Lorsque les troupes françaises débarquèrent en Corse, Mme Fonseca fut

très alarmée. Elle confia ses peines à Bigani, qu'elle s'obstinait à

croire fidèle et dévoué. Drost devrait retourner dans l'île pour

soutenir la foi des peuples en leur souverain. Elle craignait que les

insulaires ne fussent séduits par la douceur et par la politique des

Français. Le but poursuivi par ces derniers n'apparaissait pas

clairement à la religieuse. Étaient-ils allés dans l'île pour y

maintenir la domination génoise ou bien dans leur propre intérêt?

D'après elle, le chanoine Orticoni et Salvini avaient compromis la cause

du roi. Ils n'étaient, du reste, plus en faveur auprès de Sa Majesté.

Salvini n'avait même pas daigné venir au couvent lors de son dernier

voyage à Rome. Cependant, rien ne pouvait ébranler la confiance de la

sous-prieure; la chute des ennemis de Théodore était prochaine. «Il

tempo è galantuomo», le temps est galant homme. Elle avait toujours la

plume à la main: elle avait laissé deux dames à la porte pour pouvoir

faire sa correspondance[592].

[592] La même au même, Rome, le 7 juin 1738. Copie d'une lettre

interceptée transmise le 14 juin, à Gênes, par Bernabo: _loc.

cit._

Le capitaine, d'ailleurs, jouissait auprès de Neuhoff d'un grand crédit.

Le roi ne paraissait pas lui tenir rigueur de ses opérations

commerciales avec les Génois. Il continua à lui témoigner sa confiance

et à verser ses chagrins dans son sein. A sa sortie du château de Gaète,

il lui écrivit qu'il se sentait abandonné et trahi par tous. Il lui

demandait des nouvelles en le priant de faire tenir sa réponse sous le

couvert de son fidèle ami Joseph Valembergh, le consul de Hollande à

Naples[593].

[593] Théodore à Bigani, le 20 décembre 1738. Copie d'une lettre

interceptée, transmise le 27 décembre, à Gênes, par Bernabo:

_loc. cit._

Mme Fonseca correspondait aussi avec Lucas Boon à Amsterdam[594]. Il

était nécessaire, en effet, de relever, auprès des traitants hollandais,

le crédit fortement ébranlé de Théodore. Elle avait écrit en français et

en italien à Boon, car elle savait qu'il connaissait ces deux langues.

Après avoir laissé plusieurs lettres sans réponse, il s'était enfin

décidé à lui écrire en hollandais. Elle n'avait pas pu lire cette

lettre, car elle ignorait cette langue; et la pauvre sœur suppliait le

négociant de lui envoyer quelques nouvelles dans un langage à sa portée.

[594] Sœur Angélique-Cassandre Fonseca à Lucas Boon, sans date,

mais du mois de septembre 1738 très certainement. Lettre

autographe interceptée, transmise le 27 septembre, à Gênes, par

Bernabo: _loc. cit._

Sa confiance dans tous ceux qui se disaient partisans du souverain était

infinie. Avec quelques mots de louange pour son héros, tous les

aigrefins trouvaient le chemin de son cœur et de sa bourse. Elle

n'était pas bête cependant. Elle jugeait les autres d'après elle-même.

Sa crédulité, allant parfois jusqu'à la naïveté, provenait de son

excessive vénération pour son roi. Elle ne pouvait pas s'imaginer que

des gens fussent assez indignes pour le tromper. C'était bon pour les

Génois!

Elle fut aussi en correspondance très amicale avec ce Mathieu Drost, un

farceur doublé d'un escroc, que Théodore lui-même traitait de traître et

d'espion, soudoyé par la république[595]. Elle le soutint avec cette

bonté ingénue qu'elle mettait au service des aventuriers, qui lui

soutiraient de l'argent. Elle aurait voulu communiquer à cet individu un

peu de cette foi robuste dont elle était animée. «Soyez certain, lui

écrivait-elle, que Sa Majesté arrivera bientôt en Corse largement

pourvue en toutes choses[596]».

[595] Théodore à Gomé Delagrange, conseiller au Parlement de

Metz, 11 décembre 1740: Correspondance de Corse, vol. 2. Archives

du Ministère des affaires étrangères.

[596] Sœur Angélique-Cassandre Fonseca à Drost, Rome, le 7 juin

1738. Copie d'une lettre interceptée, transmise le 14 juin, à

Gênes, par Bernabo: _loc. cit._

D'autres personnages de moindre importance s'agitaient autour du couvent

des Saints-Dominique et Sixte. Il y avait, parmi eux, un nommé Jean

Ludovici, ami du fameux consul hollandais à Naples, qui, avec l'abbé

Varnesi, servait parfois d'intermédiaire pour la correspondance[597].

[597] Jean Ludovici à Théodore, à sœur Fonseca, à Joseph

Valembergh, Rome, le 11 novembre 1738. Lettres interceptées

transmises le 15 novembre, à Gênes, par Bernabo: _loc. cit._

Un certain Duffour, qui se disait «lieutenant colonel et ingénieur de Sa

Majesté des Corses», implorait la protection de Mme Fonseca. On l'avait

desservi dans l'esprit de Sa Majesté et il tenait à reconquérir son

estime par son attachement, sa fidélité et son obéissance[598].

[598] Duffour à sœur Angélique-Cassandre Fonseca, Livourne, le

27 juillet 1737. Copie d'une lettre interceptée, filza 1/2121 aux

archives d'État de Gênes.

La bonne sœur croyait à toutes ces protestations. Elle les accueillait

avec reconnaissance. Elle devait souffrir dans son dévouement de ne

pouvoir aider son roi, d'une manière plus active, à _bouter_ les Génois

hors du royaume de Corse. Son rôle se bornait à écrire partout pour la

bonne cause; elle ne s'en privait pas. Elle centralisait toutes les

correspondances; elle était une boîte aux lettres. Un homme, qui avait

toute sa confiance, se chargeait de faire parvenir les missives. Cet

individu, le chevalier Saint-Martin, était, d'ailleurs, le fripon le

plus achevé.

En réalité, il s'appelait Bigou. Il était né à Paris de parents

protestants. Il avait séjourné en Angleterre pour y professer sa

religion, et s'était fait naturaliser anglais. Puis, voulant se

convertir, il avait fait le voyage de Rome où il désirait s'établir. Il

se disait piémontais et portait des décorations. Il sollicitait du pape

un emploi quelconque[599]. A la suite de sa conversion, il avait, pour

commencer, obtenu une petite pension du Saint-Père[600]. Mais,

l'allocation pontificale n'étant pas suffisante, il eut recours à

l'espionnage, afin de pouvoir vivre honnêtement.

[599] Le duc de Saint-Aignan à Amelot, Rome, le 27 septembre

1738: Correspondance de Rome, vol. 770. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

[600] Saint-Martin à Théodore, Rome, le 7 novembre 1738. Copie

d'une lettre interceptée transmise par Bernabo à Gênes: _loc.

cit._

Dans l'entourage du roi de Corse, composé de traîtres et de filous,

Saint-Martin était tout désigné pour prendre l'un des premiers rangs. Il

complétait la collection. Il n'avait pas eu de peine à se lier avec le

baron, toujours bien disposé à accueillir les hommes de bonne volonté,

qui se présentaient à lui. Le chevalier s'offrit comme intermédiaire

pour la correspondance royale. Il entra de suite dans les bonnes grâces

de Mme Fonseca. Sa conversion récente, l'enthousiasme qu'il déployait à

l'égard de Sa Majesté lui valurent l'affection de la religieuse. A toute

heure, il était admis auprès d'elle, et souvent la sœur tourière

entre-bâillait, pour lui, la nuit, la petite porte du couvent. Mme

Saint-Martin, restée à Livourne, s'occupait aussi de transmettre les

lettres secrètes échangées entre le monastère et les partisans de

Théodore. Mme Fonseca envoya cette dame porter à Mathieu Drost une

épître de consolations dans la forteresse de Livourne. L'aventurier

reçut la missive, mais ne possédant plus un écu, il n'avait pas pu

récompenser la messagère: il profita de la circonstance pour demander à

la bonne sœur de lui envoyer cent sequins[601].

[601] Mathieu Drost à la sœur Fonseca, Livourne, le 14 septembre

1738. Copie d'une lettre interceptée transmise par Bernabo à

Gênes, le 27 septembre: _loc. cit._

Mme Fonseca avait aussi recommandé l'excellente Mme Saint-Martin à

Bigani. Mais celui-ci s'excusa de n'avoir pas pu la recevoir

honnêtement. Depuis neuf jours, sa maison était occupée par le greffier

du tribunal, le barigel et quatre sbires. Ces gens opéraient chez lui

une perquisition et, au moment où il mandait ces détails, à quatre

heures du matin, ils étaient encore là. La police ne trouverait rien

d'intéressant, malgré le soin qu'elle mettait à fouiller partout.

Néanmoins, le capitaine se lamentait très fort. Mme Bigani était tombée

malade à la suite de cette descente de justice et lui-même avait des

vertiges, car il ne cessait d'avoir le cœur ému et inquiet--il aurait

pu dire plus justement la conscience. Et, selon la coutume de ces gens

qui se rejetaient mutuellement leurs turpitudes, il accusait Mathieu

Drost d'avoir fait tout le mal. Comme il fallait, pour toucher la bonne

sœur et lui faire donner de l'argent, montrer quelques sentiments de

résignation chrétienne, Bigani ajoutait qu'il priait Dieu de pardonner

au coupable[602].

[602] Bigani à la sœur Fonseca, Livourne, le 16 septembre 1738.

Copie d'une lettre interceptée transmise par Bernabo à Gênes, le

27 septembre: _loc. cit._

Mme Saint-Martin revint à Rome, contre le gré de son mari, qui, sans

doute, désirait travailler sans témoins. Elle était, paraît-il,

«beaucoup plus sensée que lui»[603]. Aussi disparut-elle bientôt. En

effet, on ne la trouve plus mêlée aux intrigues du couvent des

Saints-Dominique et Sixte. Il est vrai que le chevalier faisait de la

besogne pour deux.

[603] Le duc de Saint-Aignan à Amelot, Rome, le 27 septembre

1738: Correspondance de Rome, vol. 770. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Théodore qui avait, il faut le reconnaître, des lueurs de bon sens, ne

partageait pas la confiance aveugle de son amie à l'égard de

Saint-Martin. A plusieurs reprises, il lui écrivit de ne pas se fier à

cet individu. Cependant, au mois de mai 1738, il était dans les

meilleurs termes avec le chevalier. Il lui demandait de venir le

retrouver en Hollande, de lui procurer quelque bon officier

d'artillerie, et lui disait qu'il n'aurait jamais lieu de regretter de

s'être attaché à lui. Il l'assurait de ses sincères sentiments de bonne

amitié[604]; mais il avait ouvert les yeux. Saint-Martin, sentant que

Neuhoff se méfiait de lui, voulut se justifier. Il lui écrivit une belle

lettre, selon toutes les formules du protocole. Malgré les propos

calomnieux qui l'avaient desservi dans l'esprit du roi, il tenait à

confesser bien haut les sentiments de respect et de fidélité dont il

était animé. Sa dernière entrevue avec le souverain, à Rome, avait

fortement imprimé ces sentiments dans son cœur. Il applaudissait donc

à son heureuse arrivée dans les mers italiennes. Par ses hauts faits, le

roi étonnait le monde et lui seul savait enseigner le grand art de

régner. Il se félicitait de vivre dans un siècle, sur lequel les vertus

de Sa Majesté jetaient un lustre si brillant. C'était donc bien

injustement qu'on l'accusait de trahison. Son innocence et ses principes

assuraient la paix de son âme. Bien entendu, il rejetait sur quelqu'un

toutes ces infamies. C'était un sieur Valentin Tadei, qui avait dû se

rétracter, non seulement devant lui, mais en présence de plusieurs amis

du roi. Toujours, même au péril de sa vie, il tiendrait à honneur

d'obéir à Sa Majesté, et, comme les autres, il priait Dieu de conserver

ses précieux jours. En terminant il lui offrait les très humbles

respects et les services de M. de Champigny. Elle daignerait

certainement agréer les compliments de cet homme vertueux et probe[605].

Nous avons vu quelles étaient la vertu et la probité de M. de Champigny.

[604] Copie d'une lettre de Théodore à Saint-Martin, du 16 mai

1738. Communiquée à M. de Fénelon, ambassadeur de France en

Hollande, par le duc de Saint-Aignan, ambassadeur à Rome, le 18

octobre 1738: Correspondance de Hollande, vol. 427. Archives du

Ministère des affaires étrangères.

[605] Saint-Martin à Théodore, Rome, le 7 novembre 1738. Copie

d'une lettre interceptée, transmise par Bernabo à Gênes, le 15

novembre: _loc. cit._

Pour compléter l'effet que devait produire cette lettre éloquente,

Saint-Martin se fit donner un certificat par la bonne sœur. Elle

joignit en effet un billet à l'épître du chevalier. Bien que Sa Majesté

lui eût toujours écrit de se méfier de «Monsieur Saint-Martin», elle

pouvait répondre de sa fidélité, l'ayant mise à l'épreuve. Il était

certainement l'un des plus dévoués et des plus affectionnés serviteurs

du monarque. Parmi tous les partisans corses, elle n'avait jamais pu

trouver aucun homme qui lui inspirât autant de confiance. Il se

chargeait de toute sa correspondance. Il l'attendait pendant des heures

entières, le jour ou la nuit, par la pluie ou par la grêle. Ainsi tandis

qu'elle écrivait ce billet, à deux heures du matin, le chevalier était à

son poste. Elle lui confiait une petite boîte pour le roi[606].

[606] Billet de sœur Angélique-Cassandre Fonseca à Théodore,

joint à la lettre de Saint-Martin, Rome, le 7 novembre 1738:

_loc. cit._

Si Saint-Martin montrait un dévouement extrême pour les intérêts du

baron, il déployait un zèle non moins grand pour servir la république.

Il était entré en rapports avec Bernabo, agent de Gênes à Rome. Ces

relations furent amicales et suivies. Au mois de juin 1738, Bernabo

répondant à une question du Sérénissime Collège, disait que pour

transmettre à un certain chanoine--qu'il ne nommait pas--une lettre du

chevalier, il s'était servi d'un cachet imaginé, ne pouvant employer le

sceau de Saint-Martin orné d'armoiries et d'une couronne, car il ne

savait si ces armes lui appartenaient vraiment ou si elles étaient

usurpées. Mais l'agent génois avait fait un cachet d'une circonférence

égale à celui du chevalier. Pour le moment, le fidèle intermédiaire de

Mme Fonseca ne se trouvait pas à Rome. Bernabo ignorait où il était allé

et si son absence ne cachait pas quelque expédition adroitement

combinée. A son domicile, le domestique avait dit qu'il attendait son

maître d'un jour à l'autre[607].

[607] Bernabo au Sérénissime Collège, Rome, le 14 juin 1738:

_loc. cit._

Le diplomate comptait donc tirer quelques profits des tournées

mystérieuses de Saint-Martin.

Le chevalier revint bientôt. Il écrivit à son ami Bernabo: «Il est de la

dernière conséquence que j'aie l'honneur de vous voir aujourd'hui avant

la nuit, et comme je ne puis dans la circonstance aller chez vous, il

faut que vous vous rendiez à vingt-et-une heures d'Italie, ou plus tôt

si vous voulez, au jardin de Jésus-et-Marie au Cours.» Il s'agissait de

trois lettres qu'il avait en main: une de Mme Fonseca à Lucas Boon,

qu'il était chargé de faire parvenir à Amsterdam; les deux autres, de

Drost et de Bigani à la religieuse, que sa femme avait apportées de

Livourne. Il le priait de lui faire tenir sa réponse par Mme Joseph

avant les vingt-et-une heures[608].

[608] Saint-Martin à Bernabo sans date, transmise le 27 septembre

à Gênes, par Bernabo: _loc. cit._

Bernabo alla au rendez-vous. Dans un endroit écarté, l'agent de Gênes

et le chevalier causèrent. Au cours de l'entretien, Saint-Martin exhiba

les lettres des amis de Théodore. Son désir de servir la Sérénissime

République était extrême, aussi avant de faire parvenir cette

correspondance à destination, avait-il tenu à la communiquer au

représentant du gouvernement génois. Bernabo témoigna quelque répugnance

à prendre connaissance de ces lettres. Il se laissa prier pour les

accepter. Néanmoins, il les retint. Rentré chez lui, il fit prendre

copie de deux d'entre elles et les retourna le soir même convenablement

recachetées à son espion. Il expédia ces copies aux inquisiteurs d'État,

ainsi que la lettre originale de Mme Fonseca à Lucas Boon que, d'accord

avec le chevalier, il avait gardée. Bernabo concluait en disant que son

zèle pour le service public le poussait à déclarer qu'il ne conviendrait

pas d'abandonner Saint-Martin. Ce dernier était prêt à fournir tout ce

qui lui passerait par les mains. Si jusqu'à présent, il n'avait donné

que des renseignements sans grande importance, il pourrait sans doute

faire mieux dans l'avenir. En tous cas, il importait de le tenir en

haleine de façon à ce qu'il remplît ses engagements[609]. Le chevalier,

du reste, faisait bien son métier; il remettait à Bernabo les lettres

aussitôt que la bonne sœur les confiait à sa fidélité. Le ministre

pouvait donc envoyer à son gouvernement les papiers volés le jour même

où ils avaient été écrits.

[609] Bernabo au Sérénissime Collège, Rome, le 27 septembre 1738:

_loc. cit._

[610] Délibération des inquisiteurs d'État, du 10 octobre 1738:

_loc. cit._

Les inquisiteurs délibérèrent sur cet envoi. Il fut décidé que les

copies seraient classées et qu'on expédierait à Amsterdam la lettre

autographe de Mme Fonseca à Lucas Boon[610]. Les magistrats en firent

conserver la traduction.

Saint-Martin demanda, un jour, audience à l'ambassadeur de France. Le

duc de Saint-Aignan le reçut. Il désirait effacer, disait-il, les

impressions fâcheuses qu'on avait sur lui. Ses intrigues commençaient à

être connues; Bernabo ayant avoué à Saint-Aignan qu'il avait gagné

Saint-Martin et que celui-ci lui fournissait, en secret, la

correspondance des amis de Théodore[611].

[611] Le duc de Saint-Aignan à Amelot, Rome, les 27 septembre et

4 octobre 1738: Correspondance de Rome, vol. 770. Archives du

Ministère des affaires étrangères.

Le but réel de la visite du chevalier était sans doute d'essayer de

vendre quelques papiers volés. Il en fut pour sa visite. Peu de temps

après, Saint-Martin affirmait à Théodore son dévouement en termes

pompeux et se faisait délivrer, par Mme Fonseca, un certificat de

fidélité. Il en avait besoin!

Au mois de décembre, Saint-Martin proposa au Sérénissime Collège un bon

coup.

Ce traître avait jugé que l'incarcération du baron au château de Gaëte

était une affaire sérieuse et que cet événement devait mettre fin aux

troubles qui agitaient la république. Il avait pensé que ses humbles

services allaient désormais devenir inutiles. Mais, l'élargissement de

Théodore avait subitement changé la face des choses. Son attention avait

été éveillée; son ardeur de servir Gênes s'était accrue. «Je suis à

portée de rendre à la république le plus signalé service qu'elle puisse

espérer. Ne me demandez pas où ni comment; car je suis dans la

résolution de ne le communiquer à qui que ce soit, que dans le temps de

l'exécution même. Il suffit que Vos Excellences me croyent homme

d'honneur et fidèle comme elles ont lieu de le faire.»

Mais pour mettre son projet à exécution, il avait besoin de se rendre à

Naples avec une autre personne. Il lui fallait en outre une felouque,

qui se tiendrait à tout moment à sa disposition. «Pour tout cela, je

n'ai pas un sol. Je vous demande donc par grâce spéciale, mes seigneurs,

de me faire donner en toute diligence au moins cent sequins, au moyen de

quoi je veux bien perdre la tête si je manque mon coup.» Il aura sans

doute besoin de s'entendre avec le marquis de Puisieux et avec le duc

de Saint-Aignan, car Théodore veut être assuré d'un «certain état en

France, au moins voilà sur quel ton il s'est jusques ici expliqué, car

pour la taille de la république il n'en veut pas entendre parler.» En

terminant, Saint-Martin donnait comme référence M. François-Marie

Grimaldi, qui le connaissait personnellement et qui pourrait fournir sur

lui les meilleurs renseignements. Il suppliait enfin les inquisiteurs de

hâter leur décision, car les moments étaient précieux[612].

[612] Saint-Martin au Sérénissime Collège, Rome, le 27 décembre

1738, transmise par Bernabo à Gênes, le 27 décembre: _loc. cit._

Théodore aurait donc consenti à traiter avec la France, c'est-à-dire à

jouer le rôle de roi déchu auquel on alloue une pension. Et, s'il ne

voulait pas avoir à faire à la république, c'est qu'il trouvait celle-ci

trop avare.

Je ne sais si les inquisiteurs jugèrent Saint-Martin suffisamment homme

d'honneur pour mener quelque affaire utile à la république. Il ne disait

pas en quoi consistait le bon coup qu'il projetait. Sa demande fut

classée, comme toutes les requêtes similaires. On suit très bien dans

les papiers d'État la correspondance de Gênes avec ces espions

d'occasion. On voit le gouvernement toujours disposé à écouter les

délations, à lire en conseil les documents volés. Quand ses

représentants lui envoient des paquets de lettres interceptées, il leur

en fait accuser réception avec louanges; il les charge de continuer. Au

besoin, l'agent officiel s'abouche avec ces misérables aventuriers,

prend avec eux des rendez-vous mystérieux, les rencontre la nuit dans

des endroits écartés. Mais, dès qu'un de ces coquins formule une demande

d'argent précise, la correspondance s'arrête brusquement. Il est

impossible de trouver la suite donnée à l'affaire ébauchée. Gênes recule

toujours au moment où il faut payer. En revanche, les décisions portent

généralement des éloges pour l'agent. Bernabo les méritait; il gagnait

bien ses émoluments de diplomate.

Au mois de juin 1739, Saint-Martin se trouvait à Naples. Il essayait

encore de tromper tout le monde. Il disait à Molinelli, secrétaire de

Gênes, que Neuhoff se tenait caché dans un couvent de Chartreux. Ce

renseignement était faux[613].

[613] Ticquet (intérimaire de Puisieux) à Amelot, Naples, les 2,

9 et 23 juin 1739: Correspondance de Naples, vol. 37. Archives du

Ministère des affaires étrangères.

Saint-Martin disparut, comme disparaissent les escrocs, en silence,

allant offrir ailleurs leurs services lorsqu'ils se sentent _brûlés_ ou

trop compromis.

Mme Angélique-Cassandre Fonseca mourut vers le milieu de l'année 1740.

Sa sœur Françoise-Constance hérita de sa foi naïve en l'étoile du roi

Théodore. Elle resta en relation avec la plupart des fidèles agents de

Sa Majesté[614]. Il y avait sans doute encore quelque argent dans le

couvent du Mont-Quirinal.

[614] Bernabo au Sérénissime Collège, Rome, le 8 octobre 1740:

_loc. cit._

Par le même courrier, Bernabo envoya à Gênes une lettre de Bigani

à la sœur Françoise-Constance. Le capitaine disait qu'il ne

pouvait soutenir plus longtemps les partisans du roi. C'était une

demande d'argent déguisée.

III

L'équipée du baron de Neuhoff n'avait pas seulement fait surgir des

fripons, prêts à pêcher en eau trouble, elle avait aussi excité les

convoitises de hauts personnages classés généralement dans la catégorie

des honnêtes gens. Parmi ceux-ci, il faut citer François de Lorraine,

l'époux de Marie-Thérèse d'Autriche. Pendant que de bonnes sœurs

conspiraient dans leur couvent, le futur empereur complotait dans la

pièce la plus intime de ses appartements, la _Retirade_. Là, en

tête-à-tête avec quelque aventurier, il écoutait les plans les plus

extraordinaires, donnait de mystérieuses instructions à l'abri de toute

oreille indiscrète, loin du cabinet officiel[615].

[615] Voir mon article: _La politique de la Retirade_, dans la

_Revue d'histoire diplomatique_, année 1898, nos 2 et 3.

La politique élaborée dans le cloître avait sur celle de la _Retirade_

l'avantage de n'être pas égoïste. Les religieuses travaillaient pour la

gloire de leur roi; François complotait pour lui.

Au mois de mai 1736, un sieur Humbert de Beaujeu arriva à Florence,

portant plusieurs lettres de personnages autrichiens. Ces lettres, qui

contenaient des instructions au sujet des affaires de Corse, émanaient

du secrétaire de Zinzendorf, de feu le prince Eugène et d'un conseiller

aulique. Les allures louches de cet individu donnèrent à penser qu'il

était un partisan de Théodore[616]. Des voyages qu'il fit à Livourne, sa

correspondance volumineuse, l'argent qu'il dépensait confirmèrent ces

soupçons[617].

[616] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 12 mai 1736:

Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

[617] Du même au même, les 26 mai et 16 juin 1736: _Ibidem_.

C'était un triste sire que ce Beaujeu. Moine défroqué, il s'était marié

et avait abandonné sa femme après avoir mangé la dot; déserteur de

l'armée française, il avait pris du service en Autriche et il cherchait

sa voie maintenant dans les complots et dans les trahisons. Cela lui

rapportait quelque argent, et, entre temps, lui valait la prison.

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 21 / 38 段