Mais il n'est pas invraisemblable de penser que l'Angleterre entendait

bénéficier seule du résultat. Et c'est là, sans doute, qu'il faut

chercher la cause du silence que le duc de Newcastle gardait vis-à-vis

de ses agents à l'étranger. Villettes, résident à Turin, ne pouvait,

pas plus que Mann, obtenir de Londres un éclaircissement quelconque au

sujet de Théodore. Les deux diplomates en étaient réduits à se

communiquer réciproquement leurs conjectures. La réserve exagérée du

cabinet anglais produisit l'effet le plus déplorable. Aucun démenti

n'arrivant, l'opinion publique jugeait fort sévèrement la conduite de

l'Angleterre. Et Neuhoff, qui ne se croyait pas tenu à la même

discrétion, assurait que son entreprise avait été concertée avec les

cours de Londres et de Vienne et que celles-ci «étaient convenues de le

soutenir»[702].

[702] Même dépêche de Lorenzi à Amelot.

Le 4 mai, Lorenzi donna à Amelot cette information en chiffre: «J'ai

appris avec toute la certitude possible que la cour de Londres avait

effectivement fait une convention avec cet aventurier qu'elle regardait

comme fort avantageuse, mais que présentement elle l'a abandonné et

qu'elle se borne seulement à protéger par humanité la personne de

Théodore, parce qu'elle voit qu'il l'a trompée, particulièrement en lui

faisant accroire qu'il avait à sa disposition douze vaisseaux chargés

d'armes et munitions et une centaine d'officiers expérimentés. J'ose

vous supplier très humblement, Monseigneur, du secret sur tout ceci, par

rapport au grand danger auquel se trouverait exposée la personne qui me

l'a confié si on pouvait la soupçonner de l'avoir fait[703].»

[703] Lorenzi à Amelot, Florence, le 4 mai 1743: Correspondance

de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires

étrangères.

Quelle était la personne qui avait fait cette confidence à Lorenzi?

Celui-ci ne le dit pas. Il n'y avait évidemment qu'un homme occupant une

position qui pût craindre les conséquences d'une indiscrétion de cette

nature. Nous verrons dans un instant que le propre secrétaire de Mann

donnait à l'envoyé génois, des avis précis sur les faits et gestes de

Théodore. Il est probable qu'il fournissait également au ministre de

France des renseignements puisés dans les papiers de son maître.

Neuhoff avait quitté Florence le 18 avril pour aller à Pise, et, de là,

gagner Livourne pour prendre passage sur _Le Folkestone_. Il écrivit à

ce sujet au capitaine Balchen. Ce dernier répondit qu'il le recevrait

volontiers à son bord, mais qu'il lui serait impossible de le traiter

comme par le passé. Cette réponse déplut fort au baron, qui voulait

avoir les égards dûs à un souverain[704]. Il renonça à s'embarquer.

Peut-être, à la réflexion, eut-il peur d'être à tout jamais gardé par

les Anglais. Il est dangereux de se mettre à la merci des gens avec qui

on a comploté de vilaines choses.

[704] Lorenzi à Amelot, Florence, le 4 mai 1743: Correspondance

de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires

étrangères.

Ne pouvant plus compter sur ses bons amis et craignant d'être assassiné

par les Génois, Théodore quitta Pise et alla se cacher chez un prêtre, à

Cigoli, aux environs de Florence.

La précaution n'était pas inutile.

Pendant que Théodore entretenait en Toscane des rapports secrets avec

les Anglais et avec les Autrichiens, Augustin Viale, représentant de la

république, fit preuve de zèle. Grâce à lui, le Sérénissime Collège,

l'Illustrissime Tribunal des inquisiteurs d'État furent exactement

renseignés sur les moindres faits du baron.

Malgré l'édit de Gênes mettant sa tête à prix, l'aventurier vivait

encore. Le gouvernement génois, cependant, désirait plus que jamais le

voir disparaître. On le savait en Italie, aussi à plusieurs reprises des

offres furent-elles adressées à la république par des individus désireux

de remplir cette mission de confiance.

Il n'est pas sans intérêt de faire connaître en quels termes ces

propositions d'assassinat étaient faites et de quelle façon elles

étaient reçues et étudiées à Gênes. Il se dégage en effet de la lecture

de ces documents, tirés des archives secrètes de Gênes, une notion très

exacte des idées et des sentiments qui dirigeaient la politique à la

fois timorée et impitoyable de la Sérénissime République[705].

[705] J'ai eu la bonne fortune de trouver dans la partie des

archives d'État à Gênes, classée sous le titre d'_Archivio

secreto_, non seulement tous les documents concernant cette

curieuse histoire, mais aussi les décisions du Sérénissime

Collège et celles de l'Illustrissime Tribunal des inquisiteurs

d'État touchant les faits signalés. Lus d'abord devant le

collège, ces documents étaient ensuite transmis aux inquisiteurs

à qui incombait tout spécialement l'examen des affaires

concernant Théodore. Cette transmission se faisait avec toutes

sortes de protocoles. Invariablement chaque envoi se terminait

par cette formule: _Per Serenississima Collegia ad Calculos_.

Un Corse, absent de sa patrie depuis vingt-quatre ans, Dominique

Mariani, habitant Milan dans le quartier Sainte-Euphémie, vis-à-vis le

palais du comte de Bron, écrivit, le 1er avril 1743, au gouvernement

génois. Fidèle sujet de la république, il n'avait jamais eu l'occasion

de prouver son zèle et son dévouement. Ils étaient tellement grands

qu'il brûlait de les témoigner. Il proposait donc d'enlever la vie à

Théodore. En délivrant la république de ce misérable, il rendrait la

paix à sa patrie en la faisant rentrer dans l'obéissance. Il tuera

volontiers, non seulement le baron, mais encore quiconque les Excellents

inquisiteurs d'État voudront bien lui désigner. En homme habitué à ces

sortes d'opérations, Mariani se permettait de proposer aux Génois les

procédés que son expérience lui conseillait pour conserver à cette

affaire l'obscurité nécessaire. On consent à courir des risques pour

servir ses maîtres, mais il faut s'entourer de quelques précautions. Si

les inquisiteurs agréaient cette proposition, ils n'auraient qu'à lui

envoyer une paire de gants. Mariani chargeait l'Illustrissime abbé

Jacques Durazzo de remettre sa supplique à la Junte de Corse, sans lui

en dévoiler le contenu. Si le gouvernement désirait lui répondre par

écrit, il pourrait remettre sa lettre au susdit ecclésiastique ou la lui

faire tenir par le marquis de Caravaggio ou bien par M. Joseph Foglia.

En tous cas, les ordres qu'on voudra bien lui donner seront reçus avec

gratitude. Afin de ne compromettre personne, si leurs Excellences

consentaient à entrer dans l'affaire, Mariani se ferait remettre des

lettres de recommandation pour le général Breitwitz à Livourne et pour

d'autres notabilités[706].

[706] Dominique Mariani à l'Excellentissime et Illustrissime

Junte de Corse à Gênes, Milan, le 1er avril 1743: _loc. cit._

Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Le 3 avril, les inquisiteurs d'État délibérèrent sur cette lettre. Ils

acceptèrent en principe les offres de Mariani, mais il était

indispensable que ce dernier se rendît à Gênes pour développer en

personne ses idées et indiquer les mesures qu'il comptait prendre pour

mettre son plan à exécution--et Théodore aussi. Il fut décidé qu'on

écrirait au susdit Mariani dans le plus bref délai possible. Ses frais

de voyage lui seront immédiatement remboursés. A son arrivée, il devra

se présenter à M. Étienne Monza et ne faire connaître son nom qu'à ce

seul personnage. Le député du mois écrira cela par l'intermédiaire de

Joseph Foglia selon la formule ordinaire, en mettant dans la confidence

l'Excellentissime Laurent de Mari, parce qu'il a l'habitude de

correspondre avec Foglia, mais seul Monza aura à préparer l'arrivée à

Gênes de Mariani et à l'entendre[707].

[707] Délibération des inquisiteurs d'État sur la lettre de

Mariani, le 3 avril 1743: _loc. cit._

Quel était ce Foglia avec qui Mari correspondait? Un individu qui, sans

doute, se chargeait des commissions malpropres de l'Excellentissime

Tribunal.

L'affaire en resta là, car le fidèle sujet corse de la Sérénissime

république ne vint pas à Gênes. Son expérience de la politique génoise

lui avait fait voir probablement tout le danger qu'il y aurait pour lui

à se trouver sous la main des inquisiteurs, dans le cas où il ne

tomberait pas d'accord avec eux sur les conditions de l'entreprise.

Bientôt les Génois engagèrent l'affaire d'un autre côté. C'est ici que

Viale doit jouer un rôle.

L'agent de Gênes s'efforçait de savoir où se cachait Théodore. Mann

avait affirmé à un chevalier, ami de Viale, qu'il se trouvait chez un

ecclésiastique des environs. Par scrupule et par délicatesse, le

chevalier n'avait pas voulu révéler au résident l'endroit exact où était

l'aventurier. Malgré ses prières et ses instances répétées, Viale ne put

fléchir son ami; mais, avec cet esprit policier particulier aux Génois,

il suggérait au Sérénissime Collège un moyen de découvrir la retraite du

fugitif; c'était de faire surveiller, par des hommes de confiance, les

allées et venues du docteur Olmeta, un corse, qui se rendait parfois

auprès du baron[708].

[708] Viale au Sérénissime Collège, Florence, le 10 mai 1743:

_loc. cit._

Le 21 mai, Viale, malgré ses diligentes recherches, n'avait rien de neuf

à mander à Gênes, lorsqu'au moment où il rédigeait sa dépêche, il reçut

un billet, émanant «d'un ministre qui a l'habitude d'être bien renseigné

et qui est chargé de surveiller les actions de Théodore». On peut

aisément deviner que ce ministre n'était autre que Mann. Viale, avec un

instinct qui prouvait chez lui des aptitudes diplomatiques, disait, en

envoyant la note, qu'il ne savait pas jusqu'à quel point on devait

ajouter foi à son contenu. Elle portait, en effet, que Neuhoff, d'après

certains indices, devait se trouver à Rome. Les Anglais avaient tout

intérêt à laisser cette opinion s'accréditer et n'entendaient pas que

l'aventurier tombât, avec ses papiers, entre les mains des Génois.

Après la lecture au Collège, la lettre de Viale fut transmise dans les

règles ordinaires, «avec faculté aux inquisiteurs d'État de donner au

Magnifique Augustin Viale les ordres et les instructions qu'il jugera

convenables».

La décision prise par le tribunal est à citer en entier.

«Il a été décrété que l'Illustrissime Augustin Viale[709] aura la charge

d'écrire au susdit Magnifique Augustin Viale de Florence, qu'on estime

superflu de donner aucune récompense pour la seule connaissance de la

demeure dudit Théodore; toutefois, on remettrait la prime fixée à celui

qui, en donnant cette indication, la ferait suivre de l'_extinction_ du

susdit Théodore. L'Illustrissime Augustin Viale rédigera cette lettre de

façon à ce que, venant à tomber entre les mains de qui que ce soit et

ouverte, on n'en puisse saisir le véritable sens, faisant en cela valoir

son expérience, ses capacités et sa prudence. _Per Excellentissimum et

Illustrissimum Magistratum Inquisitorum status ad Calculos[710]._

[709] C'était un homonyme du résident génois à Florence.

L'inquisiteur portait le titre d'_Illustrissime_, l'autre celui

de _Magnifique_.

[710] Lettre d'Augustin Viale au Sérénissime Collège, Florence,

le 21 mai 1743, suivie de la délibération du tribunal des

inquisiteurs d'État du 24 mai: _loc. cit._

Tandis que les inquisiteurs d'État décidaient le meurtre de leur ennemi,

l'activité de Viale ne se ralentissait pas. Il continuait ses

recherches, ayant maintenant un auxiliaire précieux dans le secrétaire

de Mann. Ce fidèle employé servait tout le monde et trahissait son

maître avec le même zèle.

Avant que l'étrange délibération du tribunal, prise le 27 mai, lui fût

parvenue, Viale écrivait le 28 au Magnifique Sartorio, qu'il était

parvenu à savoir par une personne habile, amie du secrétaire du ministre

anglais, que Théodore n'était plus retourné à Florence. Le lundi, 20

mai, l'aventurier se trouvait à Cigoli, dans la maison du prêtre

Baldanzi. Viale ajoutait un autre détail. Le Révérend Père, qui avait

prêché le Carême dernier en l'église du Carmel, allait fréquemment voir

Neuhoff. Il lui avait prêté ou donné son habit de moine. Le baron s'en

était revêtu pour sortir de la ville, et très probablement, il s'en

servirait encore à l'occasion. Après avoir donné cette indication qui,

au besoin, pouvait servir de signalement, Viale ajoutait: «Ce Père

prédicateur n'est pas carme, mais il appartient au couvent de

Sainte-Marie-Majeure, correspondant à celui des Anges de la Congrégation

de Mantoue. Je m'imagine que votre Seigneurie Illustrissime comprendra

facilement combien j'ai à cœur de ne jamais voir divulguer ce qui a été

révélé par le secrétaire du ministre d'Angleterre, non seulement pour

le préjudice que cela lui causerait, mais encore parce que je ne

pourrais plus avoir de nouvelles de Théodore par son intermédiaire,

moyen que je considère comme des plus sûrs, car je suis informé avec

toute certitude que Théodore entretient un continuel commerce de lettres

avec lÉdit ministre. Celui-ci ne cesse de protester qu'il ne le fait que

par charité et humanité».

Nous avons vu que c'était la raison que Mann donnait de ses rapports

avec le baron de Neuhoff.

Viale terminait sa lettre en disant que tous les bâtiments de guerre

anglais ancrés à Livourne étaient partis[711].

[711] Viale à Sartorio, Florence, le 28 mai 1743: _loc. cit._

La crainte d'une tentative de débarquement en Corse se trouvait donc

momentanément écartée; mais à Gênes l'inquiétude subsistait. Tant que

Théodore vivait, un retour offensif était toujours possible. Ce que

l'Angleterre avait tenté avec lui, une autre puissance pouvait le faire.

Les Génois avaient la peur des faibles, la peur qui ne raisonne pas et

qui engendre toutes les témérités.

Viale ne répondit pas à la lettre que, sur l'ordre des inquisiteurs

d'État, son homonyme de Gênes lui avait écrite au sujet de

l'_extinction_ de Théodore. Peut-être ne lui était-elle pas parvenue,

car il arrivait fréquemment que des courriers étaient interceptés. Il

pouvait aussi n'en avoir pas saisi le véritable sens, puisqu'elle était,

à dessein, rédigée en termes obscurs. Le résident continuait ses

recherches pour découvrir l'endroit où se cachait Neuhoff. Celui-ci

recevait la _Gazette de Berne_ et le _Mercure de Hollande_. Les journaux

portaient son adresse exacte à Cigoli. Par ce moyen, il n'était pas

difficile de se la procurer[712].

[712] Viale au Sérénissime Collège, Florence, le 23 juin 1743:

_loc. cit._

En réponse à cette lettre, les inquisiteurs d'État précisèrent. Le 8

juillet, le tribunal s'assembla et prit cette décision:

«Il a été décrété que l'illustrissime Benoît de Franchi, député du

mois, prendra la peine d'assurer la correspondance avec le Magnifique

Augustin Viale de Florence. Il l'informera que si on trouve une personne

qui veuille prendre l'engagement d'_occire_ (uccidere) lÉdit Théodore,

on lui payera aussitôt ce meurtre accompli la somme de deux mille écus

argent, prime fixée par l'édit public, dont on pourra transmettre un

exemplaire. A cet effet, la lettre sera écrite suivant la teneur des

discours. _Per Excellentissimum et Illustrissimum Magistratum

Inquisitorum status ad Calculos[713]._»

[713] Délibération des inquisiteurs d'État prise le 28 juin à la

suite de la lettre de Viale du 23 juin: _loc. cit._

Cette fois, la dépêche portant à Viale la décision des inquisiteurs

d'État ne fut pas rédigée en termes ambigus. Le diplomate comprit--il ne

pouvait pas faire autrement;--mais il fit ses réserves. Il écrivit sur

le champ à de Franchi. Il commençait en disant que l'Excellentissime

Tribunal, au sein duquel de Franchi siégeait si dignement, devait être

pleinement assuré de son zèle pour le bien public. Quoique sans mandat,

il n'avait reculé devant aucune démarche, aucune fatigue, afin de se

procurer les indications nécessaires pour amener la découverte de la

retraite de Théodore, car il pensait que ces renseignements étaient d'un

grand prix pour le tribunal. Il ajoutait: «Et cependant je ne vois pas

qu'il me soit possible d'accepter la commission dont veut bien me

charger votre Seigneurie Illustrissime dans sa très vénérée lettre du

13, non par manque de ce zèle qui ne cessera qu'avec ma vie, mais parce

que je ne suis revêtu d'aucun caractère qui puisse sauver ma personne

dans le cas où l'exécuteur viendrait à être arrêté ou qu'il fût

indiscret avant le meurtre. Je courrais ainsi un trop grand péril. Ce

motif est tellement appréciable que je pense que l'Excellentissime

Tribunal et votre Illustrissime Seigneurie ne le trouveront pas

déraisonnable. A cette difficulté je dois en ajouter une autre. D'après

mes dernières nouvelles, Théodore est bien gardé: une seule personne ne

sera pas capable de le tuer, et il sera très dangereux de confier le

secret à plusieurs. Il conviendrait, en outre, de fournir à ces

personnes les moyens de subsister jusqu'au moment où elles auraient

réussi à _faire le coup_. Pour de bons motifs, je ne pourrais me charger

de cette dernière commission si j'avais de l'argent, ce dont je manque

entièrement, et quand bien même on me ferait l'avance des fonds. Ce qui

me pousse à cette délicatesse, ce sont les embarras bien connus dans

lesquels je me trouve.» Pour terminer, il affirmait de nouveau son zèle

et son dévouement[714]. La délicatesse de Viale était d'autant plus en

émoi qu'il n'avait pas d'argent et que son gouvernement ne paraissait

pas avoir l'intention de lui en donner. Il ne pouvait pourtant pas se

charger des frais qu'occasionnerait l'affaire. Et puis, il était

rétribué pour faire de la diplomatie et non pour assurer la disparition

des gens désagréables à ses chefs. Des commissions de ce genre se payent

en plus.

[714] Viale à Benoît de Franchi, Florence, le 16 juillet 1743:

_loc. cit._

Cette dépêche est datée du 16 juillet. Elle fut lue le 22 devant le

tribunal des inquisiteurs d'État. La décision prise à la suite de cette

lecture est assez inattendue. On décréta, en effet, après discussion,

qu'il serait accusé réception de cette lettre avec éloges et

remerciements. En outre, on informerait Viale que les magistrats

trouvaient ses raisons justes et ses réflexions bien fondées, touchant

les difficultés que présentait l'entreprise[715].

[715] Délibération des inquisiteurs d'État prise le 22 juillet à

la suite de la lettre de Viale du 16: _loc. cit._

Puisque Viale refusait, d'une manière qui paraissait positive, d'assumer

la responsabilité de l'assassinat, les inquisiteurs ne pouvaient rien

faire. L'agent ne se jugeait pas assez garanti. Il y avait encore cette

fâcheuse question d'argent qui faisait toujours reculer les Génois au

moment psychologique. Ils avaient fait un effort en promettant deux

mille écus pour la tête de Théodore; d'après eux, elle ne valait pas

davantage. Les insinuations de leur représentant leur laissaient

entrevoir des frais supplémentaires. Il fallait donc couper court.

Le plus curieux de l'affaire c'est que Viale allait de lui-même faire

des propositions au moins étranges à l'Excellentissime Tribunal.

Le 23 juillet, avant même que la décision des inquisiteurs lui fût

parvenue, il écrivit à de Franchi pour lui dire qu'aux motifs invoqués

par lui dans sa dernière lettre pour ne pas accepter la commission dont

on l'avait chargé, il se joignait une autre considération--un

scrupule--: «le coup pourrait tomber sur une personne innocente, car

nous ne possédons pas un signalement suffisamment exact de la personne à

qui le coup est destiné.»

Le négociant diplomate, «afin d'éviter une erreur aussi grave»,

suggérait une idée pratique. On mettrait à sa disposition deux sbires

courageux qu'il aboucherait avec un certain San Cristofano, «car trois

hommes ne seront pas de trop pour faire le coup».

Le Magnifique résident de la Sérénissime République donnait sur San

Cristofano les meilleures références.

Ce Saltabadil était un honnête employé des douanes du grand-duché, qui

avait été banni de Gênes pour une peccadille: il avait tué, deux mois

auparavant, un caporal corse. Afin de se faire pardonner cette erreur,

San Cristofano déclarait qu'il était prêt à tout, disposé à courir les

plus grands dangers, même à aller en Corse. Il connaissait à fond la

Toscane, c'était un homme résolu, un vrai brave, et pour peu qu'on lui

adjoignît deux aides solides, il se faisait fort d'expédier son homme.

Mais il fallait manœuvrer avec beaucoup d'habileté; «l'imposteur est

sur ses gardes, ainsi que l'Excellentissime Tribunal pourra s'en

convaincre, par les renseignements ci-inclus qui me parviennent d'une

source très sûre, d'où il résulte qu'un homme seul n'est pas suffisant

pour mener à bonne fin une affaire de cette importance.»

Viale concluait en disant qu'il était nécessaire d'attendre le moment

opportun, dût-on y employer plusieurs jours. «Mais pendant ce temps-là,

il faudrait fournir aux exécuteurs les moyens de subsister et, le coup

fait, faciliter leur fuite. Je ne peux, concluait le ministre, et qu'il

me soit permis d'ajouter: je ne veux toucher à cette question[716].»

[716] Viale à Benoît de Franchi, Florence, le 23 juillet 1743:

_loc. cit._

Les inquisiteurs d'État enregistrèrent cette lettre sans commentaires.

Viale écrivit de nouveau à de Franchi le 6 août. Il dit qu'il n'a pas

reçu la lettre que le tribunal a dû le charger d'écrire en réponse à sa

dépêche du 23. Il y avait sans aucun doute de bonnes raisons pour cela.

Les inquisiteurs, par une prudence de plus en plus caractérisée, ne

donnèrent pas mission à de Franchi de répondre à Viale. La copie de la

lettre ne se trouve pas dans les archives de Gênes et l'on peut penser

que la poste ne l'a point égarée.

Cela n'empêchait pas Viale de continuer à transmettre au Sérénissime

Collège toutes les informations que le secrétaire de Mann lui apportait

avec une constance louable.

Théodore était toujours à Cigoli. Il avait écrit au général Breitwitz

afin d'obtenir de l'argent pour se rendre en Angleterre où il voulait

porter sa plainte au roi contre l'amiral Matthews. «Peut-être aussi

va-t-il s'en retourner dans son pays, car l'imposteur voit s'évanouir

toutes ses idées téméraires.»

L'envoyé revenait à son plan d'assassinat. Pour éviter la quarantaine

qu'il serait obligé de faire à l'entrée des États Pontificaux, il ne

restait à Théodore que la route de Sarzana, par Pontremoli, et celle de

Massa, par le mont Pellegrino, conduisant dans le Modanais.

Viale présumait qu'il prendrait cette dernière route. «Le passage du

mont Pellegrino serait très commode pour faire le coup»; l'endroit rêvé

pour assassiner proprement un homme.

Malheureusement, le Magnifique commerçant, envoyé de la république,

avait peur de ne pas avoir «l'avis nécessaire à temps», d'autant plus,

dit-il, «que j'ai présentement une très forte fluxion dans la tête qui

m'empêche de marcher[717].»

[717] Viale à de Franchi, Florence, le 6 août 1743: _loc. cit._

Est-ce aux hésitations des inquisiteurs, aux exigences de San

Cristofano, ou à la fluxion de Viale que Théodore dut d'avoir la vie

sauve? Les archives secrètes de Gênes ne nous ont pas livré le mot de

cette énigme.

Mais, en compensation, nous y trouvons, immédiatement après le document

ci-dessus, une pièce qui ne manque pas de saveur. C'est une lettre de M.

de Mari, ambassadeur de la république de Gênes à Venise, à Ansaldo

Grimaldi, datée du 10 août 1743.

«Excellence,

«J'ai reçu votre très estimée lettre sans date, mais que je crois être

du 3 courant et je vous en remercie infiniment. Je vous envoie la kabale

de Pic de la Mirandole pour voir si nous pouvons frapper juste. Si

Théodore est à Pise, l'affaire est faite. La quarantaine m'ennuie; j'ai

un ami à Pise dans lequel je peux avoir confiance. _Si tu vales bene

est; ego quidem valeo._ Dans quelque temps je pourrai vous dire la

réponse que l'on m'aura donnée de Londres au sujet de la montre à

répétition dont vous m'avez parlé[718].»

[718] De Mari à Ansaldo Grimaldi, Venise, le 10 août 1743: _loc.

cit._

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 25 / 38 段