Après avoir été chassé de Toscane, Théodore mena en Allemagne et en

Hollande une existence misérable. Pendant deux ans, on n'entendit guère

parler de lui. Ses grands projets, ses intrigues avec les puissances qui

désiraient s'emparer de la Corse, tout cela avait piteusement avorté. Le

rêve et la chimère avaient dû, dans son esprit, céder la place aux

brutales préoccupations de la vie matérielle. Il ne s'agissait plus,

maintenant, de reconquérir un trône; il fallait pourvoir au pain de

chaque jour. Tous les matins la même besogne devait recommencer: la

chasse aux écus, l'escroquerie quotidienne.

Le soir, son esprit s'ingéniait sans doute à songer avec quel mensonge

il pourrait, le lendemain, faire une nouvelle dupe. Mais, parfois, son

incorrigible ambition reprenait le dessus. Malgré toutes les

désillusions, il se croyait encore appelé à jouer le rôle de sauveur

dans les destinées du peuple corse. Qui pensait à lui dans l'île? Douze

ans s'étaient écoulés depuis que les insulaires avaient posé sur sa tête

une couronne de laurier. Et douze ans c'est bien long pour conserver la

fidélité d'un peuple, surtout quand on n'a pas d'argent.

La dernière survivante des dames Fonseca, la sœur Françoise Constance

recevait parfois des nouvelles du baron. Elle restait sa confidente. Il

s'épanchait en phrases sonores lorsque des crises d'ambition le

torturaient encore; il laissait couler sous sa plume les récriminations

amères d'un homme, qui, arrivé au déclin de sa vie, ne voit dans son

passé que des agitations stériles. Dans la paix du cloître, la

religieuse avait médité sur la vanité des grandeurs de ce monde, car, le

22 juin 1748, elle écrivit à son roi pour lui conseiller de renoncer à

ses desseins.

Le 25 juillet, il répondit à sa «très chère cousine et amie». La plupart

de ses lettres étaient interceptées. Celui qui se rendait coupable de

ces manœuvres déloyales était son correspondant de Cologne, qui avait

été suborné par le nonce du pape. Cet ambassadeur remplissait plus

volontiers la charge d'agent de Gênes que celle de ministre du

Saint-Siège. Il ne recevait aucune nouvelle de Corse. Cependant, il

avait envoyé quelques munitions dans l'île par un bâtiment anglais.

Elles avaient été débarquées près d'Aléria; il le savait sûrement. Les

insulaires semblaient être abandonnés de Dieu. Leur inconstance leur

portait un grand préjudice. Ils avaient dans les cours une détestable

réputation. Ses amis lui reprochaient les dépenses qu'il avait faites

pour ces ingrats. Actuellement, il se trouvait à la campagne, chez un de

ses parents; après quelques jours de repos, il comptait se rendre à

Amsterdam. Il continuerait à travailler pour son peuple. «Du reste,

votre conseil, ma bien chère amie, est bel et bon; mais l'honneur de mon

nom est engagé de soutenir l'affaire au péril de ma vie.» Tous les

Corses n'étaient pas perfides. Et quand même le seraient-ils sans

exception, il voulait n'avoir rien à se reprocher. Il entendait leur

laisser entièrement l'odieux d'un parjure. Lui, il ne faillirait pas!

«Enfin, c'est une vilaine tragédie.» Une grande et fatale destinée

pesait sur son existence. Être né pour un «pareil exploit», quelle

misère! Ces malheureux opprimés ne l'avaient payé qu'en trahisons et

maintenant ils étaient «bien justement châtiés de cette manière par

décret certain de Dieu». L'histoire des païens et des sauvages n'offrait

rien de semblable à la conduite de ses sujets envers lui[816].

[816] Théodore à la sœur Françoise-Constance Fonseca, le 15

juillet 1748: _Ribellione di Corsica_, filza no 14/3012. Archives

d'État de Gênes, archives secrètes.

En allant de Hambourg à Amsterdam, dans le courant du mois d'août, la

chaise de poste, où était Théodore, versa. Par miracle, il en fut quitte

avec quelques contusions à une épaule, à un bras et à la main droite. Il

allait sans cesse par «voie et par chemin» pour mettre ses affaires en

ordre; ce n'était pas chose facile: elles étaient toujours bien

embrouillées. La sœur Fonseca, qui, à certains moments de

recueillement, souhaitait que le roi renonçât aux vaines grandeurs, émue

par ses paroles ardentes, reprenait parfois confiance dans les

contingences humaines. Le 19 juillet, elle lui manda qu'on ne savait

rien à son sujet, en Corse. Et, cependant, il ne manquait jamais

d'écrire à chaque occasion. Il avait, au surplus, essayé de faire valoir

ses droits au congrès tenu à Aix-la-Chapelle, pour mettre fin à la

guerre de la succession d'Autriche; mais les plénipotentiaires n'avaient

pas voulu les reconnaître. Tout cela n'était pas gai. Des souvenirs

mélancoliques lui revenaient à l'esprit. «Cette nuit j'ai fait jour de

ma naissance, disait-il, et j'espère que l'année que j'entre me sera

plus heureuse que la passée[817].»

[817] Théodore à la sœur Françoise-Constance Fonseca, le 25 août

1748: _loc. cit._

Que fit-il exactement pendant son séjour en Allemagne et en Hollande, de

1747 à 1749? Il est difficile de déterminer ce point d'une façon

précise.

Un moine du Brabant, qui, pour vivre, donnait des répétitions de droit

public aux étudiants de l'Université de Leyde, a écrit la vie de

Théodore à cette époque. Il a intitulé son factum: _Anecdotes de la vie

du fameux aventurier Théodore, baron de Neuhoff, pendant les années

1747, 1748, 1749_[818]. Mais il faut accepter ce récit avec méfiance. Il

a été composé pour être vendu à la république de Gênes qui, d'ailleurs,

selon son habitude, a trouvé le moyen de se le procurer sans bourse

délier. Le moine, pour faire sa cour aux Génois, a noirci Théodore de

toutes les friponneries. C'est un réquisitoire. Néanmoins, Mouvet, ayant

fréquenté le baron, pouvait parfaitement avoir connu certaines

particularités. Seulement, pour en faire de l'argent, il les a

amplifiées. Il n'aurait eu aucune chance de vendre un panégyrique.

[818] Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Il raconte que le premier soin du baron, en arrivant à Cologne, après

son départ forcé de Toscane, aurait été de se faire héberger, pendant

deux mois, par une dame pieuse, la baronne de E. V..... Pour émouvoir sa

compassion, il lui raconta une histoire de voleurs. Ses gens, durant son

voyage, l'avaient totalement dépouillé, ne lui laissant que l'habit

rouge qu'il avait sur le dos. La bonne dame lui remit neuf cents ducats.

Elle eut, pour récompense, la satisfaction de payer un nombre infini de

ports de lettres, car son hôte écrivait sans cesse, à tous les grands de

la terre, disait-il.

A La Haye, il se serait fait avancer mille ducats par M. Rademacker,

trésorier du prince d'Orange. Il demandait qu'on lui fournît des

munitions pour lui permettre de rentrer dans son royaume. Il s'agitait;

il s'insinuait auprès de tous les personnages et mentait toujours. Il

avait fait, disait-il, des recrues en soldats et en officiers qu'il

comptait revêtir d'uniformes bleus, verts et rouges. Il commanda même le

drap nécessaire à l'équipement de six mille hommes. Cela est assez

vraisemblable. Il avait l'habitude de faire faire des uniformes pour des

troupes qui n'existaient que dans son imagination.

En Allemagne, il se retrouva avec d'anciennes connaissances, M. et Mme

Borscherd, de Cologne. Quelques années auparavant, ceux-ci avaient déjà

donné l'hospitalité au baron, qui s'était fait remettre par ces bons

bourgeois des sommes assez rondes, sous prétexte de rechercher des

trésors cachés dans leurs terres. Il affirmait qu'un esprit habitait

dans leur propriété. Il fréquentait toutes les sorcières et tous les

magiciens du voisinage pour donner quelque poids à ses dires. La

désillusion ne put vaincre l'admiration que ces braves gens eurent

toujours pour leur hôte. Ils payaient sans marchander.

Dans la suite, Théodore aurait essayé de se glisser jusque dans

l'entourage du prince d'Orange par l'entremise de Lansberg, représentant

des États-Généraux à Cologne, dont il avait su se faire un ami en

l'éblouissant de ses hautes protections. C'était au moment où se tenait

le congrès d'Aix-la-Chapelle. Le baron, parlant en souverain, avait

déclaré que les députés des Corses, ses sujets, allaient arriver pour

prendre part aux conférences, et faire reconnaître solennellement ses

droits. Les députés ne vinrent pas, mais l'effet était produit. Il parla

de cette intervention si souvent et avec une telle assurance, qu'on

finissait par le croire. Après le congrès, Théodore aurait tenté

l'escroquerie religieuse. En Hollande, il serait allé trouver des

pasteurs protestants et leur aurait promis, moyennant une honnête somme,

de faire embrasser aux Corses le culte réformé. Il avait en même temps

de graves entretiens avec des prêtres catholiques. La situation

religieuse dans l'île était sérieuse, par suite de l'ambition qu'avaient

les Anglais de s'emparer du pays. Une fois maîtres de la Corse, ils

arriveraient peu à peu à implanter le protestantisme. Mais, avec dix

mille florins, il saurait empêcher cette éventualité de se produire. Il

remettrait en gage le sceau de son royaume. Les prêtres effrayés

s'occupèrent de réunir cette somme. Mais ils n'arrivèrent qu'à donner au

baron de faibles acomptes, qu'il encaissait, en attendant le reste, afin

de montrer son zèle pour la religion romaine.

A Leyde, il vint trouver un moine, le Père Paul. Celui-ci avait été

avisé qu'il recevrait la visite d'un seigneur. Théodore, selon son

habitude, ne s'était pas fait connaître. On causa; le Révérend Père

était bavard. Il raconta bien des histoires qui circulaient dans le

pays: on débitait, entr'autres choses, que Sa Majesté corse «faisait

l'amour à une demoiselle». «Jarnebleu, s'écria Théodore, c'est moi qui

suis le roi de Corse, et si cela était je le saurais sans doute.» Et il

se retira en faisant claquer la porte. Le moine se précipita derrière

lui, en se confondant en excuses sur son intempérance de langage. Le

religieux fut tellement saisi de cette aventure, qu'il en tomba malade.

Au milieu de son trouble, un sentiment cependant dominait: la joie

d'avoir reçu la visite d'une personne «tant caractérisée, honorable et

respectable». Le Révérend Père racheta sa faute en avançant, ou en

faisant prêter, par des personnes pieuses, des sommes d'argent au

monarque.

Afin, sans doute, de compléter la série des filouteries, Théodore aurait

essayé de l'escroquerie au mariage. Il se serait adressé à différents

ecclésiastiques, en leur demandant si, parmi leurs dévotes pénitentes,

il ne se trouverait pas quelque dame possédant du bien, qui voulût être

reine. Il paraît que les candidates au trône n'auraient pas manqué. Des

prêtres essayèrent de lui ménager une union sortable. Il n'était pas

difficile; peu lui importaient l'âge, la naissance, la beauté. Il ne

regardait qu'à la dot pour soutenir l'éclat de sa couronne. Néanmoins,

l'affaire du mariage n'aboutit pas. Il ne devait jamais y avoir une

reine de Corse.

Il faut, dans tous ces racontars de Mouvet, faire la part de

l'exagération. Il ne faut pas oublier, non plus, que le moine, ayant

entrepris la difficile et ingrate besogne de soutirer de l'argent à la

république de Gênes, avait dû agrémenter son récit pour en faire un

écrit vendable. Il est cependant certain que le nombre de gens dupés par

Théodore, en Hollande, fut très grand.

Villavecchia, ministre de Gênes à La Haye, avait, suivant les

instructions de son gouvernement, ouvert une enquête sur les faits et

gestes du baron dans les Pays-Bas. Le 18 juillet 1749, il transmit au

Sérénissime Collège un volumineux rapport, dans lequel il donnait des

détails précis sur Neuhoff et où il racontait ses entrevues avec Mouvet.

Théodore quitta la Hollande au commencement de 1749. Après son départ,

il continua à entretenir une active correspondance avec des officiers

des troupes néerlandaises. Ces officiers, ayant peut-être peu de profits

à servir les États-Généraux, avides de nouveauté, ou bien impressionnés

par sa faconde, paraissaient avoir une inébranlable confiance en ses

mirifiques promesses. D'ailleurs, les gens, qui avaient une foi aveugle

dans sa haute destinée, étaient si nombreux qu'un aventurier de bas

étage essaya de s'aboucher avec lui pour faire une association. Théodore

n'accepta pas la combinaison: il ne voulait pas se commettre avec de

vulgaires escrocs. Il désirait travailler seul. Après le départ du

baron, cet individu chercha à se faire passer pour le roi de Corse, tant

à La Haye qu'à Amsterdam. Rien ne manquait à la renommée de Neuhoff, pas

même la contrefaçon. Et Villavecchia se gaussait de cette «imposture

faite contre un autre imposteur». Il garantissait le fait.

Théodore recevait, pendant son séjour en Hollande, une grande quantité

de lettres sous un nom d'emprunt: le baron de Berghen. Par surcroît de

précaution, la correspondance était envoyée au baron Sporchen, envoyé

extraordinaire du roi d'Angleterre, en qualité d'Électeur de Hanovre,

auprès des États-Généraux. Il transmettait ensuite les lettres à

Théodore. Ce commerce dura jusqu'après le départ de Neuhoff. Le résident

de Gênes vit un certain nombre de missives adressées à l'aventurier sous

le couvert du ministre. Théodore laissait à ce dernier le soin de payer

les frais de poste. L'envoyé extraordinaire en fut bientôt pour cent

florins, sans pouvoir obtenir aucun remboursement. Le baron Sporchen, au

dire de Villavecchia, était un homme «avare comme un juif et capable de

tout sacrifier à l'intérêt». Fatigué de payer sans cesse pour Théodore,

il écrivit aux correspondants de celui-ci de ne plus faire passer leurs

lettres par son intermédiaire. Il avait encore quelques dépêches

destinées à Neuhoff. Il les conserva, espérant ainsi se faire

rembourser.

Mouvet entre ici en scène.

Le moine avait été l'un des confidents de Théodore en Hollande. Or, le

baron Sporchen lui devait un peu d'argent. A quelle besogne le diplomate

l'avait-il donc employé pour être son débiteur? La chose est restée dans

l'ombre, pour le plus grand bien de la morale politique, sans aucun

doute. Le moine voulut, un jour, se faire payer. L'envoyé lui remit, en

fait d'argent, la correspondance adressée à Théodore, qu'il avait gardée

en garantie de ses débours. Cette histoire est peut-être une invention

du religieux, qui aurait simplement dérobé les lettres. Toujours est-il

qu'il essaya de battre monnaie avec ces papiers. Il vint trouver le

ministre de Gênes, et les lui montra. Les représentants de la

Sérénissime République n'avaient pas l'habitude de payer à guichets

ouverts. La conversation s'engagea. Mouvet avoua que Théodore l'avait

nommé son chapelain, et pendant trois ans, lui avait accordé toute sa

confiance. Il était redevable de cette distinction à sa réputation

d'homme intrigant, rusé, hardi, apte aux plus habiles négociations.

C'était une confession. Mais le moine voulait sans doute en imposer au

ministre par des apparences de franchise. Chargé par Théodore de

diverses missions délicates, il l'avait servi fidèlement. C'est ainsi

qu'il s'était rendu à Aix-la-Chapelle, auprès du comte de Bentinck,

plénipotentiaire des États-Généraux. Il se trouvait donc être le

dépositaire de tous les secrets du roi de Corse. Celui-ci était parti en

le trompant comme tant d'autres, sans payer ce qu'il lui devait. Cette

conduite était tellement infâme qu'il voulait, non seulement n'avoir

plus rien de commun avec l'aventurier, mais il désirait s'employer à

démasquer cet homme indigne et pernicieux, afin de l'empêcher de faire

encore du mal en trompant quiconque l'approchait. C'est dans cette bonne

intention qu'il était venu trouver le représentant de la Sérénissime

République, pour lui faire toutes ces confidences. Et l'honnête moine

tendit à Villavecchia un cahier de papier, où, dit-il, il avait consigné

un aperçu de la vie et des fourberies de ce scélérat. Le ministre pensa

qu'il ne saurait s'entourer de trop de précautions vis-à-vis d'un

individu inconnu, qui--sans en être prié--se reconnaissait plein de

malice, qui confessait avoir prêté la main à des friponneries: le

confident et le complice de Théodore, en somme. C'était bien le rôle

qu'il avait joué, car Villavecchia voyait que ses dires concordaient

avec les informations qu'il avait eues d'autre part. Mais il fit

semblant de ne pas croire à «tant de belles choses». Il ne parut

convaincu ni des bonnes intentions de Mouvet de punir l'aventurier, ni

de l'efficacité des moyens pour amener ce châtiment. Il n'était pas

disposé, au surplus, à se casser la tête avec toutes ces nouvelles. Le

Sérénissime Collège méprisait les machinations d'un malheureux et

impuissant aventurier. La république était au-dessus de ces misérables

intrigues. Elle les connaissait parfaitement et, par dignité et par

clémence, elle ne ferait rien pour en interrompre le cours. La vendetta

guettait Neuhoff. Il le savait; et, s'il parlait encore de la fidélité

que lui conservaient les insulaires, c'était uniquement pour faire des

dupes. Les rebelles, dans un moment d'égarement, trompés par ses

promesses, l'avaient pris pour chef, mais, cruellement désillusionnés,

ils auraient exercé contre lui la plus implacable vengeance s'il ne

s'était pas enfui à temps. La république considérait avec sérénité les

tristes effets de la crédulité des révoltés. Elle attendait avec calme

le moment où ses sujets reviendraient d'eux-mêmes à une plus saine

appréciation des hommes et des choses. Leurs yeux s'ouvriraient et, si

jamais Théodore s'avisait de rentrer en Corse, il trouverait, sûrement,

la punition de ses crimes.

Villavecchia débita son discours sur un ton sincère et dégagé. Il essaya

de mettre dans ses paroles la répugnance qu'il éprouvait à s'occuper de

ces affaires.--C'est lui qui le dit.--Le moine insista, reprenant en

détail tout ce qu'il prétendait savoir afin de persuader son

interlocuteur et d'exciter sa curiosité. Il racontait ses histoires en

graduant ses effets et en pratiquant l'art des réticences après avoir

glissé quelque détail alléchant. L'agent de Gênes essaya de le mettre en

contradiction avec lui-même, pour voir s'il disait la vérité. Il fut

assez rusé pour ne pas tomber dans le piège. Néanmoins, le ministre se

tint sur ses gardes, car il s'aperçut que la démarche du religieux avait

pour but d'obtenir une récompense en bons écus. Le désir d'empêcher de

nouvelles fourberies, en dévoilant les turpitudes de ce misérable,

passait au second plan. Les diplomates génois étaient fort perspicaces

en général. Mouvet insista pour que le résident prît connaissance de son

écrit; il lui dit qu'il reviendrait dans deux jours afin de savoir la

réponse de Son Excellence. Villavecchia fit le dégoûté et reçut le

cahier du bout des doigts. Mais, à peine le moine était-il sorti, que

l'agent de Gênes appela ses scribes et fit faire deux copies du long

mémoire. Il en transmit une au Sérénissime Collège et conserva l'autre.

Lorsque le religieux revint, Villavecchia lui rendit son élucubration,

disant qu'il l'avait parcourue à la hâte et non sans fatigue, en raison

de son état de maladie. Il montra encore le peu de cas qu'il faisait de

cette littérature, de façon à ce que Mouvet ne pût pas soupçonner que

son écrit eût été copié. La plupart des noms propres étaient restés en

blanc sur l'original. Au cours de la conversation, le ministre essaya

d'amener le moine à des révélations qui lui permissent de rétablir les

noms. Il y réussit, et le récit put être complété. Après en avoir tiré

ce qu'il désirait savoir, Villavecchia répéta à son interlocuteur tout

ce qu'il lui avait dit dans leur première conférence. Celui-ci ne put

cacher sa déception. Il proposa de développer son écrit; la matière

était inépuisable. Il pourrait aussi préciser davantage, et, au besoin,

le traduire en latin. Le diplomate refusa. Mouvet répliqua que la

république aurait tort de mépriser les intrigues de Théodore. Celui-ci

ne désarmait pas. Actuellement, à la vérité, il ne pouvait faire aucun

tort aux Génois; mais un jour viendrait peut-être, où l'on serait obligé

de compter avec lui. Il était bien vu à la cour de Londres. Le duc de

Newcastle était son ami. Il avait des intelligences en Corse et en

Italie. Des négociants, des officiers, de simples particuliers, des

personnages politiques paraissaient, un peu partout, disposés à lui

donner leur appui et à lui fournir de l'argent. Six cent mille livres de

poudre étaient prêtes à embarquer à Amsterdam.

Villavecchia demanda au moine pourquoi il lui disait toutes ces choses;

où il voulait en venir. Le professeur de droit s'embarrassa dans les

faux-fuyants, dans un maquis de paroles vagues, protestant de ses bonnes

intentions. Il avait seulement en vue le profit que la république

pourrait tirer de ses confidences. Puis, se rapprochant du ministre, il

lui dit qu'il était à même de ruser avec Théodore. Sous le prétexte

d'une aide puissante s'offrant à lui, on pourrait facilement l'attirer

en Hollande, ou ailleurs, et là, on le traiterait comme on traite un

perturbateur de la tranquillité publique pour l'empêcher de nuire.

Villavecchia répondit qu'il n'en voyait pas la nécessité. Son

gouvernement n'entrerait sûrement pas dans cette voie et lui,

personnellement, n'était pas disposé à se mêler d'une pareille affaire.

L'entretien prit fin. Mais l'agent de Gênes désirait ne pas décourager

complètement le moine; il tenait à l'avoir sous la main; il l'engagea

donc à revenir le trouver si jamais il apprenait quelque nouvelle

sérieuse, digne d'attention, et dont on pourrait facilement vérifier

l'exactitude. Si réellement ses intentions de servir la république

étaient sincères, si ses actes s'inspiraient toujours de la plus entière

loyauté, on verrait alors ce qu'on pourrait faire en sa faveur. L'ironie

était d'autant plus cruelle que, dans la main qui le congédiait, il n'y

avait point d'argent. Mouvet en fut pour sa trahison; et le

représentant de Gênes eut la conscience tranquille d'un homme qui a

filouté un fripon. Sans donner un sou, il avait eu l'écrit que le

traître se proposait de lui vendre. Et il terminait son rapport en

témoignant le peu de confiance qu'il avait en cet homme[819].

[819] Félix-Vincent Villavecchia au Sérénissime Collège, La Haye,

le 18 juillet 1749: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes,

archives secrètes.

Quant au roi de Corse, à bout de ressources, ne sachant plus à qui

demander, il partit pour aller s'asseoir au foyer britannique. Il

voulait encore solliciter les grands seigneurs anglais pour avoir au

moins le gîte et le pain quotidien. Il devait trouver l'un et l'autre en

prison.

II

Théodore était arrivé à Londres au commencement de janvier 1749,

accompagné de deux piémontais «Bersin et Monmartin»[820]. Gastaldi,

ministre de Gênes en Angleterre, dans une dépêche à son gouvernement,

nomme ainsi les acolytes du baron. Bersin nous est inconnu. Il restera

dans l'ombre. Nous n'y perdrons pas grand'chose, car on connaît la

valeur morale de ceux qui entouraient le monarque déchu. Dans

_Monmartin_, on retrouve aisément le chevalier Saint-Martin, qui avait

des rendez-vous nocturnes dans les jardins publics de Rome avec l'agent

de la république, et qui communiquait à ce dernier les lettres de la

bonne sœur Fonseca, l'amie dévouée de Neuhoff. Saint-Martin avait donc

abandonné le métier peu lucratif d'espion de Gênes, pour s'attacher de

nouveau à la fortune du roi de Corse, quitte à le trahir, au besoin.

[820] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 20 janvier

1749: _Busta Inghilterra no 15 (1748-1756)_. _Ibidem._

L'arrivée de Théodore et de ses deux amis fut entourée de mystère. Ce

baron allemand avait décidément quelque chose de vénitien dans ses

allures. Il se plaisait dans les conspirations; il aimait l'ombre, le

déguisement, le masque. Il prit un logement dans Mount Street, Grosvenor

Square[821], et se fit appeler le baron Stein[822].

[821] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 139.

[822] Durand, ambassadeur extraordinaire provisoire de France en

Angleterre, à Puisieux, Londres, le 6 février 1749:

Correspondance d'Angleterre, vol. 425. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 30 / 38 段