en s'engageant, à la suite de Charles-Emmanuel, dans une entreprise
remplie de difficultés. En vérité, pour la mener à bien, il aurait fallu
des hommes autrement énergiques que Théodore ou Rivarola. «J'ai été
pleinement informé, écrivait Mann à Gorzegno, par la lettre de Votre
Excellence et par celle de M. Villettes, de la résolution de notre cour
de renoncer à l'entreprise de la Corse par le peu de probabilité d'y
réussir et par la nécessité qu'elle a d'employer ses vaisseaux de guerre
ailleurs, et de la déférence que Sa Majesté le roi de Sardaigne a bien
voulu montrer en cette occasion à ces sentiments nonobstant les motifs
qu'il aurait au contraire.» Il fallait informer les insulaires de cette
résolution, qui certainement leur causerait une grande désillusion. On
devait également pourvoir à la sécurité de tous ceux qui avaient été
compromis dans l'affaire et les soustraire aux représailles que la
république ne manquerait pas d'exercer. Mann exécuterait fidèlement les
ordres du roi de Sardaigne et il s'estimerait très heureux «de pouvoir
réussir à rendre efficaces les mouvements d'humanité dont Sa Majesté est
touchée». Il conseillait de prendre quelques Génois d'importance.
C'était le meilleur moyen de «rendre la république plus traitable, par
rapport à ceux qui auraient à l'avenir le malheur de tomber entre ses
mains». Et le diplomate ajoutait qu'il ferait tout ce qu'il dépendait
de lui pour terminer cette affaire «de la manière la moins
désavantageuse pour les mécontents et la plus convenable à la dignité
des cours intéressées»[787].
[787] Mann à Gorzegno, le 7 juin 1746: _loc. cit._ Archives
d'État de Turin.
Tous les projets sur la Corse furent donc abandonnés, et l'escadre
anglaise quitta les côtes de l'île pour aller dans les eaux espagnoles.
En termes polis et diplomatiques, Mann avait déclaré à Gorzegno que le
roi de Sardaigne devait accepter sans récriminer la décision de
l'Angleterre touchant la Corse. Charles-Emmanuel fut néanmoins très
mécontent de la défection de ses alliés. Il ne renonça pas à son
dessein. Il se retourna du côté de Théodore--et, chose étrange--par
l'intermédiaire de Mann.
IV
Neuhoff, dans les premiers mois de 1746, logeait à Livourne chez un
hanovrien[788]. On disait qu'il se préparait à passer en Corse; mais à
Gênes on ne se montrait pas effrayé de cette menace[789].
Périodiquement, le baron faisait répandre le bruit qu'il allait rentrer
dans son royaume; seulement, il ne partait jamais. On commençait à être
habitué à ses mensonges.
[788] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 31 mars 1746:
Correspondance de Florence, vol. 103. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
[789] Guymont à d'Argenson, Gênes, le 25 avril 1746:
Correspondance de Gênes, vol. 120. _Ibidem._
Cependant, le gouvernement génois avait tout lieu de se méfier. La
régence de Toscane signifia à Viale un ordre du grand-duc, lui
enjoignant de quitter le territoire dans le délai de trois jours. Le
malheureux diplomate, âgé et malade, dut demander un sursis[790].
[790] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 31 mars 1746:
Correspondance de Florence, vol. 103. _Ibidem._
On apprit quelque temps après que le chevalier Farinacci se trouvait à
Vienne et qu'il complotait avec un français, pour amener les Corses à se
donner à la reine de Hongrie. On leur avait donné de l'argent qu'ils
devaient distribuer aux insulaires. Par mesure de prudence, la cour de
Vienne avait nommé deux commissaires pour surveiller l'emploi des
fonds[791].
[791] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 9 juin 1746:
Correspondance de Florence. Archives du Ministère des affaires
étrangères.
Dans ces intrigues rien de précis ne s'élaborait. Il n'y avait que de
vagues combinaisons avec des individus tarés, qui n'avaient même pas les
raffinements de scélératesse nécessaires pour conduire une aventure: des
sous-Théodore. Les hommes politiques les écoutaient, puis les
rejetaient, parce qu'ils paraissaient trop veules. Et le baron de
Neuhoff restait le seul sur qui les ambitions pussent encore s'arrêter,
malgré les preuves d'incapacité qu'il avait données. Celui-là au moins
avait une idée fixe. Il écrivait tellement et avec un si imperturbable
aplomb, qu'on pouvait, à la rigueur, fonder quelque espérance sur lui.
Et faute de mieux.....
Son échec à Turin ne l'avait pas découragé. Il continuait à vivre en
Toscane, toujours en relations avec Mann. Celui-ci le déclarait
insupportable, mais il ne faisait rien pour s'en débarrasser. On savait
qu'il était en faveur à la cour de Vienne. François de Lorraine causait
volontiers avec tous les aventuriers; à tour de rôle, il les éconduisait
sans motif apparent, puis il les reprenait sans plus de raisons. Pour
l'instant, Théodore avait des accointances avec le prince de Craon,
président du Conseil de Régence de Toscane. Mann n'ignorait rien de tout
cela. S'il méprisait le baron, il n'entendait pas qu'il pût servir les
desseins d'autres personnages.
Un jour, Neuhoff vint le trouver et lui demanda son appui pour obtenir
l'autorisation de passer à la cour de Turin. Malgré tout ce qu'il avait
écrit à son sujet, Mann ne fit aucune difficulté pour transmettre cette
requête: «Théodore est ici depuis quelques jours. Il a donné des lettres
au prince de Craon pour Vienne et m'a demandé avec instance une lettre à
quelque capitaine de vaisseau de guerre pour le faire transporter aux
côtes de Gênes, sous prétexte qu'il a nécessité de se présenter à Sa
Majesté Sarde et à M. de Botta. Je lui ai dit que sans permission je ne
pouvais pas la lui donner, et il m'a prié de la demander à Votre
Excellence[792].»
[792] Mann à Gorzegno, Florence, le 10 octobre 1746: _loc. cit._
Archives d'État de Turin.
Mann écrivit cela le 10 octobre 1746, quatre mois après avoir signifié à
la cour de Turin que l'Angleterre renonçait à toute entreprise sur la
Corse! Quinze jours plus tard il insista: «Théodore est encore ici dans
l'espérance, à ce qu'il me dit, que Sa Majesté Sarde lui donnera la
permission de passer auprès d'Elle. J'évite de le voir, mais il m'écrit
des billets continuellement et se trouve dans le plus grand besoin
d'argent[793].»
[793] Mann à Gorzegno, Florence, le 25 octobre 1746: _Ibidem_.
Neuhoff étant à bout de ressources, on pouvait, moyennant quelques
fonds, se servir de lui. L'aventurier, quand il était aux abois, aurait
fait n'importe quoi. Il se serait même embarqué pour la Corse, quitte à
ne pas descendre à terre une fois arrivé. Nous avons vu maintes fois,
que ses résolutions énergiques, son désir ardent de donner la liberté
aux Corses, s'affichaient toujours dans les crises de détresse
financière. Mann le connaissait bien, et en terminant sa lettre par la
phrase où il disait qu'il se trouvait _dans le plus grand besoin
d'argent_, il insinuait que si on voulait, de nouveau, l'utiliser, le
moment était favorable. Peut-être même pourrait-on avoir cela à bon
compte. Charles-Emmanuel comprit et se décida à recevoir Neuhoff. Le 31
octobre, Mann écrivait à Turin: «Je me suis bien douté que Votre
Excellence serait du sentiment de faciliter le passage de Théodore
auprès de Sa Majesté. Si M. le marquis Botta le voudra, il trouvera des
moyens pour cela; mais pour moi, je ne crois pas nécessaire de lui en
écrire[794].»
[794] Mann à Gorzegno, Florence, le 31 octobre 1746: _loc. cit._
Archives d'État de Turin.
Mann avait bien voulu transmettre la demande de Théodore, mais, quand
elle fut accueillie, il n'entendait pas aller plus loin dans son rôle
d'intermédiaire. Puisque l'entrevue était décidée, le roi de Sardaigne
pouvait donner directement au roi de Corse les moyens d'aller à Turin.
Les deux majestés n'avaient qu'à concerter toutes choses entre elles.
Sait-on à l'avance comment tourneront ces sortes de combinaisons? Le
diplomate ne voulait avoir dans l'affaire qu'une responsabilité limitée;
juste ce qu'il faut pour tirer avantage d'un succès, et pas assez pour
être engagé dans quelque aventure désagréable. Il y avait là une nuance;
il la saisit pour mettre ses scrupules et sa dignité d'accord avec
l'intérêt. L'Angleterre avait renoncé à ses projets sur la Corse; mais
elle n'aurait pas admis que ses alliés fissent quelque nouvelle
entreprise sur l'île sans elle. Il était donc difficile à son
représentant de favoriser trop ouvertement les intrigues isolées du
gouvernement sarde. Charles-Emmanuel pouvait être promptement désabusé
sur le compte de l'aventurier, et il reprocherait peut-être quelque jour
à Mann d'avoir trop bien suivi ses instructions. On en veut généralement
aux gens à qui l'on fait faire des démarches compromettantes et qui
exécutent trop fidèlement certains ordres. Il est plus habile de
s'abstenir. Enfin, si Théodore ne trouvait pas à la cour de Turin ce
qu'il espérait, il harcèlerait le résident de ses plaintes et de ses
récriminations. Celui-ci savait par expérience que pour faire taire le
baron il fallait lui donner de l'argent.
Mann se retira donc avec élégance d'une affaire qu'il avait engagée,
tout en restant le maître de la situation pour le cas où les choses
viendraient à tourner heureusement.
Le diplomate avait été bien inspiré en se tenant sur la réserve. Le
projet n'aboutit pas. Théodore alla-t-il à Turin et eut-il une
conférence avec Charles-Emmanuel? Il est très probable que cette
entrevue eut lieu, puisque le gouvernement sarde, d'après la lettre de
Mann, était décidé à s'entendre avec l'aventurier. Le roi de Sardaigne
s'aperçut-il, dès la première conversation, que Neuhoff n'avait rien de
ce qu'il fallait pour entreprendre une action énergique? Les exigences
pécuniaires de Théodore furent-elles jugées exagérées? On peut le
croire. D'ailleurs, le baron n'était plus jeune. Sa vie avait été une
suite d'aventures et d'intrigues. Il s'était beaucoup remué et son
audace devait être émoussée. Il revint en Toscane avec une désillusion
de plus. Il ne lui restait plus que des espérances du côté de Vienne.
Au début de l'année 1747, Théodore était à Florence, attendant des
réponses de la cour d'Autriche, à laquelle il avait exposé ses plans. Il
allait souvent chez Mann, s'obstinant à vouloir lui faire goûter ses
combinaisons; mais le résident anglais faisait de plus en plus la sourde
oreille, «sachant que sa cour n'en veut plus rien savoir». Le discrédit
du baron auprès des Corses était complet, et puis il se trouvait dans un
état si misérable que cela pourrait coûter cher d'entendre ses
histoires[795].
[795] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 7 janvier 1747:
Correspondance de Florence, vol. 105. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
De jour en jour, sa détresse augmentait. Il était logé pauvrement.
Parfois, il n'avait même pas de pain et il en était réduit à tendre la
main. Au mois de février, Mann écrivait à Turin: «Le baron de Neuhoff,
connu par le nom de Théodore, est encore ici et réduit à la dernière
misère, jusqu'à demander qu'on fasse des contributions pour le soutenir.
Il ne sort jamais d'une petite auberge où il est logé et dont le maître
a souvent refusé de lui donner à manger. Il me tourmente tous les jours
par des lettres et messages, mais je ne suis pas en état de le
soulager[796].»
[796] Mann à Gorzegno, Florence, le 20 février 1747: _loc. cit._
Archives d'État de Turin.
Le malheureux roi, pour avoir le nécessaire, avait engagé ses sceaux
d'argent. De Vienne, on continuait à le bercer de folles espérances.
Pour mettre ses projets à exécution, il réclamait deux barques armées en
guerre, un régiment et de l'argent[797].
[797] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 18 février 1747:
Correspondance de Florence, vol. 105. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
A Florence, on avait formé le nouveau _régiment de marine_. Le grand-duc
François avait pris le titre de colonel de ce régiment et on équipait
deux bateaux pour le transporter à Porto-Ferraio. On assurait que ce
n'était pas là sa véritable destination; on gardait le secret sur
celle-ci. Comme ces armements concordaient avec la demande de Théodore,
on concluait qu'ils avaient été faits pour servir ses desseins. Le 24
février, le chevalier Farinacci était arrivé à Florence, venant de
Venise. C'était cet aventurier, qui avait conspiré, à Vienne et à Turin,
pour donner la Corse à qui voudrait la prendre. A son entrée en ville,
il avait été arrêté, d'après un mandat délivré quelques jours
auparavant, car on l'attendait. Il était venu à Florence, disait-on,
pour tuer Théodore et toucher ainsi la prime promise par le Sénat de
Gênes, suivant l'édit toujours en vigueur[798]. Si des coquins ne
parvenaient pas à faire leurs affaires en entrant dans les combinaisons
du baron, ils avaient au moins la ressource de gagner quelque argent en
l'assassinant.
[798] Lorenzi à Maurepas, Florence, le 4 mars 1747: _Ibidem_.
Un jour Théodore disparut. De suite, le bruit se répandit qu'il était
allé à Livourne pour s'embarquer. Les deux barques, qui avaient conduit
le régiment de marine à Porto-Ferraio, venaient justement de rentrer
dans ce port[799]. Le pauvre baron n'était pas cependant en état de se
mettre à la tête de quelque entreprise, car, si on ne le voyait plus,
c'est qu'il était malade. Lorenzi avait su, par une personne très au
courant de ces intrigues, que la cour de Vienne s'obstinait dans ses
projets sur la Corse et qu'elle comptait toujours mettre à contribution
la bonne volonté de Théodore pour les mener à bien. Seulement, on
hésitait encore un peu, car on n'avait plus grande confiance dans la
popularité du roi dans l'île. Il avait tellement trompé les
insulaires[800]!
[799] Lorenzi à Puisieux, qui avait remplacé d'Argenson aux
affaires étrangères, Florence, le 11 mars 1747: _Ibidem_.
[800] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 18 mars 1747:
Correspondance de Florence, vol. 105. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
Cependant, les desseins de l'Autriche prenaient de la consistance.
Neuhoff fut bientôt guéri. Il disait qu'il comptait s'embarquer dans un
mois et demi. On affirmait de plus en plus que le régiment de marine
n'avait été envoyé à Porto-Ferraio que pour masquer sa véritable
destination: la Corse[801].
[801] Lorenzi à Puisieux, Florence, les 25 mars et 15 avril 1747:
_Ibidem_.
Le gouvernement français finit par s'émouvoir de ces manœuvres louches.
Lorenzi reçut l'ordre de s'éclairer et d'envoyer sans retard des
renseignements précis[802].
[802] «Vous sentez combien il est intéressant pour nous d'être
exactement et promptement instruits des suites que pourrait avoir
le projet qui paraît avoir été formé contre la Corse; et je ne
crois pas avoir besoin d'exciter à cet égard votre vigilance et
votre zèle». Puisieux à Lorenzi, Paris, le 25 avril 1747:
_Ibidem_.
Voici ce que l'envoyé apprit d'une façon sûre.
Quelques mois auparavant, les insulaires avaient présenté un mémoire à
la reine de Hongrie. Ils proposaient de se soulever en sa faveur si on
leur fournissait des armes et des munitions. La cour de Vienne avait
agréé cette offre et expédié un matériel de guerre en Toscane. C'était
pour cette entreprise qu'on avait levé le régiment de marine; quatre
autres, de mille hommes chacun, étaient en formation. L'Angleterre, qui
avait retiré son concours au roi de Sardaigne, quand l'affaire était en
train, se trouvait mêlée à cette nouvelle combinaison. Une escadre
anglaise devait appuyer l'expédition autrichienne et forcer Bastia et
Calvi à se rendre à Marie-Thérèse. Tout était prêt, et on allait passer
à l'exécution de ce projet, lorsque surgirent des difficultés. Elles
provenaient des chefs corses qui ne pouvaient pas s'entendre. Les uns
voulaient se donner à la reine de Hongrie, les autres s'opposaient
énergiquement à la chose. On attendait qu'ils se fussent mis d'accord.
Au surplus, le siège de Gênes par les Autrichiens durait toujours; on
espérait que la ville capitulerait bientôt et, dès qu'elle serait
tombée, l'expédition de Corse aurait lieu. Le consul de France à
Livourne avait écrit qu'on attendait Théodore. Il devait passer à
Porto-Ferraio, et, de là, dans son royaume. «On lui avait préparé
vingt-quatre habits de livrée verte, parements jaunes et vestes
galonnées d'argent, pour lui faire sans doute jouer son rôle plus
décemment.» On espérait que ses sujets tomberaient en admiration devant
cette mascarade. Un colonel lorrain, au service du grand-duc, était
désigné pour prendre le commandement des troupes dans l'île. On se
méfiait, non sans raison, des aptitudes militaires du baron. En
attendant que tout fût réglé, il se tenait caché dans Florence. Peu de
personnes parvenaient jusqu'à lui; mais il n'était pas difficile de se
rendre compte que le gouvernement toscan le protégeait. «L'on voit par
là que la cour de Vienne met en œuvre, pour augmenter sa puissance,
toutes sortes de moyens sans trop en examiner la justice ni la
décence[803].»
[803] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 6 mai 1747: Correspondance
de Florence, vol. 105. Archives du Ministère des affaires
étrangères.
Une expédition n'aurait pas été complète sans une proclamation du roi à
ses sujets. Du reste, tant qu'il ne s'agissait que de faire des phrases,
on était sûr de le trouver disposé. Il rédigea donc un édit par lequel
il promettait son pardon à tous les Corses qui auraient embrassé le
parti de la république, pourvu qu'ils prissent les armes en faveur de
Marie-Thérèse. Le gouverneur de l'île d'Elbe, tandis que le régiment de
marine se préparait, avait fait armer une felouque qu'on pensait
destinée à transporter Théodore, car les huit rameurs qui la montaient
étaient habillés de bleu et coiffés de bonnets noirs, à la mode
anglaise[804]. On envoya trois cents bombes de Livourne à Porto-Ferraio,
et Neuhoff disait qu'il se mettrait en route dès que Richecourt lui
aurait remis la somme convenue. Il prétendait aussi que les insulaires
avaient menacé Rivarola de le pendre s'il ne quittait pas l'île de
suite[805].
[804] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 13 mai 1747:
Correspondance de Florence, vol. 105. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
[805] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 20 mai 1747: _Ibidem_.
Les semaines s'écoulaient et l'expédition ne partait pas. Les chefs
corses étaient plus désunis que jamais[806]. Théodore continuait à vivre
mystérieusement à Florence[807]. Pourtant, il avait touché ses fonds,
car il avait retiré ses sceaux d'argent, qui étaient en gage chez
quelque usurier. Cette opération s'était effectuée par l'entremise des
officiers généraux au service du grand-duc. Ceux-ci le pressaient
vivement de partir[808].
[806] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 17 mai 1747: _Ibidem_.
[807] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 17 juin 1747: _Ibidem_.
[808] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 26 août 1747: _Ibidem_,
vol. 106.
A la fin d'août, Neuhoff avait quitté Florence et était allé dans une
maison de campagne aux environs de Pistoia. Il avait fait ce voyage,
disait-on, pour s'entendre avec un anglais nommé Mills. Cet individu
venait de Vienne. Il avait été recommandé par Richecourt à un certain
Yharce, anglais également, capitaine du port de Livourne. Mills avait
résidé à Pise jusqu'à l'arrivée de Richecourt. Il s'était alors rendu à
Florence, où il avait eu de nombreuses conférences avec le conseiller de
la Régence. Il se disait colonel au service de l'Autriche. Mann n'avait
pu avoir aucun renseignement précis sur lui. On supposait qu'il était
destiné à commander l'expédition de Corse[809].
[809] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 17 juin 1747: _Ibidem_,
vol. 105.
Cependant, l'exécution de ce projet devenait chaque jour plus
incertaine. On parlait du roi Théodore avec un profond mépris[810].
[810] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 2 septembre 1747:
Correspondance de Florence, vol. 106. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
Soudain, une nouvelle à sensation se répandit dans Florence. Le baron de
Neuhoff, par l'ordre du grand-duc, avait été chassé de Toscane et
renvoyé chez lui, en Westphalie. Le gouvernement, écrivait Lorenzi, a
été «bien aise de s'en défaire sur ce qu'il en a reconnu l'inutilité».
L'appui que la France donnait aux Génois rendait au surplus très
difficile toute entreprise sur l'île[811].
[811] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 26 septembre 1747:
_Ibidem_.
L'expulsion de Théodore surprit tout le monde. Puisieux demanda à son
agent de vérifier le fait et de découvrir le motif exact de cette
mesure[812].
[812] «Je voudrais que vous puissiez vérifier si en effet le
baron de Neuhoff a été renvoyé en Westphalie et quel a été le
motif qui a déterminé le grand-duc à le chasser de ses états» (en
chiffres). Puisieux à Lorenzi, Fontainebleau, le 17 octobre 1747:
_Ibidem_.
Lorenzi envoya son rapport. «J'ai toute la certitude qu'on peut avoir
dans ces matières que le baron de Neuhoff a été renvoyé en Westphalie,
car, outre l'avis de son départ, j'ai appris par ceux qui y ont eu la
main, qu'il était arrivé dans ce pays-là, ainsi que vous aurez pu le
voir, Monseigneur, dans l'extrait de ma lettre à M. le comte de Maurepas
du 24 du mois dernier[813]. Ce renvoi a été fait, selon mes notions,
d'assez bonne grâce et avec l'argent de M. le grand-duc. A l'égard du
motif qui a déterminé ce prince à se défaire de cet aventurier, j'ai
tout lieu de croire qu'il est dérivé de ce qu'il est tombé dans le plus
grand mépris, tant auprès des Anglais que des Corses, et qu'on ne lui
trouvait point de talent pour recouvrer son crédit, tellement qu'on le
jugeait absolument inutile, tandis qu'il causait à son gouvernement de
la dépense et de l'embarras. Au reste, vous aurez vu, Monseigneur, par
ma dernière, que la révolte dans la Corse est devenue des plus
sérieuses, si les cours de Vienne, de Turin et de Londres fournissent
aux rebelles les secours dont ils ont besoin[814].»
[813] «Ces Lorrains qui ont renvoyé le baron Théodore chez lui,
ont eu avis qu'il y est arrivé. Il paraît que les ennemis ont
abandonné, au moins pour le présent, leurs projets sur la Corse».
Lorenzi à Maurepas, Florence, le 24 octobre 1747: _Ibidem_.
[814] Lorenzi à Puisieux (en chiffres), Florence, le 7 novembre
1747: Correspondance de Florence, vol. 106. Archives du Ministère
des affaires étrangères.
Le ministre fut satisfait de ces renseignements et déclara que toute
nouvelle recherche devenait inutile[815].
[815] Puisieux à Lorenzi, Paris, le 28 novembre 1747: _Ibidem_.
François de Lorraine faisait emprisonner ou expulser ceux avec qui il
conspirait. Il n'avait pas trouvé dans les habitués de sa _Retirade_ le
fripon d'une assez haute envergure pour servir utilement ses ambitions.
Il devait ceindre bientôt la couronne impériale. Il se consola peut-être
alors de n'avoir pas pu avoir celle de Corse.
Mann dut pousser un soupir de soulagement.
Quant à Théodore, son rôle politique était fini. Les temps sombres
allaient commencer; le calvaire de la misère se dressait devant lui.
Pendant neuf ans, il le gravira degré par degré, jusqu'au bout.
CHAPITRE IX
Théodore en Hollande et en Allemagne.--Il ne veut pas
abdiquer.--Ses griefs contre les Corses.--Le récit de Mouvet.--Le
moine et le diplomate.
Le roi de Corse arrive à Londres.--Démarches du ministre de
Gênes.--Théodore est reçu dans la haute société.--Une
soirée.--Neuhoff est arrêté pour dettes.--Il reçoit des
visiteurs.--Un spectacle attrayant.--_Les ténèbres de Corse._
Des membres de la Chambre des Communes vont voir Théodore en
prison.--Un article de journal.--L'acteur Garrick et le _Roi
Lear_.--Théodore recouvre la liberté.--Il abandonne le royaume de
Corse à ses créanciers.--On le remet en prison.--Il en sort
définitivement.--Le roi et l'ouvrier.--Mort de Théodore.--Le
marchand d'huile.--Épitaphe.--Un opéra-bouffe.
I