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MES SOUVENIRS
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
_30 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder
numérotés de un à trente._
JULES MASSENET
MES
SOUVENIRS
(1848-1912)
_A mes Petits-Enfants_
[Illustration: colophon]
PIERRE LAFITTE & Cie
90, AVENUE DES CHAMPS-ÉLYSÉES
PARIS
Copyright 1912
by Pierre Lafitte et Cie.
PRÉFACE
_Il y a une cinquantaine d'années, les bateliers, qui de nuit
descendaient la Seine, apercevaient, avant d'arriver à Croisset, un
pavillon en bordure du fleuve, et dont les fenêtres étaient brillamment
éclairées. «C'est la maison de M. Gustave», répondaient les gens du pays
à leurs interrogations. En effet le grand Flaubert farouchement
travaillait en fumant des pipettes, et n'interrompait son labeur que
pour venir exposer à l'air frais de la nuit sa poitrine robuste de vieux
Normand._
_Les rares passants qui se trouvaient, vers les quatre heures du matin,
dans la rue de Vaugirard, étaient frappés de l'aspect insolite d'une
fenêtre illuminée au milieu des façades noires. Ils se demandaient
quelle fête tardive s'y donnait? C'était la fête des sons et des
harmonies qu'un prestigieux maître menait en une ronde charmante.
L'heure avait sonné où Massenet avait accoutumé de gagner sa table de
travail. Alors commençait la merveilleuse incantation. La Muse se posait
près de lui, lui soufflait à l'oreille et, sous la main blanche et
nerveuse de l'artiste, naissaient les chants de_ Manon, de Charlotte,
d'Esclarmonde...
_La lueur s'est éteinte. La fenêtre ne brillera plus sur le jardin._
_Celui qui a guidé toute une génération musicale vers le beau est mort.
Le gardien du feu n'est plus. Malgré les hulullements sinistres des
oiseaux nocturnes--musiciens envieux--qui battaient de l'aile contre la
cage de verre dont il entretenait le feu central, son oeuvre
continuera de briller éternellement._
_Cet oeuvre, en effet, est gigantesque. Si Massenet a connu le
triomphe et la gloire, il les a bien mérités l'un et l'autre par son
labeur fécond. D'aucuns furent les hommes d'une chose, d'une symphonie,
d'un opéra; lui se lança dans toutes les manifestations de son art, et
dans toutes il remporta la victoire. Des mélodies, mais c'est à elles
qu'il dut ses premiers succès populaires! Que de pianos sur les pupitres
desquels l'on feuillette les_ Poèmes d'Avril, _et que de jeunes filles
obtiennent l'admiration des auditeurs en faisant valoir les trois
strophes mouvementées de_ la Chanson d'amour! _Sa réputation parmi les
musiciens naquit de son oeuvre symphonique. La partition de scène des_
Erinnyes, les Scènes alsaciennes, les Scènes pittoresques _abondent en
trouvailles expressives..._
_Le Massenet des oratorios ne peut être négligé; malgré sa réputation
justifiée de musicien de la femme, il s'attaqua à des poèmes bibliques
et peignit une Ève, une Vierge, et surtout une Marie-Magdeleine, d'un
dessin très pur. Il y a quelques années, j'ai entendu la réalisation
théâtrale de_ Marie-Magdeleine _et je me suis complu dans ce spectacle
de beauté dramatique. Devant des pages ardentes comme:_ O bien aimé,
avez-vous entendu sa parole, _l'on comprend que cet ouvrage fonda, il y
a quarante ans, la notoriété de son auteur, notoriété qui se mua en
renommée mondiale lorsqu'apparurent ses oeuvres de théâtre dont
chacune l'approcha davantage de la gloire. Passer en revue ces pièces,
c'est citer en quelque sorte le répertoire du théâtre contemporain, car
Massenet fut avant tout et par-dessus tout l'homme de théâtre. Écrire de
la musique scénique, c'est, au moyen de sonorités, établir l'ambiance,
l'atmosphère dans laquelle se meut une action, tracer le caractère des
héros, brosser les larges fresques qui situent l'intrigue historiquement
et psychologiquement. Ces qualités, l'auteur de_ Manon _les réunit à un
point auquel nul musicien n'a jamais atteint. Mais encore convient-il de
distinguer nettement, chez Massenet, le compositeur d'opéras et le
compositeur d'opéras-comiques. Celui qui conçut_ Le Mage, Le Roi de
Lahore, Hérodiade, Le Cid, Ariane, Bacchus, Roma, _exprime surtout sa
personnalité dans_ Manon, Werther, Esclarmonde, Grisélidis, le Jongleur
de Notre-Dame, Thérèse..., _etc. Chantre de l'amour, il en a fixé--avec
quel relief!--le contour sentimental. Sa phrase originale, caressante et
souple, captive par son eurythmie langoureuse, elle ondule comme une
vague et, comme une vague aussi, renaît et se meurt en légère écume:
elle se particularise sans qu'on puisse la confondre avec aucune autre.
Une parfaite et sobre technique la place en valeur et la sobriété du
style n'exclut pas la joliesse minutieuse et la puissance de
l'expression. L'originalité de Massenet, du reste, a marqué son
empreinte sur les musiciens français et étrangers._
_Quand la patine grise du temps aura recouvert le trophée immense que le
grand disparu a élevé; quand cette cendre charmante que versent les ans,
aura effacé les imprécisions, quand le départ aura été fait entre ce qui
fut un ouvrage hâtivement réalisé et une oeuvre durable et lumineuse
comme une_ Manon et un Werther, _Massenet prendra sa place parmi «les
grands»; c'est de ses mains que la jeune école française recueillera le
flambeau, et toute la postérité lui sera reconnaissante de l'oeuvre
magnifique et de la belle vie dont il raconte les phases dans les pages
qui suivent._
XAVIER LEROUX.
AVANT-PROPOS
On m'a souvent demandé si j'avais réuni les souvenirs de ma vie, d'après
des notes prises au jour le jour? Eh bien! oui. C'est vrai.
Voici comment j'en pris l'habitude régulière.
Ma mère qui était le modèle des femmes et des mères, et qui me faisait
mon éducation morale, m'avait dit, le jour anniversaire de ma naissance,
lors de mes dix ans: «Voici un agenda (c'était un de ces agendas, format
allongé, tel qu'on les trouvait alors dans le _petit_ magasin du _Bon
Marché_, devenu la colossale entreprise que l'on sait), et chaque soir,
avait-elle ajouté, avant de te mettre au lit, tu annoteras sur les pages
de ce _memento_, ce que tu auras fait, dit ou vu pendant la journée. Si
tu as commis une action ou prononcé une parole que tu puisses te
reprocher, tu auras le devoir d'en écrire l'aveu sur ces pages. Cela te
fera, peut-être, hésiter à te rendre coupable d'un acte répréhensible
durant la journée.»
N'était-ce pas là la pensée d'une femme supérieure, à l'esprit comme au
coeur droit et honnête, qui mettant au premier rang des devoirs de son
fils, le cas de conscience, plaçait la conscience à la base même de sa
méthode éducative?
Un jour que j'étais seul et que je m'amusais, en manière de distraction,
à fureter dans les armoires, j'y découvris des tablettes de chocolat.
J'en détachai une et la croquai.
J'ai dit quelque part que j'étais... gourmand. Je ne le nie pas. En
voilà une nouvelle preuve.
Lorsqu'arriva le soir et qu'il me fallut écrire le compte rendu de ma
journée, j'avoue que j'hésitai un instant à parler de la succulente
tablette de chocolat. Ma conscience, cependant mise à l'épreuve,
l'emporta et je consignai bravement le délit sur l'agenda.
L'idée que ma mère lirait mon crime me rendait un peu penaud. A ce
moment, ma mère entra, elle vit ma confusion, mais aussitôt qu'elle en
connut la cause, elle m'embrassa et me dit: «Tu as agi en honnête homme,
je te pardonne, mais ce n'est pas une raison, toutefois, pour
recommencer à manger ainsi, clandestinement, du chocolat!»
Quand, plus tard, j'en ai croqué et du meilleur, c'est que, toujours,
j'en avais obtenu la permission.
C'est ainsi que mes souvenirs, bons ou mauvais, gais ou tristes, heureux
ou non, je les ai toujours notés au jour le jour, et conservés pour les
avoir constamment à la pensée.
Mes Souvenirs (1848-1912)
CHAPITRE PREMIER
L'ADMISSION AU CONSERVATOIRE
Vivrais-je mille ans--ce qui n'est pas dans les choses probables--que
cette date fatidique du 24 février 1848 (j'allais avoir six ans) ne
pourrait sortir de ma mémoire, non pas tant parce qu'elle coïncide avec
la chute de la monarchie de Juillet, que parce qu'elle marque mes tout
premiers pas dans la carrière musicale, cette carrière pour laquelle je
doute encore avoir été destiné, tant j'ai gardé l'amour des sciences
exactes!...
J'habitais alors avec mes parents, rue de Beaune, un appartement donnant
sur de grands jardins. La journée s'était annoncée très belle; elle
fut, surtout, particulièrement froide.
Nous étions à l'heure du déjeuner, lorsque la domestique qui nous
servait entra en énergumène dans la pièce où nous nous trouvions réunis.
_Aux armes citoyens!_... hurla-t-elle, en jetant--bien plus qu'elle ne
les rangea--les plats sur la table!...
J'étais trop jeune pour pouvoir me rendre compte de ce qui se passait
dans la rue. Ce dont je me souviens, c'est que les émeutiers l'avaient
envahie et que la Révolution se déroulait, brisant le trône du plus
débonnaire des rois.
Les sentiments qui agitaient mon père étaient tout différents de ceux
qui troublaient l'âme inquiète de ma mère. Mon père avait été officier
supérieur sous Napoléon Ier, ami du maréchal Soult, duc de Dalmatie,
il était tout à l'empereur et l'atmosphère embrasée des batailles
convenait à son tempérament. Quant à ma mère, les tristesses de la
première grande révolution, celle qui avait arraché de leur trône Louis
XVI et Marie-Antoinette, laissaient vibrer en elle le culte des
Bourbons.
Le souvenir de ce repas agité resta d'autant mieux gravé dans mon esprit
que ce fut le matin de cette même historique journée, qu'à la lueur des
chandelles (les bougies n'existaient que pour les riches familles) ma
mère me mit pour la première fois les doigts sur le piano.
Pour m'initier davantage à la connaissance de cet instrument, ma mère,
qui fut mon éducatrice musicale, avait tendu, le long du clavier, une
bande de papier sur laquelle elle avait inscrit les notes qui
correspondaient à chacune des touches blanches et noires, avec leur
position sur les cinq lignes. C'était fort ingénieux, il n'y avait pas
moyen de se tromper.
Mes progrès au piano furent assez sensibles pour que, trois ans plus
tard en octobre 1851, mes parents crussent devoir me faire inscrire au
Conservatoire pour y subir l'examen d'admission aux classes de piano.
Un matin de ce même mois, nous nous rendîmes donc rue du
Faubourg-Poissonnière. C'était là que se trouvait--il y resta si
longtemps avant d'émigrer rue de Madrid--le Conservatoire national de
musique. La grande salle où nous entrâmes, comme en général toutes
celles de l'établissement d'alors, avait ses murs peints en ton gris
bleu, grossièrement pointillés de noir. De vieilles banquettes formaient
le seul ameublement de cette antichambre.
Un employé supérieur, M. Ferrière, à l'aspect rude et sévère, vint faire
l'appel des postulants, jetant leurs noms au milieu de la foule des
parents et amis émus qui les accompagnaient. C'était un peu l'appel des
condamnés. Il donnait à chacun le numéro d'ordre avec lequel il devait
se présenter devant le jury. Celui-ci était déjà réuni dans la salle des
séances.
Cette salle, destinée aux examens, représentait une sorte de petit
théâtre, avec un rang de loges et une galerie circulaire. Elle était
conçue en style du Consulat. Je n'y ai jamais pénétré, je l'avoue, sans
me sentir pris d'une certaine émotion. Je croyais toujours voir assis,
dans une loge de face, au premier étage, comme en un trou noir, le
Premier Consul Bonaparte et la douce compagne de ses jeunes années.
Joséphine; lui, au visage énergiquement beau; elle, au regard tendre et
bienveillant, souriant, et encourageant les élèves aux premiers essais
desquels ils venaient assister l'un et l'autre. La noble et bonne
Joséphine semblait, par ses visites dans ce sanctuaire consacré à l'art,
et en y entraînant celui que tant d'autres graves soucis préoccupaient,
vouloir adoucir ses pensées, les rendre moins farouches par leur contact
avec cette jeunesse qui, forcément, n'échapperait pas un jour aux
horreurs des guerres.
C'est encore dans cette même petite salle--ne pas confondre avec celle
bien connue sous le nom de Salle de la Société des Concerts du
Conservatoire--que, depuis Sarette, le premier directeur, jusqu'à ces
derniers temps, ont été passés les examens de toutes les classes qui se
sont données dans l'établissement, y compris celles de tragédie et de
comédie. Plusieurs fois par semaine également, on y faisait la classe
d'orgue, car il s'y trouvait un grand orgue à deux claviers, au fond,
caché par une grande tenture. A côté de ce vieil instrument, usé, aux
sonorités glapissantes, se trouvait la porte fatale par laquelle les
élèves pénétraient sur l'estrade formant la petite scène. Ce fut dans
cette salle aussi que, pendant de longues années, eut lieu la séance du
jugement préparatoire aux prix de composition musicale, dits prix de
Rome.
Je reviens à la matinée du 9 octobre 1851. Lorsque tous les jeunes gens
eurent été informés de l'ordre dans lequel ils auraient à passer
l'examen, nous allâmes dans une pièce voisine qui communiquait par la
porte que j'ai appelée fatale, et qui n'était qu'une sorte de grenier
poussiéreux et délabré.
Le jury, dont nous allions affronter le verdict, était composé d'Halévy,
de Carafa, d'Ambroise Thomas, de plusieurs professeurs de l'École et du
Président, directeur du Conservatoire, M. Auber, car nous n'avons que
rarement dit: Auber, tout court, en parlant du maître français, le plus
célèbre et le plus fécond de tous ceux qui firent alors le renom de
l'opéra et de l'opéra-comique.
M. Auber avait alors soixante-cinq ans. Il était entouré de la
vénération de chacun et tous l'adoraient au Conservatoire. Je revois
toujours ses yeux noirs admirables, pleins d'une flamme unique et qui
sont restés les mêmes jusqu'à sa mort, en mai 1871.
En mai 1871!... On était alors en pleine insurrection, presque dans les
dernières convulsions de la Commune... et M. Auber, fidèle quand même à
son boulevard aimé, près le passage de l'Opéra--sa promenade
favorite--rencontrant un ami, qui se désespérait aussi des jours
terribles que l'on traversait, lui dit, avec une expression de lassitude
indéfinissable: «Ah! j'ai trop vécu!»--puis il ajouta, avec un léger
sourire: «Il ne faut jamais abuser de rien.»
En 1851--époque où je connus M. Auber--notre directeur habitait déjà
depuis longtemps son vieil hôtel de la rue Saint-Georges, où je me
rappelle avoir été reçu, dès sept heures du matin--le travail du maître
achevé!--et où il était tout aux visites qu'il accueillait si
simplement.
Puis il venait au Conservatoire dans un tilbury qu'il conduisait
habituellement lui-même. Sa notoriété était universelle. En le
regardant, on se rappelait aussitôt cet opéra: _La Muette de Portici_,
qui eut une fortune particulière et qui fut le succès le plus
retentissant avant l'apparition de _Robert le Diable_ à l'Opéra. Parler
de _la Muette de Portici_, c'est forcément se souvenir de l'effet
magique que produisit le duo du deuxième acte: «Amour sacré de la
patrie...» au Théâtre de la Monnaie, à Bruxelles, sur les patriotes qui
assistaient à la représentation. Il donna, en toute réalité, le signal
de la révolution qui éclata en Belgique, en 1830, et qui devait amener
l'indépendance de nos voisins du Nord. Toute la salle, en délire, chanta
avec les artistes cette phrase héroïque, que l'on répéta encore et
encore, sans se lasser.
Quel est le maître qui peut se vanter de compter dans sa carrière un tel
succès?....
A l'appel de mon nom, je me présentai tout tremblant, sur l'estrade. Je
n'avais que neuf ans et je devais exécuter le final de la sonate de
Beethoven, op. 29. Quelle ambition!!!...
Ainsi qu'il est dans l'habitude, je fus arrêté après avoir joué deux ou
trois pages, et, tout interloqué, j'entendis la voix de M. Auber qui
m'appelait devant le jury.
Il y avait, pour descendre de l'estrade, quatre ou cinq marches. Comme
pris d'étourdissement, je n'y avais d'abord pas fait attention et
j'allais chavirer quand M. Auber, obligeamment, me dit: «Prenez garde,
mon petit, vous allez tomber»--puis, aussitôt, il me demanda où j'avais
accompli de si excellentes études. Après lui avoir répondu, non sans
quelque orgueil, que mon seul professeur avait été ma mère, je sortis
tout effaré, presque en courant et tout heureux... _IL_ m'avait
parlé!...
Le lendemain matin, ma mère recevait la lettre officielle. J'étais élève
au Conservatoire!...
A cette époque, il y avait, dans cette grande école, deux professeurs de
piano. Les classes préparatoires n'existaient pas encore. Ces deux
maîtres étaient MM. Marmontel et Laurent. Je fus désigné pour la classe
de ce dernier. J'y restai deux années, tout en continuant à suivre mes
études classiques au collège, et en prenant part également aux cours de
solfège de l'excellent M. Savard.
Mon professeur, M. Laurent, avait été premier prix de piano sous Louis
XVIII; il était devenu officier de cavalerie, mais avait quitté l'armée
pour entrer comme professeur au Conservatoire royal de musique. Il était
la bonté même, réalisant, on peut le dire, l'idéal de cette qualité dans
le sens le plus absolu du mot. M. Laurent avait mis en moi sa plus
entière confiance.
Quant à M. Savard, père d'un de mes anciens élèves, grand-prix de Rome,
actuellement directeur du Conservatoire de Lyon (directeur de
Conservatoire! combien en puis-je compter, de mes anciens élèves, qui
l'ont été ou qui le sont encore?), quant à M. Savard père, il était bien
l'érudit le plus extraordinaire.
Son coeur était à la hauteur de son savoir. Il me plaît de rappeler
que lorsque je voulus travailler le contrepoint, avant d'entrer dans la
classe de fugue et de composition, dont le professeur était Ambroise
Thomas, M. Savard voulut bien m'admettre à recevoir de lui des leçons
que j'allai prendre à son domicile. Tous les soirs, je descendais de
Montmartre, où j'habitais, pour me rendre au numéro 13 de la rue de la
Vieille-Estrapade, derrière le Panthéon.
Quelles merveilleuses leçons je reçus de cet homme, si bon et si savant
à la fois! Aussi, avec quel courage allais-je pédestrement, par la
longue route qu'il me fallait suivre, jusqu'au pavillon qu'il habitait
et d'où je revenais chaque soir, vers dix heures, tout imprégné, des
admirables et doctes conseils qu'il m'avait donnés!
Je faisais la route à pied, ai-je dit. Si je ne prenais pas l'impériale,
tout au moins, d'un omnibus, c'était pour mettre de côté, sou par sou,
le prix des leçons dont j'aurais à m'acquitter. Il me fallait bien
suivre cette méthode; la grande ombre de Descartes m'en aurait félicité!
Mais voyez la délicatesse de cet homme au coeur bienfaisant. Le jour
venu de toucher de moi ce que je lui devais, M. Savard m'annonça qu'il
avait un travail à me confier, celui de transcrire pour orchestre
symphonique l'accompagnement pour musique militaire de la messe
d'Adolphe Adam,--et il ajouta que cette besogne me rapporterait trois
cents francs!...
Qui ne le devine? Moi, je ne le sus que plus tard, M. Savard, avait
imaginé ce moyen de ne pas me réclamer d'argent, en me faisant croire
que ces trois cents francs représentaient le prix de ses leçons, qu'ils
le compensaient, pour me servir d'un terme fort à la mode en ce moment.
A ce maître, à l'âme charmante, admirable, mon coeur dit encore:
merci, après tant d'années qu'il n'est plus!
CHAPITRE II
ANNÉES DE JEUNESSE
A l'époque où j'allais m'asseoir sur les bancs du Conservatoire, j'étais
d'une complexion plutôt délicate et de taille assez petite. Ce fut même
le prétexte au portrait-charge que fit de moi le célèbre caricaturiste
Cham. Grand ami de ma famille, Cham venait souvent passer la soirée chez
mes parents. C'était autant de conversations que le brillant dessinateur
animait de sa verve aussi spirituelle qu'étincelante et qui avaient lieu
autour de la table familiale éclairée à la lueur douce d'une lampe à
l'huile. (En ce temps-là, le pétrole était à peine connu et, comme
éclairage, l'électricité n'était pas encore utilisée.)
Le sirop d'orgeat était de la partie; il était de tradition avant que la
tasse de thé ne fût devenue à la mode.
On m'avait demandé de me mettre au piano. Cham eut donc tout le loisir
nécessaire pour croquer ma silhouette, ce qu'il fit en me représentant
debout, sur cinq ou six partitions, les mains en l'air pouvant à peine
atteindre le clavier. Évidemment, c'était l'exagération de la vérité,
mais d'une vérité cependant bien prise sur le fait.
J'accompagnais parfois Cham chez une aimable et belle amie qu'il
possédait rue Taranne. J'étais naturellement appelé à «toucher du
piano». J'ai même souvenance, qu'un soir que j'étais invité à me faire
entendre, je venais de recevoir les troisièmes accessits de piano et de
solfège, ce dont deux lourdes médailles de bronze, portant en exergue
les mots: «Conservatoire impérial de musique et de déclamation»,
témoignaient. On m'en écoutait davantage, c'est vrai, mais je n'en étais
pas moins ému pour cela, au contraire!
Au cours de mon existence j'appris, pas mal d'années plus tard, que Cham
avait épousé la belle dame de la rue Taranne, et que cela s'était
accompli dans la plus complète intimité. Comme cette union le gênait un
peu, Cham n'en avait adressé aucune lettre de faire-part à ses amis, ce
qui les avait étonnés; sur l'observation qu'ils lui en adressèrent, il
eut ce joli mot: «Mais si, j'ai envoyé des lettres de faire-part...
elles étaient même anonymes!»
Malgré la touchante surveillance de ma mère, je m'échappai un soir de la
maison. J'avais su que l'on donnait _l'Enfance du Christ_, de Berlioz,
dans la salle de l'Opéra-Comique, rue Favart, et que le grand
compositeur dirigerait en personne.
Ne pouvant payer mon entrée et pris, cependant, d'une envie irrésistible
d'entendre ainsi l'oeuvre de celui qu'accompagnait l'enthousiasme de
toute notre jeunesse, je demandai à mes camarades, qui faisaient partie
des choeurs d'enfants, de m'emmener et de me cacher parmi eux. Il faut
aussi que je l'avoue, j'étais possédé du secret désir de pénétrer dans
les coulisses d'un théâtre!
Cette escapade, vous le devinez, mes chers enfants, ne fut pas sans
inquiéter ma mère. Elle m'attendit jusqu'à minuit passé... me croyant
perdu dans ce grand Paris.
Quand je rentrai, tout penaud et courbant la tête, point n'est besoin de
dire que je fus fort sermonné. A deux reprises je laissai passer
l'orage; s'il est vrai que la colère des femmes est comme la pluie dans
les bois qui tombe deux fois, le coeur d'une mère, du moins, ne
saurait éterniser le courroux. Je me mis donc au lit, tranquillisé de ce
côté. Je ne pus cependant dormir. Je repassais dans ma petite tête
toutes les beautés de l'oeuvre que j'avais entendue et je revoyais la
haute et fière figure de Berlioz dirigeant magistralement cette superbe
exécution!
Ma vie, cependant, s'écoulait heureuse et laborieuse. Cela ne dura pas.
Les médecins avaient ordonné à mon père de quitter Paris dont le climat
lui était malsain et d'aller suivre le traitement pratiqué à Aix, en
Savoie.
S'inclinant devant cet arrêt, mes père et mère partirent pour Chambéry;
ils m'emmenèrent avec eux.
Ma carrière de jeune artiste était donc interrompue. Qu'y faire?
Je restai à Chambéry pendant deux longues années. Mon existence,
toutefois, ne fut pas trop monotone. Je l'employais à continuer mes
études classiques, les faisant alterner avec un travail assidu de
gammes et d'arpèges, de sixtes et de tierces, tout comme si j'étais
destiné à devenir un fougueux pianiste. Je portais les cheveux
ridiculement longs, ce qui était de mode chez tout virtuose, et ce point
de ressemblance convenait à mes rêves ambitieux. Il me semblait que la
chevelure inculte était le complément du talent!
Entre temps, je me livrais à de grandes randonnées à travers ce
délicieux pays de la Savoie, alors encore sous le sceptre du roi de
Piémont, je me rendais tantôt à la dent de Nivolet, tantôt jusqu'aux
Charmettes, cette pittoresque demeure illustrée par le séjour de
Jean-Jacques Rousseau.
Durant ma villégiature forcée, j'avais trouvé, par un véritable hasard,
quelques oeuvres de Schumann, assez peu connu, alors, en France, et
moins encore dans le Piémont. Je me souviendrai toujours que là où
j'allais, payant mon écot de quelques morceaux de piano, je jouais
parfois cette exquise page intitulée _Au Soir_, et cela me valut, un
jour, la singulière invitation ainsi conçue: «Venez nous amuser avec
votre Schumann où il y a de si détestables fausses notes!» Inutile de
dépeindre mes emportements d'enfant, devant de tels propos. Que diraient
les braves Savoisiens d'alors, s'ils connaissaient la musique
d'aujourd'hui?
Mais les mois passaient, passaient, passaient... si bien qu'un matin les
premières lueurs du jour n'étant pas encore descendues des montagnes, je
m'échappai du toit paternel, sans un sou dans la poche, sans un vêtement
de rechange, et je partis pour Paris. Paris! la ville de toutes les
attirances artistiques, où je devais revoir mon cher Conservatoire, mes
maîtres, et les coulisses dont le souvenir ne cessait de me hanter.
Je savais trouver à Paris une bonne et grande soeur qui, malgré sa
situation bien modeste, m'accueillit comme son propre enfant, m'offrant
le logis et la table: logis bien simple, table bien frugale, mais le
tout agrémenté du charme d'une si suprême bonté que je me sentais
complètement en famille.
Insensiblement ma mère me pardonna ma fuite à Paris.
Quelle créature toute de bonté et de dévouement que ma soeur! Elle
devait, hélas! nous quitter pour toujours, le 13 janvier 1905, au moment
où elle se faisait une gloire d'assister à la 500e représentation de
_Manon_, qui eut lieu le soir même de sa mort. Rien ne pourrait exprimer
le chagrin que je ressentis!
* * * * *
En l'espace de vingt-quatre mois, j'avais regagné le temps perdu en
Savoie. Un premier prix de piano était venu s'ajouter à un prix de
contrepoint et fugue. C'était le 26 juillet 1859.
Je concourais avec dix de mes camarades. Le sort m'attribua le chiffre
11 dans les numéros d'ordre. Les concurrents attendaient l'appel de
leurs noms dans le foyer de la salle des concerts du Conservatoire où
nous étions enfermés.
Un instant le numéro 11 se trouva seul dans le foyer. Tandis que
j'attendais mon tour, je contemplais respectueusement le portrait
d'Habeneck, le fondateur et premier chef d'orchestre de la Société des
Concerts, dont la boutonnière gauche fleurissait d'un véritable mouchoir
rouge. Certainement, le jour où il serait devenu officier de la Légion
d'honneur, accompagnée de plusieurs autres ordres, il n'aurait pas porté
une rosette... mais une rosace!...
Enfin je fus appelé.
Le morceau de concours était le concerto en _fa mineur_ de Ferdinand
Hiller. On prétendait alors que la musique de Ferdinand Hiller se
rapprochait tant de celle de Niels Gade, qu'on l'aurait prise pour du
Mendelssohn!...
Mon bon maître, M. Laurent se tenait près du piano. Quand j'eus
terminé--concerto et page à déchiffrer--il m'embrassa, sans s'inquiéter
du public qui remplissait la salle, et je me sentis le visage tout
humide de ses chères larmes.
J'avais déjà, à cet âge, l'esprit du doute dans le succès... et j'ai
toujours fui, durant ma vie, les répétitions générales publiques et les
premières, trouvant qu'il était mieux d'apprendre les mauvaises
nouvelles... le plus tard possible.
Je rentrai à la maison, courant comme un gamin. Je la trouvai vide, car
ma soeur avait assisté au concours. Cependant, à la fin, je n'y tenais
plus; je me décidai à retourner au Conservatoire; et tant j'étais agité,
je le fis toujours en courant. J'étais arrivé au coin de la rue
Sainte-Cécile, lorsque je rencontrai mon camarade Alphonse Duvernoy,
dont la carrière de professeur et de compositeur fut si belle. Je tombai
dans ses bras. Il m'apprit, ce que j'aurais déjà dû savoir, que M.
Auber, au nom du jury, venait de prononcer une parole fatidique: «Le
premier prix de piano est décerné à M. Massenet.»
Dans le jury se trouvait un maître, Henri Ravina, qui fut pour moi le
plus précieux des amis que je conservai dans la vie; à lui va ma pensée
émue et chèrement reconnaissante.
De la rue Bergère à la rue de Bourgogne où habitait mon excellent
maître, M. Laurent, je ne fis que quelques bonds. Je trouvai mon vieux
professeur qui déjeunait avec plusieurs officiers généraux, ses
camarades de l'armée.
A peine m'eût-il vu qu'il me tendit deux volumes. C'était la partition
d'orchestre des _Nozze di Figaro, dramma giocoso in quatro atti_. _Messo
in musica dal Signor W. Mozart._
La reliure des volumes était aux armes de Louis XVIII, avec cette
suscription en lettres d'or: _Menus plaisirs du Roi. École royale de
musique et de déclamation_. _Concours de 1822. Premier prix de piano
décerné à M. Laurent._
Sur la première page, mon vénéré maître avait écrit ces lignes:
«Il y a trente-sept ans que j'ai remporté, comme toi, mon cher enfant,
le prix de piano. Je ne crois pas te faire un cadeau plus agréable que
de te l'offrir avec ma bien sincère amitié. Continue ta carrière et tu
deviendras un grand artiste.
«Voilà ce que pensent de toi les membres du jury qui t'ont aujourd'hui
décerné cette belle récompense.
«Ton vieil ami et professeur.
«LAURENT.»
N'est-ce pas un geste vraiment beau que de voir ce professeur vénéré
rendre un tel témoignage à un jeune homme qui commençait à peine sa
carrière?
CHAPITRE III
LE GRAND-PRIX DE ROME
J'avais donc obtenu un premier prix de piano. J'en étais, sans doute,
aussi heureux que fier, mais vivre du souvenir de cette distinction ne
pouvait guère suffire; les besoins de la vie étaient là, pressants,
inexorables, réclamant quelque chose de plus positif et surtout de plus
pratique. Je ne pouvais vraiment plus continuer à recevoir l'hospitalité
de ma chère soeur, sans subvenir à mes dépenses personnelles. Je
donnai donc, pour aider à la situation présente, quelques leçons de
solfège et de piano dans une pauvre petite institution du quartier.
Maigres ressources, grandes fatigues! Je vécus ainsi, d'une existence
précaire et bien pénible. Il m'avait été offert de tenir le piano dans
un des grands cafés de Belleville; c'était le premier où l'on fît de la
musique, intermède inventé, sinon pour distraire, du moins pour retenir
les consommateurs. Cela m'était payé trente francs par mois!
_Quantum mutatus..._ Avec le poète, laissez que je le constate; quels
changements, mes chers enfants, depuis lors! Aujourd'hui, rien que se
«présenter» à un concours vaut aux jeunes élèves leurs portraits dans
les journaux; on les sacre d'emblée grands hommes, le tout accompagné de
quelques lignes dithyrambiques, bien heureux quand à leur triomphe,
qu'on exalte, on n'ajoute pas le mot colossal!... C'est la gloire,
l'apothéose dans toute sa modestie.
En 1859, nous n'étions pas glorifiés de cette façon!...
* * * * *
Mais la Providence, certains diraient le Destin, veillait.
Un ami, encore de ce monde, et j'en ai tant de joie, me procura quelques
meilleures leçons. Cet ami n'était pas de ceux que je devais connaître
plus tard: tels les amis qui ont surtout besoin de vous; les amis qui
s'éloignent lorsque vous avez à leur parler d'une misère à soulager;
enfin, les amis qui prétendent toujours vous avoir défendu la veille,
d'attaques malveillantes, afin de faire valoir leurs beaux sentiments et
de vous affliger en vous redisant, en même temps, les paroles blessantes
dont vous avez été l'objet. J'ajoute qu'il me reste cependant de bien
solides amitiés que je trouve aux heures de lassitude et de
découragement.
* * * * *
Le Théâtre-Lyrique, alors boulevard du Temple, m'avait accepté dans son
orchestre comme timbalier. De son côté, le brave père Strauss, chef
d'orchestre des bals de l'Opéra, me confia les parties de tambour,
timbales, tam-tam, triangle et autres tout aussi retentissants
instruments. C'était une grosse fatigue pour moi que de veiller, tous
les samedis, de minuit à six heures du matin; mais tout cela réuni fit
que j'arrivais à gagner, par mois, 80 francs! J'étais riche comme un
financier... et heureux comme un savetier.
Fondé par Alexandre Dumas père, sous la dénomination de
Théâtre-Historique, le Théâtre-Lyrique fut créé par Adolphe Adam.
J'habitais, alors, au numéro 5 de la rue Ménilmontant, dans un vaste
immeuble, sorte de grande cité. A mon étage, j'avais, pour voisins,
séparés par une cloison mitoyenne, des clowns et des clownesses du
_Cirque Napoléon_, voisinage immédiat de notre maison.
De la fenêtre d'une mansarde, le dimanche venu, je pouvais me payer le
luxe, gratuitement bien entendu, des bouffées orchestrales qui
s'échappaient des _Concerts populaires_ que dirigeait Pasdeloup dans ce
cirque. Cela avait lieu lorsque le public, entassé dans la salle
surchauffée, réclamait à grands cris: _de l'air_!... et que, pour lui
donner satisfaction, on ouvrait les vasistas des troisièmes.
De mon perchoir, c'est bien le mot, j'applaudissais, avec une joie
fébrile, l'ouverture du _Tannhæuser_, la _Symphonie fantastique_, enfin
la musique de mes dieux: Wagner et Berlioz.
Chaque soir, à six heures--le théâtre commençait très tôt--je me
rendais, par la rue des Fossés-du-Temple, près de chez moi, à l'entrée
des artistes de Théâtre-Lyrique. A cette époque, le côté gauche du
boulevard du Temple n'était qu'une suite ininterrompue de théâtres; je
suivais donc, en les longeant, les façades de derrière des Funambules,
du Petit-Lazari, des Délassements-Comiques, du Cirque Impérial et de la
Gaîté. Qui n'a point connu ce coin de Paris, en 1859, ne peut s'en faire
une idée.
Cette rue des Fossés-du-Temple, sur laquelle donnaient toutes les
entrées des coulisses, était une sorte de Cour des Miracles, où
attendaient, grouillant sur le trottoir mal éclairé, les figurants et
les figurantes de tous ces théâtres; puces et microbes vivaient là dans
leur atmosphère; et même dans notre Théâtre-Lyrique, le foyer des
musiciens n'était qu'une ancienne écurie où l'on abritait jadis les
chevaux ayant un rôle dans les pièces historiques.
A côté de cela, quelles ineffables délices, quelle récompense enviable
pour moi, quand j'étais à ma place dans le bel orchestre dirigé par
Deloffre! Ah! ces répétitions de _Faust_! Quel bonheur indicible,
lorsque, du petit coin où j'étais placé, je pouvais, à loisir, dévorer
des yeux notre grand Gounod, qui, sur la scène, présidait aux études!
Que de fois, plus tard, quand, côte à côte, nous sortions des séances de
l'Institut--Gounod habitait place Malesherbes--nous en avons reparlé de
ce temps où _Faust_, aujourd'hui plus que millénaire, était tant discuté
par la presse, et pourtant tellement applaudi aussi, par ce cher public
qui se trompe rarement.
_Vox populi, vox Dei!_
Je me souviens aussi, étant à l'orchestre, d'avoir participé aux
représentations de _la Statue_, de Reyer. Quelle superbe partition! Quel
succès magnifique!
Je crois voir encore Reyer, dans les coulisses, durant certaines
représentations, trompant la vigilance des pompiers, fumant
d'interminables cigares. C'était une habitude qu'il ne pouvait
abandonner. Je lui entendis, un jour, raconter que, se trouvant dans la
chambre de l'abbé Liszt, à Rome, dont les murailles étaient garnies
d'images religieuses, telles celles du Christ, de la Vierge, des saints
Anges, et qu'ayant produit un nuage de fumée qui remplissait la chambre,
il s'attira du grand abbé cette réponse aux excuses qu'il lui avait
faites, assez spirituellement d'ailleurs, en lui demandant si la fumée
n'incommodait pas ces «augustes personnages».--«Non, fit Liszt, c'est
toujours un encens!»
* * * * *
J'eus encore, durant six mois, dans les mêmes conditions de travail,
l'autorisation de remplacer un de mes camarades de l'orchestre du
Théâtre-Italien, Salle Ventadour (aujourd'hui, Banque de France).
Si j'avais entendu l'admirable Mme Miolan-Carvalho dans _Faust_, le
chant par excellence, je connus alors des cantatrices tragédiennes comme
la Penco et la Frezzolini, des chanteurs comme Mario, Graziani, Delle
Sedie, et un bouffe comme Zucchini!
Aujourd'hui, que ce dernier n'est plus, notre grand Lucien Fugère, de
l'Opéra-Comique, me le rappelle complètement: même habileté vocale, même
art parfait de la comédie.
Mais le moment du concours de l'Institut approchait. Nous devions,
pendant notre séjour en loge, à l'Institut, payer les frais de
nourriture pendant 25 jours et la location d'un piano. J'esquivai de
mon mieux cette tuile. Je la prévoyais, d'ailleurs. Quelque argent,
toutefois, que j'eusse pu mettre de côté, cela ne pouvait suffire, et,
sur le conseil qu'on me donna (les conseilleurs sont-ils jamais des
payeurs?), j'allai rue des Blancs-Manteaux porter, au Mont-de-Piété, ma
montre... en or. Elle garnissait mon gousset depuis le matin de ma
première communion. Elle devait, hélas! bien peu peser, car l'on ne m'en
offrit que... 16 francs!!! Cet appoint, cependant, me vint en aide et je
pus donner à notre restaurateur ce qu'il réclamait.
Quant au piano, la dépense était si exorbitante: 20 francs! que je m'en
dispensai. Je m'en passai d'autant plus facilement que je ne me suis
jamais servi de ce secours pour composer.
Pouvais-je me douter que mes voisins de loge, tapant sur leur piano et
chantant à tue-tête m'auraient à ce point incommodé! Impossible de
m'étourdir ni de me dérober à leurs sonorités bruyantes puisque je
n'avais pas de piano et que, par surcroît, les couloirs des greniers où
nous logions étaient d'une acoustique rare.
Il m'est souvent arrivé, lorsque, le samedi, je me rends aux séances de
l'Académie des Beaux-Arts, de jeter un coup d'oeil douloureux sur la
fenêtre grillée de ma loge, qu'on aperçoit de la cour Mazarine, à
droite, dans un renfoncement. Oui, mon regard est douloureux, car j'ai
laissé derrière ces vieilles grilles les plus chers et les plus
émouvants souvenirs de ma jeunesse, et elles me font réfléchir aux
douloureux instants de ma vie déjà si longue...
En 1863, donc, reçu le premier au concours d'essai,--choeur et
fugue--je conservai cet ordre dans l'exécution des cantates. La première
épreuve eut lieu dans la grande salle de l'École des Beaux-Arts. On y
pénétrait par le quai Malaquais.
Le jugement définitif fut rendu, le lendemain, dans la salle des séances
habituelles de l'Académie des Beaux-Arts.
J'eus pour interprètes Mme Van den Heuvel-Duprez, Roger et Bonnehée,
tous les trois de l'Opéra. De tels artistes devaient me faire triompher.
C'est ce qui arriva.
Ayant passé le premier--nous étions six concurrents--et, comme à cette
époque on n'avait pas la faveur d'assister à l'audition des autres
candidats, j'allai errer à l'aventure dans la rue Mazarine... sur le
pont des Arts... et, enfin dans la cour carrée du Louvre. Je m'y assis
sur l'un des bancs de fer qui la garnissent.
J'entendis sonner cinq heures. Mon anxiété était grande. «Tout doit être
fini, maintenant!» me disais-je en moi même... J'avais bien deviné, car,
tout à coup, j'aperçus sous la voûte un groupe de trois personnes qui
causaient ensemble et dans lesquelles je reconnus Berlioz, Ambroise
Thomas et M. Auber.
La fuite était impossible. Ils étaient devant moi, comme me barrant
presque la route.
Mon maître bien-aimé, Ambroise Thomas, s'avança et me dit: «Embrassez
Berlioz, vous lui devez beaucoup de votre prix!». «_Le prix!_
m'écriai-je avec effarement, et la figure inondée de joie, _J'ai le
prix!!!_...» J'embrassai Berlioz avec une indicible émotion, puis mon
maître, et, enfin, M. Auber...
M. Auber me réconforta. En avais-je besoin? Puis il dit à Berlioz, en me
montrant:
«Il ira bien ce gamin-là, quand il aura _moins_ d'expérience!»
CHAPITRE IV
LA VILLA MÉDICIS
En 1863, les _grands-prix de Rome_ pour la peinture, la sculpture,
l'architecture et la gravure étaient Layraud et Monchablon, Bourgeois,
Brune et Chaplein.
La coutume, suivie actuellement encore, voulait que nous partions tous
réunis pour la villa Médicis, et visitions l'Italie.
Quelle nouvelle et idéale existence pour moi!
Le ministre des Finances m'avait fait remettre 600 francs et un
passeport, au nom de l'empereur Napoléon III, signé Drouyns de Luys,
alors ministre des Affaires étrangères.
Nous fîmes ensemble, mes nouveaux camarades et moi, les visites d'adieu
prescrites par l'usage avant notre départ pour l'Académie de France à
Rome, à tous les membres de l'Institut.
Le lendemain de Noël, dans trois landaus, en route pour nos visites
officielles, nous parcourûmes Paris dans tous les quartiers, là où
demeuraient nos patrons.
Ces trois voitures, remplies de jeunes gens, vrais rapins, j'allais dire
gamins, que le succès avait grisés et qui étaient comme enivrés des
sourires de l'avenir, produisirent un vrai scandale dans les rues.
Presque tous ces messieurs de l'Institut nous firent savoir qu'ils
n'étaient pas chez eux. C'était un moyen d'éviter les discours.
M. Hirtoff, le célèbre architecte, qui demeurait rue Lamartine, y
mettant moins de façons, cria de sa chambre à son domestique: «Mais
dites-leur donc que je n'y suis pas!»
Nous nous rappelions qu'autrefois les professeurs accompagnaient leurs
élèves jusque dans la cour des messageries, rue Notre-Dame-des-Victoires.
Il arriva qu'un jour, au moment où la lourde diligence qui contenait les
élèves entassés dans la rotonde, dont les places les moins chères
étaient aussi celles qui vous exposaient le plus à toutes les poussières
de la route, s'ébranlait pour le long voyage de Paris à Rome, l'on
entendit M. Couder, le peintre préféré de Louis-Philippe, dire à son
élève particulier, avec onction: «Surtout, n'oublie pas ma manière!»
Chère naïveté, cependant bien touchante! C'est de ce peintre que le roi
disait, après lui avoir fait une commande pour le musée de Versailles:
«M. Couder me plaît. Il a un dessin correct, une couleur satisfaisante,
et il n'est pas cher!»
Ah! la bonne et simple époque, où les mots avaient leur valeur et les
admirations étaient justes sans les enflures apothéotiques, si je puis
dire, d'aujourd'hui, dont on vous comble si facilement!
Cependant, je rompis avec l'usage et je partis seul, ayant donné
rendez-vous à mes camarades, sur la route de Gênes, où je devais les
retrouver en voiturin, énorme voiture de voyage traînée par cinq
chevaux. J'en avais pour motifs, d'abord mon désir de m'arrêter à Nice,
où mon père était enterré, puis d'aller embrasser ma mère, qui habitait
alors Bordighera. Elle y occupait une modeste villa qui avait le grand
agrément de se trouver en pleine forêt de palmiers dominant la mer. Je
passai avec ma chère maman le premier jour de l'an, qui coïncidait avec
l'anniversaire de la mort de mon père, des heures pleines d'effusion,
pleines d'attendrissement. Il me fallut, toutefois, me séparer d'elle,
car mes joyeux camarades m'attendaient en voiture, sur la route de la
Corniche italienne, et mes larmes se séchèrent dans les rires. O
jeunesse!...
Notre voiture s'arrêta d'abord à Loano, vers huit heures du soir.
J'ai avoué que j'étais gai quand même; c'est vrai, et pourtant j'étais
en proie à d'indéfinissables réflexions, me sentant presque un homme,
seul désormais dans la vie. Je me laissai aller au cours de ces pensées,
trop raisonnables peut-être pour mon âge, tandis que les mimosas, les
citronniers, les myrtes en fleurs de l'Italie me révélaient leurs
troublantes senteurs. Quel contraste adorable pour moi, qui n'avais
connu jusqu'alors que l'âcre odeur des faubourgs de Paris, l'herbe
piétinée de ses fortifications et le parfum--je dis parfum--des
coulisses aimées!
Nous passâmes deux jours à Gênes, y visitant le Campo-Santo, cimetière
de la ville, si riche en monuments des marbres les plus estimés, et
réputé comme le plus beau de l'Italie. Qui nierait après cela que
l'amour-propre survit après la mort?
Je me retrouvai ensuite, un matin, sur la place du Dôme, à Milan,
cheminant avec mon camarade Chaplain, le célèbre graveur en médailles,
plus tard mon confrère à l'Institut. Nous échangeâmes nos enthousiasmes
devant la merveilleuse cathédrale en marbre blanc élevée à la Vierge par
le terrible condottière Jean-Galéas Visconti, en pénitence de sa vie. «A
cette époque de foi, la terre se couvrit de robes blanches», comme l'a
dit Bossuet, dont la grave et éloquente parole revient à ma pensée.
Nous fûmes très empoignés devant _la Cène_, de Léonard de Vinci. Elle se
trouvait dans une grande salle ayant servi d'écurie aux soldats
autrichiens, pour lesquels on avait percé une porte, ô horreur!
abomination des abominations! dans le panneau central de la peinture
même.
Ce chef-d'oeuvre s'efface peu à peu. Avec le temps, bientôt, il aura
complètement disparu, mais non comme _la Joconde_, plus facile à
emporter, sous le bras, qu'un mur de dix mètres de haut sur lequel est
peinte cette fresque.
Nous traversâmes Vérone et y accomplîmes le pèlerinage obligatoire au
tombeau de la Juliette aimée par Roméo. Cette promenade ne donnait-elle
pas satisfaction aux secrets sentiments de tout jeune homme, amoureux de
l'amour? Puis Vicenze, Padoue, où, en contemplant les peintures de
Giotto, sur l'_Histoire du Christ_, j'eus l'intuition que
Marie-Magdeleine occuperait un jour ma vie; et enfin Venise!
Venise!... On m'aurait dit que je vivais réellement que je n'y aurais
pas cru, tant l'irréel de ces heures passées dans cette ville unique
m'enveloppait de stupéfaction. N'étant pas M. Bædeker, dont le guide
trop coûteux n'était pas dans nos mains, ce fut par une sorte de
divination que nous découvrîmes, sans indications, toutes les merveilles
de Venise.
Mes camarades avaient admiré une peinture de Palma Vecchio, dans une
église dont ils ne purent savoir le nom. Comment la retrouver au milieu
des quatre-vingt-dix églises que compte Venise? Seul, dans une gondole,
je dis à mon «barcaiollo» que j'allais à Saint-Zacharie; mais, n'y ayant
pas aperçu le tableau, une _Santa Barbara_, je me fis conduire à un
autre saint. Nouvelle déception. Comme celle-ci se renouvelait et
menaçait de s'éterniser, mon gondolier me montra, en riant, une autre
église, celle de Tous les Saints (Chiesa di tutti santi), et me dit,
moitié moqueur: «Entrez là, vous trouverez le vôtre!»
Je passe Pise et Florence, dont je parlerai plus tard, avec détails.
Arrivés près du territoire pontifical, nous décidâmes, pour ajouter
quelque pittoresque en plus à notre route, qu'au lieu de passer par le
chemin académique et d'arriver à Rome comme les anciens prix, par
Ponte-Molle, antique témoin de la défaite de Maxence et de la
glorification du christianisme, nous prendrions le bateau à vapeur à
Livourne jusqu'à Civitta-Vecchia. C'était une première traversée que je
supportai... presque convenablement, grâce à des oranges que je tenais
constamment à la bouche en en exprimant le jus.
Nous arrivâmes enfin à Rome, par le chemin de fer de Civitta-Vecchia à
la Ville Éternelle. C'était l'heure du dîner des pensionnaires. Ils
furent fort interdits en nous voyant, car ils se faisaient une fête
d'aller à la rencontre de notre voiture sur la voie Flaminienne.
L'accueil fut brusque. Un dîner spécial fut improvisé, qui commença les
plaisanteries faites aux _nouveaux_, dits _les affreux nouveaux_.
En ma qualité de musicien, je fus chargé d'aller, une cloche à la main,
sonner le dîner, en parcourant les nombreuses allées du jardin de la
Villa Médicis, alors plongées dans la nuit. Ignorant les détours, je
tombai dans un bassin. Naturellement, la cloche s'arrêta et les
pensionnaires, qui écoutaient son tintement, se réjouissant de leur
farce, eurent un rire inextinguible à l'arrêt soudain de la sonnette.
Ils comprirent, et l'on vint me repêcher.
J'avais payé ma première dette, celle d'entrée à la Villa Médicis. La
nuit devait amener d'autres brimades.