lendemain, était transformée en un véritable repaire de bandits. Les
domestiques, qui portaient habituellement la livrée verte de l'empereur,
étaient costumés en moines, un tromblon en bandouilière et deux
pistolets à la ceinture, le nez vermillonné et façonné par un sculpteur.
La table en sapin était tachée de vin et dégoûtante de saleté.
Les anciens avaient tous la physionomie rogue, ce qui ne les empêcha
pas, à un moment donné, de nous dire que si la nourriture était simple,
on vivait ici dans la plus fraternelle harmonie. Subitement, après une
discussion artistique fort drôlement menée, le désaccord arriva et l'on
vit toutes les assiettes et les bouteilles voler en l'air, au milieu de
cris formidables.
Sur un signe d'un des prétendus moines, le silence se rétablit
immédiatement, et l'on entendit la voix du plus ancien des
pensionnaires, Henner, dire gravement: «Ici, la bonne harmonie règne
toujours!»
Bien que nous sachions que nous étions l'objet de plaisanteries, j'étais
un peu interloqué. N'osant bouger, je regardais, le nez baissé sur la
table, quand j'y lus le nom d'Herold, que l'auteur du _Pré aux Clercs_ y
avait gravé avec son couteau, alors qu'il était pensionnaire de cette
même Villa Médicis.
CHAPITRE V
LA VILLA MEDICIS
* * * * *
Comme je l'avais pressenti et d'ailleurs, remarqué aux signes
d'intelligence que se faisaient entre eux les pensionnaires, ceux-ci
nous avaient ménagé une autre grosse farce, ce qu'on pourrait appeler
une brimade de dimension.
A peine étions-nous sortis de table que les pensionnaires
s'enveloppèrent de leurs grandes capes à la mode romaine et nous
obligèrent, avant d'aller nous reposer dans les chambres qui nous
étaient destinées, à une promenade de digestion (était-ce bien
nécessaire?) jusqu'au Forum, l'antique Forum dont tous nos souvenirs de
collège nous parlaient.
Ignorant Rome la nuit, autant du reste que Rome le jour, nous marchions
entourés de nos nouveaux camarades, comme d'autant de guides sûrs pour
nous.
La nuit, une nuit de janvier, était d'une profonde obscurité, partant
bien favorable aux desseins de nos ciceroni! Arrivés près du Capitole,
nous distinguions à peine les vestiges des temples qui émergeaient des
vallonnements du célèbre _Campo Vaccino_, dont la reproduction,
conservée au Louvre, est restée un des chefs-d'oeuvre de notre Claude
Le Lorrain.
A cette époque, sous le règne de Sa Sainteté le pape-roi Pie IX, aucunes
fouilles officielles n'avaient été organisées dans le Forum même. Ce
lieu fameux n'était qu'un amas de pierres et de fûts de colonnes enfouis
dans des herbes sauvages que broutaient des troupeaux de chèvres. Ces
jolies bêtes étaient gardées par des bergers aux larges chapeaux et
enveloppés d'un grand manteau noir à doublure verte, vêtement habituel
des paysans de la campagne romaine; tous étaient armés d'une grande
pique qui leur servait à chasser les buffles pataugeant dans les marais
d'Ostie.
Nos camarades nous firent traverser les ruines de la basilique de
Constantin, dont nous apercevions vaguement les immenses voûtes à
caissons. Notre admiration se changea en effroi quand un instant après,
nous nous vîmes sur une place entourée de murs aux proportions
indéfiniment colossales. Au milieu de cette place se trouvait une grande
croix sur un piédestal formé de marches, comme une façon de calvaire.
Arrivé là, je n'aperçus plus mes camarades, et, lorsque je me retournai,
je me vis seul au milieu du gigantesque amphithéâtre qu'était le
Colisée, dans un silence qui me parut effrayant.
Je cherchais un chemin quelconque afin de me retrouver dans les rues où
un passant attardé, mais complaisant, m'aurait mis sur la voie de la
Villa Médicis. Ce fut en vain.
Mes efforts, impuissants à découvrir ce chemin, m'exaspérèrent au point
que je tombai anéanti sur une des marches de la croix. J'y pleurai comme
un enfant. C'était bien excusable, et j'étais brisé de fatigue.
La lumière du jour arriva enfin. Sa lueur révélatrice me fit comprendre
que, comme un écureuil dans sa cage, j'avais tourné autour de la piste,
où je n'avais rencontré que des escaliers menant aux gradins supérieurs.
Lorsque l'on songe aux quatre-vingts gradins qui pouvaient, au temps de
la Rome impériale, contenir jusqu'à cent mille spectateurs, cette piste,
en vérité, devait être pour moi sans issue. Mais l'aube naissante fut
mon sauveur. Au bout de quelques pas, tout heureux, je reconnus, comme
le Petit-Poucet perdu dans les bois, que je suivais la route qui devait
me ramener sur le bon chemin.
Enfin, j'étais à la Villa Médicis; j'y pris possession de la chambre qui
m'était réservée. Ma fenêtre donnait sur l'avenue du Pincio; mon horizon
était Rome entière et se terminait par la silhouette du dôme de
Saint-Pierre au Vatican. Le directeur, M. Schnetz, membre de l'Institut,
m'avait accompagné jusqu'à mon logis.
M. Schnetz, de haute stature, s'enveloppait volontiers d'une vaste robe
de chambre et se coiffait d'un bonnet grec agrémenté, comme la robe, de
superbes glands d'or.
Il était le dernier représentant de cette race de grands peintres qui
ont eu un culte spécial pour la campagne des environs de Rome. Ses
études et ses tableaux avaient été conçus au milieu des brigands de la
Sabine. Son allure solide et décidée l'avait fait estimer et craindre de
ses hôtes d'aventure. Il était bien un papa exquis pour tous ses enfants
de l'Académie de France à Rome.
La cloche du déjeuner sonna. Cette fois, c'était le vrai cuisinier qui
l'agitait, et non plus moi, qui, la veille, m'étais bénévolement chargé
de ce soin.
La salle à manger avait repris son aspect confortable de tous les jours.
Nos camarades furent absolument affectueux. Les serviteurs n'étaient
plus des moines de contrebande que nous avions vus au repas de
l'arrivée.
J'appris que je n'avais pas été le seul à être mystifié.
Voici la brimade qu'on avait infligée à notre bon camarade Chaplain:
On avait choisi pour son logis de la première nuit une chambre sans
fenêtre, aux murs blanchis à la chaux, qui servait de débarras. Ce
débarras, on l'avait transformé en chambre à coucher pour la
circonstance. Des rideaux blancs fermés simulaient une fenêtre qu'on lui
avait dit prendre vue sur le mausolée d'Hadrien. Le lit était disposé de
manière qu'au premier mouvement il devait s'effondrer. Mon pauvre
Chaplain essaya de dormir quand même. Il y avait dans cette chambre une
petite porte qu'il n'avait pas ouverte. Par instant un camarade entrait,
l'air tout effaré, se précipitait sur cette porte, puis disparaissait,
en jetant ces mots: «Fais pas attention... je suis souffrant... Ça
passera... Il n'y a que ceux-là dans la maison!» On devine que mon ami
avait là un voisinage bien mal placé!
La plaisanterie dura jusqu'au jour et s'évanouit dès qu'il parut. Sa
véritable chambre, admirablement située dans l'un des campaniles de la
Villa, fut aussitôt rendue à Chaplain. Quels merveilleux envois il y
exécuta durant son séjour!
Les fêtes du Carnaval venaient de se terminer à Rome avec leurs
bacchanales endiablées. Sans avoir la réputation de celles de Venise,
elles n'en avaient pas moins d'entrain. Elles se déroulaient dans un
tout autre cadre, plus grandiose, sinon mieux approprié. Nous y avions
participé dans un grand char construit par les architectes et décoré par
les sculpteurs. La journée s'était passée à lancer des confetti et des
fleurs à toutes les belles Romaines qui nous répondaient, du haut des
balcons de leurs palais du Corso, avec des sourires adorables. Sûrement,
Michelet, lorsqu'il composa sa brillante et poétique étude sur la
_Femme_, pour faire suite à son livre sur l'_Amour_, dut avoir sous les
yeux, en pensée, comme nous les eûmes, nous, en toute réalité sous les
nôtres, ces types de rare, éclatante et si fascinatrice beauté.
Que de changements depuis, dans cette Rome d'alors, où l'abandon et la
bonne humeur tenaient leurs délicieuses assises à l'état permanent! Dans
ce même Corso se promènent, aujourd'hui, les superbes régiments
italiens, et les magasins qui s'y alignent appartiennent pour la plupart
à des commerçants allemands.
O Progrès, que voilà bien de tes coups!
Le directeur nous fit un jour prévenir qu'Hippolyte Flandrin, l'illustre
chef du mouvement religieux dans l'art au dix-neuvième siècle, arrivé de
la veille à Rome, avait manifesté le désir de serrer la main aux
pensionnaires.
Je ne croyais pas qu'il m'aurait été donné, à quarante-six ans de là,
d'évoquer cette même visite dans le discours que je prononcerais comme
président de l'Institut et de l'Académie des Beaux-Arts.
«Sur le Pincio même, disais-je dans ce discours, juste en face de
l'Académie de France, il est une petite fontaine jaillissante en forme
de vasque antique qui, sous un berceau de chênes verts, découpe ses
fines arêtes sur les horizons lointains. C'est là que, de retour à Rome,
après trente-deux années, un grand artiste, Hippolyte Flandrin, avant
d'entrer dans le temple, trempa ses doigts comme en un bénitier et se
signa.»
* * * * *
Les arts attristés, qu'il avait tant ennoblis, prenaient son deuil au
moment même où nous nous disposions à aller officiellement le remercier
de son geste.
Il habitait place d'Espagne, proche de la Villa Médicis, comme il le
désirait.
Ce fut dans l'église Saint-Louis des Français que nous déposâmes sur son
cercueil les couronnes faites de lauriers cueillis dans le jardin de la
Villa qu'il avait tant aimée, alors qu'il était pensionnaire en
compagnie de son musicien chéri, Ambroise Thomas, et qu'à l'apogée de sa
gloire il venait de revoir pour la dernière fois...
* * * * *
A quelques jours de là, Falguière, Chaplain et moi, nous partions pour
Naples, en voiture jusqu'à Palestrina, à pied jusqu'à Terracine, à
l'extrémité sud des Marais Pontins, puis encore, en voiture jusqu'à
Naples!...
CHAPITRE VI
LA VILLA MÉDICIS
* * * * *
Quels inoubliables moments pour de jeunes artistes qui échangeaient
leurs enthousiasmes pour tout ce qu'ils voyaient dans ces villages d'un
si délicieux pittoresque, disparu très certainement aujourd'hui!
Nous logions dans des auberges primitives. Je me souviens qu'une nuit
j'eus la sensation assez inquiétante que mon voisin du grenier allait
incendier la pauvre masure; Falguière, de son côté y crut aussi.
Pure hallucination. C'était le ciel criblé d'étoiles à la lumière
scintillante, qui se montrait à travers le plafond délabré.
En passant par les bois de Subiacco, la zampogna (sorte de cornemuse
rustique) d'un berger lança une bouffée mélodique que je notai aussitôt
sur un chiffon de papier prêté par un bénédictin d'un couvent voisin.
Ces mesures devinrent les premières notes de _Marie-Magdeleine_, drame
sacré auquel je songeais déjà pour un envoi.
J'ai conservé le croquis que Chaplain fit de moi, à ce moment-là.
Ainsi que d'ancienne date, les pensionnaires de la Villa Médicis y sont
habitués pendant leur séjour à Naples, nous allâmes loger casa Combi,
vieille maison donnant sur le quai Santa-Lucia. Le cinquième étage nous
en était réservé.
C'était une ancienne masure, à la façade crépie en rose, et dont les
fenêtres étaient encadrées de moulures en formes de figurines, celles-ci
fort habilement peintes, comme celles que l'on peut voir dans toute la
région italienne dès qu'on a passé le Var.
Une vaste chambre contenait nos trois lits. Quant au cabinet de toilette
et... le reste, nous les avions sur le balcon, où, d'accord en cela avec
les usages du pays, nous étalions nos hardes pour les faire sécher.
Pour voyager plus commodément nous nous étions fait faire à Rome trois
complets de flanelle blanche à larges raies bleues.
_Risum teneatis_, comme aurait dit Horace, le délicieux poète, retenez
vos rires, mes chers enfants. Écoutez d'abord cette curieuse aventure.
Dès notre arrivée à la gare de Naples, nous fûmes observés avec une
insistance surprenante par les gendarmes-carabiniers. De leur côté, les
passants nous regardaient tout étonnés. Fort intrigués, nous nous en
demandions la raison. Nous ne tardâmes pas à être fixés. La patronne de
la casa, Marietta, nous apprit que les forçats napolitains portaient un
costume presque semblable! Les rires qui accueillirent cette révélation
nous encouragèrent à compléter la ressemblance. C'est ainsi que nous
allâmes au Café Royal, sur la place Saint-Ferdinand, en traînant tous
les trois la jambe droite, comme si elle eût été retenue par un boulet
de galérien!
Nous vécûmes nos premières journées à Naples, dans les galeries du musée
Borbonico. Les plus merveilleuses découvertes faites dans les fouilles
d'Herculanum, de Pompéi et de leur voisine, Stabies, y avaient été
entassées. Tout nous y était matière à étonnement. Quel sujet de
ravissement! Quelles incessantes et toujours nouvelles extases!
Nous avons, en passant, à rappeler l'ascension obligatoire au Vésuve,
dont nous apercevions de loin le panache de fumée. Nous en revînmes
tenant à la main nos souliers brûlés, et les pieds enveloppés de
flanelle qu'on nous avait vendue à Torre del Greco.
A Naples, nous prenions nos repas au bord de la mer, sur le quai
Santa-Lucia, presque en face de notre demeure. Pour douze grani, ce qui
représentait huit sous de notre monnaie, nous avions une soupe exquise
aux coquillages, du poisson frit dans une huile qui avait dû servir à
cet usage depuis deux ou trois ans au moins, et un verre de vin de
Capri.
Puis ce furent les promenades à Castellamare, au fond du golfe de Naples
sur lequel on jouit d'une vue admirable; à Sorrente, si riche en
orangers, à ce point même que la ville a ses armes tressées en forme de
couronne avec des feuilles d'oranger. Nous vîmes, à Sorrente, la maison
où naquit le Tasse, l'illustre poète italien, l'immortel auteur de la
_Jérusalem délivrée_. Un simple buste en terre cuite orne la façade de
cette maison à moitié détruite! De là nous nous rendîmes à Amalfi, qui
fut autrefois presque la rivale de Venise, tant son commerce avec
l'Orient était considérable.
A Amalfi, nous habitâmes un hôtel qui avait jadis servi de couvent à des
capucins.
Si en touchant à l'écouvillon d'un canonnier malpropre, Napoléon Ier
attrapa la gale, nous devons à la vérité de dire que, le lendemain de la
nuit que nous y passâmes, nous étions tous les trois couverts de poux!
Il fallut nous faire raser court, ce qui devait ajouter à la
ressemblance qu'on s'était plu à nous trouver avec les forçats!
Nous nous consolâmes de l'aventure en prenant une barque à voile qui
nous conduisit à Capri.
Partis d'Amalfi à 4 heures du matin, nous n'arrivons à Capri qu'à 10
heures du soir...
Quelle île délicieuse, à l'aspect enchanteur! D'un périmètre de quinze
kilomètres au sommet du mont Solaro elle se trouve à 1.800 pieds
au-dessus du niveau de la mer. Du mont Solaro l'oeil découvre l'un des
plus beaux et des plus vastes horizons dont on puisse jouir en Italie.
En allant à Capri, nous fûmes surpris, loin de la côte, par un orage
épouvantable. Le bateau portait une énorme quantité d'oranges. Les lames
furieuses les balayèrent toutes, au grand désespoir des mariniers, qui
hurlaient à qui mieux mieux en invoquant san Giuseppe, le patron de
Naples.
Une jolie légende veut que saint Joseph, attristé du départ de Jésus et
de la Vierge Marie dans le ciel, ait intimé à son fils l'ordre de
revenir près de lui. Jésus obéit en ramenant avec lui tous les saints du
Paradis. Il en fut de même de la Vierge, épouse de saint Joseph, qui
regagna le toit conjugal, escortée des onze mille vierges. Dieu, voyant
le Paradis se dépeupler ainsi et ne voulant pas donner tort à saint
Joseph, déclara qu'il était le plus fort de tous, et le ciel se repeupla
avec sa permission.
Cette vénération du peuple napolitain pour saint Joseph est surprenante.
Le détail que nous allons en rapporter le montre bien encore.
Au dix-huitième siècle, les rues de Naples étaient très peu sûres; il
était dangereux de les traverser la nuit. Le roi ayant fait placer des
lanternes aux endroits les plus mal famés afin d'éclairer les passants,
les «birbanti» les brisèrent comme les trouvant gênantes pour leurs
exploits nocturnes. L'idée vint alors d'accompagner les lanternes d'une
image de saint Joseph, et, désormais, elles furent respectées, au grand
bonheur du peuple.
Habiter Capri, y vivre, y travailler, est bien l'existence dans tout son
idéal, dans tout ce qu'il est possible de rêver! J'en ai rapporté
quantité de pages pour les ouvrages que j'avais projeté d'écrire par la
suite.
L'automne nous ramena à Rome.
J'écrivis, à cette époque, à mon maître aimé, Ambroise Thomas, les
lignes suivantes:
«Bourgault a organisé, dimanche dernier, une fête où étaient invités
vingt Transtévérins et Transtévérines,--plus six musiciens, aussi du
Transtévère! Tous en costume!
«Le temps était splendide et le coup d'oeil uniquement admirable,
lorsque nous avons été dans le «Bosco», _Mon Bois sacré_, à moi! Le
soleil couchant éclairait les murs antiques de l'antique Rome. La fête
s'est terminée dans l'atelier de Falguière, éclairé _a giorno_, par nos
soins. Les danses ont pris là un caractère entraînant, tellement
enivrant que, tous, nous avons fini par faire vis-à-vis aux
Transtévérines, lors du saltarello final... On a fumé, mangé, bu;--les
femmes, surtout, estimaient fort notre punch!»
* * * * *
Une des phases les plus grandes et les plus palpitantes de ma vie se
préparait.
Nous étions à la veille de Noël. Une promenade fut organisée pour
suivre, dans les églises, les messes de minuit. Les cérémonies qui se
célébrèrent de nuit à Sainte-Marie-Majeure et à Saint-Jean de Latran
furent celles qui me frappèrent le plus.
Des bergers, avec leurs troupeaux; vaches, chèvres, moutons et porcs,
étaient sur la place publique comme pour recevoir les bénédictions du
Sauveur, de celui dont on rappelait la naissance dans une crèche.
La touchante simplicité de ces croyances m'avait vraiment ému et
j'entrai dans Sainte-Marie-Majeure, accompagné d'une adorable chèvre que
j'embrassai et qui ne voulut pas me quitter. La chose n'étonna nullement
la foule recueillie qui s'entassait dans cette église, hommes et femmes,
tous à genoux sur ces beaux pavés en mosaïque, entre cette double rangée
de colonnes provenant de temples antiques.
Le lendemain, jour à marquer d'une croix, je croisai dans l'escalier aux
trois cents marches qui mène à l'église de l'Ara-Coeli, deux dames
dont l'allure était celle d'étrangères élégantes. Mon regard fut
délicieusement charmé par la physionomie de la plus jeune.
Quelques jours après cette rencontre, m'étant rendu chez Liszt, qui se
préparait à l'ordination, je reconnus, parmi les personnes qui se
trouvaient en visite chez l'illustre maître, les deux dames aperçues à
l'Ara-Coeli.
Je sus, presque aussitôt après, que la plus jeune était venue à Rome,
avec sa famille, en voyage de touristes et qu'elle avait été recommandée
à Liszt pour qu'il lui indiquât un musicien capable de diriger ses
études musicales qu'elle ne voulait pas interrompre loin de Paris.
Liszt me désigna aussitôt à elle.
J'étais pensionnaire de l'Académie de France pour y travailler, ne
désirant par conséquent pas donner mon temps aux leçons. Cependant le
charme de cette jeune fille fut vainqueur de ma résistance.
Vous l'avez deviné déjà, mes chers enfants, ce fut cette exquise jeune
fille qui, deux ans plus tard, devait devenir mon épouse aimée, la
compagne toujours attentive, souvent inquiète, de mes jours, témoin de
mes défaillances comme de mes sursauts d'énergie, de mes tristesses
comme de mes joies. C'est avec elle que j'ai gravi ces degrés longs déjà
de la vie, qui, pour ne point être escarpés comme ceux qui mènent à
l'Ara-Coeli, cet autel des cieux qui rappelle à Rome les célestes
séjours toujours purs et sans nuages, m'ont conduit dans un chemin
parfois difficile, et où les roses se cueillirent au milieu des épines!
N'en est-il pas toujours ainsi dans la vie?
Mais j'oublie que je vous livre mes Mémoires, mes chers enfants, et ne
vous fais point mes confidences.
Au printemps suivant, la fête annuelle des pensionnaires eut lieu, comme
de coutume, à Castel-Fusano, domaine de la Campagne de Rome, à trois
kilomètres d'Ostie, au milieu d'une magnifique forêt de pins-parasols,
percée d'une allée de chênes-verts de toute beauté. J'emportai un
souvenir si agréable de cette journée que je conseillai à ma fiancée et
à sa famille de connaître cet endroit incomparable.
Là, dans cette splendide avenue, toute pavée de dalles antiques, je me
rappelai l'histoire décrite par Gaston Boissier dans ses _Promenades
archéologiques_ de Nisus et d'Euryale, ces malheureux jeunes gens qui
furent aperçus, pour leur perte, de Volcens, arrivant de Laurente pour
amener à Turnus une partie de ses troupes.
La pensée que je devais, au mois de décembre, quitter la Villa Médicis
pour retourner en France, mes deux ans de séjour étant terminés, mettait
en moi une indéfinissable tristesse.
Je voulus revoir Venise. J'y restai deux mois, pendant lesquels je jetai
les brouillons de ma _Première Suite d'orchestre_.
Le soir, lorsqu'en fermant le port, les trompettes autrichiennes
sonnaient des notes si étranges et si belles, je les notais. Je m'en
servis vingt-cinq ans plus tard, au quatrième acte du _Cid_.
Le 17 décembre, mes camarades me firent leurs adieux, non seulement
pendant le dernier triste dîner à notre grande table, mais encore à la
gare, dans la soirée.
Ce jour-là je l'avais consacré à préparer mes bagages, tout en
contemplant le lit dans lequel je ne devais plus dormir.
Tous ces tendres souvenirs de mes deux années romaines: palmes du jour
des Rameaux, tambour du Transtévère, ma mandoline, une vierge en bois,
quelques branches cueillies dans le jardin de la Villa, tous ces
souvenirs, dis-je, d'un passé qui vivra autant que moi-même, allèrent
rejoindre mes hardes dans mes malles. L'ambassade française en fit les
frais d'expédition.
Je ne voulus pas quitter ma fenêtre avant que le soleil couchant eût
complètement disparu derrière Saint-Pierre. Il me semblait que c'était
Rome, à son tour, se réfugiant dans l'ombre, qui me faisait ses
adieux!...
CHAPITRE VII
LE RETOUR A PARIS
Réunis à la gare _dei Termini_, voisine des ruines de Dioclétien, mes
camarades ne la quittèrent qu'après avoir échangé avec moi force
embrassades, et ils y restèrent jusqu'à ce que le train qui m'emportait
eût complètement disparu à l'horizon.
Les heureux! Ils devaient, eux, dormir cette nuit-là, à l'Académie,
alors que moi, seul, brisé par les émotions du départ, tout transi par
cet âpre et glacial froid de décembre, roulé dans ce manteau qui ne
m'avait pas quitté pendant tout mon séjour à Rome, enveloppé de ce
lambeau de souvenirs, je ne devais que la fatigue aidant succomber au
sommeil.
Le lendemain, dans la journée, j'étais à Florence.
Je voulus revoir une dernière fois cette ville, où se trouve une des
plus riches collections d'art de l'Italie. J'allai au palais Pitti, une
des merveilles de Florence: en parcourant ces galeries, il me semblait
que je n'y étais point seul, que le souvenir vivant de mes camarades
m'accompagnait, que j'assistais à leurs extases, à leurs enthousiasmes
devant tous ces chefs-d'oeuvre amoncelés dans ce splendide palais. J'y
revis ces Titien, ces Tintoret, ces Léonard de Vinci, ces Véronèse, ces
Michel-Ange, ces Raphaël.
De quel oeil délicieusement ravi j'admirai de nouveau ce trésor
inestimable qu'est la _Vierge à la chaise_, de Raphaël, chef-d'oeuvre
de la peinture, puis la _Tentation de saint Antoine_, par Salvator Rosa,
visible dans la salle d'Ulysse, et dans la salle de Flore, la _Vénus_,
de Canova, posée sur une base qui tourne. Les Rubens, les Rembrandt, les
Van Dyck, furent aussi l'objet de mes contemplations.
Je ne sortis du palais Pitti que pour être de nouveau ébloui par le
palais Strozzi, le plus beau type des palais florentins, dont la
corniche, due à Simone Pollajolo, est la plus belle connue des temps
modernes. Je revis aussi le jardin Boboli, à côté du palais Pitti,
dessiné par Tribolo et Buontalenti.