portant le titre de comte, accompagné de valets parfaitement stylés, il
avait donné l'impression d'un personnage. Il se disait chargé par la
cour d'Espagne d'une mission à Rome. Le prince Antoine Ier s'était méfié
et il avait demandé des renseignements à son ami le maréchal de Tessé,
qui se trouvait alors à Madrid comme ambassadeur extraordinaire de
France. Les renseignements furent déplorables; mais le prince de Monaco
avait fait arrêter Beaujeu avant même de les recevoir[618].
[618] Le prince Antoine de Monaco au maréchal de Tessé, les 6 et
10 octobre 1724. Archives du palais de Monaco, Ce 60.--Le
maréchal de Tessé au prince Antoine, Madrid, le 30 octobre 1724:
_Ibidem_, Co 24.
Le Beaujeu de Madrid, de Monaco et de Florence, comme plus tard de
Vienne, est bien le même personnage. Les renseignements fournis,
en 1724 par Tessé, et en 1737 par Campredon, portent des deux
côtés que cet individu était le fils d'un marchand de bois ou
charpentier de Lyon.
Quand il fut relâché, il se rendit sans doute en Italie pour chercher
quelque fructueuse opération. Il se sentait capable de tout, et il
voulait utiliser ses talents.
Lorsque Théodore eut terminé piteusement son règne par la fuite, Beaujeu
vint à Vienne où nous le trouvons dans la _Retirade_ de François de
Lorraine, qui voulait être roi de Corse. Un mémoire tombé entre les
mains du gouvernement français relatait la chose. Cet écrit provenait de
Beaujeu lui-même. Les confidences du prince valaient de l'argent; tout
au moins, espérait-il obtenir quelque protection utile en les dévoilant.
Ce mémoire était intitulé: «Ce sont ici les premiers ordres que S. A. R.
le grand-duc de Toscane[619], lorsqu'elle voulut me charger de la
commission d'aller en Corse à la place du sieur Théodore, qui y avait
échoué après sa première descente du 20 mars 1736[620].» Puis, venait le
récit de l'entretien entre le prince et l'aventurier.
[619] François de Lorraine n'était pas encore grand-duc de
Toscane, mais la succession de Jean-Gaston de Médicis lui était
promise et on le considérait déjà comme tel. Quelques mois plus
tard, Jean-Gaston mourut et François eut le grand-duché.
[620] Théodore arriva à Aléria le 12 mars.
«Le 23 décembre 1736, ce prince m'envoya ordre de me rendre à trois
heures après midi dans son cabinet ou _Retirade_, où il me dit mot pour
mot tout ce qui suit: «Il faut, Monsieur, aller en Corse, je veux avoir
ce pays selon les moyens et les voies que vous m'avez fait connaître, je
les trouve bonnes (_sic_) et elles me conviennent. Je ne veux absolument
pas que l'Empereur sache rien de cette entreprise: il a ses affaires et
moi les miennes.
«Ne faites pas, Monsieur, comme le sieur Théodore: n'en sortez jamais,
je vous le défends; il faut vaincre et avoir le pays; vous avez vos
chefs, il faut les animer et encourager dès à présent, c'est-à-dire leur
faire savoir que vous irez bientôt à leur secours; je vous fournirai
tout le nécessaire; je vous enverrai Toussaint et Richecourt chez vous,
non pour prendre les mesures de l'exécution, car c'est sur vous seul
que je compte, mais pour vous faire passer tout le nécessaire. Voilà,
Monsieur, mes intentions et mes volontés. Je vous en crois capable;
c'est pourquoi ce n'est que sur vous seul que je compte dans cette
affaire. Vos idées sur ce pays sont justes; je ne le connaissais pas
comme vous me l'avez fait connaître, et Théodore s'y est mal pris; mais
je ne veux rien épargner pour l'avoir.
«Vous pouvez, Monsieur, compter sur la vice-royauté à perpétuité dans
votre famille, sans aucun rendement de compte des fonds que je vous
aurai fournis pour consommer cet ouvrage.
«Ne venez plus ici pour éviter tout soupçon et afin qu'on ne s'aperçoive
de rien. Lorsque je serai à Presbourg, venez-y me trouver et là nous
parlerons de cette affaire plus au long.
«J'ai voulu aujourd'hui vous faire savoir mes volontés, afin que vous
vous y préparassiez, et vous déclarer que ce n'est que sur vous seul que
je compte dans cette affaire; c'est sur vous seul que je compte.
Laissez-moi, je vous prie, la carte que vous m'avez remise, afin que je
connaisse les endroits où vous agirez, cela me fera plaisir. Adieu,
Monsieur, c'est sur vous seul que je compte[621].»
[621] Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
Quelle créance pouvait-on donner à ce mémoire qu'on n'hésita pas à
attribuer à Beaujeu? Il parut assez sérieux à Amelot pour qu'il le
transmît à Campredon, en lui recommandant de le rendre public sans
paraître y prendre part[622]. Et, s'il y a dans ce factum quelque
exagération quant aux ordres donnés à l'aventurier, les relations du duc
avec Beaujeu ne sauraient faire aucun doute. Campredon fut à même de les
certifier[623]. Il est certain que François voulait absolument avoir la
Corse: la couronne grand-ducale, qui lui était promise, ne lui suffisait
pas; il désirait la rehausser du titre de roi. L'envoyé français à Gênes
put, en outre, fournir des renseignements, qui confirmaient les
accointances de Beaujeu avec les plus hauts personnages de la cour
autrichienne. Le moine défroqué montrait un brevet d'aide de camp
général, qui lui avait été délivré par le prince Eugène. Au surplus, les
papiers de ce dernier attestèrent une dette de quatre-vingt mille
florins contractée envers Beaujeu. La Banque de Vienne, au début de
l'année 1737, avait remboursé cent mille écus à l'aventurier, sous le
vague prétexte de récompense pour services rendus; mais Beaujeu avait
exigé que le contrat de remboursement stipulât la nature véritable de sa
créance, c'est-à-dire: argent prêté pour la subsistance des troupes
allemandes en Italie. L'aventurier avait encore reçu une gratification
de «deux mille et quelques cents ducats». Cette gratification prouverait
à elle seule les relations de François avec l'ancien moine. On ne donne
pas de l'argent aux gens qu'on n'emploie pas. Campredon affirmait aussi
que les entretiens de cet individu avec le duc étaient fréquents.
Beaujeu avait persuadé au prince que la Corse avait jadis appartenu, en
partie, à la maison de Lorraine, et il se disposait à partir pour
Presbourg afin de poursuivre ses complots. Ce voyage confirmait les
dires du mémoire que Campredon n'avait pas encore sous les yeux. Beaujeu
ne se contentait pas de faire à François des propositions que celui-ci
acceptait, il voyait aussi l'Empereur en secret. Dans la _Retirade_
impériale, il s'était vanté de connaître la capacité de tous les
généraux français[624]. Il s'était même excusé auprès de Charles VI de
n'avoir pas réussi à enlever l'infant Don Carlos à son passage à Pise,
par suite de la défection d'un officier qui lui avait promis trente
hommes pour ce bon coup. Campredon disait qu'on pouvait s'attendre à
tout de la part d'un misérable renégat, sur la tête duquel on voyait
encore les marques de la tonsure et qui paraissait être très fort en
théologie[625].
[622] Amelot à Campredon, Gênes, le 5 mars 1737: Correspondance
de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires
étrangères.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 335-336.
[623] Le même au même, le 5 mars 1737: _Ibidem_. La lettre du
ministre transmettant le mémoire et les renseignements fournis
par Campredon sont du même jour. Les intrigues de Beaujeu étaient
donc connues à Versailles et à Gênes en même temps.
[624] Les relations de Beaujeu avec l'Empereur et son gendre sont
confirmées par un rapport transmis au gouvernement génois et que
nous verrons dans un instant.
[625] Campredon à Amelot, Gênes, le 5 mars 1737. Lettre déjà
citée.
Dans une autre dépêche, datée du 3 avril, Campredon affirmait à
nouveau les relations de François avec Beaujeu. «L'on vous aura
sans doute donné avis comme à moi, Monseigneur, que le sieur
Beaujeu de la Salle, ci-devant aide de camp de M. le maréchal de
Coigny et reconnu pour avoir servi d'espion à la cour de Vienne
pendant la dernière guerre, avait ordre du duc de Lorraine de
passer en Corse pour y porter des propositions aux mécontents.»
Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
L'envoyé de France fit, suivant les instructions qu'il avait reçues,
répandre discrètement le mémoire de Beaujeu dans Gênes. Le comte
Giucciardi, ministre impérial, vint trouver Campredon. Il amena la
conversation sur cette nouvelle «qu'il croyait inventée, comme beaucoup
d'autres, sachant qu'à la cour de Vienne on est fort réservé à donner
croyance à ces sortes de coureurs». Campredon répliqua que Beaujeu était
un espion avéré et qu'à son retour de Guastalla, il n'avait évité la
potence qu'en simulant la folie, grâce à la complaisance d'un chirurgien
peu scrupuleux. Des lettres de Rome et de Vienne, que l'envoyé de France
avait lues, portaient que cet individu devait passer en Corse avec les
propositions du duc pour les révoltés. Giucciardi réfuta ces choses très
faiblement, disant que si le gendre de l'Empereur avait quelque vue sur
la Corse, ce serait pour empêcher que l'île ne tombât en d'autres mains.
En somme, les dénégations du ministre impérial étaient si embarrassées
qu'elles équivalaient à un aveu[626].
[626] Campredon à Amelot, Gênes, le 18 avril 1737:
_Ibidem_.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 342-343.
En Corse, les chefs affirmaient que Théodore allait revenir avec Beaujeu
et Boieri, colonel au service de l'Espagne. Ces trois personnages,
d'après Orticoni, étaient envoyés par le duc de Lorraine. Ginestra, dont
le fils devait, quelques mois plus tard, proposer au cardinal Fleury de
lui vendre les secrets de Neuhoff, et Ciabaldini, étaient allés à Matra,
chez Xavier, dit le marquis de Matra, pour l'avertir de cette arrivée
prochaine. Le fidèle marquis avait fait préparer sa maison sans
tarder[627]. De son côté Giucciardi, pour donner le change, affirmait
que Beaujeu et Théodore allaient s'embarquer ensemble pour la
Corse[628].
Mais ce n'étaient là que des racontars. François voulait faire
travailler Beaujeu pour lui seul; il n'entendait pas partager le trône
avec le baron. Quant à ce dernier, sortant à peine des prisons
d'Amsterdam, il était occupé à soutirer de l'argent à des juifs: besogne
particulièrement absorbante et délicate.
D'après un mémoire qui se trouve à Gênes, Beaujeu avait servi en Corse
sous le prince de Wurtemberg et le général Wachtendonck. Lorsque les
Deux-Siciles furent données à l'infant Don Carlos, le prince Eugène
aurait chargé Beaujeu de traiter avec les mécontents. L'île devait se
mettre en république sous la protection de l'Empereur. En arrivant à
Vienne pour rendre compte de sa mission à Charles VI, le moine, devenu
soldat et diplomate, fut appelé par le duc de Lorraine. Le prince
déclara sans ambages qu'il voulait être roi de Corse. Il comptait sur
Beaujeu pour satisfaire l'ambition qu'il avait de succéder au baron
Théodore. Il lui ordonna de négocier cette affaire. L'aventurier fut,
paraît-il, fort étonné d'une pareille proposition. Il se récria; il
était venu à Vienne pour rendre compte de sa mission à l'Empereur et non
pour trahir sa confiance. François répliqua que la chose lui paraissait
fort simple. Beaujeu n'avait qu'à y songer avant de faire savoir son
arrivée à Sa Majesté. Il y pensa, en effet, et revint trouver le duc.
Les mystérieuses entrevues de la _Retirade_ sont donc confirmées. Le
moine défroqué, en homme d'honneur, déclara qu'il ne pouvait pas manquer
de parole à l'Empereur. Il lui était donc impossible de servir le duc.
Celui-ci fut stupéfait. Il recommanda le secret à Beaujeu et lui donna
quelques jours pour réfléchir[629]. Quand la conscience est en jeu, les
réflexions sont inutiles. C'était pour le prince une manière polie de
demander à l'aventurier le prix de ses scrupules. Pendant ce temps-là,
Charles VI négociait officiellement à Paris les conditions de
l'intervention française en Corse. Il est vrai que la politique de la
_Retirade_ était bien différente de celle qu'élaboraient les ministres.
Sans cela, les deux cabinets auraient pu se confondre. Soudain, Beaujeu
fut mis en prison, à l'instigation du duc de Lorraine, disait-on, et
sous le prétexte élastique d'affaire d'État. On saisit tous ses papiers
et on le condamna au secret le plus absolu[630].
[627] Lettres de Bastia des 8 et 18 mai 1737, communiquées par
Campredon: _Ibidem_.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p.
349-351, 354-355.
[628] Campredon à Amelot, Gênes, le 16 mai 1737: _Ibidem_.--Abbé
Letteron, _Correspondance_, p. 352-353.
[629] _Memoria di tutto cio che è stato fatto dal signor comte
Humberto di Beaujeu, ministro de' Corsi del anno 1736, sino al
presente 1744 in Corsica, Vienne, Francoforte, Londra, Amburgo,
Venezia, Constantinopoli e Tunis._ Filza Corsica 1744, 1/2122.
Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
[630] _Ibidem._
Beaujeu fut-il incarcéré pour avoir refusé de servir le gendre ou pour
avoir trompé le beau-père? Ce serait, dans ce cas, une victime de la
_Retirade_; mais il y a tout lieu de croire que si le moine défroqué fut
mis en lieu sûr c'est qu'il trahissait tout le monde. A la mort de
Charles VI, Marie-Thérèse le fit relâcher. Il n'eut plus alors qu'une
idée: se venger du duc de Lorraine. Il exerça contre lui, en Toscane, le
chantage le plus éhonté. Il alla ensuite proposer la Corse au Grand Turc
et au Bey de Tunis. Les flibustiers, surgis des bas-fonds à la suite de
l'équipée de Théodore, avaient la marotte de faire prendre le turban aux
Corses mécontents. En 1744, Beaujeu fut arrêté à Livourne à la requête
du gouvernement sarde. François de Lorraine, grand-duc de Toscane, qui
n'avait pas oublié ses entretiens dans la _Retirade_, fit faire le
silence autour du prisonnier. Il mourut chrétiennement en 1746 et fut
enterré avec le mystère dont on avait entouré sa détention[631].
[631] _La politique de la Retirade_, dans la _Revue d'histoire
diplomatique_, année 1898, nos 2 et 3. J'ai donné en détail, dans
cet article, le récit des complots de Beaujeu. J'ai cru devoir
les rappeler ici, car ils se rattachent intimement à l'histoire
de Théodore.
Malgré son élévation au grand-duché, François, qui avait l'ambition
têtue, songeait toujours à la Corse. Seulement, dégoûté, pour le moment,
des clients interlopes de la _Retirade_, il confia ses projets à ses
lieutenants. Wachtendonck, commandant des troupes autrichiennes en
Toscane, dirigeait ces intrigues à Livourne. Le général avait été un
partisan fougueux de Gênes, dont il aimait passionnément les
sequins[632]. Il montrait un tel zèle pour la république qu'il signalait
l'insuffisance des espions génois à Livourne et qu'il menaçait
bruyamment les amis de Théodore de la prison; mais il avait changé
d'opinion.
[632] Campredon à Amelot, Gênes, le 21 février 1737:
Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
En 1740, il réunissait des capitaines de navires anglais et les chefs
des corses rebelles en des conciliabules secrets et nocturnes. Les
conférences se tenaient au consulat britannique. Wachtendonck était un
homme imprudent et indiscret; il se donnait les allures d'un petit
maître allemand, «quoiqu'il ne fût plus en âge de l'être». A force de
conspirer chez le consul anglais, il était devenu l'amant de sa
femme[633]. Sous prétexte de rétablir sa santé, il partit pour Pise.
Dans ses équipages se trouvaient le consul d'Angleterre et sa femme.
«Cet article de bagage ne me surprend point», écrivait Maillebois; mais,
ce qui pouvait paraître au moins étrange, c'était une démarche que le
général et son ami avaient faite auprès des Corses rebelles bannis de
l'île par les Français pour les rassurer sur l'inquiétude que ce départ
leur causait. Ils leur déclarèrent, en outre, qu'ils auraient
satisfaction avant peu de temps[634].
[633] Maillebois au marquis de Mirepoix, le 14 avril 1740:
Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
[634] Maillebois à Amelot, le 19 mai 1740: _Ibidem_.
Pour que le général se compromît jusqu'à faire de pareilles promesses,
il fallait qu'il eût reçu des instructions formelles. François s'étant
débarrassé de Beaujeu, peut-être trop exigeant, se retournait vers
Théodore. On avait prétendu que le gouvernement génois, par l'entremise
de Viale, son représentant à Florence, aurait volontiers vendu la Corse
au grand-duc, mais l'état financier de celui-ci n'inspirait pas grande
confiance[635]. Plus tard, on parla de l'échange d'une partie de la
province de Massa, appartenant à la Toscane, contre la Corse[636]. Mais
François voulait avoir l'île pour rien, ou du moins, à bon marché. Il
pensait que ce serait moins coûteux de payer un Théodore, un Beaujeu et
quelques insulaires, que de négocier avec les Génois un achat ou un
échange.
[635] Lorenzi à Amelot, Florence, le 21 février 1739:
Correspondance de Florence, vol. 90. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
[636] Lorenzi à Amelot, Florence, les 14 mai et 18 juin 1740:
_Ibidem_, vol. 91.
En 1740, on disait à Florence que quinze mille fusils destinés à
Théodore allaient arriver d'Allemagne. L'opinion que le grand-duc
soutenait le baron était si répandue que les Corses affluaient à
Livourne. Il en venait de tous les côtés et Lorenzi s'étonnait que la
police permît une telle agglomération de gens «accoutumés à toutes
sortes de crimes et sans aveu»[637]. Une lettre de Vienne affirmait que
Neuhoff insistait vivement auprès de François pour l'envoi de troupes
impériales en Corse. Il s'engageait, moyennant ce secours, à lui donner
l'île. Le duc avait chargé le baron d'obtenir l'appui de l'Angleterre,
mais celui-ci n'avait pas pu réussir dans ses démarches. Trois ans plus
tard, Théodore allait, avec la protection des Anglais, essayer de
reconquérir la Corse, en mettant de côté le duc de Lorraine engagé dans
la guerre de la succession d'Autriche. Pour l'instant, François
insistait auprès des ministres impériaux, qui lui étaient dévoués, afin
de décider l'Empereur à envoyer des soldats dans l'île. Il offrait même
de prendre à sa charge la plus grande partie des frais que cette
expédition occasionnerait. Il recommandait à Théodore d'entretenir, en
attendant, la confiance de ses partisans[638].
[637] Lorenzi à Amelot, Florence, le 9 juillet 1740: _Ibidem_,
vol. 92.
[638] Copie d'une lettre de Vienne du 3 septembre 1740:
Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
La mort de Charles VI, survenue quelques semaines plus tard[639], fit
ajourner tous ces beaux projets.
[639] Le 20 octobre 1740.
CHAPITRE VII
Théodore à Cologne.--Entretien secret avec le Grand-Commandeur de
l'Ordre Teutonique.--Correspondance de Neuhoff avec son beau-frère
Gomé-Delagrange.--Le roi de Corse veut traiter avec le roi de
France.--Louis de Grœben.
Théodore arrive en Méditerranée avec une escadre anglaise.--Horace
Mann.--_Le mystère._--Le _Vinces_ en Corse.--Neuhoff en vue de son
royaume.--Sa proclamation.--Il ne débarque pas.--L'affaire du
_Saint-Isidore_.--Protestation des Génois.--Réponse du gouvernement
anglais.
Les entrevues secrètes de Mann avec Théodore.--Un diplomate
ennuyé.--La Cour de Turin.--Augustin Viale, résident génois en
Toscane.--Mariani.--Les inquisiteurs de Gênes.--Ils décident de
faire tuer Théodore.--Scrupules de Viale.--Ses propositions.--San
Cristofano.--La kabale de Pic de la Mirandole.
I
Au mois de février 1740, Théodore arriva à Cologne. Son équipage
consistait en deux chaises de poste et des chevaux de relais. Il se
trouvait dans la première avec trois individus vêtus à la prussienne. Il
se fit conduire à l'hôtel de la commanderie de l'Ordre Teutonique, chez
son cousin, le baron de Drost. Sans descendre, il fit appeler le
secrétaire de son parent. Celui-ci s'étant approché de la portière,
Neuhoff dit ce seul mot: _Deuterum_ (?). Le secrétaire introduisit
aussitôt le roi de Corse dans les appartements du Grand-Commandeur. Il
était suivi par l'un des trois personnages qui l'accompagnaient. Cet
homme s'arrêta dans l'antichambre, tandis que Théodore entretenait son
cousin en secret. La conversation terminée, Neuhoff regagna sa chaise
avec mystère. Puis, les deux voitures disparurent sans qu'on ait pu
découvrir où elles se rendaient. La seconde chaise était hermétiquement
close; on ne sut si elle contenait des voyageurs ou simplement des
bagages.
Le Grand-Commandeur, une religieuse de la famille Drost, un ami
d'enfance, le baron Slein, furent les seules personnes que vit Théodore
pendant son séjour à Cologne. Il écrivit et reçut beaucoup de lettres.
Il était bien muni d'argent et entra en pourparlers avec un entrepreneur
pour la confection de mille uniformes de soldats. Il affirmait que sa
royauté avait un caractère aussi ineffaçable que la prêtrise.
Il ne resta que trois semaines à Cologne. Il en partit, le 29 février,
dans un fiacre de louage, accompagné par un seul domestique. Il déclara
qu'il se rendait à Dantzig pour y négocier un embarquement. On apprit
qu'il avait passé par Hanovre, se rendant à Copenhague[640].
[640] Extrait d'une lettre de Cologne du mois d'avril 1740.
Communiqué le 21 mai par le duc de Saint-Aignan, ambassadeur de
France à Rome: Correspondance de Cologne, vol. 73. Archives du
Ministère des affaires étrangères.
Après sa visite à Cologne, Théodore resta caché. On perd sa trace
pendant quelques mois. Il se recueillait sans doute.
L'exploitation commerciale de sa couronne ne lui avait donné que de
maigres bénéfices. Si les traitants hollandais s'étaient laissés duper,
il ne leur avait pas, à vrai dire, extorqué autant d'argent qu'il l'eût
désiré. Il lui fallait maintenant essayer autre chose. Il allait tenter
de l'escroquerie politique. Il espérait peut-être réussir à tromper plus
facilement des hommes d'État que des juifs.
D'abord, il désirait traiter avec la France. Il s'était adressé dans ce
but à son beau-frère, Gomé-Delagrange, conseiller au Parlement de
Metz[641]. Il lui avait envoyé plusieurs lettres qui ne parvinrent pas à
destination. Il insista et écrivit le 1er octobre 1740, afin de savoir
au juste quelles étaient les intentions de la France au sujet des
Corses. Il faisait appel à son bon cœur pour avoir une prompte réponse.
Il ne pouvait croire encore que Louis XV voulût favoriser les Génois et
opprimer des innocents. Ses ennemis étaient sans cesse à ses trousses.
Tout leur jeu, disait-il, «est de me faire enlever mes lettres et
d'envoyer des espions de papier contre moi». Puis, venaient les
éternelles protestations et les mêmes promesses pour les siens[642].
Delagrange reçut la lettre, cette fois, mais il répondit à son
beau-frère qu'il ne lui convenait pas de se mêler de ses affaires.
[641] Théodore à Gomé-Delagrange, le 1er octobre 1740:
Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
[642] Gomé-Delagrange avait épousé la demi-sœur de Théodore, née
du second mariage de la mère de celui-ci avec M. Marneau.