Pays-Bas à Londres. Celui-ci leur remit plusieurs lettres pour Neuhoff.
Le ministre hollandais vint en personne lui rendre visite. Non content
de lui donner cette marque de déférence, il l'introduisit dans le monde
sous son faux nom[823]. Théodore parut aux réceptions de Hop et de
Munichausen, ministre de Hanovre. Gastaldi fut très scandalisé de voir
l'aventurier admis dans les cercles diplomatiques. Selon lui, Hop
agissait par curiosité plutôt que par malice, sans songer à tramer, avec
le baron, quelque noir complot[824]. Aussi n'avait-il voulu lui faire
directement aucune représentation, mais il comptait porter ses doléances
au duc de Bedford. En attendant, il écrivit à Villavecchia, à la Haye,
pour savoir si les États-Généraux approuvaient ces intrigues.
[823] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 20 janvier
1749: _loc. cit._
[824] Même dépêche de Gastaldi, 20 janvier 1749.--Durand à
Puisieux, Londres, le 6 février 1749: _loc. cit._
L'envoyé génois alla, en effet, se plaindre aux ministres du roi
d'Angleterre. Sans préambule, il demanda que Théodore fût expulsé de la
Grande-Bretagne.
--«Avez-vous reçu de votre gouvernement des instructions particulières à
ce sujet?», répliqua Bedford. Gastaldi répondit qu'il ne pouvait pas en
avoir encore; «mais, ajouta-t-il, si j'avais exécuté les ordres qui
m'ont été précédemment donnés, je vous aurais prié de faire arrêter
l'aventurier et de l'envoyer enchaîné à Gênes.» Le duc haussa les
épaules et déclara qu'il prévoyait à cela beaucoup de difficultés, car,
en Angleterre, on n'expulsait personne du royaume sur la demande d'un
ministre étranger, sauf pour raison de guerre, de conspiration ou
d'outrage au roi. Gastaldi invoqua le traité passé entre la France et la
république de Gênes. Il retourna la question dans tous les sens; il ne
put obtenir que de vagues paroles. Bedford l'engagea à écrire de nouveau
à ses chefs afin de connaître leurs intentions formelles. Si, entre
temps, Neuhoff osait afficher publiquement ses prétentions, on pourrait
lui dire à l'oreille des choses qui ne lui feraient pas plaisir.
Gastaldi, au surplus, devait être bien convaincu que l'Angleterre
n'avait rien à faire avec cet aventurier devenu la risée de tout le
monde et que le roi méprisait profondément. «Je ne doute pas de tout ce
que vous me dites», répliqua le ministre génois. Il ajouta que le
gouvernement anglais, quelques années auparavant, lui avait fourni aide
et protection, au grand préjudice de la république. Ce fait retardait la
soumission complète de l'île. Bedford ne releva pas cette attaque
directe. Gastaldi se plaignit alors de ce que l'envoyé de Hollande ne
craignait pas d'introduire Théodore dans sa société. Newcastle déclara
que Neuhoff lui avait fait demander une audience, mais il n'entendait le
recevoir à aucun titre[825]. L'entretien prit fin sur ces mots. En
sortant, Gastaldi dut être bien persuadé qu'il n'obtiendrait jamais rien
des ministres anglais.
[825] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 21 janvier
1749: _loc. cit._
Un homme tel que Théodore ne pouvait pas passer longtemps inaperçu. Le
roi de Corse, dont les aventures avaient défrayé l'univers, perça
bientôt sous le baron de Stein. La société de Londres, curieuse et
railleuse, le rechercha. Il fut principalement admis chez le chevalier
Schaub, un suisse, qui avait rempli plusieurs missions en Europe pour le
compte du gouvernement anglais. Ce Schaub et sa femme étaient très
lancés dans l'aristocratie anglaise. Le prince de Galles les honorait de
son amitié. Lady Schaub avait affirmé à une personne de qualité, très
liée avec le ministre de Gênes et digne de foi, que Neuhoff attendait un
navire qui devait le transporter en Corse[826].
[826] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 3 février
1749: _loc. cit._
Les gens, qui rapportaient de pareilles histoires à Gastaldi, se
moquaient de lui, mais il prenait tout ce qui concernait Théodore au
tragique; il fut au désespoir. Il ne voyait pas que les gens du monde
voulaient rire et s'amuser. Il était trop choqué pour envisager la chose
par le côté plaisant. Ce scélérat, ce fourbe, cet ennemi de la
république l'hypnotisait. Il ne devait assurément plus sortir de chez
lui, pour ne pas s'exposer à rencontrer l'aventurier dans quelque
soirée. Un de ces grands seigneurs anglais, sceptiques et ironiques,
n'aurait pas manqué de lui présenter le roi de Corse. Le diplomate, qui
n'était pas homme d'esprit, eût difficilement soutenu le choc et il
avait peut-être le pressentiment que les rieurs n'auraient pas été de
son côté.
Il alla verser ses chagrins dans le sein du secrétaire de Newcastle. Il
lui raconta, avec naïveté, les intrigues de Schaub qui avait, selon lui,
la déplorable habitude de se mêler des affaires qui ne le regardaient
pas. Il le supplia d'agir auprès du duc pour que Théodore fût
ignominieusement chassé de façon à ce que l'Angleterre montrât aux
Corses combien elle désapprouvait leur obstination dans la révolte. Le
commis se récria. On devait être bien persuadé que la cour ne songeait
nullement au baron. Il faudrait que les Anglais eussent perdu
complètement le sens commun pour essayer d'entretenir l'agitation en
Corse sous le couvert de cet aventurier. Il promit au diplomate d'en
parler à son maître. Gastaldi se retira bien convaincu de la sincérité
de ces paroles[827].
[827] _Ibidem._
Les Schaub continuaient à recevoir Théodore. Ils organisèrent des
réceptions en son honneur. «Je vais demain chez lady Schaub prendre une
tasse de café avec le roi Théodore», écrivait Horace Walpole à son ami
Mann. «Je suis curieux de le voir, quoique je n'aime pas en général les
spectacles; je me contente de la toile peinte à l'huile qui pend dehors
et qui les représente, image à laquelle ils ressemblent rarement,
d'ailleurs[828].»
[828] Horace Walpole à Horace Mann, Londres, Arlington street, le
23 mars 1749: _op. cit._
En même temps que Neuhoff, il y avait à Londres deux rois nègres que la
société choyait beaucoup. C'était la mode de les recevoir[829]. Les
princes exotiques, de couleur noire ou jaune, n'ont jamais été rares;
mais le roi de Corse, le premier, l'unique, constituait une attraction
puissante. L'idée de le rencontrer, de lui parler, de lui faire raconter
ses aventures, était bien faite pour exciter la curiosité du mondain le
plus désœuvré. Comme la maîtresse de maison qui pouvait l'offrir à ses
invités devait être fière! Et cette pauvre Majesté, loqueteuse et
besogneuse, quel beau sujet de raillerie pour ces gens charitables, qui
forment ce qu'on appelle la haute société!
[829] _Ibidem._
Walpole espérait s'amuser à faire bavarder Théodore à la réunion de lady
Schaub; il en fut pour ses frais. Neuhoff n'ouvrit pas la bouche.
Walpole cependant se montra aimable, enjoué; il déploya les grâces et
les séductions de son esprit. Il parla au monarque de son royaume, et
l'appela «Sa Majesté» avec des airs de respect. Les convives,
entr'autres lord March et sir Hanbury Williams, se divertirent beaucoup
de cette comédie. Et finalement déçus par le silence obstiné de Neuhoff,
ces gens le jugèrent bête et orgueilleux[830]. Mais le malheureux ne
sentait-il pas tout ce qu'il y avait d'ironie méchante sous la déférence
de ces grands seigneurs? On le ridiculisait en s'entretenant avec lui
comme on aurait parlé à un souverain. On le bafouait avec des airs
aimables et le sourire aux lèvres. Ces gens heureux, riches et repus,
s'amusaient de sa misère. Ils trouvaient sans doute très drôle de voir
un roi qui avait faim et qui était traqué par ses créanciers. Théodore
préféra se taire: ce fut peut-être la seule circonstance de sa vie où il
montra un peu de dignité.
[830] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 140.
De tout temps, il avait eu à Londres des succès de curiosité. Il se
trouva même un industriel qui sut en tirer profit. Lévis-Mirepoix,
ambassadeur de France, raconte ce trait de «la badauderie anglaise» au
sujet du roi de Corse. «Dans le temps de ses premières et plus
florissantes prospérités, un quidam, qui avait loué la chambre que cet
aventurier occupait à Londres avant de partir pour son expédition,
imagina de la montrer au public pour un schelling par tête. La foule y
fut grande et le susdit quidam y fit très bien ses affaires[831].» Mais,
à Théodore la badauderie anglaise ne rapportait pas d'argent. Il vivait
misérablement, secouru par la charité de quelques particuliers qu'il
avait connus, jadis, dans des temps meilleurs[832].
[831] Lévis-Mirepoix à Puisieux, Londres, le 4 octobre 1749:
Correspondance d'Angleterre, vol. 425. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
[832] Lévis-Mirepoix à Puisieux, Londres, le 25 septembre 1749:
_loc. cit._
Le 21 décembre, il fut arrêté pour une somme de quatre cents livres
sterling. Quatre autres créanciers importants surgirent aussitôt. En
mandant cette nouvelle à son gouvernement, Gastaldi ajoutait que selon
toute probabilité, en raison de l'énormité de ses dettes, l'aventurier
finirait ses jours dans un étroit cachot. Pour faire arrêter le
malheureux Théodore, on avait usé d'une ruse. Sachant qu'il était
traqué, il s'était réfugié dans un endroit privilégié. Cet asile
inviolable ne pouvait être qu'une ambassade. Il n'est pas
invraisemblable que Neuhoff ait été recueilli par son ami Hop, le
ministre de Hollande. Un espion dévoila la retraite du roi. Qui fut le
traître en cette circonstance? Un individu taillé comme le Saint-Martin;
lui-même peut-être. Mais, pour prendre le débiteur, il fallait l'attirer
au dehors. On lui envoya donc une fausse lettre de milord Carteret,
avec qui il était lié, le priant de passer sans retard chez lui pour une
affaire très importante. Plein de bonheur et d'espérance, Théodore
sortit aussitôt et lorsqu'il fut dans la rue on l'arrêta. Tout à la
joie, Gastaldi trouva le stratagème «_bellissimo_», très beau, sans
penser qu'il fût l'œuvre d'un misérable espion doublé d'un faussaire.
Ce que le ministre génois jugea moins admirable, ce fut de voir le
traître venir lui demander une récompense. «Il s'est mal adressé, écrit
Gastaldi, et cela ne m'a pas coûté un sou.» Peu de personnes
connaissaient à Londres cet événement, que le représentant de Gênes
appelle un «succès». Il l'apprit au duc de Bedford qui, à cette
nouvelle, fut pris du fou rire[833]. Théodore chercha les moyens de
sortir de prison. Il lui fallait ou payer ou avoir des cautions. Le
second moyen paraissait plus praticable. Il trouva, en effet, un homme
de bonne volonté, qui voulut bien se porter garant pour lui; mais cela
ne suffit pas. D'autres créanciers ayant paru, l'arrestation fut
maintenue[834].
[833] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 25 décembre
1749: _loc. cit._--Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 140.
[834] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 1er janvier
1750: _loc. cit._
Théodore devait cinq cents livres sterling à un individu chez qui il
avait logé. Après l'incarcération du baron, cet individu vint chez
Gastaldi. Il lui dit qu'il avait dans sa maison un ballot appartenant à
Neuhoff, dans lequel étaient beaucoup de lettres des mécontents de
Corse. De son cachot, l'aventurier avait fait plusieurs fois demander
ces documents, d'une façon très pressante. Le logeur n'entendait pas les
lui rendre avant d'avoir été payé; il avait en conséquence scellé le
paquet. Gastaldi pensait qu'il ne serait pas très difficile d'avoir ces
papiers, moyennant une petite somme, mais avant de rien offrir, il
désirait recevoir les instructions du Sérénissime Collège[835]. Celui-ci
délibéra sur cette dépêche. Il décida qu'on accuserait réception au
ministre en le remerciant et en le priant de continuer à déployer son
zèle[836]. Quant à la question d'argent, pas un mot, comme toujours!
[835] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 29 janvier
1750: _loc. cit._
[836] Délibération du Sérénissime Collège, du 11 février 1750:
_loc. cit._
Malgré le séjour forcé au «Banc du Roi», la prison pour dettes,
peut-être même à cause de cela, la célébrité de Théodore s'accrut à
Londres. La haute société trouvait que l'aventure prenait un caractère
tout à fait original. Ces gens, si respectueux du principe monarchique
chez eux, jugeaient fort plaisant de voir un souverain incarcéré par des
créanciers hargneux, comme un vil manant. Walpole estima la chose si
drôle qu'il émit l'idée d'envoyer Hogarth, le graveur en renom, le
créateur de la caricature anglaise, pour faire le portrait du roi sous
les verrous[837].
[837] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 140.
Les visiteurs affluèrent, affamés de la curiosité de voir ce monarque
dans son cachot, et d'entendre le récit de ses aventures. Théodore qui,
dans le monde, sous les politesses railleuses des nobles lords, avait eu
le sentiment de sa déchéance, s'était ressaisi en prison. Il semblait
que le malheur lui donnât une auréole nouvelle. Sa sotte vanité reprit
le dessus. Il se montra pompeux, assoiffé de gloriole, entraîné par ce
vertige des grandeurs qui, dans le cours de sa vie, avait inspiré tous
ses actes. Il pensait sans doute cacher sa misère sous le masque de la
dignité, comme on recouvre d'un manteau des vêtements en loques. Il
avait un grabat dans sa cellule; il en fit un trône. Un méchant ciel de
lit lui servit de baldaquin. Assis là dans une attitude de roi, il
recevait les visiteurs. Chaque jour ils étaient nombreux: des grands
seigneurs, des bourgeois, des littérateurs, des comédiens[838], qui
voulaient peut-être se perfectionner dans leur art en prenant des
leçons. Ah! ce ne devait pas être un spectacle banal! Et puis, quel
charme à entendre Théodore raconter sa vie, reposant sur ce trône du
«Banc du Roi», trône moins éphémère pour lui que celui de Corse!
D'abord sa jeunesse. Joli page de Madame, il avait vécu à la cour de
France; ses souvenirs pouvaient remonter au Grand Roi, à Mme de
Maintenon, au Régent. Mais son plus beau titre de gloire avait été de se
sacrifier pour donner la liberté au peuple corse. Après la rencontre, à
Savone et à Gênes, des insulaires, c'était le débarquement à Aléria, au
milieu des salves, dont l'écho fit trembler la république. Les patriotes
venaient vers lui en chantant. Il était le messie. Vêtu comme le Grand
Seigneur, il avait distribué des bottes orientales et des sequins d'or.
L'enthousiasme des peuples était immense: sur tout son parcours on
l'acclamait. Et le jour glorieux du couronnement dans Alesani; son
entrée triomphale dans l'église, la couronne de laurier au front, sa
canne à bec de corbin à la main comme sceptre, le _Te Deum_ chanté en
grande pompe et le cri de: _Vive notre roi!_ sortant de mille poitrines!
Hélas! après c'était la trahison, le départ, la recherche des secours.
Une confiance invincible dans son étoile l'avait soutenu aux heures de
défaillance, quand sa vie lui apparaissait comme une sombre tragédie. Et
puis, n'était-il pas marqué par le destin pour faire le bonheur des
Corses? Il avait connu de hauts et de puissants personnages; il avait
traité avec eux. Mais les infâmes Génois ne cessaient de le poursuivre
de leurs haines, de l'accabler des plus noires calomnies. Le tribunal
des inquisiteurs d'État avait essayé de l'envoûter et de le faire
assassiner! Il ne désespérait pourtant pas de retourner plein de gloire
dans l'île et de voir le peuple, à ses pieds, entonnant le bel hymne de
la reconnaissance. Voilà ce qu'il devait raconter à ses visiteurs,
laissant dans l'ombre bien des particularités de sa vie. Et les gens
sortaient éblouis, amusés surtout. Ceux qui avaient trouvé le spectacle
à leur goût, laissaient une aumône. La misère du roi était grande. Des
personnes, émues de son sort, lui envoyaient parfois de petits secours.
Parmi celles-ci, étaient lord Grenville (Carteret) et lady
Yarmouth[839]! Du reste, Théodore n'était pas ingrat. Il décora
quelques-uns de ses visiteurs, les plus notables et les plus
charitables. Dans la prison, d'où il ne devait sortir que pour mourir,
il créait des chevaliers de son ordre: l'_Ordre de la Délivrance!_ En
1800, on voyait encore à Londres un vieux gentilhomme qui avait été
ainsi décoré par le roi Théodore[840].
[Illustration]
Fac-similé de l'écriture de THÉODORE DE NEUHOFF.
D'après une lettre qui se trouve aux Archives du Ministère des affaires
étrangères, _Correspondance de Corse, vol. 3_.
[838] _Ibidem_, p. 141.
[839] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 141.
[840] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 141.
Mais le cachot lui semblait dur. Il s'ingéniait à en sortir. Il écrivit
pour qu'on intervînt auprès d'un conseiller bien au courant de ses
affaires, il lui fallait de l'argent sans tarder. Il ne voulait pas
rester un jour de plus «dans cette maison»; si on ne pouvait faire la
somme suffisante pour le libérer entièrement, il demandait qu'on lui
procurât au moins de quoi donner des acomptes. Une femme, encouragée par
ses ennemis, venait à tout moment «l'affronter». C'était
intolérable[841].
[841] Lettre de Théodore de Neuhoff, du 11 juillet 1750:
Correspondance de Corse, vol. 3. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
Quelle était cette mégère? Une créancière sans doute, qui réclamait plus
bruyamment que les autres. Mais ces insultes lui étaient très sensibles;
il aimait mieux l'ironie polie des gens du monde. L'argent ne vint pas,
car le malheureux resta en prison.
Tandis que les Anglais se livraient au sport d'aller gouailler le pauvre
monarque au «Banc du Roi», un individu cherchait à soutirer de l'argent
au gouvernement français au moyen de l'aventure fâcheuse arrivée à
Neuhoff. Il se nommait Gautier et habitait Tennis Court, no 3. Il était
provençal. Le maréchal de Belle-Isle l'avait connu pendant sa détention
en Angleterre. Il lui avait même accordé sa protection pour une affaire
d'héritage. Ce fut donc au maréchal que Gautier fit ses offres de
service, dans deux longues lettres. Belle-Isle les transmit à Puisieux
par acquit de conscience, en faisant sur leur contenu de prudentes
réserves et en demandant ce qu'il devait répondre[842].
[842] Le maréchal de Belle-Isle à Puisieux, Metz, le 7 août 1750:
_Ibidem_.
Gautier écrivait que Théodore, ayant entendu parler de lui, l'avait fait
prier de venir le voir. Le roi de Corse s'imaginait qu'il pourrait lui
fournir les moyens de sortir de prison. Le 11 juillet 1750, il s'était
rendu au «Banc du Roi», où il avait eu avec Neuhoff un entretien qui
avait duré trois heures. Au cours de la conversation, Théodore avait
montré plusieurs lettres de date récente, qui lui étaient parvenues de
Corse, de Livourne et même de Gênes. Gautier lut ces lettres
attentivement. Le contenu lui en parut si grave qu'il avait été sur le
point de partir pour la France afin d'informer le gouvernement des noirs
complots qui se tramaient. Mais il avait été retenu par la pensée de
pouvoir démasquer plus complètement ces intrigues en continuant à faire
bavarder le souverain. Il fallait à ce dernier quinze cents livres
sterling pour se libérer. Il se montrait disposé à donner en garantie de
cette somme les sceaux de son royaume, ainsi que tous les documents de
sa chancellerie. Gautier proposait donc l'affaire suivante. On lui
avancerait la somme nécessaire pour désintéresser ses créanciers.
Moyennant cette avance, on entrerait en possession des sceaux et des
papiers. Après quoi, le roi de Corse restant à la discrétion du prêteur,
celui-ci pourrait à tout moment le faire remettre en prison[843].
C'était simple et expéditif. Le procédé manquait peut-être de
délicatesse; mais les gens qui trafiquaient de l'aventure de Théodore ne
s'arrêtaient pas à cela. Gautier voulut impressionner Belle-Isle par des
révélations à sensation. Quatre jours plus tard, il prit de nouveau la
plume. En Corse et sur les côtes d'Italie un complot s'organisait, un
complot sanguinaire! Le roi de France entretenait encore dans l'île un
petit corps d'armée. Il ne s'agissait rien de moins qu'à «faire chanter
à ces troupes les Ténèbres de Corse, sur le même ton que les Français
chantèrent autrefois les Vêpres de Sicile». Huit cents hommes armés
étaient débarqués en Corse pour opérer ce massacre. D'autres conjurés se
trouvaient prêts: ils étaient nombreux; il y en avait partout. Moyennant
quinze cents guinées, on pourrait empêcher ce carnage. Ce n'était pas
cher. Gautier ajoutait que le ministre de Gênes, Gastaldi, avait fait
des propositions à Théodore pour avoir les sceaux et la chancellerie,
mais celui-ci ne voulait en aucune façon traiter avec les Génois[844].
Cela est peu vraisemblable. La république, d'un coté, n'entendait pas
débourser d'argent. Neuhoff, de l'autre, aurait difficilement résisté
aux propositions génoises si elles avaient été accompagnées d'une forte
somme.
[843] Gautier à Belle-Isle, Londres, le 12 juillet 1750:
Correspondance de Corse, vol. 3. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
[844] Gautier à Belle-Isle, Londres, le 16 juillet 1750:
Correspondance de Corse, vol. 3. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
Le gouvernement français ne jugea pas utile de négocier l'affaire
proposée par Gautier[845]. Néanmoins, Puisieux informa Cursay,
commandant des troupes françaises en Corse, du complot qu'on disait
tramé pour renouveler les Vêpres Siciliennes. Il ajoutait que,
d'ailleurs, il croyait peu à ces bruits[846]. Cursay répondit que les
Français étaient fort tranquilles dans l'île et qu'il n'y avait rien à
craindre[847]. C'était l'exacte vérité.
[845] Puisieux à Belle-Isle, Versailles, le 18 août 1750:
_Ibidem_.
[846] Puisieux à Cursay, Versailles, le 11 août 1750: _Ibidem_.
[847] Cursay à Puisieux, Bastia, le 26 août 1750: _Ibidem_.
Les _Ténèbres de Corse_ ne furent jamais chantés; le gouvernement
français ne chanta pas non plus, et le baron resta en prison.
III
Deux années s'écoulèrent. La mode d'aller voir le roi Théodore persista
parmi la société de Londres. Neuhoff continuait à chercher les moyens de
quitter «cette maison». Il combinait, il furetait, il négociait. Mais
comment trouver la somme? Où était l'homme compatissant qui lui
viendrait en aide? Il devait sur le visage de chacun de ses visiteurs
épier un signe de pitié, surprendre dans les paroles qu'on lui adressait
un témoignage de commisération. Mais l'âme généreuse, capable de
charité, ne se trouvait pas parmi ces mondains. On lui faisait l'aumône;
ceux qui s'en allaient satisfaits du spectacle jugeaient avoir
suffisamment payé leur amusement d'un peu de monnaie. Quant à tenter
quelque chose pour lui rendre la liberté, nul n'y songeait. Et c'est
dans ces années sombres, passées entre les murs d'un cachot, que la
destinée du pauvre monarque prit réellement les allures d'une tragédie.
Sa vie ressemblait à une comédie de Regnard, dont Shakespeare aurait
écrit le dénoûment!
Après avoir subi les sarcasmes des gens nobles, Théodore dut affronter
les railleries du monde officiel. La mode ne franchit généralement pas
le seuil des enceintes parlementaires. Mais la renommée du roi de Corse
était si grande; on parlait tellement de lui en termes comiques que la
curiosité de le voir s'infiltra jusqu'au sein du Parlement. La Chambre
des Communes s'occupait, à ce moment-là, de la situation des débiteurs
incarcérés. Une commission fut nommée pour examiner le régime auquel les
prisonniers étaient soumis. Ce fut un bon prétexte pour quelques députés
de se rendre auprès de Théodore. Ils l'interrogèrent longuement avec des
airs respectueux, l'appelant Sa Majesté[848] tout comme les autres, qui
le tournaient en dérision.
[848] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 142.
Un journal venait de se fonder à Londres, _The World_. Quelques grands
seigneurs y publiaient des articles. Parmi ces publicistes amateurs se
trouvaient notamment lord March et Horace Walpole[849]. Ce dernier sous
le nom de Fitz-Adam, fit paraître dans le no 8, à la date du 22 février
1753, un appel à la charité publique en faveur du roi Théodore. Cet
article, assez long, était un nouveau sarcasme lancé contre le
malheureux prisonnier; sarcasme plus cruel que toutes les railleries
dont la société anglaise abreuvait le monarque déchu.
[849] _Ibidem._
En tête, Walpole écrivit ces mots: _Date obolum Belisario_.