Après avoir reçu l'hommage des chefs sur _Le Revenger_, Théodore quitta

ce navire et prit passage sur _Le Folkestone_, capitaine Balchen. Les

bâtiments se séparèrent. L'un d'eux se rendit à Ajaccio, un autre, celui

sur lequel se trouvait le roi, sans doute, déposa quelques munitions à

Campo-Moro. Sa Majesté, du reste, ne mit jamais le pied à terre[672].

Elle demeura prudemment à bord. C'était ce qu'Elle appelait rentrer dans

ses États. D'ailleurs, Théodore faisait toujours les plus belles

promesses. Il attendait sept vaisseaux anglais et hollandais portant un

chargement complet d'armes et de provisions. Deux de ces navires étaient

déjà arrivés à Port-Mahon et il débarquerait aussitôt qu'il aurait

rassemblé sa flotte[673].

[672] Extrait de quelques lettres du consul de Gênes à Livourne à

M. Viale, communiqué par Lorenzi le 23 février: Correspondance de

Gênes, vol. 112. Archives du Ministère des affaires étrangères.

[673] _Ibidem._

Le 10 février, _Le Folkestone_ revint à l'Île Rousse avec Théodore et

les chefs balanais. Ceux-ci allèrent à terre avec tout un arsenal:

fusils, sabres, pistolets, cartouches, balles et poudre. Quelques

déserteurs allemands, qui se trouvaient en Balagne, furent enrôlés et

embarqués. Vingt-deux français se présentèrent aussi, mais le roi les

refusa parce qu'ils étaient catholiques, lui, qui entendait plusieurs

messes par jour! Pour le moment, il s'agissait de plaire aux anglais

protestants. Quelques bateaux chargés d'huile furent capturés et

renvoyés à vide avec leurs équipages. Puis, Théodore profita de ce qu'il

était en sûreté pour accomplir un acte énergique. Il écrivit au

capitaine Bertelli, commandant la tour et le fortin de l'Île Rousse,

pour le prier de décamper[674].

[674] Ozero, vice-consul de France à Calvi, à Jonville, le 13

février 1743: Correspondance de Gênes, vol. 112. Archives du

Ministère des affaires étrangères.

«Monsieur,

«Au reçu de la présente, Votre Seigneurie évacuera la tour et le fortin

de l'Île Rousse, et enverra à cet effet deux otages à Monticello. Je

promets sur ma parole que Votre Seigneurie, ses officiers et ses soldats

auront la liberté de se retirer avec leurs armes et baïonnettes, qu'ils

ne seront pas molestés et qu'ils pourront s'embarquer pour le continent

avec leurs bagages. Si vous voulez attendre l'attaque, sachez qu'il ne

sera fait aucun quartier.

«Quant aux officiers et soldats qui voudraient rester à notre service,

nous les accueillerons et nous leur donnerons même de

l'avancement.....[675]»

[675] Traduction de la lettre écrite par Théodore au capitaine

Bertelli, commandant de l'Île Rousse, le 10 février, filza

41/2050, _Corsica_, 1743. Archives d'État de Gênes, archives

secrètes.

Le commissaire génois, affolé devant cette sommation, ordonna aussitôt

au capitaine de se retirer. Le brave commandant ne se le fit pas dire

deux fois; il se hâta de déguerpir avec armes, bagages et provisions.

Cette retraite stupéfiante donna à penser que Théodore pouvait bien être

de connivence avec la république. Il est certain que le roi et les

Génois étaient parfaitement d'accord pour fuir les uns devant les

autres. Mais Neuhoff se vanta, après cela, de prendre Calvi sans coup

férir, pour en faire la base de sa domination. Néanmoins, son ardeur

belliqueuse en resta là. Voyant, dès le 11, que le gros de la flotte ne

l'avait pas suivi, il fit mettre à la voile pendant la nuit[676].

[676] Ozero à Jonville, le 13 février 1743: _loc. cit._

Le 14 février, _Le Folkestone_ parut devant Livourne. Le capitaine

Balchen envoya aussitôt une lettre de Théodore à Breitwitz pour demander

des secours. En attendant les ordres du grand-duc, le navire retourna

dans les eaux corses portant toujours le roi[677], qui aimait fort à

admirer son royaume en se promenant sur le pont d'un vaisseau. _Le

Folkestone_ s'en vint à Ajaccio où les navires anglais se préparaient à

commettre un attentat, que seule leur supériorité numérique justifiait.

Il s'agissait de détruire un bâtiment de guerre espagnol, _Le

Saint-Isidore_. Cet attentat fut prémédité. Dès le 6 février, Gavi, le

consul génois à Livourne, signalait à son gouvernement l'intention des

Anglais[678]. Le 10, lorsque _Le Folkestone_ se trouvait devant l'Île

Rousse, parmi toutes les vantardises destinées à séduire les insulaires,

Théodore avait lancé celle de brûler le navire espagnol[679]. Par

extraordinaire, les dires de Sa Majesté reçurent confirmation. Il est

vrai qu'il s'agissait d'une vilaine action à commettre.

[677] Lorenzi à Amelot, Florence, le 16 février 1743:

Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

[678] Gavi au Sérénissime Collège, Calvi, le 6 février 1743:

_loc. cit._

[679] Ozero à Jonville, Calvi, le 13 février 1743: _loc. cit._

Le 28 février, l'escadre anglaise se trouvait à dix milles d'Ajaccio.

Une chaloupe se détacha et amena à terre le secrétaire de Neuhoff qui,

sur-le-champ, alla conférer avec le gouverneur. Ce dernier autorisa

l'individu à reconnaître le camp et les magasins de marine que les

Espagnols possédaient à terre. Il fournit même deux officiers de la

garnison, les frères Giannetti, pour faciliter cette reconnaissance.

Quand elle fut achevée, la chaloupe rejoignit la flotte.

Dans la nuit du 1er au 2 mars, les bâtiments anglais s'approchèrent de

terre. Il y avait deux navires de haut bord et une frégate de quarante

canons. Le lendemain matin, un vaisseau de ligne se joignit aux autres,

tandis que _Le Folkestone_, avec le roi, se tenait au large. L'escadre,

avançant toujours, arriva à une portée de fusil du _Saint-Isidore_. Une

chaloupe avec un officier accosta le navire espagnol et somma le

commandant, le chevalier de Lage, de se rendre sans tarder, sinon il ne

serait fait aucun quartier ni à lui, ni à son équipage. Le chevalier

répondit qu'on ne faisait pas une pareille proposition à un homme comme

lui; il connaissait son devoir. Capitaine d'un vaisseau de Sa Majesté

catholique, il saurait se défendre. Les Anglais pouvaient faire ce

qu'ils voulaient: il ne se rendrait pas. Aussitôt que l'embarcation du

parlementaire se fut éloignée, de Lage fit donner toute son artillerie

contre les navires ennemis. Celui qui portait le commandant de l'escadre

fut très maltraité. Il perdit un mât et reçut une large blessure dans le

flanc avec huit pieds d'eau dans la cale; il lui fut désormais

impossible de manœuvrer. Le chevalier, voyant le bon effet de son tir,

s'apprêtait à le renouveler lorsqu'il s'aperçut que la flotte anglaise

l'entourait, s'apprêtant à cribler son navire. Il courait le danger de

sacrifier son équipage et de voir les ennemis capturer son bâtiment. Il

fit faire une nouvelle décharge et ordonna à ses hommes de quitter le

bord. Les matelots et lui-même se sauvèrent à la nage, après avoir mis

le feu au _Saint-Isidore_, qui fut bientôt tout en flammes. Trente

marins se noyèrent; cinq autres furent tués par le canon. Le gouverneur

refusa au chevalier et à ses hommes, un asile dans la place. De Lage se

retira, pendant la nuit, dans la montagne. Les Anglais ne purent prendre

qu'une épave fumante. A l'abri des coups, Théodore, sur _Le Folkestone_,

assistait à cette glorieuse équipée[680].

[680] _Relation de ce qui s'est passé à Ajaccio, le 2 mars 1743

entre le vaisseau de guerre espagnol_ Le Saint-Isidore _et les

vaisseaux de guerre anglais_. Cette relation a été faite par le

consul d'Espagne, à Livourne, sur la déposition des matelots du

vaisseau espagnol et traduit de l'espagnol, Livourne, ce 21 mars

1743: Correspondance de Gênes, vol. 112. Archives du Ministère

des affaires étrangères.

Pendant ce temps, les chefs de la Balagne consultaient leurs docteurs en

théologie pour savoir si l'on devait recevoir le roi. Comme les

théologiens corses étaient les plus exaltés parmi les rebelles, on

pensait que leur avis serait favorable à Théodore[681]. Mais celui-ci

préférait exercer son autorité royale à distance; il ne débarqua pas. Il

est vrai que l'enthousiasme de certains n'était pas partagé par les

populations. Il y avait en Corse un parti très important pour l'infant

Don Philippe d'Espagne, et le fait d'arriver sous le couvert du

pavillon anglais ne pouvait pas rendre la popularité au roi, surtout

pour la question de religion[682]. Vers le milieu de mars, _Le

Folkestone_ ramena Neuhoff dans les eaux toscanes, cette fois-ci

définitivement. Le capitaine Balchen le fit déposer, dans la nuit du 16

au 17, à l'embouchure de l'Arno, où Richecourt, le vice-président du

Conseil de régence, vint conférer avec lui[683].

[681] Ozero à Jonville, Calvi, le 3 mars 1743: _loc. cit._

[682] Lorenzi à Amelot, Florence, le 16 février 1743:

Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

[683] Extrait d'une lettre du 18 mars 1743 de Bertellet, consul

de France à Livourne.--Lorenzi à Amelot, Florence, le 5 avril

1743: _Ibidem_.

On disait que les Anglais avaient été promptement désabusés sur le

compte de Théodore, qui leur avait promis des choses qu'il ne pouvait

pas tenir. On prétendait aussi qu'ils s'étaient servis du baron comme

d'un «épouvantail», à l'usage des Génois, «pour les empêcher de protéger

le _Saint-Isidore_ et que toute cette levée de boucliers, la plus

indécente qu'ait jamais faite une couronne, n'avait pour point de vue

que de brûler ou de prendre le vaisseau espagnol dans le port d'Ajaccio

et sous le canon de la forteresse sans qu'elle s'y opposât, et que cette

affaire étant consommée par le parti que M. de Lage a pris de donner feu

à son vaisseau, Théodore leur est devenu inutile et ils ont pris le

parti de s'en débarrasser cavalièrement.» On présumait que Neuhoff,

après avoir été si piteusement abandonné sur la plage italienne par ses

bons amis les Anglais, irait continuer ailleurs «le roman de sa

vie»[684].

[684] Extrait d'une lettre, déjà citée, du 18 mars 1743, écrite

par le consul Bertellet.

Gavi, le consul de Gênes à Livourne était corse; homme très habile,

d'ailleurs, et capable de tout faire pour son intérêt. Il était très lié

avec Richecourt et il fréquentait dans l'intimité les plus chauds

partisans de Théodore en Toscane. Il pouvait ainsi renseigner utilement

son gouvernement sur toutes les intrigues. C'était un agent

précieux[685].

[685] Lorenzi à Amelot, Florence, le 5 avril 1743: Correspondance

de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires

étrangères.

La république de Gênes fut très alarmée de cette nouvelle équipée. Elle

paraissait plus sérieuse que les précédentes. N'était-elle pas, en

effet, ouvertement protégée par l'Angleterre? L'envoyé génois, à Turin,

dans un entretien avec le marquis d'Ormea, ministre de Charles-Emmanuel

III, se plaignit des manœuvres anglaises en Corse, car, malgré sa

réserve, on considérait le roi de Sardaigne comme l'allié des

Autrichiens et des Anglais. D'Ormea répondit en récriminant plus fort

contre les Anglais.

Étant donné les relations amicales qui existaient entre George II et

Charles-Emmanuel, d'Ormea n'admettait pas que la cour de Londres formât

un projet quelconque sur la Corse sans y faire participer son maître.

Cette réponse était une défaite, mais elle ne manquait ni d'habileté ni

d'arrogance. La république n'en fut pas dupe, et si des doutes

subsistaient encore dans son esprit, au sujet de l'appui, tout au moins

tacite, donné par le roi de Sardaigne aux entreprises anglaises, cette

conversation était de nature à les faire évanouir.

Jonville, qui donnait à Amelot le résumé de cette conférence, terminait

par cette appréciation: «Peut-être les Génois sont-ils d'intelligence

sur le projet en question avec les Anglais et ce qui me le fait penser,

c'est que cette république sentant que la Corse est la cause de sa

ruine, et que les peuples de cette île ne se soumettront jamais à la

république, elle voudrait peut-être trouver le moyen de vendre ou

d'échanger cette île et pour ne pas nous donner occasion de nous

plaindre, elle est capable d'avoir conseillé aux Anglais de s'en rendre

maîtres[686].»

[686] Jonville à Amelot, Gênes, 20 février 1743: _loc. cit._

Quoi qu'il en soit, la république protesta officiellement auprès de

George II contre le concours prêté à Théodore par les bâtiments anglais;

pour faire disparaître en France tout soupçon de mauvaise foi, Doria,

envoyé génois auprès de Louis XV, remit à Amelot une copie de la

protestation. Cet écrit faisait l'historique de l'intervention

française avec la garantie de l'Empereur, puis il relatait les incidents

de l'arrivée de Neuhoff en Corse accompagné par une escadre anglaise. Il

jugeait l'édit de l'aventurier, daté de la septième année de son règne,

séditieux et injurieux pour les couronnes de l'Europe[687].

[687] Note de la république au roi d'Angleterre, février 1743:

Correspondance de Gênes, vol. 112. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Amelot, après avoir lu cette note, trouva les arguments des Génois bien

fondés. «Et je ne sais pas, écrivait-il à Jonville, comment les Anglais

s'y prendront pour pallier aux yeux de l'Europe, je ne dis pas même

justifier, une entreprise aussi odieuse[688].»

[688] Amelot à Jonville, Versailles, 5 mars 1743: _Ibidem_.

La Cour de Londres n'était pas embarrassée pour si peu. Newcastle

répondit le 17 mars à Gastaldi, envoyé de Gênes en Angleterre, que tout

ce qui s'était passé avait été fait non seulement sans l'ordre du roi,

mais contre ses intentions. Le ministre promettait de faire ouvrir une

enquête, «afin que Sa Majesté étant pleinement informée du cas, puisse

prendre, à cet égard, les mesures qu'elle jugera à propos»[689]. Les

enquêtes valaient à cette époque ce qu'elles valent aujourd'hui. Cette

réponse était une fin de non recevoir rédigée en termes diplomatiques.

[689] Newcastle à Gastaldi, Whitehall, 17 mars 1743: _Corsica_,

1743; filza 41/2050. Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

III

On riait en Italie--ailleurs qu'à Gênes--des aventures de Théodore.

L'amitié inconsidérée que Breitwitz lui avait témoignée faisait dire aux

plaisants que le baron était le chevalier protecteur de Marie-Thérèse.

Les gens plus sérieux regrettaient que la reine de Hongrie eût choisi

comme allié «ce roi de comédie»[690]. La lourdeur tudesque de Breitwitz

finit par s'émouvoir de ces épigrammes. Comme les autres, il renia

Neuhoff. Il avait remarqué, disait-il, que c'était «un babillard qui se

flattait de bien des choses qui étaient chimériques»[691].

[690] Lorenzi à Amelot, Florence, le 30 mars 1743: Correspondance

de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires

étrangères.

[691] Lorenzi à Amelot, Florence, le 2 mars 1743: Correspondance

de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires

étrangères.

De l'embouchure de l'Arno, Théodore se rendit à Florence et sa première

visite fut pour Breitwitz. Le général autrichien avait d'autant plus

peur de se compromettre que le baron avait échoué piteusement dans sa

dernière tentative. A quoi bon voir cet incorrigible hâbleur? Il fit

dire par son valet à l'aventurier que, se trouvant incommodé, il ne

pouvait pas le recevoir, mais qu'il l'engageait à aller trouver le

résident anglais pour l'entretenir de ses affaires.

L'amiral Matthews--_il furibondo_--de son côté, criait bien fort qu'il

n'entrait pas dans les intrigues de Théodore[692]. Personne ne voulait

plus connaître ce misérable qui n'était pas capable de réussir.

[692] Lorenzi à Amelot, Florence, le 5 avril 1743: _Ibidem_.

Mann était toujours dans la plus complète ignorance. Il pressa son ami

Walpole de le renseigner. Celui-ci ne put lui fournir aucune donnée

précise. Il n'avait entendu dire que des banalités au sujet du

_mystère_. L'aventurier avait expédié plusieurs de ses prospectus en

Angleterre et envoyé une couronne à lady Lucy Stanhope[693], dont il

était tombé amoureux pendant son dernier séjour en Angleterre[694].

[693] Sœur de Philippe, deuxième comte de Stanhope.

[694] Horace Walpole à Horace Mann, 14 mars 1743.

Lorsque cette lettre arriva, Horace Mann s'était rendu chez Théodore.

Cette entrevue eut lieu le 18 mars, c'est-à-dire aussitôt après

l'arrivée du baron. Nous avons vu, en effet, que le capitaine Balchen

l'avait débarqué dans la nuit du 16 au 17 mars. Neuhoff, suivant le

conseil que Breitwitz lui avait donné par l'intermédiaire de son laquais

pour s'en débarrasser, était donc entré en rapports avec Mann, à peine

arrivé à Florence. Le diplomate a laissé dans sa correspondance le

récit de sa conférence secrète et nocturne avec l'aventurier.

Il sortit seul, à pied, recouvert d'un manteau, une lanterne sourde à la

main, comme un traître de mélodrame. Tout d'abord, il jeta dans la rue

un regard inquiet pour voir si aucun œil indiscret ne l'épiait. Rassuré

de ce côté, il longea l'Arno, puis il s'engagea dans les ruelles

sombres, rasant les murs, évitant les passants attardés. La dignité

anglaise recevait un rude assaut. «Je ne suis pas habitué à cette façon

d'agir et ne l'approuve pas[695]».

[695] _Mann and Manners at the court of Florence, 1740._

L'entrevue avec le _fantôme_ dura quatre heures. Théodore, qui avait de

l'imagination, raconta beaucoup de choses. Il prétendait être l'oncle de

lady Yarmouth; il se disait l'ami intime de lord Carteret; mais celui

des grands seigneurs anglais, qui lui témoignait le plus d'attachement

et s'intéressait plus particulièrement à ses actions, était lord Orford,

le propre père d'Horace Walpole.

Théodore rapporta à Mann un fait qui pouvait en quelque sorte justifier

sa liaison avec lord Carteret. Ce dernier lui aurait dit que lady

Walpole avait prié un personnage de Hanovre de demander au roi

d'Angleterre de la prendre en pitié. Le diplomate fut surpris et

l'arrêta, en répliquant que Sa Majesté était trop juste pour se mêler

d'affaires privées. Neuhoff faisait allusion au bruit qui courait en

Toscane que lady Walpole était la maîtresse de Richecourt. Les

circonstances dont l'aventurier appuya son récit persuadèrent à Mann

qu'il disait presque la vérité[696].

[696] _Ibidem._

Il fallait que Théodore possédât une forte dose d'inconscience ou

d'audace pour affirmer de pareilles choses. D'ailleurs, pour appuyer ses

dires, il remit à Mann une lettre adressée à lord Carteret. Le résident

anglais promit d'envoyer la missive à Londres par le premier courrier.

Il pensait que si le ministre répondait, cela lui donnerait enfin la

clef du mystère.

Mais, en attendant des instructions de Londres, ou tout au moins des

nouvelles, Mann essaya de s'éclairer sur place. Il revit Théodore. Le

spirituel ambassadeur mettait dans ses rapports avec le baron un certain

dilettantisme, agissant en homme sceptique et froid. Il croyait être

assez sûr de lui-même pour ne pas se livrer. Par contre, Neuhoff était

intarissable. Il prétendait que l'entreprise avait échoué par la faute

des officiers subalternes de la flotte et Mann pensa qu'il pouvait avoir

raison si le roi d'Angleterre et ses ministres eussent donné l'ordre

positif au commandant de la petite escadre de soutenir le roi de Corse.

Il écrivit à l'amiral Matthews[697].

[697] _Mann and Manners._

_Il furibondo_ ne savait rien non plus, car cette affaire avait cela de

particulier que les chefs étaient moins bien renseignés que les

inférieurs. Mann jugea que le mieux était d'attendre. Mais Théodore

tenait son confident; il n'allait pas le lâcher ainsi.

Ce dernier n'avait plus un instant de repos. Le baron lui écrivait des

lettres d'une longueur effrayante. Rien n'égalait sa prolixité, si ce

n'est son écriture détestable, mal formée, comme les idées qu'élaborait

son cerveau. Il fallait se livrer à un véritable travail pour déchiffrer

ses épîtres vraiment par trop fréquentes. Dans une seule journée, Mann

en reçut quatre. Il y avait là de quoi énerver le plus flegmatique des

diplomates anglais. Le résident trouvait qu'il payait cher sa curiosité.

Il ne tarda pas à être fatigué des incessantes importunités dont Neuhoff

l'accablait. «Il me rend complètement fou», écrit-il, «car je ne peux

rien faire pour lui, ne connaissant de ses affaires que ce qu'il m'en

dit. C'est un visionnaire au dernier degré». Du reste, Carteret et

Newcastle ne lui répondirent jamais au sujet de Théodore.

Mû par un sentiment de pitié et aussi peut-être pour se débarrasser de

l'intrigant, il voulait qu'il quittât Florence où il se trouvait en

danger.

La Sérénissime République le poursuivait toujours de sa haine et Mann

était persuadé qu'elle ne reculerait devant aucun moyen pour en finir

avec lui. Il ne se trompait pas.

Mais, tout en cessant de voir Neuhoff dans la crainte de trahir par ses

visites le lieu de sa retraite, il faisait des vœux pour lui. «Je

désire son succès», écrivait-il à la date du 26 mars, «mais ma

délicatesse me fait un devoir de souhaiter que l'Angleterre ne s'y mêle

pas[698]».

[698] _Mann and Manners._

Il était cependant très ennuyé, car, malgré les précautions prises, ses

entrevues mystérieuses avec Théodore n'étaient plus un secret pour

personne. Il se tira de cette situation difficile en affirmant qu'il lui

avait simplement rendu des «services d'humanité[699]».

[699] Lorenzi à Amelot, Florence, le 5 avril 1743: Correspondance

de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires

étrangères.

La situation vraiment précaire du roi de Corse rendait l'excuse fort

plausible.

La cour de Turin ne se désintéressait pas de l'aventure. Quel rôle

jouait-elle? Charles-Emmanuel se réservait encore. Sa politique

consistait à louvoyer, pour voir de quel côté serait son intérêt dans la

guerre engagée. Son ambition constante était d'obtenir un agrandissement

de territoire en Italie. La république de Gênes, affaiblie, déchue de

son antique splendeur, lui semblait une proie facile. La Corse serait un

beau fleuron pour la couronne de Sardaigne et de Piémont. En attendant,

toutes les sympathies de Charles-Emmanuel allaient vers la coalition

anglo-autrichienne. A ce sujet, Lorenzi se livra dans sa dépêche à

Amelot, du 13 avril 1743, à des réflexions qui ont tout le mérite d'une

prophétie aujourd'hui réalisée.

«Il ne faut pas douter», écrit-il, «qu'à moins que les affaires

d'Italie ne changent considérablement de face, le roi de Sardaigne, à la

fin de cette guerre, soit d'un côté ou de l'autre, n'augmente

notablement ses États, et il ne manquera pas alors de donner tous ses

soins à l'acquisition d'une partie de l'État de Gênes à laquelle il vise

depuis longtemps et à laquelle il médite actuellement. S'il y parvient,

comme il est fort probable, il sera d'autant plus difficile d'empêcher

qu'il ne devienne bientôt le maître de toute l'Italie, que les Italiens

se soumettront volontiers à sa domination dès qu'ils le verront en état

de pouvoir rendre à leur nation son ancienne gloire et de la délivrer

des puissances étrangères qui la dominent depuis plus de deux siècles.

Il est même à présumer que plusieurs contribueront à la réussite de ce

dessein, car ils conçoivent bien, et leurs plus pénétrants politiques

l'ont depuis longtemps remarqué, que l'Italie ne sera jamais solidement

heureuse que lorsqu'elle sera sous la domination d'un seul

souverain[700].»

[700] Lorenzi à Amelot, Florence, le 13 avril 1743:

Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

L'Angleterre n'était donc pas seule à avoir des visées secrètes sur la

Corse. On savait que François de Lorraine avait, à plusieurs reprises,

jeté les yeux sur elle. Les graves événements qui se déroulaient en

Europe et où il était directement mêlé, ne l'empêchaient pas de

convoiter la possession de l'île. Le grand-duc n'avait pas désavoué

Breitwitz et Richecourt au sujet des rapports qu'ils avaient entretenus

avec Théodore. Il voulut être tenu au courant de tout ce qui avait trait

à l'entreprise. D'ailleurs, Lorenzi croyait pouvoir affirmer que les

Autrichiens et les Anglais marchaient d'accord dans cette affaire[701].

[701] Lorenzi à Amelot, Florence, le 27 avril 1743: _Ibidem_.

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 24 / 38 段