Il était dit, cependant, que je ne devais pas rester dans le néant, que

je finirais par percer la nue qui obscurcissait ma route.

Un homme, un admirable ami, Duquesnel, alors directeur de l'Odéon, sur

les instances de mon éditeur Hartmann, me fit venir dans son cabinet, au

théâtre; il me demanda d'écrire de la musique de scène pour la tragédie

antique: _Les Erinnyes_, de Leconte de Lisle. Il me lut plusieurs scènes

de cette tragédie et j'en fus aussitôt enthousiasmé.

Ah! quelles splendides répétitions! Dirigées par le célèbre artiste

Brindeau, alors régisseur général de l'Odéon, elles étaient présidées

par Leconte de Lisle, en personne.

Quelle attitude olympienne que celle du célèbre traducteur d'Homère, de

Sophocle, de Théocrite, ces génies des temps passés qu'il semblait

égaler! Quelle admirable physionomie avec ce binocle qui y était comme

incrusté et à travers lequel l'oeil brillait du plus fulgurant éclat.

Prétendre qu'il n'aimait pas la musique, alors qu'on lui en infligeait

pourtant dans cet ouvrage! Eh bien! non! C'est la légende dont on

accable tant de poètes. Théophile Gautier qui trouvait, disait-on, que

la musique est le plus coûteux de tous les bruits, avait trop connu et

estimé d'autres merveilleux artistes pour dénigrer notre art.

D'ailleurs, qui ne se souvient de ses articles de critique musicale que

sa fille Judith Gautier, de l'Académie Goncourt, vient de réunir en

volume, avec un soin pieux et qui sont d'une rare et étonnante justesse

d'appréciation!

Leconte de Lisle était un fervent de Wagner et Alphonse Daudet, dont

j'aurai l'occasion de parler, avait l'âme musicale la plus tendre.

Malgré la neige, au mois de décembre, j'allai à la campagne m'enfermer

quelques jours chez de bons parents de ma femme, et j'écrivis la musique

des _Erinnyes_.

Duquesnel avait mis à ma disposition une quarantaine de musiciens; dans

cette circonstance, c'était une grande dépense et une grande faveur! Au

lieu d'écrire la partition pour l'orchestre habituel--cela aurait

produit un ensemble mesquin--j'eus l'idée d'avoir un quatuor de 36

instruments à cordes, ce qui correspondait à un grand orchestre. J'y

adjoignis trois trombones, l'image des trois Erinnyes: Tisiphone, Alecto

et Mégère, et une paire de timbales. Mon chiffre de 40 était atteint.

Je remercie encore ce cher directeur de ce luxe instrumental

inaccoutumé. Je lui ai dû les sympathies de beaucoup de musiciens.

Comme j'étais déjà occupé à un opéra-comique en trois actes qu'un jeune

collaborateur de d'Ennery avait obtenu pour moi du maître du

théâtre,--que mon souvenir ému aille vers Chantepie, disparu trop tôt

pour la scène!--je reçus une lettre de du Locle, alors directeur de

l'Opéra-Comique, m'annonçant qu'il fallait passer en novembre avec cet

ouvrage: _Don César de Bazan_.

Voici quelle en était la distribution: Mlle Priola, Mme Galli-Marié, la

déjà célèbre Mignon qui devait être l'inoubliable Carmen; un jeune

débutant à la voix savante, au physique charmant, M. Bouhy.

L'ouvrage fut monté à la hâte, dans de vieux décors qui déplurent à ce

point à d'Ennery, qu'il ne reparut plus au théâtre.

Mme Galli eut les honneurs de la soirée, dans plusieurs _bis_, ainsi que

l'_Entr'acte-Sevillana_. L'ouvrage, cependant, ne réussit point, car il

quitta l'affiche à la treizième représentation. Mon confrère, Joncières,

l'auteur de _Dimitri_, plaida vainement ma cause à la Société des

auteurs dont Auguste Maquet était le président, en prétendant qu'on

n'avait pas le droit de retirer de l'affiche un ouvrage qui faisait

encore une si belle moyenne de recettes! Chères paroles perdues! _Don

César_ ne devait plus être joué.

Je rappelle ici que plus tard, à la demande de plusieurs théâtres de

province, il me fallut réinstrumenter entièrement l'ouvrage, afin qu'il

fût représenté selon les désirs exprimés. La partition manuscrite (non

gravée, sauf l'entr'acte) avait été brûlée lors de l'incendie de mai

1887, comme l'avait été mon premier ouvrage.

Une force invincible et secrète conduisait ma vie.

J'avais été invité à dîner chez la sublime tragédienne lyrique, Mme

Pauline Viardot; on me pria, dans la soirée, de faire un peu de

musique.

Pris au dépourvu, je me mis à chanter un fragment de mon drame sacré:

_Marie-Magdeleine_.

A défaut de voix, je possédais, à cet âge, beaucoup d'élan dans la façon

de chanter ma musique. Maintenant je la parle et, malgré l'insuffisance

de mes moyens vocaux, mes artistes en sont bien pénétrés quand même.

Je chantais donc, si j'ose dire, lorsque Mme Pauline Viardot, penchée

vers le clavier et suivant mes doigts, me dit avec un accent d'émotion

inoubliable: «Qu'est-ce que cela?»--«Un ouvrage de jeunesse,

_Marie-Magdeleine_, qui n'attend même plus l'espoir d'être exécuté,» lui

dis-je.--«Comment? Eh bien! il le sera, et c'est moi qui serai votre

Marie-Magdeleine.»

Je rechantai aussitôt cette scène de la Magdeleine à la croix:

O bien-aimé! Sous ta sombre couronne...

Lorsque mon éditeur Hartmann connut cet événement, il voulut faire pièce

à Pasdeloup qui, ayant entendu naguère la partition, l'avait refusée

presque brutalement, et il créa, en collaboration avec Duquesnel, à

l'Odéon, le _Concert National_. Ce nouveau concert populaire eut pour

chef d'orchestre Édouard Colonne, mon ancien camarade au Conservatoire,

choisi déjà par moi pour diriger les _Erinnyes_.

La maison d'édition Hartmann était le rendez-vous de toute notre

jeunesse, y compris César Franck, dont les oeuvres sublimes n'étaient

pas encore répandues.

Le petit magasin du 17 du boulevard de la Madeleine était devenu un

véritable rendez-vous du mouvement musical. Bizet, Saint-Saëns, Lalo,

Franck, Holmès faisaient partie de ce cénacle. Ils y devisaient gaiement

et avec tout l'enthousiasme et toute l'ardeur de leur foi dans ce grand

art qui devait illustrer leur vie.

Les cinq premiers programmes du _Concert National_ furent consacrés à

César Franck et à d'autres compositeurs. Le sixième et dernier appartint

à l'exécution complète de _Marie-Magdeleine_.

CHAPITRE X

DE LA JOIE.--DE LA DOULEUR.

La première lecture d'ensemble de _Marie-Magdeleine_ eut lieu un matin,

à neuf heures, dans la petite salle de la maison Érard, rue du Mail, qui

avait autrefois servi aux séances de quatuors.

Quelque matinale que fût l'heure fixée, la bonne Mme Viardot l'avait

devancée, tant elle avait hâte d'entendre les premières notes de

l'ouvrage. Mes autres interprètes arrivèrent peu d'instants après.

Édouard Colonne conduisait les répétitions d'orchestre.

Mme Viardot s'intéressa vivement à la lecture. Elle la suivit en artiste

très au courant de la composition. Chanteuse et tragédienne lyrique

remarquable, elle était plus qu'une artiste, une grande musicienne, une

femme merveilleusement douée et tout à fait supérieure.

Le 11 avril, la salle de l'Odéon avait reçu le public habituel des

répétitions générales et des premières. Le théâtre avait ouvert ses

portes au Tout-Paris, toujours le même, composé d'une centaine de

personnes pour qui être de «la première» ou de «la générale» semble le

privilège le plus enviable.

La presse y assistait également.

Quant à moi, j'étais réfugié dans les coulisses avec mes interprètes

très émus. Il semblait, dans leur émotion, qu'ils fussent appelés à

faire prononcer sur moi une sentence suprême, que c'était un vote qu'ils

allaient exprimer d'où dépendrait le sort de ma vie!

Je ne me rendis aucun compte de ce que pouvait être l'impression de la

salle. Comme je devais partir avec ma femme, le lendemain, pour

l'Italie, je n'eus pas de nouvelles immédiates.

Le premier écho de _Marie-Magdeleine_ ne devait m'arriver qu'à Naples.

Ce fut sous la forme touchante d'une lettre que m'adressait le toujours

si bon Ambroise Thomas.

Voici ce que m'écrivait ce maître si délicatement attentif à tout ce qui

marquait mes pas dans la carrière artistique:

«Paris, 12 avril 1873.

«Obligé de me rendre aujourd'hui à ma campagne, j'aurai peut-être

le regret de ne pas vous voir avant votre départ. Dans le doute, je

ne veux pas tarder à vous dire, mon cher ami, tout le plaisir que

j'ai éprouvé hier soir, et combien j'ai été heureux de votre beau

succès...

«Voilà une oeuvre sérieuse, noble et touchante à la fois; elle

est bien de _notre temps_, mais vous avez prouvé qu'on peut

marcher dans la voie du progrès tout en restant clair, sobre et

mesuré.

«Vous avez su émouvoir, parce que vous avez été ému.

«J'ai été pris comme tout le monde et plus que tout le monde.

«Vous avez rendu avec bonheur l'adorable poésie de ce drame

sublime!

«Dans un sujet mystique où l'on est exposé à tomber dans l'abus des

tons sombres et dans l'âpreté du style vous vous êtes montré

coloriste en gardant le charme et la lumière...

«Soyez content, votre ouvrage reviendra et restera.

«Au revoir; je vous embrasse de tout coeur.

«Mes affectueuses félicitations à Mme Massenet.

«AMBROISE THOMAS.»

Je relisais cette chère lettre. Elle ne pouvait sortir de mon souvenir,

tant était doux et précieux le réconfort qu'elle m'apportait.

J'étais tout à ces rêveries délicieuses lorsque, au moment de prendre le

bateau pour me rendre à Capri, je vis accourir essoufflé, vers moi, le

domestique de l'hôtel où j'étais descendu, un paquet de lettres à la

main. C'étaient des lettres d'amis de Paris, heureux du succès, et qui

avaient tenu à m'en exprimer leur joie. Un numéro du _Journal des

Débats_ y était joint. Il me venait d'Ernest Reyer et contenait, sous sa

signature, un article faisant de mon oeuvre le plus brillant éloge, un

des plus émouvants même de ceux que j'aie jamais reçus.

J'étais donc retourné voir ce pays au charme si enivrant; j'avais visité

Naples et Capri, puis Sorrente, tous ces sites pittoresques et d'une si

captivante beauté qu'embaument les senteurs des orangers, et tout cela

au lendemain d'une aussi inoubliable soirée. Je vivais dans le plus

indicible des ravissements.

Une semaine après, nous étions à Rome.

A peine étions-nous descendus à l'Hôtel de la Minerve, qu'une très

gracieuse invitation à déjeuner nous arriva du directeur de l'Académie

de France, membre de l'Institut, l'illustre peintre Ernest Hébert.

Il avait, à cette occasion, réuni quelques pensionnaires. Des fenêtres

ouvertes du salon directorial où s'étalent les magnifiques tapisseries

de De Troy, représentant l'histoire d'Esther, nous pouvions aspirer les

tièdes haleines de cette journée tout à fait exquise.

A l'issue du déjeuner, Hébert me pria de lui faire connaître quelques

passages de _Marie-Magdeleine_. Des nouvelles flatteuses lui en étaient

venues de Paris.

Le lendemain, les pensionnaires de la Villa m'invitèrent à leur tour. Ce

fut avec une bien vive émotion que je me retrouvai dans cette salle à

manger, au plafond en forme de voûte, où mon portrait était appendu à

côté de ceux des anciens Grands-Prix; après le déjeuner, c'est dans un

atelier donnant de plain-pied sur le jardin, que je pus contempler le

_Gloria Victis_, ce splendide chef-d'oeuvre destiné à immortaliser le

nom de Mercié.

Venant de vous parler de _Marie-Magdeleine_, je vous confesserai, mes

chers enfants, que, comme j'en avais eu le pressentiment, cet ouvrage

devait finir par avoir les honneurs de la scène. Cependant, il me

fallut attendre trente ans pour posséder cette bien douce satisfaction.

Elle vérifiait l'opinion que je m'étais faite de ce drame sacré.

Ce fut M. Saugey, l'habile directeur de l'Opéra de Nice, qui, le

premier, eut cette audace. Il n'eut qu'à s'en féliciter, et, pour ma

part, je l'en remercie grandement.

Notre première Marie-Magdeleine, _au théâtre_, fut Lina Pacary. La voix,

la beauté, le talent de cette artiste de race la désignaient pour cette

création et, lorsque plus tard le même grand théâtre donna _Ariane_,

l'interprète tout indiquée fut encore Lina Pacary dont les succès

ininterrompus consacrèrent sa vie théâtrale vraiment admirable.

L'année suivante, ce fut mon cher ami et directeur, Albert Carré, qui

fit représenter l'oeuvre au théâtre de l'Opéra-Comique. J'eus la bonne

fortune d'y avoir comme interprètes: Mme Marguerite Carré, Mme Aïno

Ackté et Salignac.

_Marie-Magdeleine_ m'avait donc fait revivre à Rome dans son bien cher

souvenir. Il en fut naturellement question au cours de ces promenades

idéalement belles que je fis avec Hébert dans la campagne romaine.

Hébert était non seulement un grand peintre, mais il était encore poète

et musicien distingué. En cette dernière qualité, il participait à un

quatuor qui se faisait souvent entendre à l'Académie.

Ingres, qui fut aussi directeur de l'Académie, jouait du violon. Comme

on demandait un jour à Delacroix ce qu'il pensait du violon d'Ingres:

«Il en joue comme Raphaël» fut l'amusante réponse du brillant

coloriste!

Si délicieux que pût être notre séjour à Rome, il nous fallut, hélas!

quitter cette ville si chère à nos souvenirs et rentrer à Paris.

A peine étais-je de retour rue du Général-Foy, au nº 46, maison que j'ai

habitée pendant plus de trente ans, que je me jetai sur un poème de

Jules Adenis: _les Templiers_.

J'en avais déjà écrit plus de deux actes et cependant je me sentais

inquiet. La pièce était fort intéressante, mais elle me mettait, par ses

situations historiques, dans une voie déjà parcourue par Meyerbeer.

Ce devait être également l'opinion d'Hartmann; mon éditeur fut même si

catégorique à cet égard que je déchirai en quatre morceaux les deux

cents pages que je venais de lui soumettre.

Dans un trouble inexprimable, ne sachant plus où j'allais, je m'avisai

d'aller voir mon collaborateur de _Marie-Magdeleine_, Louis Gallet,

alors économe à l'hôpital Beaujon.

Je sortis de cet entretien avec le plan du _Roi de Lahore_. Du bûcher du

dernier grand-maître des Templiers, Jacques de Molay, que j'avais

abandonné, je me retrouvais dans le paradis d'Indra. C'était le septième

ciel pour moi!

Charles Lamoureux, le célèbre chef d'orchestre, venait de fonder _les

Concerts de l'Harmonie sacrée_ dans le local du Cirque des

Champs-Élysées, aujourd'hui disparu. (Quel malin plaisir prend-on à

faire d'un superbe théâtre la succursale de la Banque, et d'une salle

excellente pour de grands concerts une pelouse dans les

Champs-Élysées!)

On sait que les oratorios d'Hændel rendirent fameux le succès de ces

concerts.

Un jour, par une neigeuse matinée de janvier, Hartmann me présenta à

Lamoureux, qui habitait un grand chalet dans un jardin de la cité

Frochot. J'avais apporté avec moi le manuscrit d'_Ève_, mystère en trois

parties.

L'audition eut lieu avant le déjeuner. Au café, nous étions tout à fait

d'accord.

L'ouvrage allait entrer en répétition avec les acclamés interprètes: Mme

Brunet-Lafleur, MM. Lassalle et Prunet.

_Les Concerts de l'Harmonie sacrée_ eurent à leur programme du 18 mars

1875 Ève, ainsi qu'il avait été convenu.

Malgré la superbe répétition générale qui avait eu lieu dans la salle

complètement vide,--c'est précisément le motif pour lequel j'y assistai,

car je commençais, alors déjà, à me soustraire aux émotions des

exécutions publiques, une anxiété secrète m'agitait et j'allai attendre,

dans un petit café voisin, les renseignements que devait m'apporter mon

ancien camarade Taffanel, premier flûtiste, alors, à l'Opéra et aux

_Concerts de l'Harmonie sacrée_.--Ah! mon cher Taffanel, ami disparu que

j'ai bien aimé, comme ton affection et ton talent m'étaient précieux,

alors que tu dirigeais, comme chef d'orchestre, mes ouvrages à l'Opéra!

Après chaque partie, Taffanel traversait la rue en courant et me

communiquait des nouvelles bien réconfortantes. Après la troisième

partie, toujours très encourageant, il me dit avec précipitation que

tout était fini, le public sorti, et il me pria de venir en hâte

remercier Lamoureux.

Je le crus; mais, ô supercherie! à peine me trouvai-je dans le foyer des

musiciens que je fus emporté comme une plume dans les bras de mes

confrères que je griffais de mon mieux, car j'avais compris la trahison.

Ils me déposèrent sur l'estrade, devant un public encore présent et

manifestant, mouchoirs et chapeaux agités.

Je me relevai, bondis comme une balle et disparus furieux!

Mes chers enfants, si je vous ai fait ce tableau, sans doute exagéré, du

succès, c'est que les minutes qui suivirent me furent terribles et

montrent bien, par leur contraste, l'inanité des choses de ce monde.

Une domestique m'avait cherché toute la soirée, ne sachant où j'étais

dans Paris, et elle venait de me découvrir à la porte de la salle des

concerts. Il était près de minuit. Elle me dit, les yeux en larmes, de

venir voir ma mère très malade.

Ma mère affectionnée habitait alors rue Notre-Dame-de-Lorette. Je lui

avais envoyé des places pour elle et ma soeur. J'étais certain

qu'elles avaient toutes les deux assisté au concert.

Je sautai dans un fiacre avec cette domestique, et quand j'arrivai sur

le palier, ma soeur, les bras étendus, en un cri étouffé, me jeta ces

mots: «Maman est morte, à dix heures du soir!...»

Quelles paroles pourraient dire ma profonde douleur à l'annonce de

l'horrible malheur qui fondait sur moi? Il venait obscurcir mes jours au

moment où il semblait qu'un ciel clément voulût en dissiper les nuages!

Selon les dernières volontés de ma mère, son embaumement eut lieu le

lendemain. Ma soeur et moi y assistions atterrés, lorsque nous fûmes

surpris par la vue de ce bon Hartmann. Je l'écartai vivement du pénible

spectacle. Il s'éloigna rapidement, me jetant cependant ces mots: «Vous

êtes porté pour la croix!»

Pauvre mère, elle eût été si fière!...

* * * * *

«21 mars 75.

«CHER AMI,

«Si je n'avais égaré votre carte (et par suite votre adresse) que

j'ai du reste cherchée pendant un bon quart d'heure dans le

«Testaccio» de mes papiers, je vous aurais dit, dès avant-hier, la

joie vive et l'émotion profonde que m'ont causées l'audition et le

succès de votre _Ève_. Le triomphe d'un élu doit être une fête pour

l'Église. Vous êtes un élu, mon cher ami: le ciel vous a marqué du

signe de ses enfants: je le sens à tout ce que votre belle oeuvre

a remué dans mon coeur! Préparez-vous au rôle de martyr; c'est

celui de tout ce qui vient d'en haut et gêne ce qui vient d'en bas.

Souvenez-vous que quand Dieu a dit: «Celui-ci est un vase

d'élection», Il a ajouté: «et je lui montrerai combien il lui

faudra souffrir pour mon nom».

«Sur ce, mon cher ami, déployez hardiment vos ailes et confiez-vous

sans crainte aux régions élevées où le plomb de la terre n'atteint

pas l'oiseau du ciel.

«A vous de tout mon coeur.

«CH. GOUNOD.»

CHAPITRE XI

DÉBUT A L'OPÉRA

La mort qui était venue me frapper dans mes plus vives affections, en

m'enlevant ma mère, avait également ravi sa mère à ma chère femme. Ce

fut donc dans une demeure tristement endeuillée que nous habitâmes,

l'été suivant, Fontainebleau.

Le souvenir des deux disparues planait sur nos têtes, lorsque j'appris,

le 5 juin, la mort foudroyante de Bizet,--Bizet qui avait été un

camarade si plein de sincère et profonde affection, et pour lequel

j'avais une admiration respectueuse, bien que je fusse à peu près de son

âge.

La vie avait été bien dure pour lui. Sentant ce qu'il était, il pouvait

croire à l'avenir de gloire qui devait lui survivre; mais cette

_Carmen_, depuis plus de quarante ans célèbre, avait paru à ceux qui

étaient chargés de la juger une oeuvre contenant de bonnes choses,

quoique bien incomplète, et aussi--que n'a-t-on pas dit alors?--un

sujet dangereux et immoral!...

Quelle leçon pour les jugements trop hâtifs!...

Rentré à Fontainebleau après la sombre cérémonie des obsèques, j'essayai

de me reprendre à la vie, en travaillant à ce _Roi de Lahore_ qui

m'occupait déjà depuis bien des mois.

L'été, cette année-là, fut particulièrement chaud et fatigant. J'en

étais accablé à ce point qu'un jour où un formidable orage avait éclaté,

je me sentis comme anéanti et me laissai aller au sommeil.

Si le corps cependant était ainsi assoupi, mon esprit, par contre, ne

restait pas inactif: il sembla n'avoir cessé de travailler. Mes idées

apparurent, en effet, avoir profité de cette accalmie involontaire

imposée par la nature, pour se classer. J'avais entendu, comme en songe,

mon troisième acte, le paradis d'Indra, joué sur la scène de l'Opéra!...

L'impalpable audition en avait comme imprégné mon cerveau. Ce phénomène,

je le vis, d'ailleurs, se renouveler en moi par la suite, à différentes

reprises.

Je n'aurais jamais osé l'espérer. Je commençai, ce jour-là et les jours

suivants, à écrire le brouillon instrumental de cette scène

paradisiaque.

Je continuais, entre temps, à donner à Paris des leçons assez

nombreuses. Elles étaient accablantes et bien énervantes également.

J'avais pris l'habitude depuis longtemps de me lever de bonne heure. Mes

travaux me prenaient de quatre heures du matin à midi et mes leçons

remplissaient les six heures de l'après-midi. Quant aux soirées, la

plupart étaient consacrées aux parents de mes élèves, chez lesquels on

faisait la musique, et nous y étions si choyés, si fêtés! Le travail du

matin, je l'aurai connu toute ma vie, car je le continue maintenant

encore...

Après la saison d'hiver et le printemps passés à Paris, nous retournâmes

à Fontainebleau, dans cette tranquille et paisible demeure de famille.

J'y terminai, au commencement de l'été 1876, la partition complète du

_Roi de Lahore_, entreprise plusieurs années déjà.

Avoir terminé un ouvrage, c'est dire adieu à l'inexprimable bonheur

qu'un travail vous a procuré!...

J'avais sur ma table 1.100 pages d'orchestre et ma réduction pour piano

que je venais d'achever.

Que deviendrait cet ouvrage? Je me le demandais tout soucieux. Serait-il

jamais joué? Il était écrit, en effet, pour un grand théâtre. C'était là

l'écueil, le point obscur de l'avenir...

Au cours du dernier hiver, j'avais fait la connaissance d'un poète à

l'âme vibrante, Charles Grandmougin. Le chantre délicieux des

_Promenades_, le barde chaleureux de la Patrie française, avait écrit, à

mon intention, une légende sacrée, en quatre parties: _La Vierge_.

Je n'ai jamais pu laisser en friche mon esprit et j'y semai, de suite,

les beaux vers de Grandmougin. Pourquoi fallut-il qu'un amer

découragement y germât? Je vous le conterai plus tard, mes chers

enfants. Le fait est que je n'y tenais plus. J'avais absolument le désir

de revoir Paris; il me semblait que j'en reviendrais allégé de cette

crise de défaillance que je subissais sans trop m'en rendre compte.

Le 26 juillet, j'allai donc à Paris, avec l'intention de persécuter

Hartmann de mes agitations, de lui en faire la confession.

Je ne le trouvai pas chez lui. Pour occuper mon temps, j'allai flâner au

Conservatoire. Un concours de violon y avait lieu. Quand j'arrivai, on

était aux dix minutes de repos. J'en profitai pour aller saluer mon

maître, Ambroise Thomas, dans le grand salon qui précédait la loge du

jury.

Puisque cet endroit, jadis si délicieusement animé, est aujourd'hui

désert et qu'on l'a abandonné pour une autre enceinte, je rappelle, à

votre intention, mes chers enfants, ce qu'était alors ce séjour où je

devais grandir et vivre ensuite pendant bien des années.

On arrivait au salon, dont je parle, par un grand escalier prenant accès

dans un vestibule à colonnades. Parvenu au palier, on voyait deux

tableaux de vastes dimensions, dus à des peintres du premier Empire.

La porte de face ouvrait sur une salle qu'ornait une grande cheminée et

qu'éclairait un plafond à vitrages dans le goût des temples antiques.

L'ameublement était dans le style de Napoléon Ier.

Une porte s'ouvrait sur la loge du directeur du Conservatoire, assez

vaste celle-ci pour contenir une dizaine de personnes, les unes assises

au bord d'une table à tapis vert; les autres, soit assises, soit debout,

à des tables séparées.

La décoration de la grande salle du Conservatoire, où se donnaient les

concours, était en style pompéien, s'harmonisant avec le caractère du

salon dont je vous ai parlé.

Ambroise Thomas était accoudé à la cheminée. En m'apercevant, il eut un

sourire de joie, me tendit ses bras, dans lesquels je me jetai, et me

dit d'un air résigné et délicieux à la fois: «Acceptez-la, c'est le

premier échelon!»

--Que faut-il accepter? lui dis-je.

Mes souvenirs (1848-1912) · 第 4 / 18 段