bois de Boulogne de Florence, la _promenade les Cascine_, à la porte et
à l'ouest de Florence, entre la rive droite de l'Arno et le chemin de
fer. C'est la promenade favorite du monde élégant et de la fashion de
Florence, cette ville qu'on a surnommée l'_Athènes de l'Italie_.
Il me souvient que le soir tombait déjà, et, privé de ma montre que, par
mégarde, j'avais laissée à l'hôtel, j'eus la pensée de demander à un
paysan que je croisai sur la route l'heure qu'il était. La réponse que
j'en reçus est de celles dont on ne saurait oublier le tour vraiment
poétique. En voici la traduction:
_Il est sept heures, l'air en tremble encore!
Sono le sette, l'aria ne treme ancora!..._
* * * * *
Je quittai Florence pour continuer par Pise le chemin du retour.
Pise me sembla dépeuplé comme si la peste y eût fait ses ravages! Quand
on songe qu'au moyen âge elle fut la rivale de Gênes, de Florence, de
Venise, on se sent confondu de cette désolation relative qui
l'enveloppe. Je restai seul pendant près d'une heure sur la place du
Dôme, portant tour à tour mes regards curieux sur les trois
chefs-d'oeuvre qui y dressent leur artistique beauté: la cathédrale ou
le _Dôme de Pise_, le campanile, plus connu sous le nom de _Tour
penchée_, et enfin le _Baptistère_.
Entre le Dôme et le Baptistère s'étend le Campo-Santo, cimetière célèbre
dont la terre fut apportée de Jérusalem.
Il me sembla que la _Tour penchée_ voulut bien attendre que je sois
passé pour ne point fléchir davantage sur moi, comme le Campanile de
Venise, de funeste destruction. Mais non! il paraît que cette tour, dont
l'inclinaison, précisément, servit à Galilée pour faire ses fameuses
expériences sur la loi de la gravitation, n'a jamais été plus solide. Ce
qui servirait à le prouver, c'est que les sept grosses cloches qui,
chaque jour, à plusieurs reprises, y sonnent à toute volée, n'ont
jamais compromis la résistance de sa curieuse construction.
Me voici parvenu à l'un des instants les plus intéressants de mon
voyage, celui écoulé depuis Pise, blotti sous la bâche d'une diligence,
et suivant ainsi la côte de cette mer d'azur qu'est la Méditerranée, par
la Spezzia jusqu'à Gênes. Quel voyage fantastique que celui que je fis
par cette ancienne voie romaine tracée sur la crête des rochers qui
dominent la mer! Je la longeai comme porté dans la nacelle d'un
capricieux ballon.
La route côtoie sans cesse le bord de la mer, s'enfonçant tantôt dans
des bois d'oliviers, tantôt, au contraire, s'élevant sur la cime des
monts, d'où, alors, elle commande un horizon immense.
Partout pittoresque, d'une variété d'aspects étonnante, ce chemin
parcouru, comme je l'ai fait, par un clair de lune magnifique, est tout
ce que l'on peut rêver de plus idéalement beau dans son originalité,
avec ces villages dont parfois l'on voyait une fenêtre éclairée dans le
lointain, et cette mer dans laquelle le regard plongeait à
d'incalculables profondeurs.
Il me sembla, pendant ce trajet, que je n'avais jamais accumulé en
moi-même un tel ensemble d'idées et de projets, toujours obsédé par
cette pensée que, dans quelques heures, je serais de retour à Paris et
que ma vie allait y commencer.
De Gênes à Paris, la route se fit en chemin de fer. On dort si bien
quand on est jeune! Ce fut un frisson qui me réveilla. Il gelait. Le
froid intense de la nuit avait couvert d'arabesques les carreaux de mon
wagon.
Nous passâmes devant Montereau. Montereau! presque Paris, à l'horizon!
Pouvais-je me douter alors que je posséderais une demeure d'été, bien
des années plus tard, dans ce pays, voisin d'Égreville?
Quel contraste entre le beau ciel de l'Italie, ce ciel toujours bleu,
tant chanté par les poètes, et que je venais de quitter,--et celui que
je retrouvais sombre et gris, si maussade!
Mon voyage et quelques menus frais payés, il me restait en poche la
somme de... deux francs!
* * * * *
Quand j'arrivai chez ma soeur, quelle joie pour moi! Quelle aubaine
aussi!
Au dehors il pleuvait à torrents, et les précieux deux francs me
servirent à acheter ce _vade mecum_ indispensable: un parapluie! Je ne
m'en étais point servi pendant tout mon séjour en Italie.
Abrité ainsi contre le mauvais temps, j'allai au ministère des Finances,
où je savais devoir trouver mon premier trimestre de la nouvelle année.
A cette époque les grands-prix jouissaient d'une pension de trois mille
francs par an. J'y avais droit encore pendant trois ans. Quelle fortune!
L'ami si bon dont j'ai déjà parlé, prévenu de mon retour, m'avait loué
une chambre au cinquième étage du nº 14 de la rue Taitbout.
De la beauté calme et sereine de ma chambre à l'Académie, je retombais
au centre de ce Paris agité et bruyant.
Mon maître, Ambroise Thomas, m'avait présenté chez quelques riches amis
qui donnaient des soirées musicales fort connues. Ce fut là que
j'aperçus pour la première fois Léo Delibes, auquel son ballet, _la
Source_, à l'Opéra, avait déjà valu une grosse notoriété. Je le vis
diriger un choeur délicieux chanté par des dames du monde, et je me
dis tout bas: «Moi aussi, j'écrirai un choeur! Et il sera chanté!» Il
le fut en effet, mais par quatre cents voix d'hommes. J'avais eu le
premier prix au concours de la Ville de Paris.
De cette époque date la connaissance que je fis du poète Armand
Silvestre. Le hasard voulut qu'il fût un jour mon voisin sur l'impériale
d'un omnibus, et, de propos en propos, nous descendîmes les meilleurs
amis du monde. Voyant qu'il avait affaire, avec moi, à un bon public, et
c'était le cas, il me raconta de ces histoires les plus drôlatiquement
inconvenantes, dans lesquelles il excellait. Mais, pour moi, le poète
dépassait encore le conteur, et un mois après, j'avais écrit le _Poème
d'Avril_, tiré des exquises poésies de son premier volume.
Puisque je parle du _Poème d'Avril_, je me souviens de la belle
impression qu'en avait ressentie Reyer. Il m'encouragea à le proposer à
un éditeur. J'allai, muni d'une lettre de lui, beaucoup trop flatteuse,
chez l'éditeur Choudens, auquel il me recommandait. Après quatre
démarches inutiles, reçu enfin chez le riche éditeur de _Faust_, je
n'eus même pas à montrer mon petit manuscrit; je fus tout éconduit de
suite. Un même accueil me fut fait chez l'éditeur Flaxland, place de la
Madeleine, et aussi chez Brandus, le propriétaire des oeuvres de
Meyerbeer.
Je trouvai cela tout naturel. Qu'étais-je? Un parfait inconnu.
Comme je rentrais, sans trop de chagrin pourtant, à mon cinquième de la
rue Taitbout, ma musique dans la poche, je fus interpellé par un grand
jeune homme blond, à la figure intelligente et gracieuse, qui me dit:
«Depuis hier, j'ai ouvert un magasin de musique, ici même, boulevard de
la Madeleine. Je sais qui vous êtes, et vous offre d'éditer ce que vous
voudrez.» C'était Georges Hartmann, mon premier éditeur.
Je n'eus qu'à retirer la main de ma poche, en lui présentant le _Poème
d'Avril_, qui venait de recevoir de si pénibles accueils.
Je ne touchai pas un sou, c'est vrai; mais combien d'argent, si j'en
avais eu, n'aurais-je pas donné pour être édité. Quelques mois après,
les amateurs de musique chantaient les fragments de ce poème:
Que l'heure est donc brève
Qu'on passe en aimant!
Ce n'était encore ni l'honneur, ni l'argent, mais, sûrement, un grand
encouragement.
Le choléra sévissait à Paris. Je tombai malade, et les voisins n'osaient
plus prendre de mes nouvelles. Cependant mon maître, Ambroise Thomas,
prévenu de mon mal dangereux, de ma détresse sans secours, me visita
dans ma pauvre chambre, accompagné de son docteur, médecin de
l'Empereur. Ce mouvement courageux et paternel de mon bien-aimé maître
m'émotionna au point que je m'évanouis dans mon lit.
J'ajoute que cette maladie ne fut que passagère et que je pus terminer
dix pièces pour le piano, que l'éditeur Girod me paya deux cents francs.
Un louis par page! Je dois à ce bienfaisant éditeur le premier argent
gagné avec ma musique.
* * * * *
La santé de Paris s'était améliorée.
Le 8 octobre, mon mariage se fit dans la vieille petite église du
village d'Avon, près de Fontainebleau.
Le frère de ma femme et mon nouveau cousin, l'éminent violoniste
Armingaud, créateur de la célèbre société de quatuors, furent mes
témoins. Il y en eut d'autres cependant. C'était une compagnie de
moineaux qui avaient passé par les vitraux en mauvais état et qui
piaillaient à qui mieux mieux, à ce point qu'ils nous empêchèrent
presque d'entendre l'allocution du brave curé.
Ses paroles furent un hommage attendrissant adressé à ma nouvelle
compagne, et un encouragement pour mon avenir si incertain encore.
Au sortir de la cérémonie nuptiale, nous allâmes nous promener à pied
dans la belle forêt de Fontainebleau. Là il me semblait entendre, au
milieu de la magnificence de cette nature toute en verdure, empourprée
des chauds rayons d'un bon soleil, caressée par le chant des oiseaux, le
tendre et grand poète, Alfred de Musset, me dire:
Aime et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore.
Nous quittâmes Avon pour aller passer une semaine aux bords de la mer,
au milieu des charmes d'une solitude à deux, la plus enviable de toutes,
souvent.
Je corrigeai là les épreuves du _Poème d'Avril_ et des dix pièces pour
piano.
Corriger des épreuves! Voir ma musique imprimée! Ma carrière de
compositeur était-elle commencée?
CHAPITRE VIII
LE DÉBUT AU THÉÂTRE
Au retour à Paris, où j'habitais dans la famille de ma femme un
ravissant appartement, d'une clarté bien faite pour égayer l'oeil et
réjouir les pensées, Ambroise Thomas me fit savoir que, sur sa demande,
les directeurs de l'Opéra-Comique, Ritt et de Lewen, désiraient me
confier un ouvrage en un acte. Il était question de _la Grand'Tante_,
opéra-comique de Jules Adenis et Charles Grandvallet.
Ce fut un étourdissement de bonheur, j'en étais comme tout envahi. Je
regrette aujourd'hui de n'avoir pas pu mettre à cette époque, dans cet
ouvrage, tout ce que j'aurais voulu donner de moi.
Les études commencèrent l'année suivante.
Que j'étais fier de recevoir mes premiers bulletins de répétition, et de
m'asseoir à cette même place, sur cette scène illustre, qu'avaient
connue Boïeldieu, Herold, M. Auber, Ambroise Thomas, Victor Massé,
Gounod, Meyerbeer!...
J'allais connaître les tribulations d'un auteur. Mais j'en étais si
heureux!
Un premier ouvrage, c'est la première croix d'honneur! C'est le premier
amour!
Moins la croix, j'avais tout.
La première distribution était: Marie Roze, dans toute la splendeur de
sa jeune beauté et de son talent; Victor Capoul, adoré du public, et
Mlle Girard, la chanteuse et la comédienne spirituelle qui faisait les
délices de l'Opéra-Comique.
Nous étions prêts à descendre en scène lorsque la distribution chavira.
On m'enleva Marie Roze et on la remplaça par une jeune débutante de
dix-sept ans, Marie Heilbronn, cette artiste à laquelle, dix-sept ans
plus tard, je devais confier la création de _Manon_.
A la première répétition d'ensemble avec l'orchestre, je n'eus pas
conscience de ce qui se passait, tant j'étais occupé d'écouter celui-ci,
celui-là et toutes les sonorités, ce qui ne m'empêcha pas de dire à tous
que j'étais complètement satisfait et heureux.
J'eus le courage d'assister à la première dans les coulisses, ces
coulisses qui me rappelaient _l'Enfance du Christ_, de Berlioz, à
laquelle j'avais assisté en cachette.
Ah! mes enfants, apprenez que cette soirée fut aussi émouvante qu'elle
fut comique!
Je passai tout l'après-midi dans une fébrile agitation.
A chaque affiche que je voyais, je m'arrêtais, pour regarder ces mots
fascinateurs, si gros de promesses:
_Première représentation de la «Grand'Tante»_
Opéra-comique en 1 acte.
Il me tardait de lire les noms des auteurs. Ceux-ci ne devaient figurer
qu'à l'annonce de la seconde représentation.
Nous servions de lever de rideau au grand succès du moment, _le Voyage
en Chine_, de Labiche et François Bazin.
Je fus un instant l'élève de ce dernier au Conservatoire. Ses savantes
et brillantes pérégrinations au pays des Célestes n'avaient pas enlevé à
son enseignement la forme dure et peu aimable dont je me rappelle avoir
eu à souffrir avec lui, car je quittai son cours d'harmonie un mois
après y être entré. J'allai dans la classe d'Henri Reber, de l'Institut.
C'était un musicien exquis et délicat, de la race des maîtres du
dix-huitième siècle. Sa musique en dégageait tout le parfum.
Par un beau vendredi d'avril, à sept heures et demie du soir, le rideau
se leva à l'Opéra-Comique. Je me trouvais dans les coulisses auprès de
mon cher ami, Jules Adenis. Mon coeur palpitait d'anxiété, saisi par
ce mystère auquel j'allais pour la première fois me livrer corps et âme,
comme à un Dieu inconnu. Cela me paraît aujourd'hui un peu exagéré! _un
peu enfantin!_
La pièce venait de commencer quand nous entendîmes un immense éclat de
rire qui partait de la salle. «Écoutez, mon ami, comme nous marchons
bien! me dit Adenis: la salle s'amuse!»
Le salle s'amusait, en effet, mais voici ce qui se passait:
La scène se déroulait en Bretagne par une nuit d'orage et de tempête.
Mlle Girard venait de chanter une prière, face au public, lorsque Capoul
entra, en disant ces mots du poème:
Quel pays! Quelles fondrières!... Pas un habitant!
lorsque apercevant de dos Mlle Girard, il s'écria:
Enfin... voici donc un visage!...
A peine prononcée, cette exclamation avait déchaîné les rires que nous
avions entendus...
La pièce, cependant, continua sans autre incident.
On bissa les couplets de Mlle Girard.
Les filles de la Rochelle...
On acclama Capoul, et l'on fit grande fête à la jeune débutante,
Heilbronn.
L'opéra se terminait sur des applaudissements sympathiques, quand le
régisseur vint pour annoncer les noms des auteurs. Au même moment, un
chat traversait la scène; ce fut une cause nouvelle d'hilarité, et
tellement grande, celle-ci, que les noms des auteurs ne furent pas
entendus.
C'était jour de malchance. Deux aventures dans la même soirée pouvaient
faire craindre que la pièce tombât! il n'en fut rien cependant, et la
presse se montra vraiment indulgente; sa griffe, pour nous apprécier, se
ganta de velours.
Théophile Gautier, à la fois grand poète et critique éminent, voulut
bien déverser sur l'oeuvre quelques-unes de ses étincelantes
paillettes, témoignage de son évidente bienveillance.
_La Grand'Tante_ était jouée en même temps que le _Voyage en Chine_,
gros succès d'argent, je vécus quatorze soirs. J'étais dans le
ravissement. Je ne me rendais pas compte encore que quatorze
représentations, cela ne chiffrait guère.
La partition d'orchestre manuscrite (non gravée) disparut dans
l'incendie de l'Opéra-Comique en 1887. Ce n'était pas une grande perte
pour la musique, mais je serais heureux, aujourd'hui, de posséder ce
témoignage de mes premiers pas dans la carrière. Il vous aurait
intéressés, j'en suis sûr, mes chers enfants.
A cette époque, je donnais à Versailles des leçons dans une famille avec
laquelle, actuellement encore, je suis liée. M'y rendant un jour, il
arriva que je fus surpris par une forte averse. Cette pluie devait
m'être favorable, vérifiant ainsi cet adage qu'«à quelque chose malheur
est bon». J'attendais patiemment dans la gare qu'elle prît fin, lorsque
je vis près de moi Pasdeloup, obligé d'attendre, lui aussi, que la pluie
cessât.
Il ne m'avait jamais parlé. L'attente dans la gare, le mauvais temps,
furent un prétexte facile et tout naturel à la conversation que nous
eûmes ensemble. Sur sa demande si, au nombre de mes envois de Rome, je
n'avais pas écrit une composition pour orchestre, je lui répondis que
j'avais une suite d'orchestre en cinq parties (cette suite que j'avais
écrite à Venise, en 1865); il me pria à brûle-pourpoint de la lui
envoyer. Je la lui expédiai la même semaine.
J'ai un plaisir extrême à rendre hommage à Pasdeloup. Non seulement il
m'aida généreusement dans cette circonstance, mais il a été le créateur
génial des premiers concerts populaires, aidant ainsi puissamment à
faire connaître la musique et à assurer son triomphe en dehors du
théâtre.
Rue des Martyrs, un jour de pluie (la pluie toujours! Paris, en vérité,
n'est pas l'Italie!), je rencontrai un de mes confrères, violoncelle à
l'orchestre Pasdeloup. Tout en devisant avec lui, il me dit: «Nous avons
lu, ce matin, une suite d'orchestre bien remarquable. Nous aurions voulu
savoir le nom de l'auteur, mais il n'est pas sur les parties
d'orchestre.»
A ces paroles, je bondis. J'y étais doublement excité. S'agissait-il,
d'abord, d'une autre musique que la mienne, ou bien était-il question de
moi?
--Et dans cette suite, dis-je avec élan à mon interlocuteur, y a-t-il
une fugue? une marche? un nocturne?...
--Exactement, me répondit-il.
--Mais alors, fis-je, c'est ma suite!...
Je courus rue Laffitte et, comme un fou, je remontai mes cinq étages,
raconter l'aventure à ma femme et à sa mère.
Pasdeloup ne m'avait aucunement prévenu.
Je vis ma première suite d'orchestre affichée sur le programme pour le
surlendemain, dimanche.
Que faire pour entendre ce que j'avais écrit?
Je me payai une troisième et je m'écoutai perdu dans cette foule
compacte, comme il y avait tous les dimanches à ces places, où l'on
restait debout.
Chaque morceau fut vraiment très bien accueilli.
Le dernier se terminait lorsqu'un jeune homme, presque mon voisin,
siffla à deux reprises. Chaque fois, cependant, la salle protesta,
applaudissant d'autant plus chaleureusement. L'effet recherché par ce
trouble-fête était donc manqué.
Je revins tout tremblant à la maison. Ma famille, qui était également au
cirque Napoléon, vint m'y retrouver presque aussitôt.
Si les miens étaient heureux du succès, ils étaient encore plus contents
d'avoir entendu cet ouvrage.
On n'aurait plus songé à ce siffleur égaré si, le lendemain, en première
page, dans le _Figaro_, Albert Wolf n'eût consacré un long article,
aussi désobligeant que possible, à m'éreinter. Son esprit brillant et
railleur l'avait rendu très amusant à lire pour le public. Mon camarade
Théodore Dubois, jeune comme moi dans la carrière, eut l'admirable
courage, tout en risquant de perdre sa situation, de répondre à Albert
Wolf.
Il lui adressa une lettre digne, en tous points, du noble et grand
coeur qui battait en lui.
Reyer, de son côté, me consola de l'article du _Figaro_ par ce mot
curieux et piquant: «Laissez-le dire. Les gens d'esprit, comme les
imbéciles, sont susceptibles de se tromper!»
Quant à Albert Wolf, je dois à la vérité de déclarer qu'il regretta
tellement ce qu'il avait écrit, sans y attacher, d'ailleurs, d'autre
importance que celle d'amuser ses lecteurs, et sans se douter qu'il
pouvait du même coup tuer l'avenir d'un jeune musicien que, par la
suite, il devint mon plus fervent ami.
Trois concours avaient été institués par l'empereur Napoléon III. Je
n'attendis pas le lendemain pour y prendre part.
Je concourus donc pour la cantate _Prométhée_, l'opéra-comique _le
Florentin_, et l'opéra _la Coupe du Roi de Thulé_.
Le résultat ne me donna rien.
Saint-Saëns eut le prix avec _Prométhée_, Charles Lenepveu fut couronné
avec _le Florentin_, ma place fut la troisième, et, avec _la Coupe du
Roi de Thulé_, Diaz obtint la première place. Il fut joué à l'Opéra,
dans des conditions merveilleuses d'interprétation.
Saint-Saëns connaissant mon concours, et sachant qu'il avait été en
balance avec celui de Diaz, qui l'avait emporté, m'aborda très peu de
temps après cette décision, et me dit: «Il y a de si bonnes et de si
belles choses dans ta partition que je viens d'écrire à Weimar pour que
ton ouvrage y soit représenté!»
Les grands hommes seuls ont de ces mouvements-là!
Les événements, toutefois, en disposèrent autrement, et ces mille pages
d'orchestre furent, pendant trente ans, une source où je puisai bien des
passages pour mes ouvrages successifs.
J'étais battu, mais non abattu.
Ambroise Thomas, le constant et toujours si bon génie de ma vie, me
présenta à Michel Carré, un de ses collaborateurs de _Mignon_ et
d'_Hamlet_.
Cet auteur, dont, sans cesse, les affiches proclamaient les succès, me
confia un poème en trois actes, d'une superbe allure, intitulé
_Méduse_.
J'y travaillai durant l'été et l'hiver 1869, et au printemps 1870. Le 12
juillet de cette même année, l'ouvrage étant terminé depuis quelques
jours, Michel Carré me donna rendez-vous dans la cour de l'Opéra, rue
Drouot. Il comptait dire au directeur, Émile Perrin, qu'il fallait jouer
cet ouvrage, qu'il en aurait une grande satisfaction.
Émile Perrin était absent.
Je quittai Michel Carré, qui m'embrassa violemment, en me faisant: «Au
revoir! sur la scène de l'Opéra!»
Je rentrai le soir même de notre démarche à Fontainebleau, où
j'habitais.
J'allais être heureux...
Mais l'avenir était trop beau!
Le lendemain matin, les journaux annonçaient la déclaration de guerre de
la France à l'Allemagne, et Michel Carré lui-même, je ne devais plus le
revoir. Il mourut quelques mois après cette touchante entrevue, qui
semblait devoir être décisive pour moi.
Adieu, les projets si beaux à Weimar! Adieu mes espérances à l'Opéra!
Adieu, adieu aussi aux miens!
C'était la guerre, la guerre dans toute son épouvante et ses horreurs,
qui allait ensanglanter le sol de notre France!
Je partis.
* * * * *
Je ne reprendrai mes souvenirs qu'après l'Année terrible consommée. Je
ne veux pas faire revivre des heures aussi cruelles; je veux, mes chers
enfants, vous en épargner les lugubres récits.
CHAPITRE IX
AU LENDEMAIN DE LA GUERRE
La Commune venait d'exhaler le dernier souffle de son règne, nous nous
retrouvions tous réunis dans la familiale demeure de Fontainebleau.
Paris respirait enfin, après une longue période d'angoisses; il rentrait
peu à peu dans le calme. Comme si la leçon de ce temps si cruel ne
devait pas s'évanouir et que son souvenir dût se perpétuer, des bouts de
papier carbonisé étaient apportés, de temps à autre, dans notre jardin,
sur l'aile rapide du vent. J'en conservai un morceau. Il portait des
traces de chiffres et provenait très probablement de l'incendie du
ministère des Finances.
En revoyant ma chère petite chambre de la campagne, je repris courage au
travail, et, dans la paix, sous les grands arbres qui nous couvraient de
leur douce et tranquille ramure, j'écrivis les _Scènes Pittoresques_. Je
les dédiai à mon excellent camarade Paladilhe, l'auteur de _Patrie_,
qui fut plus tard mon confrère à l'Institut.
Ayant été soumis à un régime de privations de toute nature pendant tant
de mois, la vie que je revivais me sembla plus exquise; elle ramena en
moi la bonne humeur; redonna le calme et la sérénité à mon esprit. C'est
ainsi que je pus écrire cette seconde suite d'orchestre, exécutée
quelques années plus tard aux Concerts du Châtelet.
On rentra de bonne heure à Paris. On était désireux de revoir au plus
tôt la grande ville, si éprouvée. A peine de retour, je rencontrai Émile
Bergerat, le spirituel et délicieux poète, qui devint le gendre de
Théophile Gautier.
Théophile Gautier! Quel nom cher aux lettres françaises! De quelle
gloire étincelante ne les a-t-il pas comblées, cet illustre Benvenuto du
style, ainsi qu'on l'a appelé!
Dans une visite qu'il fit un jour à son futur beau-père, Bergerat
m'emmena avec lui.
Quelle inexprimable sensation j'éprouvai en approchant ce grand poète!
Il n'était pas à l'aurore de la vie, mais quelle jeunesse encore, quelle
vivacité dans la pensée, quelle richesse dans les images dont ses
moindres paroles étaient ornées! Quelle variété de connaissances!
Je le trouvai assis dans un grand fauteuil, entouré de trois chats.
Comme j'ai toujours eu une passion pour ces jolies bêtes, j'en fis
aussitôt mes camarades, ce qui me mit dans les bonnes grâces de leur
maître.
Bergerat, en qui j'ai conservé l'ami le plus charmant, lui apprit que
j'étais musicien et qu'un ballet, signé de son nom, m'ouvrirait les
portes de l'Opéra.
Séance tenante il me développa les deux sujets suivants: _le Preneur de
rats_ et _la Fille du roi des Aulnes_. Pour ce dernier sujet, le
souvenir de Schubert m'épouvanta, et il fut convenu que l'on ferait au
directeur de l'Opéra l'offre du _Preneur de rats_.
Rien n'aboutit pour moi! Le nom du grand poète fit disparaître dans
l'éblouissement de son éclat la pauvre personne du musicien.