Cette réponse ne plut pas au roi. Il témoigna à son beau-frère la

surprise qu'elle lui causait: «comme, écrivait-il, s'il était très

délicat de se mêler de mes affaires, terme que je ne m'attendais de

personne, encore moins de vous, mes actions étant applaudies et

respectées même de l'ennemi.» Il demandait à son parent d'être son

intermédiaire auprès de la cour de France. Son rôle n'était pas achevé

et il se trouvait en mesure, plus que jamais, de refaire ce qu'il avait

fait. «Sa chère famille» acquerrait donc gloire et mérite en entrant

dans ses combinaisons. D'ailleurs, aucune puissance ne pouvait

intervenir en Corse en dehors de lui. Outre son élection qui était

«réelle et juste», il possédait légitimement presque toutes les terres

au sud de l'île: c'étaient les fiefs donnés à ses ancêtres en «ligne

droite aînée». Ces fiefs étaient déjà, en 931, entre les mains d'un

Neuhoff, dernier vice-roi de Corse. La sépulture de ce personnage se

voyait encore à Aléria. «J'ai fait caver et sous-terrer l'endroit,

disait Théodore, et trouvé et le dépôt du corps et l'inscription de son

nom, Neuhoff, avec nos propres armes[643].» Mais il ajoutait bien vite:

«Enfin le détail en serait trop long.» Puis, il revenait sur sa

royauté; elle était et resterait intangible. On n'avait qu'à respecter

ses faits et gestes. Il ne se départirait jamais de ces sentiments.

Mais, comme ses fidèles sujets ne voulaient, en aucune manière, rentrer

sous la domination génoise, si le roi très chrétien, en intervenant dans

l'île, avait une autre intention, il devait s'expliquer avec lui. Il

donnerait son concours à Louis XV, car il n'avait qu'un but: maintenir

ses prérogatives et assurer le bonheur des Corses. Son beau-frère devait

donc obtenir, à Versailles, des éclaircissements précis et définitifs.

L'heure était venue où chacun voulait «pêcher dans l'eau trouble». Et,

après tout ce qu'il avait fait, pouvait-on le croire réduit à

l'impuissance? Il faudrait qu'on ignorât le sincère et inaltérable

attachement des Corses à son égard. Certes, il avait été trahi, même par

les siens. Son cousin germain, Jean-Frédéric de Neuhoff, s'était attiré

le mépris universel en quittant la Corse. Il ne lui pardonnait pas cette

conduite lâche[644]. Son neveu, Jean-Frédéric de Neuhoff, seigneur de

Rauschenbourg, «une belle baronnie sur la Lippe en Westphalie», avait

bien tenté une action sérieuse dans l'île, mais il était parti

aussi[645]. Théodore, pour l'instant, mettait toutes ses espérances sur

le frère de ce dernier, un jeune homme très résolu. Quant à celui qu'on

appelait Drost dans les gazettes, il n'appartenait pas à sa famille et

avait usurpé ce nom. C'était un traître et un espion soudoyé par les

Génois. Le baron comptait partir au plus tôt afin de saisir la première

occasion favorable de débarquer en Corse et aussi pour mettre sa

personne en sûreté. Gênes avait lancé à ses trousses plusieurs assassins

gagés. A sept reprises, il avait reçu du poison ou essuyé des coups de

feu. Les gens de l'ambassadeur de France, à Venise, s'étaient laissés

suborner jusqu'à tirer sur lui[646]. Au mois de juillet, en Holstein,

ceux qui le poursuivaient avaient payé leurs attentats «avec la corde au

gibet. Voilà la guerre que Gênes sait mener.» Mais la Providence le

protégeait et il s'en remettait à la justice divine pour châtier les

coupables comme ils le méritaient. Têtu jusqu'à la folie, il insistait

encore pour que son beau-frère lui fît connaître les intentions

formelles de la France. «Soyez assuré que je donnerai les mains à tout,

si ma réputation et le bien de mes peuples fidèles ne sont lésés,

surtout qu'il ne s'agit de Gênes.» Puis, après ses salutations

affectueuses, il s'excusait en post-scriptum--précaution nécessaire--sur

son «mal écrire». Il avait chaque jour un nombre extraordinaire de

lettres à expédier; toutes les affaires lui passaient par les mains et

il n'était pas très familiarisé avec le style français[647].

[643] Il n'est pas besoin de faire ressortir l'invraisemblance de

cette ascendance. C'était un grossier mensonge destiné à éblouir

ceux qu'il voulait duper. Au dixième siècle, la Corse était,

d'après les vieux chroniqueurs, sous la domination des comtes de

la famille Colonna. Ils descendaient d'Ugo qui avait chassé les

Sarrazins. Pendant quatre-vingts ans environ ils se succédèrent

de père en fils. Ce furent Bianco, Orlando, Ridolfo et Guido dont

le fils Arrigo, surnommé Bel Messere à cause de sa beauté, mourut

assassiné en l'an 1000 avec tous ses fils. L'épopée du Bel

Messere est restée légendaire en Corse: _Chronique de Giovanni

della Grossa_: _Op. cit._, p. 117 à 122.

[644] Ce Jean-Frédéric de Neuhoff était celui qui faisait partie

de l'expédition de 1738 et qui se trouvait parmi les malheureux

abandonnés par Théodore et rapatriés par les Français.

[645] Cet autre Neuhoff était celui qui avait abordé en Corse en

1739 et avait essayé d'organiser une résistance énergique dans

l'intérieur de l'île contre les Français. J'ai raconté

précédemment son équipée qui ne manquait pas de grandeur (voir

chapitre V).

[646] Dans son numéro du mois de mars 1740 _le Mercure historique

et politique de Hollande_ portait que Théodore avait été vu à

Venise.

[647] Théodore de Neuhoff à Gomé-Delagrange, le 11 décembre 1740:

Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des

affaires étrangères.--Comme d'habitude, Théodore ne mit pas

l'endroit d'où il écrivait.

Au lieu d'entamer des négociations à Versailles, Gomé-Delagrange envoya

les lettres de son beau-frère à Amelot. Il manda au ministre qu'il avait

déclaré au baron de Neuhoff qu'il ne voulait pas intervenir dans ses

affaires. Mais Théodore insistait pour qu'il entrât en pourparlers avec

la cour et il jugeait cette proposition si ridicule qu'il se faisait un

devoir de transmettre au gouvernement ces épîtres. Il comptait ne pas y

répondre à moins que le ministre ne lui donnât l'ordre contraire[648].

[648] Gomé-Delagrange à Amelot, Thionville, le 14 janvier 1741:

_Ibidem_.

Amelot remercia Gomé-Delagrange et lui dit qu'il avait lu les lettres au

cardinal Fleury. Son Éminence savait gré de l'attention; elle jugeait

qu'il ne fallait faire aucun cas de ces écrits et qu'il convenait de les

laisser sans réponse[649].

[649] Amelot à Gomé-Delagrange, 24 janvier 1741: _Ibidem_.

Amelot avait retourné les lettres au conseiller. Quelques jours plus

tard il les lui redemanda ayant, disait-il, «quelques raisons de les

voir encore[650]».

[650] Amelot à Gomé-Delagrange, 10 février 1741: Correspondance

de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Le beau-frère de Théodore renvoya les papiers[651]. Cette fois, ils

restèrent définitivement entre les mains du ministre. Gomé-Delagrange

n'entendit plus parler de son royal parent.

[651] Gomé-Delagrange à Amelot, Lunéville, le 23 février 1741:

_Ibidem_.

Louis de Grœben, ce capitaine prussien qui avait fidèlement suivi

Frédéric dans son équipée à travers les montagnes de l'île, était à

Livourne au mois de septembre 1741. Les Génois le surveillaient et leur

consul, Gavi, un corse, homme capable de tout pour son intérêt[652],

intercepta deux de ses lettres. La première était écrite à Bigani, qui,

à force de conspirer avec Théodore et de le trahir, avait obtenu un

poste important du roi des Deux-Siciles[653]. Le capitaine, désirant

faire tenir une missive au baron, s'était adressé à Grœben par

l'intermédiaire d'un certain Giordani. Grœben mandait qu'il l'avait

transmise au roi qui se trouvait alors à Sienne, mais Sa Majesté ne se

hâtait pas de répondre. «Vous le connaissez, écrivait le prussien, qu'il

est paresseux pour écrire.» Puis, il félicitait son correspondant sur

son avancement. Il regrettait de ne pouvoir aller visiter Mlle Bigani au

couvent, les règles monastiques s'y opposant. Il s'occupait de lever des

compagnies corses qui étaient à peu près complètes. Les insulaires,

voyant partir les troupes françaises, se soulevaient; avant six mois la

rébellion serait générale[654].

[652] Lorenzi à Amelot, Florence, le 5 avril 1743: Correspondance

de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires

étrangères.

[653] Cette lettre de Grœben est adressée à «Monsieur le

capitaine Bigani, consul général de la Levante et Barbarie pour

le service de Sa Majesté le Roy de Naples et Sicile».

[654] Grœben à Bigani, Livourne, le 18 septembre 1741.

Communiquée par Gavi avec sa lettre du 18 octobre: _Ribellione

de' Corsi_, filza 14-3012. Archives d'État de Gênes, archives

secrètes.

La seconde lettre de Grœben était pour Mme Françoise-Constance Fonseca,

qui continuait, après sa sœur, la correspondance avec les partisans de

Théodore. Il suppliait la religieuse de dire à «son ami» que le moment

était favorable pour agir énergiquement. S'il laissait fuir l'occasion,

il ne la retrouverait plus. Il fallait mener cette action de fait et non

par écrit ou en paroles. S'il tardait à paraître dans l'île avec des

secours, un autre prendrait sa place; il devrait renoncer à la couronne

à tout jamais.

Les insulaires avaient fait une grande perte dans la personne de

Wachtendonck, qui, hélas! était mort[655].

[655] Louis de Grœben à la sœur Françoise-Constance Fonseca,

Livourne, le 18 septembre 1741, communiquée par Gavi avec sa

lettre du 18 octobre: _loc. cit._

Théodore ne se pressait pas. Il mûrissait ses projets avec une sage

lenteur. L'Europe était alors engagée dans la guerre de la succession

d'Autriche. La Corse disparaissait au milieu de la conflagration

générale, mais il pouvait espérer faire quelque fructueuse entreprise à

la faveur de ces conflits. Vers la fin de 1742, il se trouvait à

Londres, se préparant à frapper un coup qu'il jugeait décisif. Il y

avait plus d'un an qu'on n'entendait plus parler de lui, lorsque

soudain, au mois de janvier 1743, il apparut dans la Méditerranée sur un

navire de Sa Majesté britannique, _Le Revenger_, capitaine Barckley.

II

Parti d'Angleterre au mois de novembre 1742, _Le Revenger_ arriva à

Livourne le 7 janvier 1743 après avoir touché à Lisbonne et à

Villefranche[656]. Le général Breitwitz, commandant des troupes

autrichiennes en Toscane, alla voir Théodore à bord du _Revenger_ avec

Richecourt, vice-président du Conseil de Régence, et Goldworthy, consul

d'Angleterre à Livourne. Un manifeste, que l'ancien roi devait lancer

aux Corses, fut préparé dans cette conférence.

[656] Antonio Battistella, _op. cit._, p. 187.

J'ai publié dans la _Revue d'histoire diplomatique_ toute cette

partie qui a trait à l'arrivée de Théodore sur _Le Revenger_,

ainsi que le récit des épisodes qui suivirent. Je retranche ici

quelques lignes qui servaient de préambule nécessaire et j'ai

ajouté des détails nouveaux.

Horace Mann, ministre de George II à Florence, déclara qu'il était

totalement étranger à cette affaire. Cette déclaration n'avait pas

seulement un caractère diplomatique; chose qui peut sembler étrange,

elle était l'expression de la vérité.

Goldworthy s'était excusé auprès de son chef hiérarchique de lui avoir

caché l'arrivée de Théodore dans les eaux toscanes. Pour justifier sa

conduite, le consul alléguait que son intention était de mettre Mann au

courant, mais que le capitaine Barckley s'y était refusé en disant que

cela ne concordait pas avec ses instructions. D'ailleurs, le commandant

en chef des forces anglaises dans la Méditerranée, l'amiral Matthews, ne

connut l'affaire que par Théodore.

Il y avait là une compromission que le ministère anglais n'osait pas

avouer[657].

[657] Lorenzi à Amelot, Florence, le 9 février 1743:

Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Horace Mann représentait l'Angleterre depuis 1740 à la cour du grand-duc

de Toscane. Il avait succédé à Fane, un vieux fonctionnaire très

correct, qui poussait le respect du protocole jusqu'à la dévotion. Ne

s'était-il pas alité pendant six semaines, en proie à une véritable

maladie, parce que le duc de Newcastle, lui écrivant, avait terminé sa

lettre par les mots _Yours humble servant_, au lieu de _Yours very

humble servant_, dont il se servait d'habitude!

Mann était un esprit délicat, fin, lettré, diplomate à l'excès. Un

pointe d'humour relevait chez lui les qualités d'analyse et

d'observation. Son style caustique, mais avec bonhomie, trahit le

pessimisme aimable du XVIIIe siècle.

Pendant quarante-six ans, il demeura à Florence, menant dans la _casa

Manetti_, près du pont _della Trinità_[658], l'existence d'un patricien

florentin tout en restant un gentleman anglais. Il était intimement lié

avec Horace Walpole, ce grand seigneur sceptique, dont la froide ironie

aimait à disséquer tous les ridicules.

[658] De ses fenêtres, écrit le poète Gray, qui fut son hôte,

nous pouvons pêcher dans l'Arno.

Horace Walpole était venu à Florence où il avait connu Mann en 1741.

Après son départ, une correspondance régulière s'établit entre eux. Elle

dura quarante-six ans, jusqu'à la mort du diplomate. Les deux amis ne se

revirent pourtant jamais. «Il n'y a pas d'exemple pareil dans l'histoire

de la poste», disait Walpole.

Lorsque _Le Revenger_ arriva à Livourne, au mois de janvier 1743, avec

le mystère que l'on sait, le ministre anglais se posa cette question:

Quel est le personnage qui se trouve incognito à bord? Les noms les plus

fantaisistes circulaient. Était-ce le roi de Sardaigne, l'amiral

Matthews, Théodore de Neuhoff, ou bien..... Robert Walpole, le père

d'Horace[659]? On ne tarda pas à savoir que ceux qui mettaient en avant

le nom de Théodore avaient seuls raison. Du reste, le secret était

largement divulgué. Goldworthy en avait fait la confidence à tout le

monde, sauf à Mann, son chef.

[659] _Mann and Manners at the court of Florence 1740-1786_, par

le Dr Doran F. S. A., Londres, 1876.

Cette incorrection du consul fit la joie de Walpole et, à son tour, il

confia à son ami, sous le sceau du secret, que le mystérieux passager du

_Revenger_ n'était pas sir Robert Walpole[660].

[660] Horace Walpole à Mann, 13 février 1743: _The letters of

Horace Walpole_, 9 vol. in-8º, London, 1891.

Mann avait surtout pour mission de surveiller, en Italie et

principalement en Toscane, les menées du prétendant Stuart. Néanmoins,

pour sa gouverne, il eût désiré connaître les idées du ministère anglais

au sujet de Théodore.

Dans toutes ses lettres à Horace Walpole, il lui parle du _mystère_. Le

_mystère_ ou bien le _fantôme_ (the ghost), tels sont les noms de

convention dont il affuble le prétendant au trône de Corse, tandis que

l'amiral Matthews ne cessera d'être _Il furibondo_. C'est d'ailleurs le

sobriquet que lui avait fait donner, en Italie, son caractère borné et

irascible.

Mann envoya à son ami le manifeste de Neuhoff, dont quelques exemplaires

circulaient dans Florence. «Je vous remercie de la déclaration du roi

Théodore», répondit Walpole, «je lui souhaite succès de tout mon cœur.

Je déteste les Génois; ils ont fait d'une république la plus diabolique

de toutes les tyrannies[661].»

[661] Horace Walpole à Mann, 13 février 1743: _op. cit._

Mais, pendant cet échange de lettres, les événements avaient marché.

Après s'être concerté avec Goldworthy et les représentants du grand-duc,

Théodore se disposa à regagner son royaume. Dans la nuit du 18 janvier,

un vaisseau anglais, _Le Vinces_, portant cinquante canons, était parti

pour la Corse emmenant le secrétaire du roi. Cet individu devait

préparer le retour de Sa Majesté dans ses États; il portait des lettres

à plusieurs chefs[662].

[662] Les lettres de Théodore étaient adressées à Thomas Giulani,

à Paul-Marie Paoli, à Ambroise Quilici de Speluncato, au prêtre

Croce de Lavatoggio, à Gafforio de Corte, à Ciabaldini d'Orezza

et à Zerbino du Niolo.

_Le Vinces_ apparut au large de l'Île Rousse le 19, vers le soir. Après

avoir salué la tour, le capitaine envoya les papiers et convoqua les

chefs de la Balagne.

Théodore accordait une amnistie générale pour les offenses qui lui avait

été faites pendant son règne, et il annonçait son retour en Balagne pour

le 26 janvier. Quelques habitants de Monticello montèrent à bord pour

avoir des fusils et des balles. Après cette distribution, un officier

débarqua. Bel homme, une barbe naissante au menton, vêtu à l'anglaise,

il parlait latin pour se faire comprendre. Il déclara aux Corses que les

événements les plus heureux pour eux allaient arriver. Il leur demanda

s'ils étaient toujours en révolte ou bien s'ils reconnaissaient la

domination génoise. Dans le premier cas, étaient-ils disposés à recevoir

leur roi? Selon leur réponse, celui-ci viendrait bientôt pour les

secourir avec des armes et des munitions. Les insulaires, gens peu

spéculatifs, n'avaient pas grande confiance; néanmoins, ils dirent

qu'ils accueilleraient volontiers Théodore et ils prièrent l'officier de

lui faire connaître leurs bonnes dispositions. Les lettres royales

furent expédiées dans la montagne avec quelques fusils et il fut décidé

qu'une assemblée se tiendrait le dimanche suivant afin de délibérer sur

ces choses. Ayant reçu les déclarations des chefs, le bâtiment mit à la

voile pour Livourne. L'officier anglais resta à terre[663].

[663] Ozero, vice-consul de France à Calvi, à Jonville, Calvi, le

21 janvier 1743.--Extrait de quelques lettres du consul de Gênes

à Livourne, communiqué par Lorenzi: Correspondance de Gênes, vol.

112. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Théodore n'avait pas débarqué à Livourne; de la ville, on pouvait le

voir se promener sur le pont du _Revenger_. Des Corses, excités par cet

événement, accouraient pour se mettre à la disposition de leur roi.

Parmi les plus enragés, se trouvaient le prévôt de Zicavo et le frère du

prêtre Croce. On recommandait à tous les insulaires de se tenir prêts à

embarquer sur le bâtiment anglais. Gavi, le consul de Gênes, très

alarmé, avait fait armer un bateau pour aller, au premier signe, à

Bastia, informer le gouverneur. Les négociants anglais affirmaient que

Théodore n'attendait que le retour du _Vinces_ pour mettre à la voile.

Le 30 janvier, à onze heures du soir, Gavi fit partir sa felouque, car

il venait d'apprendre que les Corses s'étaient embarqués avec leurs

bagages[664]. _Le Revenger_, portant soixante-dix canons, et _Le

Salisbury_, armé de cinquante pièces, avaient, en effet, mis à la voile

dans la nuit du 29 au 30 janvier. Plusieurs autres vaisseaux de guerre

anglais se trouvaient déjà dans les eaux corses. La flotte comprenait

ainsi dix ou douze unités[665]. Le roi Théodore rentrait en grande pompe

dans son royaume sous le couvert du pavillon britannique; on prétendait

qu'il avait les poches bien garnies, ayant reçu vingt mille livres

sterling à Londres[666], chose qui n'aurait pas nui à son prestige. On

disait aussi que Michel Jabach, chez qui avaient été consignés dix-huit

canons de fer fin faisant partie de la cargaison du _Yong-Rombout_ après

la tentative avortée de 1738, avait reçu de Hollande l'ordre de tenir

ces pièces à la disposition de Neuhoff. Le prince d'Orange avait

approuvé tout cela. Mais les négociants hollandais, n'oubliant jamais

leurs intérêts, avaient stipulé que les canons devaient être remis au

roi en échange d'huiles, pour une valeur équivalente[667].

[664] Gavi au Sérénissime Collège, Livourne, le 30 janvier 1743:

_Ribellione de' Corsi_, filza 14/3012. Archives d'État de Gênes,

archives secrètes.

[665] Jonville à Amelot, Gênes, le 13 février 1743:

Correspondance de Gênes, vol. 112. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

[666] Gavi au Sérénissime Collège, Livourne, le 6 février 1743:

_loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

[667] Lorenzi à Amelot, Florence, le 16 février 1743:

Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des

affaires étrangères.--Gavi au Sérénissime Collège, Livourne, le

13 février 1743: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives

secrètes.

La flotte portant Théodore parut devant l'Île Rousse le 1er février. Le

peuple se rassembla sur la plage pour avoir, comme toujours, des fusils

et des balles. Une chaloupe aborda et débarqua un baril de poudre et

quelques boulets. Puis, deux officiers descendirent à terre et

rejoignirent leur camarade, qui était resté après le départ du _Vinces_.

Les trois officiers dirent alors que si les Corses étaient toujours

animés de bonnes intentions, les principaux devaient se rendre sur _Le

Revenger_ pour rendre hommage au roi. Les chefs vinrent aussitôt

complimenter Théodore; et cette cérémonie terminée, ils regagnèrent la

terre. Après leur départ, la flotte mit à la voile, car le souverain

voulait faire le tour de l'île pour s'assurer des dispositions des

peuples. Les Anglais déclarèrent aux chefs, un peu ahuris par ce départ

si prompt, que Théodore, après cette tournée, débarquerait avec des

hommes, des armes et des munitions. Aidé par l'Angleterre et les

puissances alliées, il ferait le bonheur de ses sujets[668].

[668] Extrait de quelques lettres du consul de Gênes à Livourne.

Communiqué par Lorenzi: Correspondance de Gênes, vol. 112.

Pour appuyer ces déclarations, Neuhoff, avant son départ, lança son édit

préparé d'avance à Livourne après entente avec le consul anglais et les

autorités grand-ducales. Cette proclamation était datée de Santa

Reparata de Balagne, le 30 janvier 1743, la septième année de son règne.

Il comptait--nous l'avons vu--arriver dans les eaux corses avant cette

date. Cet écrit fort long, mais d'un style noble, débutait par une

action de grâces envers la Providence. Malgré les monstrueuses infamies

et les noirs complots de ses ennemis les Génois, malgré aussi les

procédés iniques et diaboliques des chefs corses, il avait réussi à

rentrer dans son royaume avec les secours nécessaires. Il était persuadé

que les insulaires avaient ouvert les yeux, et, plein de confiance dans

ses sujets, qui jadis lui avaient juré fidélité, il venait à eux.

Voulant donner une preuve de sa souveraine et paternelle clémence, il

accordait le pardon pour tous les attentats commis contre sa personne

royale, contre ses droits et contre le bien public du royaume.

Cependant, il excluait de cette amnistie les infâmes sicaires qui

avaient assassiné le très affectionné général, comte Simon Fabiani, dont

la mémoire était bénie, et les parjures, félons et traîtres: Hyacinthe

Paoli, le chanoine Érasme Orticoni et le prêtre Grégoire Salvini. Ces

hommes étaient non seulement à jamais bannis de l'île, mais leurs biens

étaient confisqués au profit des veuves et des orphelins laissés par les

sujets fidèles, morts en défendant les droits du roi et de la patrie.

Théodore vouait le nom de ces bandits à l'exécration de la postérité et,

s'ils osaient remettre les pieds en Corse, la mort la plus ignominieuse

qu'on pourrait inventer leur était réservée. Tous ceux qui protégeraient

les susdits bandits seraient également punis de mort. Les Corses qui, en

Italie, servaient Naples et l'Espagne devaient rentrer sous son

obéissance dans le délai de six semaines, ceux qui se trouvaient en

France et en Espagne dans celui de trois mois, sous peine de voir leurs

biens confisqués, toujours au profit des veuves et des orphelins. Par

contre, il ordonnait aux insulaires attachés au duc de Lorraine,

grand-duc de Toscane, de continuer à témoigner à S. A. R. leur zèle et

leur dévouement, car il entendait donner aide et assistance, dans la

plus grande mesure, à la reine de Hongrie et de Bohême[669] pour la

défense des États qu'elle tenait de son auguste père, l'Empereur. Les

Corses attachés au Souverain Pontife et à la république de Venise,

avaient, les premiers, un mois, et les seconds trois mois pour faire

leur soumission. Quant à ses sujets qui n'avaient pas craint d'embrasser

l'indigne parti de Gênes, un jour de rémission était accordé à ceux qui

se trouvaient dans les places injustement détenues par l'ennemi, et huit

jours à ceux qui séjournaient sur le territoire de la république. Il

promettait pleine et entière amnistie à tous les égarés qui rentreraient

dans le royaume pour concourir à la défense de la patrie. Il les

emploierait selon leurs capacités. Il espérait que cet appel à l'union

ne serait pas vain et que tous viendraient se ranger sous son étendard.

Il ordonnait enfin que cet édit, écrit de sa propre main, muni du sceau

royal, fût lu et affiché dans tout le royaume[670].

[669] Marie-Thérèse.

[670] Cet édit se trouve aux archives d'État de Turin: _Materie

politiche, Negoziazione colla Corsica_, mazzo no 2.--Gavi le

transmit au Sérénissime Collège le 13 février 1743: _loc.

cit._--Lorenzi et Jonville en adressèrent également des copies au

gouvernement français, les 2, 13 et 16 février: Correspondance de

Gênes, vol. 112. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Cette proclamation, qui avait été, disait-on, imprimée à Pise, par les

soins du docteur Sauveur Olmetta, fut répandue non seulement en Corse

mais aussi en Italie. On le vendait dans les rues de Livourne[671].

[671] Gavi au Sérénissime Collège, Livourne, le 13 février 1743:

_loc. cit._

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 23 / 38 段