Il débutait par des considérations ironiques sur la vanité des

grandeurs. Les révolutions bouleversant les empires, les disgrâces

retentissantes de ministres, l'élévation de personnages obscurs, étaient

les incidents habituels de la comédie humaine. On s'attendrit sur la

chute des tyrans; ne faut-il pas plutôt gémir lorsqu'on voit un roi

vertueux devenir le jouet du mauvais destin? L'Angleterre devait

accueillir la Majesté en détresse, comme elle avait su châtier les

oppresseurs. «Oh! combien je rougis pour mon pays, s'écriait Walpole,

lorsque je vois un monarque, un infortuné monarque, condamné pour dettes

à languir dans une des prisons de Londres!» Cet homme s'est élevé

jusqu'au trône par son seul courage et non par une vaine ambition ou par

des actes sanguinaires. Il a été proclamé roi par l'élection spontanée

d'un peuple opprimé qui, comme tous les peuples, pouvait prétendre à la

liberté et qui avait la volonté bien rare de devenir libre. Ce prince

est Théodore, roi de Corse. Selon Walpole, le droit de celui-ci à la

couronne est aussi indiscutable que les plus anciens titres dynastiques,

car ce droit lui vient du choix de ses sujets. On ne peut élever aucune

objection contre une pareille élection. C'était d'ailleurs la seule

règle admise par l'excellente constitution gothique. Après avoir

héroïquement exposé sa vie et sa couronne pour défendre ses sujets,

Théodore a échoué comme Caton. Pendant plusieurs années, il a lutté

contre le sort; il a employé tous les moyens pour reconquérir son

royaume. Puis, quand il eut rempli tous ses devoirs envers son peuple et

envers lui-même, il est venu s'asseoir au foyer britannique. Ce prince

supporte la perte de son trône avec plus de dignité et de philosophie

que Charles-Quint, Casimir de Pologne, ou autres visionnaires, qui

abdiquèrent gaîment pour chercher l'oisiveté dans un cloître où, à la

fin, ils n'ont trouvé que des déboires. Sa Majesté Corse n'a pas à

rougir de sa détresse. Elle n'a pas, non plus, à l'excuser. Les dettes

de sa liste civile ne proviennent pas d'une mauvaise direction de sa

part, ni de la corruption de ses ministres, ni de complaisances

coupables pour des favorites ou des maîtresses. Le souverain vivait

comme un philosophe: son palais était humble, sa garde-robe modeste. Et

maintenant son boucher, son logeur, son tailleur ne continueront plus à

le fournir, car il ne possède aucun revenu pour soutenir son train de

vie; il n'a aucun impôt pour lui procurer des fonds!

Il suffira de signaler à la généreuse nation anglaise ce roi en

détresse, pour qu'elle lui accorde sa protection et lui témoigne sa

compassion. Si des raisons politiques empêchent d'embrasser ouvertement

sa cause, du moins la fortune privée peut lui venir en aide au nom de la

charité. Cela ne veut pas dire que les jeunes élégants de Londres

doivent aller s'offrir à lui en qualité de volontaires, ni que des

particuliers aient à équiper à leurs frais une flotte pour le conduire

en Corse, lui et ses espérances. Le seul but de l'article est de

stimuler la pitié en faveur du royal captif. Walpole ne croit pas que la

dignité de Sa Majesté pourrait se refuser à accepter un secours

provenant d'une représentation à bénéfice. Les potentats de l'Asie

n'auraient pas rougi de recevoir un tribut formé par les efforts réunis

du génie et de l'art. Qu'il soit dit qu'à la même époque l'Angleterre a

élevé un monument à Shakespeare, a donné une fortune à la petite-fille

de Milton, a secouru un roi prisonnier au moyen de représentations

dramatiques! Les généreux directeurs de théâtre voudront certainement

s'associer à cette bonne œuvre. L'incomparable acteur Garrick, qui a

rendu d'une façon si poignante les passions et les malheurs du roi Lear,

consentira à exercer son merveilleux talent en faveur d'un monarque

déchu. Il égalera ainsi la renommée que Louis le Grand s'est acquise en

protégeant des rois exilés. Et combien ne serait-il pas glorieux de

voir le «Banc du Roi» rendu célèbre par la générosité de Garrick, comme

l'hôtel de Savoie le devint par la façon généreuse dont Édouard III

hébergea le roi Jean de France[850]. Entre parenthèses, Walpole

conseillait, en raison de certaines similitudes de situation, de choisir

le _Roi Lear_ pour la représentation à bénéfice. Il n'était pas possible

de pousser plus loin l'ironie!

[850] Le roi Jean mourut à Londres, à l'hôtel de Savoie, dans la

nuit du 8 au 9 avril 1364. Édouard III, roi d'Angleterre, l'y

avait reçu avec tous les honneurs.

Pour ne pas enfermer la charité de ses lecteurs dans le cercle étroit

d'une représentation théâtrale, Walpole annonçait qu'une souscription

publique en faveur de Sa Majesté Corse était ouverte dans Pall Mall,

chez le libraire Robert Dodsley, qui était nommé, à vie, grand-trésorier

et bibliothécaire en chef de l'île de Corse. Il n'aurait pas accepté ces

fonctions sous un autocrate. La souscription ne sera certainement pas

générale, quoique ce fût à souhaiter pour l'honneur de l'Angleterre. Il

est à prévoir que les partisans du droit héréditaire refuseront

d'apporter leur offrande. On peut essayer de convaincre ces gens-là au

moyen d'un argument bien simple. En admettant que le titre de Neuhoff

fût entaché du vice (selon leur idée) d'avoir été élu par un peuple, qui

avait renversé le joug de ses anciens tyrans, comme les Génois ont été

les souverains de la Corse, les partisans du principe monarchique seront

obligés, en répudiant la cause du roi Théodore, d'accorder le droit

divin héréditaire à une république. Cela constitue un problème politique

difficile à résoudre. Walpole, en terminant, disait qu'il proclamerait

jacobites toutes les personnes qui n'apporteraient pas leur obole pour

le souverain. Il espérait n'avoir pas en vain fait appel à la charité de

ses concitoyens.

Il fit suivre son article d'une note. Deux pièces de monnaie, frappées

pendant le règne de Théodore, étaient entre les mains du

grand-trésorier, elles seront montrées aux souscripteurs par les

propres officiers de l'Échiquier de Corse. Cette monnaie constitue une

haute curiosité. Les plus célèbres collections du royaume ne la

possédaient pas[851].

[851] _The World_, no 8, jeudi 22 février 1753. Article cité en

partie par Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 142-143.

Cet article, qui était un raffinement de cruauté envers un malheureux

prisonnier, amusa la société de Londres. On le prit pour une jolie

œuvre d'ironie, le passe-temps d'un homme sceptique et railleur. On

crut à une de ces plaisanteries froidement débitées, qui ont un air de

mystification. L'éditeur du journal, ce Robert Dodsley, que Walpole

avait nommé bibliothécaire en chef de Corse, dut faire paraître dans le

numéro suivant une note pour informer le public que la souscription

ouverte était une chose sérieuse. L'auteur de l'article avait même déjà

reçu quelque argent, qu'il se proposait d'employer à l'honneur de la

couronne de Corse[852].

[852] _The World_, no 9, 1er mars 1753.

On ne nous dit pas si Walpole s'était inscrit pour une somme importante

en tête de la liste.

Garrick donna la représentation annoncée[853]. Mais elle ne paraît pas

avoir eu grand succès. Quant à la souscription, ce fut une faillite.

Elle produisit seulement cinquante livres sterling. Walpole attribua cet

échec au mauvais caractère de Sa Majesté; mais cette somme était bien

supérieure à ce que valait ladite Majesté. Théodore espérait mieux. Il

prit l'argent; seulement, il se jugea offensé et envoya un procureur

menacer Dodsley d'une poursuite en raison de la liberté que le journal

avait prise de se servir de son nom. Walpole ajoutait: «Dodsley se moqua

de l'homme de loi; mais cela ne diminue en rien la sale fourberie.

Assurément, cela eût fait un bien joli procès. Un imprimeur poursuivi

pour avoir sollicité et obtenu une charité en faveur d'un homme en

prison; cet homme, un étranger, pas même mentionné sous son nom

véritable, mais sous un titre burlesque! Je ne protégerai plus des

rois[854].»

[853] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 144.

[854] Horace Walpole à Horace Mann, Strawberry Hill, 27 avril

1753: _op. cit._--Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 144.

Théodore n'intenta pas le procès. Si le monarque avait mauvais

caractère--comme on le lui reprochait--n'était-il pas aigri par les

sarcasmes dont on bafouait sa détresse? Les cinquante livres, prix de

ces insultes, formaient un maigre appoint pour ses dettes. Il resta en

prison. Peu à peu on l'oublia; la mode se détourna de lui et la société

anglaise passa à d'autres exercices.

L'agonie du malheureux se prolongeait. Aucune lueur d'espoir ne venait

relever son courage. Chaque jour, son cachot semblait se rétrécir et

l'étreindre davantage, lui qui avait rêvé de donner la liberté à un

peuple!

En 1754, il tenta une démarche auprès du comte Bentinck, le diplomate

hollandais, qui, jadis, l'avait protégé. Le 12 mai, il lui écrivit. Son

dénuement était complet, son crédit épuisé; alité et malade, il avait dû

vendre tout ce qui lui restait. Il suppliait Bentinck de lui faciliter

l'emprunt de mille livres sterling, afin qu'il pût se libérer. Et en

terminant, il faisait un suprême appel à la pitié de son ex-protecteur

et des amis de celui-ci[855].

[855] Théodore au comte Bentinck, 12 mai 1754. Lettre citée par

Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 145.

Lorsque Théodore se remuait dans le monde, entassant rêves sur chimères,

parlant de ses droits avec cette assurance qui en imposait parfois, des

gens haut placés avaient prêté la main à ses intrigues. On espérait se

servir de lui, pour réaliser dans l'ombre des projets, qui ne pouvaient

pas s'étaler au grand jour. Mais, maintenant son rôle était fini, bien

fini. Quel intérêt Bentinck aurait-il eu à secourir un homme accablé de

misère, réduit à l'impuissance? Une loque désormais inutile! Le comte ne

répondit pas.

Quelque temps après, le 8 juillet, Théodore écrivit à un de ses

cousins; le nom de celui-ci est resté inconnu, un parent de Westphalie

sans doute. C'est encore le cri d'angoisse d'un homme qui se sent

abandonné, qui se voit condamné à mourir misérablement. C'est le dernier

geste du naufragé qui se cramponne à l'unique planche de salut. Sa

vanité s'est effondrée; il ne parle plus de la grandeur de son rôle: il

étale sa misère. Il implore du pain et de l'air. Il s'est hasardé à

écrire au duc de Portland pour lui demander de le secourir. Le duc lui a

fait répondre qu'il ne le connaissait pas. Quelle humiliation! Il manque

de tout. Va-t-il mourir faute d'un peu de pitié[856]?

[856] Lettre de Théodore du 8 juillet 1754, citée par Percy

Fitzgerald, _op. cit._, p. 144-145.

Le cousin fit ce que l'on fait généralement aux demandes des parents

pauvres: il ne répondit pas.

Pendant un an, le silence se fit autour du roi captif. Plus une visite,

plus une aumône; rien! Seul à seul avec ses pensées, que de choses ne

dut-il pas remuer dans ces longs jours et dans ces nuits sans fin! Il

était à bout de forces. Au cours de sa vie, transporté par ses folles

ambitions, il avait goûté l'ivresse des régions élevées, au-dessus du

terre à terre où se meut le vulgaire. Souvent, la réalité l'avait

abattu, mais jamais il ne s'était laissé terrasser complètement. Son

imagination en délire l'avait toujours soutenu, en l'entourant de

visions et de songes, en mettant dans son âme des espérances tenaces et

insensées. Il avait éprouvé tout ce qu'un homme peut ressentir en

passant des grandeurs à la misère. Mais le pauvre roi sentait bien que

tout était fini maintenant. Ah! si seulement il avait pu aller mourir

dans le coin de terre du pays natal!

Il existait alors une coutume. Parfois, par un acte du Parlement, une

fournée de débiteurs insolvables était relâchée. Trois publications

légales avaient lieu dans un journal; puis, les prisonniers signaient

leur cédule, c'est-à-dire une promesse de payer ou un abandon de leurs

biens en faveur de leurs créanciers. Cette formalité constituait pour

ceux-ci une garantie bien précaire; mais les apparences étaient

sauvegardées. En 1755, Théodore fut admis dans la série des débiteurs

bénéficiant de l'amnistie du Parlement. Les trois publications pour

«Théodore-Étienne, baron de Neuhoff, allemand de Westphalie», furent

faites dans _The World_ les 3, 10 et 20 mai[857]. Il n'était plus

question de Majesté!

[857] _The World_, nos des 3, 10 et 20 mai 1755.--Percy

Fitzgerald, _op. cit._, p. 146.

Il fut amené devant les magistrats. Selon la loi, on lui demanda ce

qu'il possédait. La réponse qu'il fit résumait toute sa vie, toutes ses

ambitions. Ce fut un dernier cri d'orgueil empreint, dans les

circonstances, d'une grandeur tragique.--«Je n'ai rien, dit-il, que mon

royaume de Corse!»--Le 24 juin 1755, dans la vingt-huitième année de

George II, il signa la cédule par laquelle il abandonnait ses

États[858]! Et le royaume de Corse fut légalement et officiellement

enregistré pour la garantie des créanciers du baron de Neuhoff. Les

Anglais étaient donc arrivés à leurs fins: ils avaient l'île, objet de

leurs convoitises. Seulement cette cession n'existait que sur un papier

sans valeur.

[858] Horace Walpole à Horace Mann, Arlington street, 17 janvier

1757: _op. cit._--Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 146.

Cette fois, c'était bien la déchéance irrémédiable. Pour obtenir une

liberté qu'on ne lui donna même pas, il avait déposé cette couronne que,

dans son ambition têtue, il considérait comme un droit imprescriptible.

Poussant le sacrifice jusqu'au bout, il remit à Walpole sa dernière

relique, le grand sceau du royaume de Corse[859]. Le calvaire était

gravi. Bafoué dans sa dignité royale, Théodore se vengeait en roi.

[859] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 147.

Walpole accepta le cadeau. Peut-être donna-t-il au malheureux détrôné

une aumône, en échange. Le noble lord eut-il des remords pour ses lâches

sarcasmes envers un prisonnier? On cite de lui un appel à la noblesse et

à la haute société de Londres en faveur de Neuhoff. Cet appel fut

publié dans le _Public advertiser_. Walpole ne traite plus ironiquement

Théodore de Majesté. Les termes de cette adresse sont simples. Il

demande la charité pour permettre au baron de retourner dans son pays.

Cet infortuné se trouve dans la plus complète misère. Lors de la

dernière guerre en Italie, il a donné des preuves de son dévouement à

l'Angleterre. Walpole espère que tous les vrais amis de la liberté

tiendront à secourir un brave homme malheureux, qui ne désire qu'une

seule chose: pouvoir prouver sa reconnaissance à la nation anglaise.

Deux maisons de banque étaient chargées de recueillir les

souscriptions[860].

[860] MM. Charles Asgill, Aldermann et Co., Lombard street, et

MM. Campbell et Coutts dans le Strand.--Percy Fitzgerald, _op.

cit._, p. 147.

Décidément, Théodore n'était plus à la mode. La souscription avorta, car

l'ex-roi ne retourna pas dans son pays. Pendant quelque temps, il mena

l'existence la plus misérable, celle d'un mendiant loqueteux. Puis, on

le remit en prison[861]. Pour quelle cause fut-il incarcéré de nouveau?

Quel créancier hargneux l'avait-il encore poursuivi? Ceux à qui il

devait n'étaient-ils pas satisfaits d'avoir en garantie le royaume de

Corse? Le pauvre Théodore ne pouvait pourtant rien donner de plus. Mais

le «Banc du Roi» valait mieux que la rue. Là, au moins il pouvait

manger.

[861] _Idem_, _ibidem_.

Cette dernière année de sa vie est restée dans l'ombre. Personne ne

s'occupait plus de lui. C'est si peu intéressant un homme qui meurt de

faim!

Il sortit définitivement de prison le 5 ou le 6 décembre 1756. Aussitôt

l'écrou levé, il prit une chaise et se fit conduire chez le ministre de

Portugal. On répondit qu'il n'était pas chez lui. Peut-être le diplomate

se souciait-il fort peu de recevoir ce mendiant. Théodore se trouva

alors dans un cruel embarras. Il n'avait pas les douze sous nécessaires

pour payer le porteur. Ce monarque, qui avait distribué des souliers

neufs et des sequins d'or à un peuple émerveillé, était là, dans la

rue, sans un sou. Il était tellement las et malade qu'il ne pouvait pas

marcher. Il songea. Ah! ce n'était plus l'heure des grandes pensées de

gloire. Il fallait aviser à ne pas mourir au coin d'une borne, dans la

brume glacée de décembre. Le roi, couronné de laurier, un jour d'avril,

par un beau soleil, sur les côtes bleues de la Méditerranée, allait-il

donc tomber pour jamais dans la boue des rues de Londres? Il se rappela

qu'il avait connu jadis un tailleur, un ravaudeur de vieux habits

plutôt. Mais cet individu était pauvre. Qu'importe! Puisque les riches

lui fermaient leurs demeures, peut-être la porte de l'échoppe

s'ouvrirait-elle pour lui. L'ouvrier habitait 5, Little Chapel street,

dans le quartier de Soho. La maison était misérable, la rue étroite et

sombre.

Le monarque frappa à la porte et demanda l'hospitalité. L'ouvrier

l'introduisit. Le brave homme ne possédait pas grand'chose, mais, de

tout cœur, il proposa au roi déchu de partager sa pauvreté. Théodore

put au moins reposer son misérable corps malade. A ce modeste foyer, il

réchauffa ses membres engourdis de froid. Le tailleur le fit asseoir à

sa table et lui donna un lit.

Les privations, les misères physiques et morales, la longue captivité

avaient épuisé le malheureux. Le lendemain de son arrivée, il ne put pas

se lever. Peu à peu, la vie s'en allait de ce corps usé. L'agonie dura

trois jours. Le 11 décembre, il mourut[862].

[862] Horace Walpole à Horace Mann, Arlington street, 17 janvier

1757, _loc. cit._--Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 148.

Le tailleur rendit les derniers devoirs à son hôte. Il arrangea la

couche mortuaire du mieux qu'il put. Elle était propre et décente; il

lui avait même donné l'apparence d'un lit de parade. Les gens du

quartier, de pauvres diables aussi, vinrent sans doute en curieux. Et

ces artisans durent être touchés de cette charité prodiguée par un des

leurs envers un souverain[863].

[863] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 149.

Quelles furent les pensées de l'ouvrier devant le cadavre de ce roi qui

était venu lui demander l'aumône d'un lit pour mourir? Simple et bon, il

ne se livra sans doute à aucune réflexion de vaine philosophie. Il avait

accompli son acte de pitié sous la seule impulsion de son cœur, sans

s'inquiéter si l'individu qui implorait son aide était un monarque ou un

vagabond! L'histoire n'a pas conservé le nom de cet homme généreux; en

revanche elle n'a pas oublié les noms et titres de ceux qui bafouèrent

un malheureux. Assurément, le souvenir des méchancetés mérite mieux

d'être gardé que celui d'un geste charitable: c'est plus amusant.

Le tailleur n'avait pas de quoi payer les obsèques de Théodore. Un

marchand d'huile de Compton street, M. Wright, offrit sa bourse. Un

collègue, puisque Théodore avait monté son affaire en Hollande en vue

d'importer les huiles de Corse! Ce bourgeois cossu déclara qu'il lui

serait agréable, une fois dans sa vie, d'avoir l'honneur d'enterrer un

roi[864]. Il fit préparer pour la dépouille du baron de Neuhoff, roi de

Corse, un cercueil d'orme recouvert de drap noir avec une double rangée

de clous en cuivre. Au-dessus, il y avait une grande plaque avec

l'inscription gravée. Deux couronnes dorées l'encadraient. De chaque

côté de la bière, deux paires de poignées chinoises en métal doré avec

couronnes étaient fixées. L'intérieur était doublé de crêpe fin. Le

corps fut enseveli dans un double linceul, la tête reposant sur un

coussin. Quatre hommes vêtus de noir portaient le cercueil[865].

[864] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 148.

[865] Voici, d'après M. Percy Fitzgerald (p. 149), la note des

funérailles du baron de Neuhoff, fournie par Joseph Hubbard,

fabricant de cercueils, entrepreneur de pompes funèbres:

_For the funeral of baron Neuhoff, king of Corsica, interred in St.

Anne's Ground, december 15, 1756._

To a large elm coffin, covered with superfine black cloth, finished

with double rows of brass nails, a large plate of inscription, two cup

coronets gilt, four pair of chinese contrast handles gilt, with coronets

over ditto, the inside lined and ruffled with fine crape and inseare

£ 6 6 0

A fine double shroud, pillow, and nuts 0 16 6

Four men in black to move the body down 0 4 0

Paid the parish dues of St. Anne's 1 2 8

Paid the gravedigger's fee 0 1 0

Best velvet pall 0 10 0

Use of three gentlemen's cloaks and crapes 0 4 6

A coach and hearse with pairs 0 16 0

Cloaks, hatbands, and gloves for the coachmen 0 7 0

Beer for the men 0 1 0

Attendance at the funeral 0 2 6

------------

£ 10 11 2

Received in part 8 8 0

------------

BALANCE DUE £ 2 3 2

============

Les obsèques furent célébrées le 15 décembre à l'église Sainte-Anne.

Ces couronnes, posées sur la dépouille de Théodore par un marchand

d'huile, constituaient l'ironie suprême, l'ironie méchante que la mort

même n'arrête pas. Une mascarade macabre! Et poussant sa cruauté

jusqu'au bout, le négociant fit enfouir dans le coin le plus obscur du

cimetière, dans la fosse des pauvres, le cercueil renfermant, d'après

l'inscription gravée, le corps d'un roi[866]!

[866] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 150.

Rien n'est resté de l'endroit où Théodore fut enseveli côte à côte avec

les miséreux du quartier. Dans le petit cimetière, la terre s'est

nivelée et l'herbe a grandi. Rien! Pas même le souvenir que donne au

passant le plus modeste tombeau de pierre.

Walpole avait eu un geste généreux pour Neuhoff. Il tint à se faire

pardonner ce mouvement, dont sa réputation d'homme d'esprit aurait pu

souffrir. Il écrivit à son ami Mann, le ministre anglais à Florence:

«Votre vieil hôte royal, le roi Théodore, s'en est allé dans l'endroit

où, dit-on, les rois et les mendiants sont égaux. Il n'avait pas besoin

de faire ce voyage, car de roi il était devenu mendiant[867].» Et pour

perpétuer le souvenir des sarcasmes dont il avait abreuvé le roi de

Corse, il fit graver sur la pierre le témoignage de compassion railleuse

qu'il jeta à sa mémoire.

[867] Horace Walpole à Horace Mann, Arlington street, 6 janvier

1757: _loc. cit._

Cette pierre existe encore. Elle est scellée sur le mur extérieur de la

petite église de Sainte-Anne, près de Soho Square. Sous une couronne

ironique, reproduite d'après une des pièces de monnaie de Théodore[868],

Walpole fit inscrire cette épitaphe:

PRÈS D'ICI EST ENTERRÉ

THÉODORE, ROI DE CORSE,

QUI MOURUT DANS CETTE PAROISSE LE 11 DÉCEMBRE 1756

PAR LE BÉNEFICE DU FAIT D'INSOLVABILITÉ

EN CONSÉQUENCE DE QUOIT IL ENREGISTRA

SON ROYAUME DE CORSE

POUR L'USAGE DE SES CRÉANCIERS

Le tombeau, ce grand maître, met au même niveau

Héros et mendiants, galériens et rois,

Mais Théodore apprit sa moralité avant que d'être mort;

Le destin répandit ses leçons sur sa tête _vivante_,

Il lui accorda un royaume et lui refusa du pain.

[868] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 150.

C'est tout ce qui reste de l'homme qui disputa à Gênes la souveraineté

de la Corse!

Ce fut le sort de Théodore d'être bafoué pendant sa vie par l'ironie des

hommes et des événements. Après sa mort, sa mémoire fut ridiculisée.

L'épitaphe composée par Walpole ne fut pas le seul témoignage de

dérision posthume à son égard. On connaît les sarcasmes de Voltaire.

Ensuite, sur un poème de Casti, Paisiello, composa, en 1784, un opéra

héroïco-comique: _Il Re Teodoro_. Cette bouffonnerie, quoiqu'elle

manquât d'esprit, eut du succès. Elle fut écrite sur la demande de

l'empereur Joseph II, le fils de François qui avait essayé tour à tour

de se servir de Neuhoff et de le supplanter[869]! Et suprême ironie!

Chez le Corse, couronné empereur et roi, dans son palais des Tuileries,

on exécutait dans les concerts de la cour le final d'_Il Re

Teodoro_[870]. Napoléon écoutait cela, lui qui aurait pu naître sujet du

baron de Neuhoff, si celui-ci avait réussi et fondé une dynastie!

[869] _Il Re Teodoro_ fut représenté pour la première fois à

Vienne. Le livret fut ensuite traduit en français par Moline et

Dubuisson. Fétis dit que cet opéra-bouffe «renferme un septuor

devenu célèbre dans toute l'Europe, délicieuse composition d'un

genre absolument neuf alors et modèle de suavité, d'élégance et

de verve comique». _Biographie universelle des musiciens et

bibliographie générale de la musique_, t. VI, p. 421-422.

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 32 / 38 段