--Vous l'ignorez donc? Depuis hier, vous avez la croix.

Émile Réty, le précieux secrétaire général du Conservatoire, enleva,

alors, de sa boutonnière, le ruban qui s'y trouvait et le passa, non

sans beaucoup de difficultés, dans ma boutonnière. Il fallut l'ouvrir

avec un grattoir qui se trouvait sur la table du jury, près de

l'écritoire du président!

Ce mot: «le premier échelon», n'était-il pas d'une délicatesse exquise

et d'un encouragement profond?

Maintenant, je n'avais qu'une hâte: celle de voir mon éditeur.

Il est un sentiment intime que je dois vous avouer et qui rentre dans

mes goûts s'il cadre aussi avec mon caractère. J'avais un physique assez

jeune encore et je me sentais tout gêné de ce ruban qui me semblait

flamboyer et attirer tous les regards! N'est-ce pas, mes chers enfants,

que vous me pardonnez cette naïve confession, pas tant ridicule

cependant, puisque je la fais sincèrement?

Le visage encore humide de toutes les embrassades prodiguées, je

songeais à retourner chez moi, à la campagne, lorsque je fus arrêté, au

coin de la rue de la Paix, par le directeur de l'Opéra, alors M.

Halanzier. J'en eus d'autant plus de surprise, que je me croyais en

médiocre estime dans la _grande maison_, à la suite du refus de mon

ballet: _Le Preneur de rats_.

M. Halanzier avait l'âme ouverte et franche.

--Que fais-tu donc? me dit-il. Je n'entends plus parler de toi!

J'ajoute qu'il ne m'avait jamais adressé la parole.

--Comment aurais-je osé parler de mon travail au directeur de l'Opéra?

répondis-je tout interdit.

--Et si je le veux, moi!

--Apprenez alors que j'ai un ouvrage simplement en cinq actes, _le Roi

de Lahore_, avec Louis Gallet.

--Viens, demain, à neuf heures, chez moi, 18, place Vendôme, et

apporte-moi tes feuilles.

Je cours chez Gallet, le prévenir. Je rentrai, ensuite, chez moi, à

Fontainebleau, apportant à ma femme ces deux nouvelles: l'une, visible à

ma boutonnière, l'autre, l'espoir le plus grand que j'avais eu

jusqu'alors.

Le lendemain, à neuf heures du matin, j'étais place Vendôme. Gallet m'y

attendait déjà.

Halanzier habitait un très bel appartement au troisième étage de la

superbe maison-palais qui forme un des coins de la place Vendôme.

Arrivé chez Halanzier, je commençai aussitôt la lecture. Le directeur de

l'Opéra ne m'arrêta pas tant que je n'eus pas terminé la lecture

complète des cinq actes. J'en étais aphone... et j'avais les mains

brisées de fatigue...

Comme je remettais dans ma vieille serviette de cuir mon manuscrit et

que Gallet et moi nous nous disposions à sortir:

--Eh bien! alors, tu ne me laisses rien pour la copie?

Je regardai Gallet avec stupéfaction.

--Mais, alors, vous comptez donc jouer l'ouvrage?...

--L'avenir te le dira!»

A ma rentrée à Paris, en octobre, à peine étais-je réinstallé dans notre

appartement de la rue du Général-Foy, que le courrier du matin m'apporta

un bulletin de l'Opéra, avec ces mots:

_Le Roi._

_2 heures._--_Foyer._

Les rôles avaient été distribués à Mlle Joséphine de Reszké--dont

les deux frères Jean et Édouard devaient illustrer la scène plus

tard:--Salomon et Lassalle, dont ce fut la première création.

Il n'y eut pas de répétition générale publique. Ce n'était,

d'ailleurs, pas encore la coutume de remplir la salle, comme on le

fait de nos jours à la répétition dite des «couturières», puis à la

répétition dénommée «colonelle», et, enfin, à la répétition appelée

«générale».

Halanzier, malgré les manifestations sympathiques dont l'ouvrage

avait été l'objet aux répétitions par l'orchestre et tout le

personnel, fit savoir que, jouant le premier ouvrage à l'Opéra d'un

débutant dans ce théâtre, il voulait veiller seul à tout, jusqu'à

la première représentation.

Je redis ici ma reconnaissance émue à ce directeur uniquement bon

qui aimait la jeunesse et la protégeait!

La mise en scène, décors et costumes, était d'un luxe inouï;

l'interprétation, de premier ordre...

La première du _Roi de Lahore_, qui eut lieu le 27 avril 1877,

marque une date bien glorieuse dans ma vie.

Je rappelle, à ce propos, que le matin du 27 avril Gustave Flaubert

laissa à ma domestique, sans même demander à me voir, sa carte,

avec ces mots:

_Je vous plains ce matin. Je vous envierai ce soir!_

Que ces lignes peignent bien, n'est-il pas vrai? l'admirable

pénétration d'esprit de celui qui a écrit _Salammbô_ et l'immortel

chef-d'oeuvre qu'est _Madame Bovary_.

Et le lendemain matin, je reçus du célèbre architecte et grand

artiste Charles Garnier les lignes suivantes:

«Je ne sais pas si c'est la salle qui fait de bonne musique; mais,

sapristi! ce que je sais bien, c'est que je n'ai rien perdu de ton

oeuvre et que je la trouve _admirable_. Ça, c'est la vérité.

«Ton

«CARLO.»

La magnifique salle de l'Opéra avait été inaugurée seize mois

auparavant, le 5 janvier 1875, et la critique avait cru devoir

s'attaquer à l'acoustique de ce merveilleux théâtre, construit par

l'homme le plus exceptionnellement compétent que les temps modernes

aient connu. Il est vrai que cela ne devait guère durer, car lorsqu'on

parle de l'oeuvre d'une si haute magnificence de Charles Garnier,

c'est par ces mots éloquents dans leur simplicité qu'on s'exprime: _Quel

bon théâtre_! La salle, évidemment, n'a pas changé, mais bien le public

qui rend à Garnier un légitime et juste hommage!

CHAPITRE XII

THÉÂTRES D'ITALIE

Les représentations du _Roi de Lahore_ à l'Opéra se succédaient, très

suivies et très belles. C'était, du moins, ce que j'entendais dire, car

je n'allais déjà plus au théâtre.

Je quittai de très bonne heure Paris, où je consacrais, ainsi que je

l'ai dit, mon temps aux leçons, et je retournai à la campagne,

travailler à la _Vierge_.

J'appris, sur ces entrefaites, que le grand éditeur italien Giulio

Ricordi, qui avait entendu le _Roi de Lahore_ à l'Opéra, s'était mis

d'accord avec Hartmann pour le faire représenter en Italie.

Pareil fait était réellement unique, alors que les ouvrages traduits en

italien et joués dans ce pays étaient ceux des grands maîtres. Ils

devaient même parfois attendre assez longtemps leur tour, tandis qu'il

m'arrivait, à moi, la bonne fortune de voir jouer _le Roi de Lahore_ au

lendemain de ses premières représentations.

Le premier théâtre d'Italie où m'échut cet honneur fut le Regio, à

Turin.

Revoir l'Italie, connaître ses théâtres autrement que par leurs façades,

pénétrer dans leurs coulisses, quel bonheur inespéré! J'en éprouvais un

enchantement indicible dans lequel je vécus pendant les premiers mois de

1878.

Nous partîmes donc Hartmann et moi pour l'Italie, le 1er février

1878.

Avec la Scala de Milan, le San Carlo de Naples, l'Opéra communal de

Bologne, l'ancien Apollo de Rome, démoli depuis et remplacé dans la

faveur du public par le Costanzi, avec la Pergola de Florence, le Carlo

Felice de Gênes et le Fenice de Venise, le beau théâtre de Regio, qui

s'élève en face du palais Madame, sur la piazza Castella, est l'un des

plus renommés du l'Italie. Il rivalisait alors, comme encore de nos

jours, avec les théâtres les plus réputés de cette terre classique des

arts qui leur fut toujours si hospitalière et si accueillante.

Il existait au Regio des moeurs tout à fait différentes de celles que

l'on pratique à Paris, moeurs avec lesquelles j'ai retrouvé plus tard,

en Allemagne, des traits de ressemblance très grands. Avec une déférence

complète, il y règne une exactitude ponctuelle, et cela non seulement

chez les artistes, mais dans ce que nous appelons le petit personnel.

L'orchestre était soumis aux moindres intentions du _direttore_

d'orchestre.

Celui du Regio était alors dirigé par le maître Pedrotti, devenu par la

suite directeur du Conservatoire Rossini, à Pesaro, connu par des

mélodies pleines de gaieté et de brio et de nombreux opéras, dont les

_Masques_ (_Tutti in maschera_). Sa mort survint dans des circonstances

tragiques. J'entends encore ce brave Pedrotti me répéter à tout instant:

«Es-tou content? Je le suis tant, moi!»

Nous avions un ténor fameux à cette époque, il signor Fanselli. Il

possédait une voix superbe, mais son geste habituel consistait à mettre

en avant ses mains, toutes grandes ouvertes et les doigts écartés.

Malgré que cette manie soit déplaisante, beaucoup d'autres artistes que

j'ai connus usent de ce moyen pour donner l'expression, du moins ils le

croient, alors qu'eux-mêmes ne ressentent absolument rien.

Ses mains ainsi ouvertes avaient fait surnommer ce remarquable ténor:

Cinq et Cinq font dix! (_Cinque e cinque fanno dieci_).

Au sujet d'une première représentation à ce théâtre, je citerai le

baryton Mendioroz et la signorina Mecocci, qui en étaient.

Ces déplacements devenaient très fréquents; c'est ainsi qu'Hartmann et

moi, à peine rentrés à Paris, nous en repartions pour nous rendre à

Rome, où _Il Re di Lahore_ eut les honneurs d'une première

représentation, le 21 mars 1879.

J'eus, comme interprètes, des artistes encore plus remarquables, ainsi

le ténor Barbaccini et le baryton Kashmann, tous deux chanteurs de grand

mérite, puis la signorina Mariani, admirable chanteuse et tragédienne,

et sa plus jeune soeur, charmante également.

Le directeur de l'Apollo, M. Giacovacci, était un vieillard étrange,

fort amusant, fort gai surtout lorsque lui revenait en mémoire la

première représentation du _Barbier de Séville_ au Théâtre Argentina, à

laquelle il avait assisté dans sa jeunesse. Il faisait du jeune Rossini,

la vivacité et le charme mêmes, un portrait des plus intéressants. Avoir

écrit le _Barbier de Séville_ et _Guillaume Tell_ est, en vérité,

l'éclatant témoignage de l'esprit en personne et aussi de l'âme la plus

puissante!

J'avais profité de mon séjour à Rome pour revoir ma chère Villa Médicis.

Il m'amusait d'y reparaître en auteur... comment dirai-je? Ma foi, tant

pis, mettons: acclamé!

J'habitais l'hôtel de Rome, en face de San Carlo, dans le Corso.

Le lendemain de la première, on m'apporta le matin, dans ma

chambre--j'étais à peine éveillé, car on était rentré très tard--un

billet portant ces mots:

«Prévenez-moi quand vous descendrez dans un hôtel, car je n'ai pas

dormi de la nuit, tant on vous a sérénadé, festoyé! Quel vacarme!

Mais je suis bien content pour vous!

«Votre vieil ami,

«DU LOCLE.»

Du Locle! Comment, lui? Il était là, lui qui fut mon directeur au moment

de _Don César de Bazan_!

Je courus l'embrasser.

La matinée du 21 mars eut pour moi des heures d'enchantement magique et

du plus captivant attrait; aussi comptent-elles parmi les meilleures

dans mes souvenirs.

J'avais obtenu une audience du pape Léon XIII, nouvellement intrônisé.

Le grand salon où je fus introduit était précédé d'une longue

antichambre. Ceux qui avaient été admis comme moi s'y trouvaient tous

agenouillés sur un rang, de chaque côté de la salle. Le pape, de la main

droite bénissant, dit quelques mots à différents fidèles. Son camérier

lui ayant fait savoir qui j'étais et le motif de mon voyage à Rome, le

Souverain Pontife ajouta à sa bénédiction des paroles d'heureux souhaits

pour mon art.

A une dignité exceptionnelle, Léon XIII joignait une simplicité qui me

rappela tout à fait celle de Pie IX.

A onze heures, ayant quitté le Vatican, je me rendis au palais du

Quirinal. Le marquis de Villamarina devait me présenter à la reine

Marguerite.

Nous avions traversé cinq ou six salons en enfilade; dans celui où nous

attendions, il y avait une vitrine entourée de crêpe, avec des souvenirs

de Victor-Emmanuel, mort récemment. Entre deux fenêtres se trouvait un

piano droit.

Le détail que je vais dire est presque une impression théâtrale.

J'avais remarqué qu'un huissier était à la porte de chacun des salons

que j'avais traversés et j'entendais une voix très lointaine sortant

évidemment du premier salon, annoncer à haute voix: _La Regina_ (la

Reine!), puis, plus rapprochée: _La Regina!_ en suite, plus près encore:

_La Regina!_ après et plus fort: _La Regina!_ et enfin, dans le salon

voisin, d'une voix éclatante: _La Regina!_ Et la reine parut dans le

salon où nous étions.

Le marquis de Villamarina me présenta, salua la reine et sortit.

D'une voix charmante, Sa Majesté me dit qu'il fallait l'excuser si elle

n'allait pas le soir, à l'Opéra, entendre _il Capolavoro_ du maître

français, et, désignant la vitrine: «Nous sommes en deuil!» Puis elle

ajouta: «Puisque je serai privée ce soir, voulez-vous me faire entendre

quelques motifs de l'opéra?»

N'ayant pas de chaise à côté du piano, je commençais à jouer debout,

lorsque, apercevant le mouvement de la reine cherchant une chaise, je

m'élançai et plaçai celle-ci devant le piano pour continuer l'audition

si adorablement demandée.

Je quittai Sa Majesté très ému et très reconnaissant pour son gracieux

accueil; puis, ayant traversé les nombreux salons, je retrouvai le

marquis de Villamarina, que je remerciai grandement de sa haute

courtoisie.

Un quart d'heure après, j'étais _via delle Carrozze_, rendant visite à

Menotti Garibaldi, pour lequel j'avais une lettre d'un ami de Paris.

Ce fut une matinée peu ordinaire et véritablement rare par la qualité

des personnages que j'avais eu l'honneur de voir: Sa Sainteté le pape,

Sa Majesté la reine, et le fils de Garibaldi!

Dans la journée je fus présenté au prince Massimo de la plus antique

noblesse romaine, et comme je lui demandais, peut-être indiscrètement,

mais surtout curieusement, s'il descendait de l'empereur Maxime, il me

répondit simplement, modestement: «Je ne le sais pas positivement, mais

on l'assure dans ma famille, depuis dix-huit cents ans.»

Le soir, après le théâtre, succès superbe, j'allai souper chez notre

ambassadeur, le duc de Montebello. A la demande de la duchesse, je

recommençai l'audition donnée le matin à Sa Majesté la reine. La

duchesse fumant elle-même, je me souviens d'avoir grillé beaucoup de

cigarettes, pendant cette audition. Cela me permit, en regardant la

fumée monter vers les frises, d'y contempler les peintures merveilleuses

dues à l'immortel Carrache, l'auteur de la célèbre galerie Farnèse.

Quelles heures inoubliables encore!

Et je rentrai, vers trois heures du matin, à mon hôtel, où la sérénade

(mieux l'aubade) qui me fêtait avait empêché mon ami du Locle de dormir.

Le printemps s'écoula rapidement dans le souvenir de ce brillant hiver

que je venais de passer en Italie. Je me remis à la besogne à

Fontainebleau, et terminai _la Vierge_.

Nous partîmes ensuite, ma chère femme et moi, pour Milan et la villa

d'Este.

Nous étions en cette année d'enthousiasmes, de joies pures et radieuses,

pour moi, que des heures d'inexprimable bonheur devaient marquer, dans

ma carrière, de leur trace ineffable.

Giulio Ricordi m'avait invité, ainsi que Mme Massenet et notre chère

fille, encore tout enfant, à passer le mois d'août à la villa d'Este, en

ce pittoresque et merveilleux pays que baigne le lac de Côme. Nous y

trouvâmes, avec la belle Mme Giuditta Ricordi, femme très gracieuse de

notre aimable hôte, sa fille Ginetta, délicieuse camarade de ma

fillette, et ses fils Tito et Manuele, en bas âge alors, grands

messieurs depuis. Nous y vîmes également une tout adorable jeune fille,

rose à peine fleur, qui, dans ce séjour, travaillait le chant avec un

renommé professeur italien.

Arrigo Boïto, le célèbre auteur de _Mefistofele_, qui était aussi en

villégiature à la villa d'Este, avait été frappé comme moi du timbre si

personnel de cette voix... Cette exquise voix, déjà prodigieusement

souple, était celle de la future artiste qui devait se rendre

inoubliable dans sa création de _Lakmé_, de mon glorieux et si regretté

Léo Delibes. J'ai nommé Marie Van Zandt.

Un soir que je rentrais à l'hôtel de la Belle Venezia, piazza San

Fedele, à Milan (où j'aurais encore aujourd'hui plaisir à descendre),

Giulio Ricordi, mon voisin--car ses grands établissements d'édition

étaient, à cette époque, installés dans un superbe et vieil hôtel de la

via degli Omenoni, à côté de l'église San Fedele--Giulio Ricordi vint

m'y voir et me présenter une personne de haute distinction, poète très

inspiré, qui me lut un scénario en quatre actes du plus puissant

intérêt, sur l'histoire d'Hérodiade; ce lettré remarquable était

Zanardini, descendant d'une des plus grandes familles vénitiennes.

On devine tout ce que pouvait avoir de suggestif et d'attachant, sous

une plume aussi riche en couleurs que celle qui me l'avait peinte,

l'histoire du tétrarque de Galilée, de Salomé, de Jean et d'Hérodiade.

Le 15 août, pendant notre séjour en Italie, _le Roi de Lahore_ fut

représenté au théâtre de Vicence, puis, le 3 octobre, on en donna la

première représentation au Théâtre communal de Bologne. C'est le motif

pour lequel nous avions prolongé notre séjour en Italie.

En voyage, il faut s'intéresser à tout. C'est ainsi qu'un détail

pittoresque que je vais dire prit le dessus même sur mes occupations au

théâtre, quelque belles qu'elles fussent.

Pour qui connaît Bologne et ses rues à arcades, lesquelles durent

certainement inspirer Napoléon Ier quand il créa à Paris la rue de

Rivoli et la place des Pyramides, je ne saurais oublier le décor

étonnant dans lequel j'ai pu voir défiler un soir, à la nuit tombante,

un cortège funéraire.

Ces confréries de pénitents enveloppés de cagoules, tenant à la main de

gros cierges qu'ils inclinent, laissant tomber généreusement leur cire,

que des gamins recueillent dans des cornets de papier tout en suivant la

file du cortège, ces chants, ces psalmodies alternant avec le silence,

ce défilé lugubre à travers une foule respectueuse et recueillie, tout

ce spectacle était vraiment impressionnant et laissait après lui une

grande et bien mélancolique tristesse.

Notre retour à Fontainebleau suivit immédiatement après. J'avais à

reprendre, avec la vie normale, le travail inachevé.

Le lendemain de ma rentrée, quelle ne fut pas ma surprise, de recevoir

la visite de M. Émile Réty! Il venait de la part d'Ambroise Thomas

m'offrir la place de professeur de contre-point et fugue et de

composition au Conservatoire, en remplacement de François Bazin, de

l'Institut, décédé quelques mois auparavant. Il me conseilla vivement,

en même temps, de poser ma candidature à l'Académie des Beaux-Arts,

l'élection du successeur de Bazin étant proche.

Comme cela contrastait avec ces mois de folies et d'acclamations passés

en Italie! Je me croyais oublié en France, alors que tout autre était la

vérité!

CHAPITRE XIII

LE CONSERVATOIRE ET L'INSTITUT

J'avais reçu l'avis officiel de ma nomination comme professeur au

Conservatoire. Je partis pour Paris. Pouvais-je me douter que c'était

sans espoir d'y revenir que je disais adieu à ma chère demeure de

Fontainebleau?

La vie qui s'annonçait pour moi allait prendre mes étés de travail au

sein d'une douce et paisible solitude, ces étés que je passais si

heureux, loin des bruits et du tumulte de la ville.

Si les livres ont leur destinée (_habent sua fata libelli_), comme dit

le poète, chacun de nous ne poursuit-il pas la sienne, également fatale,

inéluctable? On ne remonte pas le courant. Il est doux de le suivre,

surtout s'il doit vous mener aux rivages espérés!

Je donnais, deux fois par semaine, mes cours au Conservatoire, le mardi

et le vendredi, à une heure et demie.

Vous l'avouerai-je? J'étais heureux et fier en même temps de m'asseoir

sur cette chaise, dans cette même classe où, enfant, j'avais reçu les

conseils et les leçons de mon maître. Mes élèves... je les considérais

comme d'autres nouveaux enfants, plutôt encore comme des petits-enfants

dans lesquels pénétrait cet enseignement reçu par moi et qui semblait

filtrer à travers les souvenirs du maître vénéré qui me l'avait

inculqué.

Les jeunes gens auxquels j'avais affaire semblaient presque de mon âge,

et je leur disais, en manière d'encouragement, pour les exhorter au

travail: «Vous n'avez qu'un camarade de plus, qui tâche d'être aussi bon

élève que vous!»

Il était touchant de voir la déférente affection que, depuis le premier

jour, ils me témoignaient. Je me sentais tout heureux lorsque, parfois,

je les surprenais dans leurs chuchotements, se racontant leurs

impressions sur l'ouvrage joué la veille ou qui devait se jouer le

lendemain. Cet ouvrage était, au début de mon professorat, _le Roi de

Lahore_.

Je devais continuera à être ainsi, pendant dix-huit ans, l'ami et le

«patron», ainsi qu'ils m'appelaient, d'un nombre considérable de jeunes

compositeurs.

Qu'il me soit permis de rappeler, tant j'en éprouvais de joie, les

succès qu'ils remportaient, chaque année, dans les concours de fugue, et

combien cet enseignement me fut utile à moi-même. Il m'obligeait à être

le plus habile à trouver rapidement, devant le devoir présenté, ce qu'il

fallait faire selon les préceptes rigoureux de Cherubini.

Quelles douces émotions n'ai-je point ressenties pendant ces dix-huit

années, où, presque annuellement, le grand-prix de Rome fut décerné à

un élève de ma classe! Comme il me tardait alors d'aller au

Conservatoire, chez mon maître, lui en rapporter tout l'honneur!

Je revois encore aussi le soir, dans son paisible salon, dont les

fenêtres donnaient sur la cour déserte, à ce moment-là, du

Conservatoire, le bon administrateur général, Émile Réty, m'écoutant lui

raconter mon bonheur d'avoir assisté aux succès de mes enfants.

Je fus, il y a quelques années, l'objet d'une touchante manifestation de

leur part.

Au mois de décembre 1900, je vis un jour arriver chez mon éditeur, où

l'on savait me rencontrer, Lucien Hillemacher, disparu depuis, hélas!

qu'accompagnait un groupe d'anciens grands-prix. Il venait me remettre

plus de cent cinquante signatures tracées sur des feuilles de parchemin

par mes anciens élèves. Ces feuilles étaient réunies sous forme de

plaquette in-8º, reliée avec luxe en maroquin du Levant constellé

d'étoiles. Les pages de garde portaient, dans de brillantes enluminures,

avec mon nom, ces deux dates: 1878-1900. Les signatures étaient

précédées des lignes suivantes:

«CHER MAITRE,

«Heureux de votre nomination de grand-officier de la Légion

d'honneur, vos élèves se réunissent pour vous offrir ce témoignage

de leur profonde et très affectueuse reconnaissance.»

Les noms des grands-prix de l'Institut qui me prouvaient ainsi leur

gratitude étaient ceux de: Hillemacher, Henri Rabaud, Max d'Ollone,

Alfred Bruneau, Gaston Carraud, G. Marty, André Floch, A. Savard,

Crocé-Spinelli, Lucien Lambert, Ernest Moret, Gustave Charpentier,

Reynaldo Hahn, Paul Vidal, Florent Schmitt, Enesco, Bemberg, Laparra,

d'Harcourt, Malherbe, Guy Ropartz, Tiersot, Xavier Leroux, Dallier,

Falkenberg, Ch. Silver, et tant d'autres chers amis de la classe!

* * * * *

Ambroise Thomas, voyant que je ne pensais pas à me présenter à

l'Institut, ainsi qu'il m'avait fait l'honneur de me le conseiller,

voulut bien me prévenir que j'avais encore deux jours pour envoyer la

lettre posant ma candidature à l'Académie des Beaux-Arts. Il me

recommandait de la faire courte, ajoutant que le rappel des titres

n'était nécessaire que lorsqu'on pouvait les ignorer. La remarque

judicieuse froissait un peu ma modestie...

Le jour de l'élection était fixé au samedi 30 novembre. Je savais que

nous étions beaucoup de prétendants et que, parmi eux, Saint-Saëns, dont

j'étais et fus toujours l'ami et le grand admirateur, était le candidat

le plus en évidence.

J'avais cédé au conseil bienveillant d'Ambroise Thomas, sans avoir la

moindre prétention à me voir élu.

Ainsi que j'en avais l'habitude, j'avais été ce jour-là donner mes

leçons dans différents quartiers de Paris. Le matin, cependant, j'avais

dit à mon éditeur Hartmann que je serais le soir, entre cinq et six

heures, chez un élève, rue Blanche, nº 11, et j'avais ajouté, en riant,

qu'il savait où me trouver pour m'annoncer le résultat, quel qu'il fût.

Sur ce, Hartmann de dire avec grandiloquence: «Si vous êtes, ce soir,

membre de l'Institut, je sonnerai deux fois et vous me comprendrez!»

Mes souvenirs (1848-1912) · 第 5 / 18 段