enlever aux Génois en faveur des Anglais et de leurs alliés les Sardes.
Il s'employait avec zèle à ce dessein. Aussi, après avoir plus ou moins
conspiré avec Théodore et après avoir vu que celui-ci n'était pas
l'homme de la besogne, avait-il jeté les yeux sur un autre, tout en
conservant des relations avec le baron. Les courriers du roi de
Sardaigne, qui allaient à Rome, passaient par Florence, justement dans
la rue où demeurait Mann. Celui-ci en profitait pour correspondre sans
danger avec Villettes et pour recevoir les instructions de Son
Excellence le marquis d'Ormea. «Je me ferai, disait-il, un devoir en
toute occasion d'obéir aux ordres dont Elle m'honorera, bien persuadé
que rien n'est plus capable de m'attirer l'approbation du roi, mon
maître, que de m'employer utilement, si je puis, pour le service de Sa
Majesté sarde dont les intérêts sont si unis aux siens.» Mann avait
communiqué à un de ses amis ce qu'on disait à Turin sur «l'auteur des
propositions» (Rivarola). On devait l'engager à venir à Florence.
Jusqu'à présent le résident et son ami n'avaient pas jugé à propos de
«lui donner la moindre connaissance de l'affaire», mais puisque les
offres étaient acceptées en principe, on ne se trouvait plus tenu à la
même réserve. Mann voulait lui persuader d'aller à Turin. «C'est
assurément le plus sage parti. On réglera plus de choses avec lui en
personne en deux jours, qu'on ne ferait dans un mois par lettres, outre
qu'en traitant avec lui, les ministres du roi de Sardaigne pourront
mieux juger de sa capacité et de ce qu'il est en état de faire.»
Rivarola avait été présenté à Mann par le général Breitwitz. Ce dernier
désirait n'être nommé qu'à d'Ormea; car la cour de Vienne et le
grand-duc pourraient prendre ombrage de le voir s'occuper de cette
entreprise sans leur participation. Le général affirmait qu'il serait
approuvé par ses maîtres, s'il les mettait au courant; seulement, il les
laissait dans l'ignorance. Breitwitz, quelques années auparavant,
s'était fait l'intermédiaire de propositions semblables auprès de
Marie-Thérèse; mais celle-ci n'y avait pas prêté attention. Mann avait
en mains l'écrit original signé par «l'auteur» et scellé de ses armes,
contenant ses projets et les conditions où ils pourraient être réalisés.
Il n'avait pas envoyé cet écrit à Turin, de crainte qu'il ne vînt à
s'égarer ou à être intercepté, mais il le tenait à la disposition des
ministres sardes. «Je souhaite ardemment que le succès de cette affaire
réponde à l'attente de vos amis», disait-il à Villettes.
«Je vous ai envoyé, continuait-il, par le dernier ordinaire, une lettre
de mon correspondant secret--il s'agit de Théodore--à M. le marquis
d'Ormea. Dans une autre qu'il m'a écrite en m'en envoyant une pour
l'amiral, il me dit: _A la fin, M. l'amiral a eu ordre de m'assister et
de m'appuyer_. Je ne puis rien dire de ce fait jusqu'à ce que l'amiral
l'explique. Je suis toujours obligé de répondre au grand nombre de
lettres qu'il continue de m'écrire, mais je le fais toujours en termes
généraux, en lui disant que je n'ai point reçu d'instructions sur ses
affaires, ni aucune réponse de votre part ni de l'amiral; cependant
cette méthode ne mettra jamais fin à notre correspondance.» Mann tenait
à ce que le baron de Salis ne fût pas informé de ce qu'il disait sur
Neuhoff, ce personnage étant absolument prévenu en faveur de
l'aventurier. Cet engouement l'étonnait et le fils Salis en était aussi
surpris que lui. «Il a peut-être des raisons que nous ignorons[741].»
[741] Traduction d'une lettre de M. Mann à M. de Villettes,
écrite de Florence, le 30 mai 1744: _loc. cit._, mazzo 2.
Archives d'État de Turin.
Cette dernière phrase pouvait s'appliquer à Mann lui-même. Quelles
étaient les raisons qui l'obligeaient à continuer de correspondre avec
Théodore? Pourquoi n'avait-il pas déjà rompu avec un homme qui pouvait
le compromettre, sur lequel on ne devait pas compter et qu'il qualifiera
lui-même de dangereux? Quand on a commencé à se commettre avec de
certaines gens, on est pris dans un engrenage dont il est difficile de
sortir. On les a vus mystérieusement; on a prêté l'oreille à leurs
discours; on a écouté, sans se fâcher, des propositions louches; on a
pensé en tirer parti; les relations se sont nouées; on pensait être
toujours à temps de les cesser lorsqu'elles deviendraient trop
compromettantes; on leur a écrit; on leur a donné de l'argent: ils vous
tiennent. Neuhoff avait causé, à Londres, avec lord Carteret, qui était
entré dans ses combinaisons. A Florence, Mann crut faire de la
diplomatie en voyant l'aventurier; il ne fut que le complice de ses
manœuvres malhonnêtes, car en somme, tout se résumait pour Théodore à
se procurer de l'argent. Une fois pris, le résident ne pouvait plus se
libérer. Il craignait peut-être que le roi de Corse n'en vînt à dévoiler
des choses qu'on ne tient généralement pas à voir étalées au grand jour.
Il le ménageait. Ou bien, en diplomate rusé, le gardait-il sous la main
pour en faire peur aux alliés de son maître, si ceux-ci ne voulaient pas
faire bonne part dans les profits qu'on se promettait.
Quoi qu'il en soit, les affaires de Rivarola prenaient bonne tournure.
La Corse était une proie tentante!
Breitwitz avait fait venir Rivarola à Florence et Mann avait eu une
conférence avec lui. Il était disposé à aller à Turin pour traiter. Il
se faisait fort de lever le corps de troupes nécessaire pour
l'expédition. Le ministre anglais disait: «J'avoue qu'au premier coup
d'œil, à voir son âge et sa figure, il ne m'a point paru fort propre à
faire réussir une pareille entreprise; mais après plusieurs
conversations que j'ai eues avec lui, et par les informations que j'ai
prises sur son compte, j'ai trouvé que c'était un homme fort accrédité
en Corse, et celui de tous les chefs auquel les mécontents de cette île
s'adressent le plus volontiers.» Les Génois l'avaient toujours opprimé,
ses biens dans l'île--où sa femme se trouvait encore--étaient confisqués
et il avait mené pendant plusieurs années sur le continent une existence
misérable. Mann l'interrogea sur ses aptitudes à commander un régiment.
Il répondit «naïvement» qu'il n'avait pas beaucoup d'expérience pour
conduire des troupes régulières. Mais il avait passé une grande partie
de sa vie les armes à la main et, pour suppléer à son manque de
capacités, il demanda que le roi de Sardaigne nommât un major qui serait
à la tête du régiment et des officiers pour maintenir la discipline. On
ne devait pas oublier que les insulaires n'obéiraient qu'à un chef de la
nation.
Breitwitz avait eu aussi d'excellentes références sur Rivarola. Il en
parla à Mann en ces termes: «C'est un homme qui a grand crédit en Corse.
Il ne tiendra qu'à lui de faire venir la plus grande partie des Corses
qui sont au service de la république de Gênes à celui de Sa Majesté le
Roi de Sardaigne, ce qui ferait un double effet.» Et le général pensait
que la cour de Vienne et le grand-duc ne soulèveraient aucune difficulté
pour permettre aux insulaires qui se trouvaient dans les deux compagnies
toscanes de passer dans ce nouveau régiment. Selon Mann, il y avait un
officier, Joseph Costa, et soixante soldats corses.
Rivarola était pauvre; ses malheurs et son long exil avaient délabré ses
affaires. Il demanda donc que ses frais de voyage à Turin lui fussent
payés. Mann, trouvant cette requête justifiée, suppliait Villettes
d'arranger la chose--toujours la petite avance! Il est vrai qu'on aurait
difficilement trouvé un homme qui eût une situation honorable et assurée
pour se lancer dans une entreprise à la Théodore! Rivarola, d'ailleurs,
n'attendait pour partir que l'arrivée de son fils et les habits, «qui
autant que j'en puis juger, disait Mann, ne feront pas une brillante
figure. Il m'a dit qu'il voulait se faire faire un habit avant de se
présenter à M. le marquis d'Ormea. J'ai tâché de l'en dissuader,
l'assurant que ce ministre ne jugera pas de lui par la façon dont il
sera mis.» Le résident s'en remettait entièrement à son collègue de
Turin pour régler les conférences que d'Ormea devait avoir avec
Rivarola. Ce dernier voyagerait sous le nom de Dominique Santini.
Mann avait connu par Villettes l'épître de Théodore à d'Ormea. Il
n'était surpris, ni de son contenu, ni de la manière dont elle avait été
reçue. Neuhoff n'était pas satisfait; la lettre du baron de Salis[742],
que Mann lui avait transmise, l'avait fortement piqué. «Je ne répondrai
nullement, disait-il, ne me mettant en nulle peine pour son contenu si
peu digéré, étant d'ailleurs sûr que votre ministère traite cette
affaire. Enfin les réponses de Turin en décideront en huit jours et si
l'on a changé de sentiment, patience! j'en serai pour les faux frais.
Mon secrétaire est parti dimanche passé.--Voilà la substance de sa
lettre, écrivait Mann. Je vous disais dans ma dernière, qu'il avait fait
partir son secrétaire, circonstance qui ne peut que déplaire. J'avoue
néanmoins qu'il ne me semble pas juste de le laisser dans l'incertitude;
car, quoique ses propositions soient mal digérées et qu'il ne paraisse
pas probable qu'elles puissent mener à rien, et quoiqu'il n'y ait
peut-être pas beaucoup de fond à faire sur ce qu'il dit des grandes
dépenses qu'il prétend avoir faites, je ne saurais approuver qu'on
continue à le bercer de vaines espérances. Quant aux affaires de Corse,
je sais qu'il y a encore un parti considérable dans cette île, qui le
recevrait avec beaucoup d'empressement s'il y paraissait avec quelque
secours réel. Mais il les a trompés si souvent, qu'ils ne se fient plus
à ses promesses. J'apprends cependant que ce parti est résolu de lui
rester fidèle encore quelques mois, et si après ce temps-là, ils
s'aperçoivent qu'il n'est pas réellement soutenu, ils l'abandonneront à
coup sûr, sans pourtant se soumettre aux Génois.»
[742] J'en ai donné le texte plus haut. Mann avait envoyé une
copie de cette lettre à Villettes.
Mann avait appris que Barckley, commandant du _Revenger_, qui avait
amené Théodore d'Angleterre en Italie, s'était informé avec soin où se
trouvait son ex-passager. Le capitaine déclarait que s'il pouvait
découvrir sa retraite, soit en Toscane, soit à Rome, il irait le trouver
en personne. Un individu, qui avait entendu ce propos, l'avait écrit à
Théodore. Celui-ci s'était empressé de transmettre cette lettre à Mann.
Le ministre ne savait pas pourquoi Barckley tenait tant à voir le
personnage; mais il était étonnant qu'il ne se fût pas adressé à lui,
car il aurait pu donner des nouvelles de l'aventurier.
Tandis que Mann écrivait, Rivarola était revenu chez lui pour le
prévenir qu'il avait dépêché un homme à Sienne afin de ramener son
fils. En faisant la plus grande diligence, ils ne pourraient être à
Turin que le 15 juin. Rivarola avait fait des frais; Villettes devait
donc obtenir qu'il fût indemnisé aussitôt arrivé. Mais à la réflexion,
Mann pensa qu'il valait mieux que Rivarola n'attendît pas son fils, car
ce serait perdre un temps précieux. On lui avait trouvé comme compagnon
de route un «jeune homme discret» et capable, nommé Charles Testori. Ils
partiraient le lendemain matin, 8 juin, à la première heure[743].
[743] Traduction d'une lettre de M. Mann à M. de Villettes, du 7
juin 1744: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
M. Giuseppe Roberti a cité en partie cette lettre dans son étude,
p. 9.
Ces détails que Mann donnait à son collègue Villettes étaient destinés à
passer sous les yeux de d'Ormea. Il agitait en conséquence le spectre de
Théodore et le parti considérable que celui-ci avait en Corse afin de
maintenir le ministre sarde dans le droit chemin, c'est-à-dire dans de
bonnes dispositions pour l'Angleterre. Mann jouait double jeu, et, s'il
n'approuvait pas qu'on amusât Théodore, il n'avait qu'à se dégager
vis-à-vis de lui. Au contraire, il continuera, pendant longtemps encore,
une correspondance qu'aucune utilité apparente ne justifiait.
Arrivé à Turin, Rivarola trouva toutes choses préparées. Le 11 juillet,
la capitulation pour la levée d'un régiment d'infanterie corse fut
signée. Charles-Emmanuel conféra, le 1er août, le titre de colonel de ce
nouveau régiment à Rivarola avec un traitement annuel de trois mille
sept cent vingt livres de Piémont et une pension de douze cent
quatre-vingts livres à partir du jour où il aurait formé les deux
premiers bataillons[744].
[744] Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 10.
Rivarola avait donc supplanté son roi.
«La Savoie et son duc sont pleins de précipices»[745].
[745] Victor Hugo, _Ruy-Blas_.
D'Ormea était un de ces précipices; Théodore était tombé dedans.
II
Théodore continuait à vivre aux environs de Sienne, en s'entourant
d'ombre et de mystère. Cette retraite sûre lui avait été procurée par
Richecourt. Il dépensait largement. Le gouverneur de Sienne lui faisait
de fréquentes visites, et ce fonctionnaire trouvait très mauvais qu'on
cherchât à avoir des nouvelles de l'aventurier. Lorenzi croyait pouvoir
affirmer que Richecourt et le frère de celui-ci, qui était au service du
roi de Sardaigne, intriguaient fortement en faveur de Neuhoff[746].
[746] Lorenzi à Amelot, Florence, le 11 juin 1744: Correspondance
de Florence, vol. 99. Archives du Ministère des affaires
étrangères.
Au commencement de juillet, Théodore alla demeurer à Terrazano chez un
certain Adrien Franchi. Il payait cinq sequins par mois pour le mobilier
et le linge. Son secrétaire était, disait-on, revenu de Venise, en
annonçant l'arrivée prochaine de deux officiers avec une forte somme,
mais on ne savait pas quel était le souverain qui devait la lui donner.
Sur cet avis, le baron avait commandé douze habits de chevalier.
Voulait-il éclipser Rivarola? Mais cette commande avait été faite si
mystérieusement qu'on ne savait au juste si ces habits étaient tous
pareils ou de couleurs différentes[747].
[747] Viale au Sérénissime Collège avec la copie d'une lettre de
Sienne du 6 juillet 1744. Florence, le 7 juillet 1744: _loc.
cit._ Archives d'État de Gênes. Archives secrètes.--Lorenzi à
Amelot, Florence, le 7 juillet 1744: Correspondance de Florence,
vol. 100. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Ce renseignement important fut communiqué dans les formes aux
inquisiteurs qui le prirent en considération parce qu'il concernait cet
individu «qui troublait tellement la quiétude du gouvernement»[748].
[748] Délibération des inquisiteurs d'État du 12 juillet 1744,
prise à la suite de la lettre de Viale du 7 juillet: _loc. cit._
Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
Les uniformes commandés par Théodore ne causaient certainement pas à eux
seuls l'inquiétude du Sérénissime Collège. Une autre question
préoccupait, sans doute, davantage les Génois. On apprit en effet que le
baron avait réellement touché des fonds[749].
[749] Lorenzi à Amelot, 19 juillet 1744: Correspondance de
Florence, vol. 100. Archives du Ministère des affaires
étrangères.
Dans la vie mouvementée de Théodore la question de savoir qui lui
donnait de l'argent se pose avec une irritante persistance. Il y avait
là des compromissions qu'il serait curieux de mettre au jour, mais dont
on ne peut avoir la preuve absolue. Certains services--le silence
surtout--se payent de la main à la main. On ne fait pas signer de reçus
aux maîtres chanteurs. Pendant plusieurs mois le baron ne fit pas parler
de lui. Mann n'écrivait plus rien à son sujet. Quand il avait quelque
argent devant lui, Neuhoff restait coi, ne cherchant qu'à se cacher.
Lorsque la disette venait, il sortait de sa tanière et harcelait tout le
monde de ses plaintes et de ses récriminations. Il faisait si bien le
mort qu'on le disait gravement malade sans espoir de guérison[750]. Si
les Génois préparèrent des illuminations, ils en furent pour leurs
frais. Théodore ne devait pas encore mourir. Il avait tout simplement
une légère attaque de goutte, dont il fut vite remis.
[750] Lettre du consul de Gênes à Livourne, du 28 octobre 1744,
au Sérénissime Collège: _Ribellione di Corsica_, filza 14/3012.
Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
Il circulait à Florence un manifeste des Corses, proclamant leur
fidélité absolue au baron de Neuhoff, le roi qu'ils avaient élu. On
n'attribuait pas grande importance à cette pièce, car on la disait
fabriquée par les insulaires réfugiés en Toscane[751].
[751] Cette pièce est datée de Corte, le 11 juin 1744. Elle fut
communiquée par Lorenzi, le 12 août: Correspondance de Gênes,
vol. 116. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Au mois de septembre, un vaisseau hollandais venant de Tunis arriva à
Livourne. Un personnage mystérieux se trouvait à bord. Cet individu se
faisait appeler le comte de la Vague. Il avait cinquante ans environ; il
était petit et laid. Se doutant qu'on le guettait à terre, il déclara
qu'il ferait la quarantaine sur le navire. Le gouverneur exigea son
débarquement, mais il refusa de se conformer à cet ordre. Le capitaine
le fit mettre de force dans une chaloupe et conduire au lazaret. A peine
avait-il mis pied à terre que huit grenadiers l'arrêtèrent et le
conduisirent sur le champ dans la citadelle. Le personnage qui se
cachait sous le pseudonyme de la Vague n'était autre que Beaujeu. Il
avait fait un traité à Tunis au sujet de la Corse. La comédie de 1736
allait-elle recommencer? Les Corses ont bien manqué de devenir
musulmans. Beaujeu avait été incarcéré à la demande de la cour de Turin.
Charles-Emmanuel n'admettait pas de compétiteur. L'aventurier fut mis au
secret le plus absolu et resta en prison jusqu'à sa mort.
Beaujeu avait été dénoncé par son secrétaire. Celui-ci était un moine
défroqué, qui se faisait appeler Drakselts et qui, pour se ménager des
protections dans le but de se réconcilier avec l'Église, avait livré à
d'Ormea tous les papiers de Beaujeu. Parmi eux se trouvaient les traités
passés à Constantinople et à Tunis pour faire prendre le turban aux
Corses[752].
[752] Voir chapitre VI.
Revenu en Toscane, Rivarola s'occupait de former son régiment. Il
attisait la révolte en Corse, en se maintenant en relations suivies avec
les chefs auxquels il promettait--comme Théodore--l'aide d'une
puissance[753]. Cette fois-ci, la promesse n'était pas un mensonge.
[753] Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 10.
Pendant ce temps-là, Théodore mangeait son argent. Il le dépensait même
si bien qu'au mois de décembre il ne lui en restait plus. Son
propriétaire, furieux de n'être pas payé, montrait les dents. Le roi, à
défaut de monnaie, lui donnait de belles assurances. Un personnage
devait lui apporter des fonds et il avait recommandé au maître de la
poste d'introduire cet intéressant visiteur aussitôt son arrivée. On y
est toujours pour les gens qui ont de l'argent à vous remettre. Il
avait une petite cour: le comte Poggi, un secrétaire, un camérier, deux
domestiques et une cuisinière. Un fournisseur s'était fait remettre ses
bagages en garantie de son dû, mais, sur l'ordre du Conseil de Régence,
le créancier avait rendu les hardes[754].
[754] Viale au Sérénissime Collège, le 8 décembre 1744: _loc.
cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
Les jeunes nobles de Sienne se moquaient de Théodore. Celui-ci, très
sensible aux quolibets, parlait de pourfendre cette jeunesse peu
respectueuse. Il préféra s'en aller. Il prit logement à Radicondoli, à
cinq milles de Volterra, chez un pauvre habitant. Un peu d'argent lui
était arrivé: il avait reçu plusieurs personnes à sa table. Il envoyait
mystérieusement des émissaires en différents endroits, et, à son
ordinaire, il écrivait toujours[755].
[755] Viale au Sérénissime Collège, les 15 décembre 1744 et 12
janvier 1745: _Ibidem_.
Pendant six mois le baron vécut sans tapage. Au mois de juin 1745, il
s'avisa que les démarches de Rivarola pourraient lui faire du tort. Il
se plaignit amèrement; il ne devait plus avoir un sou. Il écrivit au
marquis d'Ormea. Il se permettait de s'adresser en toute confiance à Son
Excellence, pour savoir si réellement le roi de Sardaigne avait autorisé
Dominique Rivarola à insinuer aux insulaires qu'il allait leur envoyer
des troupes pour les délivrer de la tyrannie génoise, à condition qu'ils
reconnussent Sa Majesté comme souverain légitime. Ce Rivarola était bien
connu en Italie et en Corse pour avoir fait, à différentes reprises, des
propositions malhonnêtes aux mécontents au nom de la France, de
l'Espagne, de Massa, de Modène, du feu prince Octavien de Médicis et
même de Ragoczy. Toutes ces intrigues étaient nouées dans un but
d'ambition personnelle. Au lieu d'apporter le bonheur, elles ne
favorisaient que la désunion et des «homicides énormes» pour le plus
grand avantage des Génois. «Votre Excellence daigne donc imposer silence
à cet homme inquiet et variable et me confier à moi les royales
intentions de Sa Majesté, auxquelles je me conformerai pour la
convaincre de mon attachement inviolable pour ses royaux intérêts et
ceux de ses hauts alliés.»
Théodore rappelait ensuite à d'Ormea la lettre qu'il lui avait écrite
l'année précédente, «touchant la levée du régiment que M. de Salis lui
proposa de sa part». En attendant les instructions de Son Excellence, il
n'avait épargné ni peines ni dépenses. La capitulation signée avec
Rivarola lui causait un grand préjudice. Il résumait son plan et ses
idées sur l'expédition qu'il avait en vue. Il demandait une réponse sous
le couvert de M. Mann. Si le ministre le désirait, il irait lui-même
incognito à Turin sous le nom de baron de Haagen. Il aurait fait ce
voyage l'année précédente s'il en avait eu les moyens. Il terminait en
disant qu'on n'aurait jamais à se repentir de s'être intéressé à lui ni
d'avoir appuyé ses desseins[756].
[756] Théodore au marquis d'Ormea, le 4 juin 1745: _Materie
militare, Levata truppe straniere_, mazzo 2. Archives d'État de
Turin.--Cette lettre a été citée par M. Giuseppe Roberti, _op.
cit._, p. 11.
Malheureusement lorsque Théodore écrivait, d'Ormea était mort[757]. Son
successeur pour les affaires extérieures, le marquis de Gorzegno,
continuera les intrigues relatives à la Corse.
[757] D'Ormea mourut le 24 mai. Théodore pouvait donc ignorer cet
événement lorsqu'il écrivait le 4 juin. Le marquis d'Argenson
écrivait le 4 mai à Lorenzi: «On nous assure que le marquis
d'Ormea se meurt. Je rabaterois beaucoup de son habileté s'il
n'avait pas su connaître ce qu'est le baron de Neuhoff. On ne l'a
jamais regardé ici que comme un misérable et un poltron incapable
de soutenir le rôle d'aventurier qu'il a voulu jouer»:
Correspondance de Florence, vol. 101. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
Mann avait été chargé de représenter temporairement le roi de Sardaigne
à Florence; il favorisait ces intrigues de tout cœur. Théodore
l'accablait toujours de demandes d'argent. Le diplomate trouvait
décidément que c'était un «homme dangereux et sans fondement»[758].
[758] Lettre de Mann au marquis de Gorzegno, du 27 juillet 1745,
citée par M. Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 11.
Le 5 juillet, un nommé Paul-François Sarri, de Bastia, capitaine du
régiment corse au service du Piémont, et un certain docteur, Ange de
Bonis, d'origine corse, arrivèrent à Turin. Dans la nuit du 5 au 6, ils
furent reçus par Charles-Emmanuel auquel ils présentèrent un projet
d'expédition en Corse. Le roi soumit ce projet au comte de
Saint-Laurent, qui eut pour mission spéciale de s'entendre à ce sujet
avec Villettes. Saint-Laurent conseilla d'avoir tout au moins l'appui
apparent des alliés, «pour ne pas faire retomber toute la haine sur le
roi en cas que le projet ne réussît pas». On se méfiait, à Turin, du
grand-duc de Toscane, que l'on supposait être favorable à Théodore.
Saint-Laurent eut, le 21 septembre, une conférence avec le ministre
anglais. Villettes trouvait l'expédition «très aisée et utile à la cause
commune». Comme le fait très bien remarquer M. Giuseppe Roberti, auquel
j'emprunte ces détails, l'anglais voyait surtout dans cette entreprise
l'intérêt du commerce de sa nation[759]. «Son sentiment est que l'on
commence cette affaire par protéger ouvertement les Corses pour les
mettre en leur pleine liberté, moyennant qu'ils laissent tous leurs
ports francs pour le commerce général avec des franchises particulières
pour celui des puissances alliées. Après cela, le coup réussissant,
comme il n'en doute point, l'on portera les Corses à se soumettre de
plein gré au roi, lorsqu'on démêlera la fusée: disant qu'il ne convient
pas de faire, pour à présent, envisager cette expédition comme une
conquête pour le roi à la cour de Vienne, qui pourrait en faire un grand
cas pour un équivalent ou autres prétentions ailleurs[760].» Rivarola,
dans la coulisse, tenait tous les fils de cette intrigue. Son plan était
à peu près le même que celui de Neuhoff. L'affaire se préparait.
[759] Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 11 à 14.
[760] Relation d'une conférence que le comte de Saint-Laurent a
eue avec M. de Villettes, à Turin, le 21 septembre 1745:
_Negoziazioni colla Corsica. Materie politiche_, mazzo 1.
Archives d'État de Turin.--Citée par M. Giuseppe Roberti, _op.
cit._, p. 14.