiade_ se succédaient à la Monnaie. Elles

n'étaient pour moi que joies et surprises enivrantes. Vous savez, mes

enfants, que le succès fut considérable. Voici ce que je retrouve dans

les journaux du temps:

«...Enfin, le grand soir arriva.

Dès la veille--c'était un dimanche--le public prit la file aux abords du

théâtre (on ne donnait pas, à cette époque, les petites places en

location). Les marchands de billets passèrent ainsi toute la nuit, et,

tandis que d'aucuns vendaient cher, le lundi matin, leur place dans la

file, les autres tenaient bon et revendaient couramment soixante francs

les places de parterre. Un fauteuil coûtait cent cinquante francs.

Le soir, la salle fut prise d'assaut.

Avant le lever du rideau, la reine entrait dans son avant-scène,

accompagnée de deux dames d'honneur et du capitaine Chrétien, officier

d'ordonnance du roi.

Dans la baignoire voisine avaient pris place LL. AA. RR. le comte et la

comtesse de Flandre, accompagnés de la baronne Van den Bossch d'Hylissem

et du comte d'Oultremont de Duras, grand-maître de la maison princière.

Dans les loges de la cour se trouvaient Jules Devaux, chef du cabinet du

roi; les généraux Goethals et Goffinet, aides de camp; le baron Lunden,

chef du département du grand-écuyer; le colonel baron d'Anethan; le

major Donny, le capitaine de Wyckerslooth, officiers d'ordonnance du

roi.

Aux premières loges: M. Antonin Proust, ministre des Beaux-Arts de

France, avec le baron Beyens, ministre de Belgique à Paris; le chef du

cabinet et Mme Frère-Orban, etc.

Dans l'avant-scène du rez-de-chaussée: M. Buls, qui venait d'être nommé

bourgmestre, et les échevins.

Aux fauteuils, au balcon, de nombreuses personnalités parisiennes: les

compositeurs Reyer, Saint-Saëns, Benjamin Godard, Joncières, Guiraud,

Serpette, Duvernois, Julien Porchet, Wormser, Le Borne, Lecocq, etc.,

etc.

Cette salle brillante, frémissante, disent les chroniqueurs d'alors, fit

à l'oeuvre un succès délirant.

Entre le deuxième et le troisième acte, la reine Marie-Henriette fit

venir dans sa loge le compositeur, qu'elle félicita chaleureusement, et

Reyer, de qui la Monnaie venait de reprendre _la Statue_.

L'enthousiasme alla crescendo jusqu'à la fin de la soirée. Le dernier

acte se termina dans les acclamations. On appela le compositeur en scène

à grands cris, le rideau se releva plusieurs fois, mais «l'auteur» ne

parut point; et comme le public ne voulait pas quitter le théâtre, le

régisseur général, Lapissida, qui avait mis l'oeuvre en scène, dut

enfin venir annoncer que «l'auteur» avait quitté le théâtre au moment où

se terminait la représentation.

Deux jours après la première, le compositeur était invité à dîner à la

cour, et un arrêté royal paraissait au _Moniteur_, le nommant chevalier

de l'Ordre de Léopold.

Le succès éclatant de la première fut claironné par la presse

européenne, qui le célébra presque sans exception en termes

enthousiastes. Quant à l'engouement des premiers jours, il persista

obstinément pendant cinquante-cinq représentations consécutives qui

réalisèrent, disent toujours les journaux de l'époque, en dehors de

l'abonnement, plus de quatre mille francs chaque soir...

* * * * *

_Hérodiade_, qui a fait sa première apparition sur la scène de la

Monnaie, le 19 décembre 1881, dans les circonstances exceptionnellement

brillantes que nous venons de dire, d'après les journaux, tant de

Belgique que d'ailleurs, a reparu à ce théâtre, après plusieurs

reprises, au cours de la première quinzaine de novembre de l'année 1911,

à la distance donc de bientôt trente ans. _Hérodiade_ avait dépassé

depuis longtemps, à Bruxelles, sa centième représentation.

* * * * *

Et je pensais déjà à un nouvel ouvrage!...

CHAPITRE XV

L'ABBÉ PRÉVOST A L'OPERA-COMIQUE

Par un certain matin de l'automne 1881, j'étais assez agité, anxieux

même. Carvalho, alors directeur de l'Opéra-Comique, m'avait confié trois

actes: la _Phoebé_, d'Henri Meilhac. Je les avais lus, relus, rien ne

m'avait séduit; je me heurtais contre le travail à faire; j'en étais

énervé, impatienté!

Rempli d'une belle bravoure, je fus donc chez Meilhac... L'heureux

auteur de tant d'oeuvres ravissantes, de tant de succès, Meilhac était

dans sa bibliothèque, au milieu de ses livres rarissimes aux reliures

merveilleuses, véritable fortune amoncelée dans une pièce de l'entresol,

qu'il habitait au 30 de la rue Drouot.

Je le vois encore, écrivant sur un petit guéridon, à côté d'une autre

grande table du plus pur style Louis XIV. A peine m'eut-il vu que,

souriant de son bon sourire, et comme ravi, croyant que je lui

apportais des nouvelles de notre _Phoebé_:

--C'est terminé? me fit-il.

A ce bonjour, je ripostai _illico_, d'un ton moins assuré:

--Oui, c'est terminé; nous n'en reparlerons plus jamais!

Un lion mis en cage n'eût pas été plus penaud. Ma perplexité était

extrême, je voyais le vide, le néant, autour de moi, le titre d'un

ouvrage me frappa comme une révélation.

--_Manon!_ m'écriai-je, en montrant du doigt le livre à Meilhac.

--_Manon Lescaut_, c'est _Manon Lescaut_ que vous voulez?

--Non! _Manon_, _Manon_ tout court; _Manon_, c'est _Manon_!

Meilhac s'était depuis peu séparé de Ludovic Halévy; il s'était lié avec

ce délicieux et délicat esprit, cet homme au coeur tendre et charmant

qu'était Philippe Gille.

--Venez demain déjeuner chez Vachette, me dit Meilhac, je vous

raconterai ce que j'aurai fait...

En me rendant à cette invitation, l'on devine si je devais avoir au

coeur plus de curiosité émue que d'appétit à l'estomac. J'allai donc

chez Vachette, et, là, inénarrable et tout adorable surprise, je

trouvai, quoi? sous ma serviette... les deux premiers actes de _Manon_!

Les trois autres actes devaient suivre, à peu de jours.

L'idée de faire cet ouvrage me hantait depuis longtemps. C'était le rêve

réalisé.

Bien que très enfiévré par les répétitions d'_Hérodiade_, et fort

dérangé par mes fréquents voyages à Bruxelles, je travaillais déjà à

_Manon_ au courant de l'été 1881.

Pendant ce même été, Meilhac était allé habiter le pavillon Henri IV, à

Saint-Germain. J'allais l'y surprendre, ordinairement vers les cinq

heures du soir, quand je savais sa journée de travail terminée. Alors,

tout en nous promenant, nous combinions des arrangements nouveaux dans

le poème. Ce fut là que nous décidâmes l'acte du séminaire et que, pour

amener, au sortir de celui-ci, un contraste plus grand, je réclamai

l'acte de Transylvanie.

Combien je me plaisais à cette collaboration, à ce travail où nos idées

s'échangeaient sans se heurter jamais, dans le commun désir d'arriver,

si possible, à la perfection!

Philippe Gille venait partager cette utile collaboration, de temps en

temps, à l'heure du dîner et sa présence m'était si chère!

Que de tendres et doux souvenirs j'ai conservés depuis cette époque, à

Saint-Germain, à sa magnifique terrasse, à la luxuriante frondaison de

sa belle forêt!

Mon travail avançait lorsqu'il me fallut retourner à Bruxelles, au début

de l'été 1882.

Pendant mes divers séjours à Bruxelles, je m'étais fait un ami délicieux

en la personne de Frédérix, qui tenait avec une rare maîtrise la plume

de critique dramatique et lyrique dans les colonnes de _l'Indépendance

belge_. Il occupait dans le journalisme de son pays une situation très

en vue; on l'appréciait hautement aussi dans la presse française.

Mes souvenirs (1848-1912) · 第 6 / 18 段