Pendant ce temps-là, Théodore intriguait à Londres. Il y avait deux

amis, «Messieurs Salwey», qui habitaient Leadenhall-street. Le baron

leur écrivit le 9 septembre 1745. Cette lettre, banale en apparence,

mérite cependant l'attention. Elle montre que l'aventurier se croyait,

par des relations antérieures et sans doute par des promesses, autorisé

à écrire à tous les personnages anglais, pour les entretenir de ses

affaires.

«A quoi dois-je attribuer, mes chers Messieurs Salwey, votre silence,

lequel je vous proteste de m'être d'une très sensible mortification.

Nonobstant, je me flatte de votre amitié que vous continuez à prendre

mes affaires à cœur. Dans cette pleine confiance, je viens par cette

[lettre] vous prier de vouloir bien passer chez Milord Carteret, le

saluer distinctement de ma part et le prier de me faire savoir, sans

déguisement, si je puis espérer de Sa Majesté Britannique et de votre

nation, l'assistance si nécessaire pour pouvoir repasser auprès de mes

fidèles et m'opposer aux vues des Gallispans; même y étant, je puis

assurer de les anéantir et de mettre ensemble un corps de dix à douze

mille hommes à faire une bonne diversion aux ennemis en terre ferme, en

me procurant à cet effet les bâtiments de transport escortés par des

vaisseaux de guerre. J'en ai écrit plusieurs fois à Milord Harrington,

mais n'ai la satisfaction de recevoir un mot de réponse, ni le ministre

de Sa Majesté Britannique à Florence, M. le chevalier Mann, qui a eu la

bonté d'en écrire au duc de Newcastle et à Milord Harrington, mais ne

reçoit sur ce chapitre aucune réponse. Jugez de mes embarras mortels,

environné par ici de tant d'émissaires, lesquels me détournent tout.

Recommandez donc mes intérêts à Milord Carteret et à Milord Vinchelsea

et procurez des ordres à l'amiral Rowley pour m'assister. Certainement,

si l'on m'avait appuyé, les affaires en ces quartiers ne seraient pas

dans cette présente extrémité. Et donnez-moi de vos chères nouvelles

sous le couvert de M. le chevalier Mann, ministre de Sa Majesté

Britannique à Florence et pressez vivement une résolution favorable, car

il n'y a pas de temps à perdre, si l'on veut remédier aux affaires de

ces quartiers très dérangés comme vous serez bien informés.

«J'ai aussi écrit deux fois à Milord duc de Newcastle, mais n'ai la

satisfaction de recevoir un mot de réponse; faites-m'en savoir la raison

sans déguisement.

«Vous aurez su que dans ces dix-huit mois j'ai été emprisonné trois fois

et quatre mois passés, j'ai essuyé le cartel de quatre infâmes qui

étaient envoyés pour m'assassiner dans ma maison. Je les désarmai et,

par la fenêtre, ils se sauvèrent. D'où depuis, il me reste un

tremblement dans la main qu'à peine puis-je écrire[761].»

[761] Cette lettre, datée du 9 septembre 1745, est signée Haagen.

Une note mise après la signature porte: «C'est un nom que

Théodore a pris.» Nous avons vu en effet que c'était un de ses

pseudonymes. Correspondance de Gênes, vol. 119. Archives du

Ministère des affaires étrangères.

On ne trouve trace nulle part, ni de ce triple emprisonnement, ni de cet

attentat. Théodore voulait sans doute attendrir ses correspondants. Je

ne sais non plus ce qu'étaient ces Messieurs Salwey, qui avaient accès

auprès de lord Carteret. Si les hommes politiques anglais rejetaient

maintenant l'aventurier comme un individu dont on ne peut rien attendre

et lui faisaient faire quelques aumônes pour qu'il restât tranquille, il

n'en est pas moins vrai qu'ils avaient écouté ses propositions et

avaient favorisé ses desseins. Le silence obstiné qu'ils gardaient, même

vis-à-vis de Mann, prouverait leur complicité dans les combinaisons du

baron, si cette preuve avait besoin d'être faite. Quand on n'a rien à se

reprocher, on peut toujours se débarrasser d'un agent taré. Il valait

mieux pour la dignité des nobles lords que Neuhoff ne parlât pas; c'est

pour cela qu'ils ne pouvaient pas rompre bruyamment avec lui.

III

Au milieu de septembre, Lorenzi mandait que Théodore était sur le point

de quitter sa retraite; on disait qu'il allait s'embarquer pour la

Corse. Il avait avec lui un lorrain, inspecteur de la douane de Sienne.

Le baron et son compagnon devaient voyager la nuit et on croyait que le

retard apporté dans ce départ ne venait «que de la peur qu'il (Théodore)

a à recommencer sa scène»[762]. Assurément, il n'était pas brave. Il

n'avait aucune vocation pour donner ou recevoir des coups. Néanmoins, on

pouvait encore le faire marcher pour un peu d'argent. Sa royauté

retombait parfois lourdement sur ses épaules. Pour avoir le pain

quotidien, il lui fallait jouer le rôle de roi, c'est-à-dire accomplir

un semblant d'action. Et s'il songeait encore en 1745 à partir pour la

Corse, c'est qu'il était poussé par quelqu'un; je veux dire payé. Les

alliés anglo-sardes n'avaient pas tout à fait tort de se méfier du

grand-duc François. Ce prince était bien capable de ressusciter une

nouvelle fois Théodore pour le faire servir à son ambition. L'aventurier

jouissait en Toscane de la protection évidente des autorités--on l'a vu.

Son compagnon de route était lorrain--un fonctionnaire. Tout cela permet

de supposer que si le pantin se remuait encore, c'est que François en

tenait les fils.

[762] Lorenzi au marquis d'Argenson, Florence, les 16 et 23

septembre 1745: Correspondance de Florence, vol. 102. Archives du

Ministère des affaires étrangères.

Théodore quitta Sienne le 23 avec quatre chaises. Il s'arrêta à Florence

pour conférer avec Mann[763], puis il arriva à Livourne, où il commença

par se cacher. Le 6 octobre, il alla demeurer dans une maison de

campagne appartenant à un négociant anglais, agent de la flotte. Il

devait s'embarquer sur un vaisseau de guerre, dont le départ pour la

Corse aurait lieu au premier bon vent. Des officiers de la marine

britannique étaient allés trouver Mann à Florence pour lui demander

s'il avait des instructions relativement à Théodore, car celui-ci

affirmait que tout était arrangé entre lui et le résident. Ce dernier

répondit qu'il ne savait rien[764]. Néanmoins, on persistait à croire

que Neuhoff se rendait en Corse avec Rivarola et les autres chefs de

l'expédition et on disait que le départ avait eu lieu[765]. Cette

nouvelle faisait dire à d'Argenson que «le passage du baron de Neuhoff

en Corse, s'il a réellement lieu, sera une pauvre ressource pour le roi

de Sardaigne»[766].

[763] Lorenzi au marquis d'Argenson, Florence, le 30 septembre

1745: _Ibidem_.

[764] Lorenzi à d'Argenson, Florence, les 14 et 21 octobre 1745:

Correspondance de Florence, vol. 102. Archives du Ministère des

Affaires Étrangères.

[765] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 28 octobre 1745:

_Ibidem_.

[766] D'Argenson à Lorenzi, Versailles, le 2 novembre 1745:

_Ibidem_.

Rivarola et ses compagnons--ses complices pourrait-on dire--étaient

effectivement partis sur un bâtiment anglais pour aller conquérir la

Corse au profit de Charles-Emmanuel, mais Théodore ne se trouvait pas

parmi les conquérants. Mann s'était arrangé de façon à ce qu'il demeurât

à terre. Il ne dit pas malheureusement les moyens qu'il avait employés

pour cela. «Je suis charmé, écrivait-il au marquis de Gorzegno, d'avoir

prévenu l'inconvénient si Théodore se fût embarqué, dont j'ai prié M.

Villettes de vous rendre compte[767].» Les arguments que Mann fit valoir

furent sans doute irréfutables--comme, par exemple, un versement--car le

baron ne fit plus mine d'aller revoir ses sujets. Il revint vivre dans

la retraite en Toscane, chez le curé de campagne qui l'avait déjà

hébergé[768].

[767] Mann à Gorzegno, Florence, le 26 octobre 1745: _Lettere

ministri Toscana_, mazzo 1. Archives d'État de Turin.

[768] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 2 décembre 1745:

Correspondance de Florence, vol. 102. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Le gouvernement sarde avait publié des lettres patentes par lesquelles

Charles-Emmanuel accordait sa protection aux Corses, de concert avec

l'Autriche et l'Angleterre ses alliés. Cette proclamation promettait aux

insulaires de les aider dans la guerre qu'ils soutenaient contre les

Génois. Le roi de Sardaigne avait uniquement pour but de soustraire des

peuples malheureux à un joug odieux et il avait pleine confiance dans la

sagesse des Corses qui l'aideraient de tout leur pouvoir dans l'œuvre

entreprise[769].

[769] Cette proclamation datée du quartier général de Casale, le

2 octobre 1745, fut transmise le 20 décembre 1745 au gouvernement

français par Du Pont intérimaire à Gênes: Correspondance de

Gênes, vol. 119. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Elle a été publiée in extenso d'après les Archives d'État de

Turin par M. Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 15-17.

L'escadre anglaise, après un court séjour en Sardaigne, arriva le 2

novembre sur les côtes de la Balagne, où Rivarola prit terre pour

préparer le siège de Bastia[770]. A l'Île Rousse, une centaine

d'insulaires et quelques Génois mécontents allèrent à bord des bâtiments

pour s'enrôler[771]. Cette escadre composée de huit bâtiments de guerre,

de quatre palandres et de quatre transports, commandée par M. Cooper,

parut devant Bastia, le 17 novembre, et jeta l'ancre vis-à-vis du

château. Le commandant fit une proclamation pour inviter les Corses à

secouer la domination génoise. Il leur déclara que le roi d'Angleterre,

son maître, lui avait ordonné de se présenter en force à eux pour les

aider à reconquérir leur liberté! Il envoya aussitôt une chaloupe avec

le pavillon blanc au commissaire génois Mari, pour le sommer de se

rendre, sinon la ville serait détruite. Mari répondit ce qu'on répond

généralement en pareille circonstance: son devoir l'obligeait à refuser

énergiquement de semblables propositions. Il se défendrait.

[770] Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 18.

[771] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 18 novembre 1745:

Correspondance de Florence, vol. 102. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Le 18, les Génois canonnèrent l'escadre. Celle-ci fit feu aussitôt. Les

bâtiments eurent l'ordre de diriger le tir contre le château et

d'épargner la ville, car les habitants, si l'on détruisait leurs

maisons, pourraient considérer leurs libérateurs comme des ennemis.

Néanmoins, des bombes et des boulets rouges tombèrent dans Bastia. Le

duel d'artillerie dura jusqu'au 19 au matin. De part et d'autre, les

dommages furent grands. La conduite de Mari fut, dit-on, héroïque. La

flotte, ayant beaucoup souffert, mit à la voile après avoir laissé trois

bâtiments dans les eaux corses. Elle arriva le 21 à Livourne pour faire

des provisions et réparer ses avaries. Les officiers anglais

prétendaient que Bastia avait été «réduite en cendres» et qu'ils

auraient, du même coup, pris toute l'île si «Rivarola avait rempli son

devoir». Il avait en effet promis d'investir la place avec quatre mille

hommes, tandis que les vaisseaux bombarderaient, mais il n'avait pas

paru. Et Lorenzi, en envoyant ces détails, concluait: «On est cependant

généralement persuadé que si cette violente entreprise avait eu le

succès que vante ce chef d'escadre, il ne l'aurait pas quittée, comme il

a fait, avant d'en voir la fin[772].»

Mann, qui avait reçu par une estafette la nouvelle de cette action plus

bruyante que brillante, écrivit à Gorzegno en faisant de judicieuses

réflexions. «Si les habitants de la Corse, disait-il, n'assistent point

à chasser les Génois, une flotte ne pourra jamais en venir à bout. Il

est vrai que les vaisseaux et les bombes peuvent détruire les villes,

mais cela aigrira en même temps ceux qui sont mécontents des Génois,

puisqu'ils souffriront également par la destruction de leurs maisons.»

Les Espagnols avaient un grand parti dans l'île. Si jamais ils venaient

à s'en emparer, cela causerait un préjudice considérable aux Anglais et

aux Sardes. Il insistait donc sur la nécessité, pour les insulaires, de

coopérer aux opérations de l'escadre. «La flotte a fait tout ce qu'elle

a pu en détruisant la ville quasi, mais à moins que M. Rivarola, avec

les mécontents, en peuvent prendre possession, l'entreprise n'aboutira

pas à grand chose[773].»

[772] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 25 novembre

1745.--_Relation de ce qui s'est passé à la prise de la Bastie_,

transmise par Lorenzi le 2 décembre: Correspondance de Florence,

vol. 102. Archives du Ministère des affaires étrangères.

[773] Mann à Gorzegno, Florence, le 23 novembre 1745: _Lettere

ministri, Toscana_, mazzo 1. Archives d'État de Turin.

Les Anglais commençaient déjà à récriminer contre Rivarola. Ils allaient

bientôt le juger aussi lâche et aussi inutile que Théodore.

A peine les navires étaient-ils partis que Rivarola, descendu de la

montagne avec quatorze cents mécontents, arriva devant Bastia. Il fit

aussitôt ouvrir le feu, et lança un manifeste. Il disait qu'il venait au

nom du roi de Sardaigne et de ses alliés pour donner la liberté à la

Corse. Elle pourrait former une république sous la protection des

nations coalisées. Toujours égoïstes, les Anglais n'avaient parlé qu'au

nom de leur souverain. Mais, si la Corse ne devenait pas libre, ce

n'était pas faute de sauveurs et ce serait à désespérer de la vertu des

proclamations. Mari, le gouverneur héroïque, ne persista pas dans son

héroïsme devant les forces de Rivarola. Il craignait un soulèvement

parmi les Bastiais. Il assembla les plus influents en conseil pour

savoir si on «pouvait se fier aux bourgeois et espérer qu'ils se

défendissent avec chaleur contre les rebelles». Les chefs répondirent

qu'assurément les habitants résisteraient le plus possible, mais que si

l'escadre anglaise revenait, il faudrait capituler honorablement pour

éviter à la ville une destruction complète. Mari trouva la réponse «si

ambiguë» qu'il ne fut pas rassuré. Un de ses amis lui conseilla de se

méfier. Le gouverneur pensa donc qu'il était plus sage de s'en aller.

Dans la nuit du 20 au 21, il s'embarqua clandestinement sur une felouque

avec quelques domestiques, vingt barils de poudre et son trésor: deux

cent mille livres. Il laissa un major pour défendre la place. Le

lendemain matin, les Bastiais se réveillèrent sans gouverneur. Ils

jugèrent la situation si grave qu'ils demandèrent à capituler, à

condition qu'ils auraient la vie sauve et qu'ils conserveraient leurs

biens et leurs privilèges. Rivarola accepta. La garnison génoise, cinq

cents hommes, fut faite prisonnière et le vainqueur s'installa dans

Bastia[774].

[774] _Relation de ce qui s'est passé à la prise de la Bastie_:

Correspondance de Florence, vol. 102. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Mann fut ravi. Il pensait qu'il fallait poursuivre énergiquement

l'entreprise. Il pressait l'amiral Townshend de renvoyer ses navires en

Corse. «Je félicite de tout mon cœur Votre Excellence, écrivait-il à

Gorzegno, de cet événement, ne doutant point que les autres places

suivront l'exemple de la capitale.» Puis, il donnait son avis pour tirer

de l'affaire le plus grand avantage. «Il faudrait pour cela du concert,

et des gens capables de ranger les affaires avec système pour assister

M. Rivarola, soit pour se tenir en possession de ce qui est acquis et de

ce qui naturellement suivra, soit de transporter du monde sur les terres

des Génois, car je crois qu'on ne doit pas douter que les Corses ne

demandent rien avec tant d'empressement que de ravager le pays de leurs

maîtres odieux, et si on ne profite pas de leur emportement dans la

conjoncture présente, jamais une si belle occasion se présentera. La

sagesse de Votre Excellence lui dictera tout ce qui est nécessaire dans

le cas présent, ainsi je demande pardon de lui avoir offert mes petites

idées, mais mon zèle pour l'entier succès de cette affaire, comme aussi

pour en tirer tous les avantages possibles, me transporte.»

Malheureusement l'escadre anglaise était retenue à Livourne par les

temps contraires et cela désespérait Mann qui ne rêvait que plaies et

bosses[775].

Malgré son entrée dans Bastia, Rivarola était très sévèrement jugé par

les Anglais. «Son peu d'expérience eu égard à la manière de procéder

dans l'entreprise dont il s'est chargé, écrivait Townshend à Mann, avait

jeté les chefs dans une confusion générale. Les choses en étaient au

point entre eux par l'amour excessif de ces peuples pour la liberté

qu'ils étaient déterminés, plutôt que de s'assujétir à un nouveau

maître, de rester sous le joug des Génois. Lorsque je débarquais, ils

étaient sur le point de se séparer avec cette belle résolution[776].»

[775] Mann à Gorzegno, Florence, le 27 novembre 1745: _loc. cit._

Archives d'État de Turin.

[776] Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 19-20.

Les chefs corses, tels Gaffori et Matra, plus désunis que jamais,

adressaient à la cour de Turin et aux Anglais les plaintes les plus

vives contre Rivarola. Celui-ci répondait en disant que ses anciens amis

avaient été corrompus par l'or des Génois[777].

[777] Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 20-21.

A Gênes on était inquiet. Le 20 février 1746, la république lança en

Corse un manifeste pour protester contre les manœuvres des Anglo-Sardes

et menacer des peines les plus sévères ceux qui leur prêteraient

assistance[778]. Mais les membres du gouvernement affectaient

l'indifférence. Les Génois avaient l'habitude de ne pas parler des

choses qui leur étaient désagréables et ils espéraient que leur alliance

avec la France les protégerait contre tout danger[779].

[778] _Ibidem_, p. 22.

[779] «Je n'ai rien de certain à vous marquer, Monseigneur, par

rapport à Théodore. Quoiqu'on ne paraisse point douter ici qu'il

ne se soit embarqué pour passer en Corse, je n'entends point dire

qu'il y ait ici d'avis positif de son débarquement dans cette

île. Il est vrai que ceux du gouvernement évitent de parler de

cet aventurier, soit qu'ils veuillent tenir la chose secrète,

soit qu'ils comptent sur notre alliance pour avoir, par la suite,

raison de cette affaire, et c'est sans doute cette considération

qui les tranquillise sur le danger où ils sont de perdre cette

île par les manœuvres du roi de Sardaigne et des Anglais.»--Du

Pont à d'Argenson, Gênes, le 1er novembre 1745: Correspondance de

Gênes, vol. 119. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Le gouvernement français se préoccupait de ces intrigues et d'Argenson,

le ministre, recommandait à son agent, à Gênes, de suivre attentivement

les affaires de Corse[780].

[780] «Continuez à vous instruire avec le plus de précision qu'il

vous sera possible de ce qui regarde les affaires de Corse. Je

vous ai déjà mandé combien il serait dangereux que les Anglais

pussent se former quelque établissement dans cette

île.»--D'Argenson à du Pont, Paris, le 8 février 1746:

Correspondance de Gênes, vol. 120. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

L'envoyé de France ne ménageait pas sa peine; mais sa tâche était ardue.

Il devait lutter contre la méfiance des Génois. Il s'efforçait de se

ménager les bonnes grâces du secrétaire d'État par des attentions

délicates. «L'usage que j'ai introduit de lui donner deux ou trois

tasses de café quand il vient chez moi ne paraît pas lui déplaire. C'est

ainsi que je lui adoucis les choses qui peuvent n'être pas de son goût.

Cette façon d'agir convient bien à l'esprit de la nation. Cependant, il

peut se rencontrer des circonstances, où il faut leur montrer de la

fermeté et de la hauteur, autrement on n'en tirerait rien[781].» Et

tandis que le secrétaire d'État faisait de la diplomatie avec l'envoyé

de France en buvant des tasses de café, les beaux esprits lançaient des

pasquinades contre le roi de Sardaigne.

[781] Guymont à d'Argenson, Gênes, le 19 juin 1746:

Correspondance de Gênes, vol. 120. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Au moment où les affaires de Corse paraissaient devenir sérieuses,

Théodore reprit la plume: instrument qu'il maniait plus volontiers que

l'arme. Le 17 octobre, il écrivit à un nommé Ange-Brando Suzini pour lui

confirmer des lettres envoyées le mois précédent. Il recommandait aux

Corses d'être fidèles au serment qu'ils lui avaient juré et de demeurer

inébranlables dans leur attachement. Cela était indispensable pour

remédier aux tristes choses du passé. Si les insulaires restaient

sourds, il prévoyait les pires malheurs. Ils s'abîmeraient avec lui-même

dans un précipice. Et il ajoutait cette phrase qui, écrite par lui,

était jolie: «Ne vous laissez donc pas endormir par des flatteries

étudiées et de vagues promesses[782].»

[782] Théodore à Ange-Brando Suzini, le 17 octobre 1745: _loc.

cit._ Bibliothèque municipale de Turin.

Deux mois plus tard, il se plaignait au comte Bradimente Mari de ne

jamais recevoir de réponse à ses missives. Il comptait cependant sur la

fidélité de ses sujets. Il ordonnait aux chefs de déclarer, au nom de

tous, que les populations avaient toujours le plus solide dévouement

pour la personne de leur souverain légitime, le roi Théodore, et

d'attester, à la face du ciel, que Dominique Rivarola n'avait reçu aucun

mandat régulier pour traiter avec la cour de Turin. Les insulaires

devaient témoigner à Charles-Emmanuel une véritable reconnaissance pour

l'intention qu'il avait de les délivrer de la tyrannie génoise, tout en

affirmant leur ferme résolution de ne vouloir pour maître que le

monarque qu'ils s'étaient librement donné. Les Corses pouvaient

promettre au roi de Sardaigne et à ses alliés leur concours le plus

actif et lui fournir les hommes nécessaires afin de lui permettre de

soutenir la guerre contre les Génois, à condition que ces troupes

fussent placées sous le commandement de leur roi, Théodore. Cette armée

nationale irait jusqu'en Italie pour envahir et saccager les territoires

de la république. Les conquêtes seraient remises à Charles-Emmanuel. Le

manifeste des insulaires devait donc avoir un double but: mériter la

protection de Sa Majesté sarde et de ses alliés par un dévouement

sincère et affirmer leur inviolable fidélité à leur souverain. Il

fallait déclarer qu'ils donneraient jusqu'à la dernière goutte de leur

sang pour respecter le serment solennel qu'ils avaient prêté. La Corse

ne pourrait jamais se trouver à l'abri de toutes les dissensions

intestines qui la ruinaient et la mettaient à la merci des Génois,--race

détestable devant Dieu et devant le monde,--que sous la sage

administration de son roi.

Il terminait en ordonnant que ce manifeste fût rédigé et publié sans

retard. On devait lui en envoyer des copies authentiques par deux

députés. Il promettait enfin de remédier à toutes choses et disait qu'un

de ses lieutenants, François Agostini, allait partir pour Tunis avec ses

instructions[783].

[783] Théodore au comte Bradimente Mari, le 23 décembre 1745:

_Materie politiche, negoziazioni colla Corsica_, mazzo 3.

Archives d'État de Turin.

Un mois plus tard, il renouvela ces ordres d'une façon pressante[784].

Mais ses lettres restaient toujours sans réponse. Il est vrai que, la

plupart du temps, elles étaient interceptées.

[784] Théodore au comte Bradimente Mari, le 25 janvier 1746:

_Ibidem_.

Il n'avait pas attendu que ses sujets fissent le manifeste qu'il

demandait. Il en avait rédigé un lui-même que, pour plus de

vraisemblance, il avait daté de Vescovato, en Corse[785].

[785] Le 15 décembre 1745, Lorenzi en communiquant ce document au

gouvernement français, disait qu'en Toscane on était persuadé

qu'il avait été fait par Théodore lui-même. Florence, le 20

janvier 1746: Correspondance de Florence, vol. 103.--Du Pont à

d'Argenson, Gênes, le 30 janvier 1746: Correspondance de Gênes,

vol. 120. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Les insulaires eussent-ils reçu les épîtres de Théodore, que très

probablement ils n'y auraient pas répondu davantage. Ils n'en voulaient

plus. Dans les nouvelles qui parvenaient à Gênes, on ne parlait jamais

de lui. Les chefs qui, dix ans auparavant, étaient de ses plus zélés

partisans, avaient changé d'opinion. Luc Ornano, entr'autres, s'était

enrôlé dans le parti des Génois et avait donné à la république des

marques sérieuses d'attachement[786].

[786] Du Pont à d'Argenson, Gênes, les 16 et 30 janvier 1746:

Correspondance de Gênes, vol. 120. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 28 / 38 段