Le 17 août, le procès-verbal porte après lecture et discussion que

l'Illustrissime Ansaldo Grimaldi répondrait au susdit ambassadeur de

Mari avec sa prudence bien connue[719]. On voit que si Théodore était

prudent, les inquisiteurs ne l'étaient pas moins.

[719] Délibération prise le 17 août à la suite de la lettre de de

Mari: _loc. cit._

Le baron de Neuhoff échappa à la kabale de Pic de la Mirandole, comme il

avait échappé au poignard de San Cristofano. L'essai d'envoûtement en

resta là, comme la tentative d'assassinat.

L'aventurier continuait à demeurer chez le curé de campagne. Il avait

auprès de lui quatre personnes pour le garder. Il écrivait sans cesse à

lord Carteret et à l'amiral Matthews; mais les Anglais ne lui

répondaient plus[720]. Pour l'instant, ils avaient des occupations plus

sérieuses que de rendre la couronne à un individu dont ils ne pouvaient

rien tirer, pour lequel les Corses se montraient peu enthousiastes et

qui n'avait aucune ressource personnelle[721]. L'amiral reçut ordre

«d'éviter de donner la moindre plainte par rapport à Théodore et il

parut fermement résolu de ne point se mêler en aucune façon de ce qui

regarde cet aventurier»[722].

[720] Lorenzi à Amelot, Florence, le 22 juin 1743: Correspondance

de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires

étrangères.

[721] Amelot à Lorenzi, Versailles, les 21 mai et 9 juillet:

_Ibidem_.

[722] Lorenzi à Amelot, Florence, le 29 juin 1743: _Ibidem_.

Celui-ci se trouvait à bout de moyens; il en était réduit à vendre son

linge. Il songeait, disait-on, à s'en aller et Viale regrettait

amèrement que l'on perdît une si belle occasion, parce qu'une fois parti

de Toscane, il lui serait bien difficile de revenir. Cependant, il

s'entêtait dans ses pensées louches, il avait encore l'espérance de

réussir un jour. «Ce ne sont que des songes, écrivait le ministre, mais

cela est suffisant pour inquiéter le gouvernement[723].»

[723] Viale à Benoît de Franchi, Florence, le 13 août 1743: _loc.

cit._

Quelques jours plus tard, il insistait encore. Il affirmait que Théodore

était absolument dénué de tout. En vendant ses hardes, il aurait juste

de quoi aller en Allemagne. Une fois parti, il n'y aurait plus rien à

faire[724].

[724] _Ibidem._

Les inquisiteurs lisaient en conseil les dépêches de Viale.

Consciencieusement, on lui répondait en lui envoyant des éloges et des

remerciements. On le priait de continuer. Mais il n'était plus question

de l'affaire. En se confondant en marques de gratitude pour les paroles

gracieuses dont le tribunal l'accablait, le féroce diplomate

n'abandonnait pas son plan d'assassinat. Le départ prochain de

l'aventurier était certain. Deux routes s'offraient à lui: l'une par

Pistoia, l'autre par Massa-Carrare. Le temps pressait; si on voulait

agir et réussir, il fallait se hâter. Viale n'avait qu'une crainte,

c'est qu'on arrivât trop tard. Il demandait donc de promptes

instructions[725].

[725] Viale à Benoît de Franchi, Florence, le 17 septembre 1743:

_loc. cit._

Les inquisiteurs enregistrèrent cette lettre sans commentaires.

On prétendait, en effet, que Théodore allait partir pour se rendre en

Allemagne auprès du roi d'Angleterre[726]. C'était un faux bruit;

Neuhoff devait continuer à vivre quelques années encore en Toscane,

tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Plus tard, Viale transmettait à

son gouvernement un billet émanant d'une «personne sûre», qui tenait ce

détail du ministre anglais. Ce billet disait: «L'ami est certainement

allé du côté de Livourne, où il se tient dans les environs sans qu'on

sache exactement où. Il attend de pouvoir s'embarquer[727].» _L'ami_

avait quitté Cigoli. Le prêtre chez qui il logeait, las d'héberger ce

roi encombrant qui mentait toujours, l'avait mis à la porte. Il s'était

alors dirigé vers Livourne. Il écrivit encore à l'amiral Matthews pour

lui demander de le conduire à Port-Mahon, où, disait-il, il serait en

état de tenir «les grandes promesses qu'il avait faites à milord

Carteret». _Il furibondo_ refusa en termes énergiques. Richecourt ne

voulut pas lui donner un passeport. Théodore n'avait plus un sou, tout

le monde l'abandonnait[728]. C'était la misère avec son inévitable

compagnon: l'isolement!

[726] Lorenzi à Amelot, Florence, le 17 septembre 1743:

Correspondance de Florence, vol. 98. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

[727] Viale à Sorba, Florence, le 17 décembre 1743: _loc. cit._

[728] Lorenzi à Amelot, Florence, les 21 et 28 décembre 1743:

Correspondance de Florence, vol. 98. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Dans sa détresse, il éprouva le besoin de s'épancher. Il écrivit une

belle lettre au Père Colonna. Obligé de changer de demeure pour sa

sûreté, il s'excusait du retard qu'il mettait à répondre au religieux,

qui s'occupait de quelques affaires le concernant. Il demandait au Père

si le sieur Vaccaro, à qui il avait confié des marchandises et une

pendule, avait exactement remis la note de tout ce qu'il avait en mains.

La vente de la pendule suffirait à indemniser Vaccaro--principal et

intérêts--de ses avances, et il comptait sur l'honnêteté de ce dernier

pour lui rendre ses marchandises. Puis, passant à un sujet plus élevé,

il se plaignait de toutes les intrigues dont on l'avait entouré, aussi

bien en Corse que sur le continent. Ces cabales ne servaient qu'à

plonger ses sujets et lui-même dans l'abîme. Elles refroidissaient ses

amis et l'empêchaient de faire tout ce qu'il désirait. Malgré ces

machinations, il restait ferme. Si les Corses lui conservaient leur

fidélité, il vaincrait sûrement. Le Père devait donc faire cesser les

trahisons et montrer aux insulaires leur devoir; ils avaient pris un

engagement solennel devant Dieu et devant le monde. Obligé de se cacher

pour ne pas être assassiné, traqué en tous endroits pendant sept mois,

la Providence l'avait protégé au milieu de tous ces périls. Pour qui

donc avait-il ainsi exposé sa vie si ce n'était pour ses sujets? En

vendant ce qu'il possède, il pourrait s'en retourner dans son pays et

jouir tranquillement de la vie sans avoir besoin de personne. «J'ai

souffert, s'écriait-il, et je souffre encore pour vous autres. J'ai

remédié et je peux encore remédier à tout, mais l'inconstance des

peuples me paralyse.» Il espérait que Dieu aurait enfin pitié de ce

malheureux pays et qu'Il l'illuminerait pour son plus grand bien. Il

terminait en se recommandant aux bonnes prières du moine[729].

[729] Théodore au Père Colonna, le 27 décembre 1743: _loc. cit._

Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Neuhoff ne voulait pas s'avouer vaincu. Il n'était pas homme à se

laisser oublier ni à abandonner ses rêves et ses chimères.

[Illustration]

THEODORUS OP STELTE. Gravure reproduite d'après le

pamphlet hollandais: «_De Dwaalende Moff of vervolg van Theodorus op

Stelten._» (Londres, British Museum.)

CHAPITRE VIII

/#

Théodore en Toscane.--Il veut entamer des négociations avec la cour

de Turin.--Ses lettres à d'Ormea.--Dominique Rivarola.--Mann joue

double jeu.--Rivarola traite avec le gouvernement

sarde.--L'expédition de Corse décidée.

Théodore touche une forte somme.--D'où vient l'argent?--Le comte de

la Vague.--Rivarola prépare l'expédition.--Théodore proteste.

Neuhoff veut s'embarquer pour la Corse.--Mann empêche ce

départ.--Proclamation du roi de Sardaigne.--L'escadre anglaise

devant Bastia.--Bombardement.--Rivarola sous les murs de

Bastia.--Capitulation de la ville.--Les Anglais renoncent à

l'entreprise sur la Corse.

Le roi de Sardaigne et Théodore.--Dénûment du roi de Corse.--La

cour de Vienne songe à Neuhoff.--Le projet est abandonné.--Théodore

est expulsé de Toscane.

I

«Le baron Théodore, suivant ce qu'on m'assure de très bonne part, va

reparaître sur la scène sous les auspices du roi de Sardaigne.» Lorenzi

qui, à la fin d'avril 1744, donnait cette information, ajoutait que

Charles-Emmanuel III devait fournir une petite flotte à Neuhoff pour lui

permettre de reconquérir la Corse. Le grand-duc de Toscane, François de

Lorraine, entrait dans ce projet. L'aventurier se trouvait dans une

maison de campagne aux environs de Sienne et se tenait prêt à partir,

avec dix ou douze personnes qui étaient auprès de lui. Il avait reçu

mille sequins et écrivait fréquemment de longues lettres au ministre

anglais. Puis, pendant plusieurs jours, il s'était caché dans Sienne, où

deux compagnies franches du grand-duc, composées de Corses et commandées

par deux de ses parents, tenaient garnison[730]. Ces troupes se mirent

en route le 4 mai et se rendirent à Livourne. On présumait que Théodore,

sur un avis de Richecourt, devait aussi gagner le port. Il se faisait

appeler le baron de Bergheim. Son entourage l'entourait de respect. Son

air arrogant montrait qu'il était hautement protégé. Il dépensait

largement et on sut que l'argent qu'il avait lui venait du consul

anglais à Livourne[731].

[730] Lorenzi à Amelot, Florence, le 30 avril 1744:

Correspondance de Florence, vol. 99. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

[731] Lorenzi à Amelot, Florence, le 7 mai 1744: _Ibidem_.

Profitant de la guerre qui agitait l'Europe, les Anglais reprenaient,

avec la complicité du gouvernement sarde, leurs intrigues pour la

possession de la Corse. Mais, cette fois, ils allaient susciter un

concurrent à Théodore.

Neuhoff avait comme ami un certain baron de Salis. Par son

intermédiaire, au commencement de 1744, il faisait des propositions au

marquis d'Ormea, ministre de Charles-Emmanuel III. Il s'agissait de

lever un ou plusieurs régiments corses[732]. La correspondance de

Théodore à ce sujet passait par les mains de Mann et de Villettes[733].

[732] Giuseppe Roberti, _Carlo Emmanuele III e la Corsica al

tempo della guerra di successione austriaca_ (Turin, 1890), p. 6.

[733] Dans les archives d'État de Turin, on trouve quatre lettres

autographes de Théodore datées des 16 avril, 11 et 14 mai et 1er

juin 1744. Ces lettres mentionnées par M. Giuseppe Roberti, en

note dans l'ouvrage cité plus haut (p. 7), ne portent pas le nom

de la personne à qui elles étaient adressées. Il est probable que

le destinataire était Mann avec qui le baron était resté en

relations épistolaires. En effet, Neuhoff, dans celle du 15

avril, donne des renseignements sur le fils du prétendant Stuart

que Mann avait pour mission spéciale de surveiller en Italie.

Quoi qu'il en soit, les réponses parvenaient à Théodore par

l'intermédiaire de Villettes et de Mann.

Le 15 avril, Théodore mandait qu'il pouvait disposer de six à sept mille

hommes au moins, prêts à être dirigés sur la Corse. Il faisait demander

à l'amiral Matthews les bâtiments nécessaires pour le transport de ces

troupes. Les vingt-quatre navires anglais qui se trouvaient à

Villefranche pourraient servir à cet usage. Neuhoff marcherait à leur

tête. L'amiral devait être assuré que le roi de Sardaigne approuvait et

favorisait ce projet[734].

[734] Lettre de Théodore du 15 avril: _Materie militare, Levata

truppe straniere_, mazzo 2. Archives d'État de Turin.

Il était en correspondance suivie avec le baron de Salis, mais ses

affaires n'avançaient pas. Il se plaignait de la lenteur qu'on mettait à

Turin pour prendre des décisions. Le temps pressait, car ses ennemis ne

restaient point inactifs et l'entouraient d'intrigues qui finiraient par

paralyser ses efforts. L'Espagne voulait faire proclamer Don Philippe

souverain de la Corse. Comme ce prétendant avait un parti assez puissant

dans l'île et à Gênes même, Théodore disait qu'il fallait à tout prix

écarter cette éventualité. Elle se produirait fatalement si on ne le

mettait pas à même d'aller dans le pays dissiper ces manœuvres. Il ne

comprenait rien non plus au silence des «seigneurs de Londres». Pourtant

on lui avait promis aide et assistance, mais maintenant on ne faisait

plus cas de lui et on l'abandonnait. Ses sentiments d'honneur, son

dévouement et sa fidélité, tout cela était méconnu. Cette indifférence

lui causait de la peine et il s'en _rongeait_ l'âme. Il lui fallait

trois vaisseaux entièrement à ses ordres. Les Anglais occuperaient les

ports de l'île ou se tiendraient dans le golfe de la Spezzia, tandis

qu'il marcherait sus aux Génois. Tel était son plan. «Si puis l'on

continue en Italie à être sourd, je dois m'efforcer à faire, pour

l'avenir, le muet, et me retirer du tout, laissant le champ libre à tous

mes ennemis.» Il envoyait un état des Corses servant en Italie. Il

savait les noms de chacun et les officiers qui les commandaient lui

avaient assuré qu'au premier signal ils viendraient tous se joindre à

lui. «Aucun ne restera en arrière quand il s'agira d'être à mes ordres

et moi à leur tête[735].» Les officiers ne s'engageaient pas à

grand'chose.

[735]

État des Corses dispersés en Italie, au service du

Pape, officiers, soldats et autres, sans emplois 742

Au service de Venise 885

» de l'Espagne et de Naples, en Italie 911

» de la France 409

» du Piémont 89

» de la Toscane 83

» de Gênes 1.481

------

4.600

======

L'état porte un total de 4.381, ce qui est une erreur.

Lettre de Théodore du 11 mai 1744: _loc. cit._ Archives d'État de

Turin.

Théodore voulait obtenir du général Breitwitz un congé pour les Corses

servant dans les troupes toscanes. Cela ne devait soulever aucune

difficulté, car la cour de Vienne serait charmée de voir ces hommes

employés au service du roi de Sardaigne. Les hésitations de Turin

effrayaient le baron. Si au moins il avait eu le moyen d'envoyer

quelqu'un ou mieux d'y aller lui-même; n'ayant plus un sou, il ne

pouvait pas se mouvoir. Personne, ami ou ennemi, ne voulait plus lui

prêter, même sur gages. Il avait bien des polices de change endossées à

son ordre, mais ne sachant plus à qui se fier, voyant au surplus tous

ceux qui l'entouraient insensibles à ses demandes et ravis de le plonger

davantage dans les embarras, il devait «avaler ces pillules.».

Si l'amiral Matthews était bien inspiré, il seconderait ses vues et

l'aiderait à châtier les Génois, qui avaient poussé les Gallispans[736]

contre l'Angleterre. «Mes fidèles et sincères remontrances se vérifient

journalièrement (_sic_) de plus en plus. Depuis l'année passée tout se

pouvait prévenir, mais que ne cause la présomption et le mépris dans ce

monde!» Si l'amiral consentait à s'entendre de bonne foi avec lui, les

affaires avanceraient plus en un mois qu'elles ne l'avaient fait pendant

deux ans sur les rapports des consuls anglais, tous jacobites et très

mal informés.

[736] Nom donné aux troupes franco-espagnoles.

Il en revenait à son plan. Huit jours suffisaient pour procéder à

l'embarquement de six à huit mille hommes. Il se faisait fort de prendre

la Spezzia sans difficulté. Laissant une garnison anglaise dans ce port,

il irait ensuite à la poursuite des Génois. Il avait écrit tout cela au

baron de Salis, à milord Carteret et à ses amis de Londres. Mais, dans

ces graves circonstances, il lui était cruel de ne pouvoir envoyer

personne à la cour sarde, ni s'y rendre lui-même pour traiter, faute

d'argent. Il demandait donc qu'on lui facilitât l'emprunt de cent

sequins. Il rembourserait ponctuellement cette somme dès son arrivée à

Turin, car il y avait de bons amis[737].

[737] Lettre de Théodore du 14 mai 1744: _loc. cit._ Archives

d'État de Turin.

Dans sa lettre Théodore demande à son correspondant de mettre ses

amis de Londres en garde contre les agissements du chevalier de

Champigny, envoyé de l'électeur de Cologne. Il l'accuse d'être un

espion de la France--ce qui est faux--puisqu'en effet nous avons

vu que le ministre avait recommandé au résident de France à

Cologne de mettre ce chevalier d'industrie à la porte s'il se

présentait chez lui. Champigny, qui avait livré les lettres de sa

mère, continuait ses exploits à Londres, et Théodore demandait

qu'on le dénonçât en son nom.

Le baron de Salis lui écrivit le 20 mai: «Vous aurez vu par ma lettre de

l'ordinaire dernier qu'on n'est pas content de vos manières d'agir,

surtout en réfléchissant que vous vous avisez seulement à présent de

demander un projet de capitulation, au lieu que vous auriez dû en faire

un vous-même dès le commencement. Comme vous êtes à portée de M. Mann,

qui est en correspondance avec M. de Villettes, cette voie est la plus

commode et la plus courte pour faire vos affaires. Je suis fâché d'être

hors d'état de vous rendre service[738].»

[738] Copie d'une lettre de M. de Salis au baron Théodore de

Neuhoff, ce 20 mai 1744: _Ibidem_.

Pour hâter les négociations, le roi de Corse écrivit directement au

marquis d'Ormea, le 24 mai. La lettre est à citer en entier, car c'est

le résumé de toutes ces intrigues et un véritable plan de campagne.

«J'ai différé jusqu'ici à m'adresser en droiture à Votre Excellence avec

une de mes lettres, dans l'espérance de pouvoir me rendre en personne en

sa présence, ou du moins y envoyer quelqu'un de ma part, comme il lui a

plu de notifier au baron de Salis, être nécessaire pour conclure la

capitulation de la levée du régiment, mais je n'ai pu jusqu'ici, à mon

grand regret, effectuer ni l'un ni l'autre, comme j'en ai fait part en

toute confiance audit baron de Salis. Si Votre Excellence m'avait

indiqué un quartier d'assemblée, comme je l'ai demandé dans ma première

réponse faite audit de Salis en janvier passé, il s'y trouverait déjà un

nombre de mes gens à la disposition de Sa Majesté le Roi de Sardaigne,

et serais déchargé, moi, en ces quartiers de quantité, qui, par zèle,

ont anticipé mes ordres pour me joindre.

«Ayez donc la bonté, Monsieur, de m'informer de la résolution de Sa

Majesté et de lui représenter que je livrerai non seulement ces trois

bataillons, mais sept à huit mille hommes, si Sa Majesté daigne induire

l'amiral Matthews à m'envoyer à Livourne trois à quatre de ses frégates,

tant pour me conduire et m'appuyer en Corse que pour escorter, puis les

bâtiments de transport chargés de ce monde pour aller débarquer en

droiture dans le golfe de la Spezzia, duquel je me fais fort, moi à la

tête de mes gens, de me rendre maître bien vite, laissant puis garnison

anglaise dans le fort dudit lazaret de la Spezzia, étant important et

très nécessaire que la flotte anglaise soit maître (_sic_) dudit poste,

comme aussi du golfe de San Fiorenzo en Corse, pour anéantir toutes les

mesures que les Gallispans ont concertées avec Gênes.

«Me trouvant puis débarqué à la Spezzia, je suis très assuré d'être

bientôt joint de tous les Corses dispersés en toute l'Italie et d'être

en état de pouvoir agir efficacement de concert avec les troupes de Sa

Majesté et de ses royaux alliés, contre les Gallispans et alliés, comme

de me faire livrer aussi de Gênes même tout ce qui me sera nécessaire

pour maintenir et faire subsister mes gens sans être à charge à Sa

Majesté et à ses alliés; mais dans ma situation suscitée par ce cruel

ennemi de Gênes, je me trouve obligé à faire instance d'une petite

avance à pouvoir assister et attirer certains de mes gens des plus

accablés; laquelle avance, je prie Votre Excellence de vouloir bien me

procurer de Sa Majesté, et de me le remettre à Florence à M. le

chevalier Mann, ministre résident de Sa Majesté Britannique en Toscane,

sous le couvert duquel et à l'adresse de Van Haagen daignez me donner un

mot de réponse. Interposez donc tous vos bons offices auprès de Sa

Majesté, pour qu'elle me fasse la grâce de faire savoir à l'amiral

Matthews de m'assister sans perte de temps avec trois à quatre frégates

pour la susdite expédition, laquelle au péril de ma vie propre et de mes

fidèles s'effectuera certainement à la satisfaction et avantage de Sa

Majesté le Roi de Sardaigne et de ses royaux alliés, pour lesquels je

n'ai rien de plus à cœur que de me sacrifier pour mériter l'honneur de

leurs bonnes grâces et haut appui.

«Votre Excellence me permette enfin de lui recommander mes intérêts,

lesquels avec mon dessein je lui remets à sa bonne direction la priant

d'être convaincue qu'elle ne se repentira jamais de s'être bien voulu

employer pour moi, et qu'elle me trouvera toujours avec un attachement

des plus sincères, tout dévoué à Elle.

«TEODORO.

«Votre Excellence m'obligera aussi de présenter à Sa Majesté mes

assurances de mon respectueux et inviolable attachement pour Sa

Royale Personne et royaux intérêts.

«Ce 14 mai 1744[739].»

[739] Lettre autographe de Théodore au marquis d'Ormea, le 24 mai

1744: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.--Cette lettre a été

citée en partie par M. Giuseppe Roberti dans son étude, p. 7-8.

Théodore n'oubliait rien: les préambules diplomatiques, le plan des

opérations militaires, la petite avance, ses respects et ses

protestations dévouées pour Charles-Emmanuel.

Quelques jours plus tard, il écrivit encore à d'Ormea. Pensant que

l'officier qu'il avait désigné pour aller négocier en son nom à Turin

tarderait à revenir de Corse, il avait expédié son secrétaire à Vérone

et à Brescia pour remettre ses instructions au comte Marc-Antoine

Giappiconi, colonel d'un régiment au service de Venise. Il ordonnait à

ce colonel de se rendre sans tarder et en secret à Turin, avec son

frère, pour traiter avec d'Ormea et lui faire signer la capitulation.

Les frères Giappiconi étaient fidèles et zélés; ils avaient de nombreux

amis en Corse. Le choix qu'il en faisait pour plénipotentiaires serait

certainement agréé par le ministre. Ils avaient pleins pouvoirs pour

conclure.

Marc-Antoine Giappiconi avait accepté le commandement du régiment qu'on

devait lever. Le baron priait donc d'Ormea de le faire nommer

général-major par Sa Majesté ou, à défaut, son frère. Leurs longs

services, leurs mérites personnels, leur attachement, autorisaient cette

faveur. Ils avaient refusé les offres les plus brillantes en France et

en Espagne pour ne pas abandonner leur roi. «Votre Excellence s'assure

de mon attention à composer ce régiment de l'élite de mes gens.» Et il

terminait en rappelant au ministre sa lettre du 24 mai[740].

[740] Lettre autographe de Théodore à d'Ormea, le 5 juin 1744:

Bibliothèque municipale de Turin. Collection d'autographes

Cossilla.--Cette lettre, mentionnée en note par M. Giuseppe

Roberti (p. 8), se trouve également en copie aux archives d'État,

_Materie militare, Levata truppe straniere_, mazzo 2.

Je ne sais si le fait d'être dévoué aux intérêts de Théodore était une

recommandation pour d'Ormea. Mais, ce qu'il y a de certain, c'est qu'à

Turin on avait sérieusement songé à se servir de lui pour mener les

intrigues destinées à s'emparer de la Corse. Pour quel motif fut-il

écarté? On peut supposer que ce fut à cause de ses exigences

financières. Il demandait toujours de l'argent!

Sur les conseils de Mann, le ministre allait mettre Neuhoff de côté et

traiter avec un concurrent: Dominique Rivarola, l'intrigant agent des

révoltés en Italie; celui-là même qui avait essayé de s'aboucher avec

les Génois moyennant une honnête récompense. Et s'il n'avait pas trahi

ses amis alors, c'est qu'il ne s'était pas entendu avec la république

sur la somme.

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 26 / 38 段