Dresde le 2 novembre (1737, certainement). Ce factum ne semble pas être
de la main du baron, mais il est d'un format identique aux deux lettres,
écrit de même encre et plié d'une façon semblable. On peut en conclure
qu'au mois de novembre 1737, Neuhoff se trouvait à Dresde. Ce document,
dont l'auteur était sans doute un des acolytes de l'aventurier, était
une circulaire concernant l'ordre de la Délivrance, une note destinée
aux gazettes. Cette pièce ne contenait pas un mot de vrai. Les quatre
cents chevaliers qu'elle mentionne existaient seulement dans
l'imagination du grand-maître, qui essayait de battre monnaie avec son
ordre[569].
[569]
«Dresde, le 2 du novembre.
«Il a paru en ces jours passés une lettre circulaire du roi
Théodore par laquelle il ordonne à tous ceux qui sont inscrits
dans son ordre de la Rédemption, de se rendre tous vers le mois de
mars prochain dans les villes et ports différents déjà leur
prescrits et que chaque chevalier ait à conduire avec soi cinq
hommes affidés. Selon la liste ils sont plus grande partie
Suédois, Prussiens, Livoniens et Westphaliens, l'on y compte
trente-et-un seigneurs anglais, quarante-deux Italiens, vingt-sept
Français, dix-sept Espagnols, neuf Polonais, onze Hollandais et
sept Grecs de Morée, en tout quatre cents chevaliers. Le nombre
des nationaux n'y est pas spécifié. Ces démarches jointes à
d'autres préparatifs de guerre qu'il fait donne que trop à
connaître qu'il est sûr de la fidélité et constance des Corses à
maintenir inviolablement leur élection en sa personne et qu'ils ne
se départiront jamais ni lui ni eux du serment mutuel juré
solennellement le jour de son élection à Alesani, le 15 d'avril
1736.»
Pièce jointe à la lettre de Champigny du 21 janvier 1738:
Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
Les lignes écrites par Mme de Champigny étaient les suivantes; j'en
respecte le style et l'orthographe:
«J'ai cru devoir vous anvoier ancor le papier des nouvelles quoiqu'il dû
m'an couter comme pour le recevoir, j'ai versé un torrant de larme en
escrivant et si je n'avais destourné mes yeux j'aurais mis le papier
hors d'estat d'estre anvoié. Je nage dans la doulleur, que ne puis-je
devenir insensible comme bien d'autres! Vous vous faites vos maux pour
ne vouloir pas conduire vos affaires à propos et je n'en sens pas moins
vos peines. Madame de Tée est parfaitement remise et aussy ce pirituel
que jamais ce qui fait plaisir à tout le monde.»
Quel était ce _papier de nouvelles_ qu'il en coûtait à la bonne dame
d'envoyer au baron? L'annonce de l'échec d'un emprunt sans doute. C'est
ce qui pouvait lui être le plus pénible.
Il est bien difficile de préciser la nature des relations de Mme de
Champigny avec l'aventurier. Ces fragments de correspondance, volés par
le fils, laissent bien entrevoir que ces relations étaient fort intimes,
mais rien ne permet d'affirmer la chose. Un historien a avancé que le
baron avait amené avec lui, en Corse, une française comme
maîtresse[570]. Il serait téméraire d'affirmer que ce fût Mme de
Champigny, et, d'ailleurs, la question n'offre qu'un intérêt secondaire.
[570] Abbé de Germanes, _op. cit._, t. I, liv. V, p. 281 à 283.
Les documents fournis par Champigny n'avaient pas d'importance pour le
gouvernement français[571]. Amelot n'en fit pas accuser réception.
Quémandeur acharné, ne reculant devant aucune besogne malpropre pour
obtenir une faveur ou un bénéfice quelconque, il revint à la charge. De
Bonn-sur-le-Rhin, il écrivit le 23 mars 1738 à Amelot.
[571] Jaussin publie ces lettres de Théodore à Mme de Champigny,
sans donner le nom de la destinataire et avec quelques variantes
dans le texte. Le fond est le même. Il donne à ces lettres les
dates des 2 et 24 novembre, ce qui est erroné. Nous l'avons vu
par les originaux.
Le cardinal Fleury avait refusé de le recommander à Son Altesse
Électorale, mais cela ne refroidissait en rien son zèle «pour le
service et l'intérêt du roi». Il insistait afin de savoir si le
ministre avait bien reçu les deux lettres de sa mère:
«Daignez donc, Monsieur, me tranquilliser sur leur destinée, s'il
vous plaît; après quoi, si vous l'ordonnez, je vous donnerai avis
du lieu où ce monarque de nouvelle édition se tient, et des
projets qu'il forme, étant à même d'en être instruit par une
personne à qui il écrit toutes les semaines. Si les lettres en
question ne vous étaient pas parvenues, je pourrais vous en
envoyer des copies que j'ai gardées. Je continue à implorer
l'honneur de votre protection[572].»
[572] Le chevalier de Champigny à Amelot, Bonn-sur-le-Rhin, le 28
mars 1738: Correspondance de Cologne, vol. 73. Archives du
Ministère des affaires étrangères.
Amelot laissa la seconde lettre de Champigny sans réponse. Il
connaissait trop le personnage. Pendant trois ans, le chevalier ne se
lassa pas de solliciter auprès du gouvernement français et de faire des
propositions de tout genre. En 1741, le ministre, écœuré, écrivit au
comte de Sade, envoyé de France à Cologne, pour le mettre en garde
contre l'aventurier. Allant de cour en cour, quémandant partout, il
était absolument déshonoré. Ses friponneries lui avaient attiré un grand
nombre de mauvaises affaires. Et Amelot recommandait au comte de Sade de
jeter impitoyablement à la porte ce chevalier d'industrie s'il se
présentait chez lui[573].
[573] Amelot au comte de Sade, Versailles, le 20 avril 1741:
_Ibidem_.
Hérault, le lieutenant de police, recevait également, de gens empressés,
des renseignements sur Théodore. Il s'en trouvait un qui livrait sa
propre correspondance avec le baron: c'était un sieur Spitzlaer, dont la
complaisance et le zèle étaient fort appréciés par la police[574].
[574] «J'ai l'honneur de vous adresser une lettre signée du
seigneur Théodore et une autre écrite de Rome concernant un
détail sur les projets de ce capitaine, lesquelles m'ont été
communiquées par le sieur Spitzlaer, médecin allemand établi en
France depuis un grand nombre d'années et en qui, Monsieur, vous
pouvez prendre la confiance la plus entière. Il m'a toujours
communiqué ce qu'il a reçu du seigneur Théodore dans le temps que
M. Chauvelin était en place et il y a tout lieu de se louer de sa
fidélité. Le docteur V. Spitzlaer aura l'honneur de vous en
renouveler lui-même les assurances.»
Hérault à Amelot, Paris, le 28 janvier 1738: Correspondance de
Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Jaussin indique bien que ces lettres étaient adressées «à un particulier
qui demeurait chez un épicier auprès de la Grève, rue de la Poterie». Il
en a publié une troisième datée du 9 décembre 1737, que Théodore aurait
écrite à la même personne alors à Metz. Dans cette dernière épître, le
roi déclarait envoyer la liste des chevaliers de son ordre: la pièce que
nous avons vue sans doute. Théodore terminait cette lettre ainsi: «Si
vous avez réponse de Tunis, mandez-le-moi, on m'a remis soixante florins
à Amsterdam: quand cela aura pris un pli fixe, je ne m'occuperai plus
que du soin de votre satisfaction.» _Op. cit._, t. I, p. 297-29.
La lettre de Théodore n'offre rien d'intéressant: toujours un style
lourd et prolixe. Les mêmes phrases reviennent sans cesse dans sa
correspondance. Il semblait n'avoir d'imagination qu'en paroles. Il
demandait des nouvelles du chevalier de Kermoysan, dont il attendait une
«réponse positive». Déjà dans les lettres livrées par Champigny, il
parlait de ce Kermoysan. Spitzlaer négligea de dire à Hérault ce
qu'était cet individu; sans doute un de ces agents marrons, qui
gravitaient autour du baron.
La seconde pièce était datée de Rome, 30 décembre. Elle ne semble pas
avoir été écrite par Théodore, quoique le papier soit de même format que
sa lettre autographe et qu'elle soit pliée d'une façon identique. Ce
document, très long, était une apologie du roi de Corse. L'auteur--un
des secrétaires du monarque sans doute--disait que, pendant son règne,
il avait promulgué des lois excellentes pour le bien du pays. Il passait
en revue ces mesures et concluait que les Corses devaient garder une
fidélité absolue à leur souverain. Il est évident que si Neuhoff avait
réellement accompli les réformes que lui prête cet écrit, les insulaires
auraient dû avoir la plus grande reconnaissance envers le roi qui leur
était tombé des nues; mais son œuvre s'était bornée à de magnifiques
promesses jamais réalisées.
Le fond et la forme de ce document ne rappellent en rien la manière de
Théodore. Les idées sont justes et sagement énoncées. Les réformes qu'on
lui attribue ont, contrairement aux règles de l'administration génoise,
le principe national pour base. Et ce plaidoyer, qui aurait pu être un
programme, n'était qu'une réclame ajoutée à tant d'autres.
Un Corse, Sauveur Ginestra, fit, à pied, le voyage de Turin à Paris pour
proposer au cardinal Fleury de lui dévoiler les desseins mystérieux du
roi de Corse. La famille Ginestra, originaire de Provence, établie à
Bastia depuis plusieurs siècles, avait, sous François Ier, prouvé dans
les guerres son dévouement à la couronne de France. Le sang des
ancêtres, «légitimement et purement passé» dans ses veines, le poussait
à faire part au ministre des invitations qu'il avait reçues[575]. Mais,
la marche longue et pénible qu'il avait faite, lui avait tellement
«offensé les nerfs de la jambe gauche», qu'il ne pouvait plus marcher.
Il en était réduit à prendre la plume pour présenter ses offres à Son
Éminence. Il joignit à sa lettre une épître de Théodore et se déclara,
plus qu'aucun autre Corse, en mesure de fournir des documents
intéressants. Il était l'ami intime de l'un des secrétaires de Neuhoff
et son père entretenait des relations cordiales avec le consul de
Hollande à Naples. Ginestra père trafiquait, en effet, dans l'entourage
de Théodore. Sauveur irait partout où l'on voudrait, en Italie ou en
Hollande, dès que sa jambe serait guérie, car il mourait du désir de
servir Louis XV et le cardinal dont il baisait en terminant «la sacrée
pourpre»[576].
[575] En marge: «Ces invitations tendent à l'obliger, lui et les
autres partisans de Théodore, à revenir en Corse pour
l'assister.»
[576] Traduction de la lettre de Ginestra à Fleury, Paris, le 19
novembre 1738: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du
Ministère des affaires étrangères.
En envoyant cette lettre, Ginestra avait eu soin d'effacer à l'encre
quelques mots, entr'autres le nom de la ville où elle avait été écrite
et de découper la signature. C'était l'éternel appel à ses partisans,
les mêmes promesses de secours importants, le grand mot de liberté jeté
au milieu d'un verbiage emphatique[577].
[577] Lettre en italien du 20 ou 29 septembre 1738, jointe à la
lettre de Ginestra à Fleury.
Ginestra en fut pour ses frais; le cardinal Fleury ne se montra pas
disposé à utiliser les aptitudes policières de cet insulaire.
Si, à Versailles, on jugea inutile d'acheter de vagues renseignements
sur l'aventurier, il n'en fut pas de même ailleurs. Le consul
d'Angleterre à Livourne recevait de Corse des documents qu'il payait
très cher et qu'il transmettait à sa cour[578].
[578] Lorenzi à Amelot, Florence, le 10 janvier 1739:
Correspondance de Florence, vol. 90. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
[Illustration]
THEODORUS PRIMUS CORSICAE REX
Portrait de JABACH.
Peint par Van Dyck vers 1635, gravé par Michel Lasne, et reproduit
avec la fausse indication de Théodore Ier, Roi de Corse. (_Collection
particulière._)
La célébrité du roi de Corse s'était étendue dans le monde. La gravure
avait popularisé ses traits. On trouve encore une estampe le
représentant en costume Louis XIII. Le regard est fier; la pose noble.
De longs cheveux retombent sur ses épaules, il est vêtu de satin; sa
main droite repose sur sa poitrine. La légende porte majestueusement:
«_Theodorus primus Corsicæ rex_», le latin convenant seul pour désigner
cette Majesté. Dans un coin, se trouvent les initiales du graveur: M. A.
F. Tout cela a une certaine allure, et cette gravure, répandue un peu
partout, pouvait produire de l'effet. Il n'y a qu'un malheur, c'est que
ce portrait n'est pas celui de Théodore. Il représente l'illustre
Jabach, le grand collectionneur du XVIIe siècle, peint par Van Dyck vers
1635. Les trois lettres M. A. F. signifient _Michael Asinius fecit_,
c'est-à-dire gravé par Michel Lasne[579], et ne sont, en aucune façon,
comme on pourrait le croire, les initiales de Marc-Antoine Franceschini,
le célèbre peintre bolonais[580].
[579] Graveur du XVIIe siècle.
[580] Le Cabinet des estampes à la Bibliothèque nationale possède
les deux pièces: celle avec l'indication réelle de Jabach et
celle avec la fausse mention de Théodore Ier, roi de Corse. Ce
renseignement m'a été fourni par M. Henri Bouchot, membre de
l'Institut, conservateur du Cabinet des estampes. Au moment où je
corrigeais les épreuves de ce passage, j'ai appris la mort
prématurée de M. Bouchot; je tiens à donner à sa mémoire
l'expression de ma sincère gratitude. J'ai en ma possession la
gravure portant la fausse indication.
Ces substitutions dans les portraits n'étaient pas rares aux XVIIe et
XVIIIe siècles; mais il est piquant de remarquer qu'on avait justement
choisi, pour représenter le roi de Corse, Jabach, dont il filouta le
descendant, le banquier de Livourne. Cette escroquerie valut la prison à
Théodore--on se le rappelle. L'ironie fut-elle préméditée? Le hasard,
plus sarcastique parfois que les hommes, fut, sans doute seul, la cause
de cette rencontre.
La gloire de Théodore Ier eût été incomplète sans la caricature. C'est
le couronnement de toute renommée. Une gravure allemande, intitulée:
_Le satyre corse visionnaire_
_ou_
_le rêve à l'état de veille,_
_dont l'image représente_
_dérisoirement_
_Théodore_
_premier et dernier en sa_
_personne pseudo-roi des Corses rebelles._
montre dans le lointain la mer de Toscane. Deux villes en sont baignées:
Bastia et Aléria. Le baron débarque; les Corses lui souhaitent la
bienvenue et le proclament roi. Il se tient au milieu du peuple, la tête
ceinte de laurier. Les armes de Corse lui sont présentées à genoux,
tandis qu'un individu portant les armes de Gênes au bout d'un bâton est
chassé. Au premier plan, un satyre, symbolisant l'inconstance, repose
sur des branches de roses aux nombreuses épines. Il tient à la main une
longue vue développée pour voir l'avenir. Le génie de la vanité lui
souffle dans la main une bulle de savon. Au-dessus de ce génie, figurent
ces mots: _quod cito fit cito perit_. Un médaillon à droite, surmonté de
la légende: _Eventus laboris_, représente un singe, qui, auprès d'un
fourneau, fait partir des pétards; dans la fumée se trouve écrit le mot
_fourberie_. Deux autres singes, l'un portant une couronne de feuillage
et une petite épée au côté, l'autre un bonnet, jouent aux cartes près
d'un socle à demi renversé où se lit cette inscription: _Male parta
pessime dilabuntur_. Le singe couronné abat le roi vert, tandis que
l'autre gagne avec l'as de cœur et ramasse la mise.
Entre le titre et l'explication, se trouve une pièce de vers, puis un
passeport ironique en diverses langues portant tous les titres que se
donnait Théodore, et enfin, en gros caractères, ces mots: «Fait
parce qu'un nouveau roi, le baron de Neuhoff, a été proclamé par
quelques Corses[581]».
[581] Voir la traduction de la pièce de vers et le _passeport_
aux pièces justificatives.
[Illustration]
Gravure reproduite d'après un pamphlet allemand intitulé:
«_Le Satyre Corse ou le Rêve à l'état de veille, dont l'image représente
dérisoirement Théodore Ier et dernier en sa personne pseudo-Roi des
Corses rebelles._»
(_Collection particulière._)
Le portrait faux et la caricature durent avoir du succès. Les éditeurs,
qui les avaient lancés, firent sans doute de bonnes affaires. Ces
gravures constituaient, en tous cas, une réclame pour Théodore. Et,
tandis que sa gloire était soutenue par le dessin, des gens pleins de
bonne volonté conspiraient dans l'ombre pour lui.
II
Le principal centre où se nouaient les intrigues du baron de Neuhoff
était, à Rome, le couvent des Saints-Dominique et Sixte, sur le mont
Quirinal. La sous-prieure, Mme Angélique-Cassandre Fonseca, les
dirigeait. C'était une femme intelligente et lettrée. Elle écrivait
également bien le français et l'italien. Sa famille était originaire
d'Avignon. J'ai déjà eu l'occasion de dire que cette religieuse
professait depuis longtemps un sérieux attachement à l'égard de
l'aventurier. Elle l'avait connu bien avant son équipée de Corse, mais
ce fut surtout après qu'il eut quitté son royaume que son dévouement put
s'exercer. Lors de ses séjours à Rome, il logeait dans un jardin
appartenant au frère de Mme Fonseca, attenant au couvent et voisin de
Saint-Jean de Latran[582].
[582] Gavi, consul de Gênes à Livourne, au Sérénissime Collège,
Livourne, le 18 octobre 1741: _Ribellione di Corsica_, filza
14/3012. Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
Au commencement de 1740, le pape avait refusé de nommer visiteur
apostolique des monastères corses Mgr Mari, évêque d'Aléria, parce
que celui-ci était génois. Le cardinal de Tencin proposa Mgr
Fonseca, évêque d'Iesy, gentilhomme d'Avignon. Maillebois fit
remarquer que ce choix n'était pas heureux, ce prélat étant le
parent de la dame Fonseca, religieuse à Rome, qui soutenait
ouvertement Théodore.--Maillebois au Ministre, le 10 février 1740:
Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
Elle avait su faire partager son admiration à sa sœur, Mme
Françoise-Constance Fonseca, et à Mme Marie-Constance Cavalieri, toutes
deux religieuses dans le même couvent. L'aumônier, l'abbé Punciani, et
d'autres personnages servaient également d'intermédiaires pour les
correspondances secrètes du baron. Ses lettres arrivaient à Rome chez le
comte Fedi ou chez le comte Orsini. Ceux-ci faisaient les plis et les
mettaient dans quatre enveloppes, la première pour le sieur Valentini,
la seconde pour le baron de Stos, la troisième pour le consul
d'Angleterre à Venise, et enfin la quatrième pour le baron Étienne
Romberg, qui était Théodore lui-même[583].
[583] _Direction des lettres que Théodore écrit à Rome_:
Correspondance de Corse, janvier 1740, vol. 2. Archives du
Ministère des affaires étrangères.
A leur enthousiasme naïf, à leur foi ardente dans les hautes destinées
qui étaient réservées à l'aventurier, ces religieuses ajoutaient une
tendre sentimentalité féminine. Le 9 novembre, fête de saint Théodore,
«martyr, grand soldat du Christ», la communauté se réunissait au
parloir, et buvait à la santé et aux succès «du roi Théodore». La
sous-prieure ajoutait: «De tout cœur, je suis là pour le servir[584]».
Et, comme symbole de sa fidélité, elle scellait ses lettres à Neuhoff
d'un cachet représentant un petit chien[585]. Les affiliés à la bande de
Théodore avaient un signal pour se reconnaître. C'était un carré de
papier avec son nom écrit en lettres moulées, au-dessous duquel se
trouvait un sceau de cire rouge figurant Cupidon monté sur un lion[586].
[584] Sœur Angélique-Cassandre Fonseca au capitaine Bigani à
Livourne, Rome, le 9 novembre 1737. Copie d'une lettre
interceptée transmise par Bernabo, agent de Gênes à Rome, le 9
novembre 1737: _Ribellione di Corsica_, filza 13/3011. Archives
d'État de Gênes, archives secrètes.
[585] La même à Théodore, à Naples, Rome, le 7 novembre 1738.
Copie d'une lettre interceptée transmise par Bernabo le 15
novembre 1738: _loc. cit._
[586] _Direction des lettres que Théodore écrit à Rome_: _loc.
cit._
L'un des principaux correspondants de la bonne sœur était un nommé
Rainieri Bigani, ancien commandant du bagne à Livourne et qu'on appelait
le capitaine Bigani[587]. Pour correspondre avec la religieuse, cet
individu se servait d'un ecclésiastique, l'abbé Luc-Antoine Varnesi.
D'ailleurs, Mme Fonseca avait à sa dévotion plusieurs prêtres, des
moines et des prélats.
[587] Le fils de Bigani, nous l'avons vu, s'était embarqué à
Tunis pour la Corse avec Théodore en 1736.
Elle n'eut pas toujours à se louer de Bigani, qui parfois se laissait
aller à écouter les propos fallacieux des espions génois. Livourne en
était rempli. Mais ces gens, paraît-il, travaillaient fort mal et ne
fournissaient à la république que des renseignements sans valeur[588].
De l'espionnage au rabais! Bigani avait été pendant longtemps en
correspondance avec Théodore. Le général Wachtendonck lui avait fait à
ce sujet des remontrances sévères en le menaçant de le faire mettre
«dans un château», c'est-à-dire en prison, s'il persistait à avoir des
relations avec l'aventurier[589]. Cela ne l'empêcha pas de continuer à
servir le baron et même à le trahir au besoin.
[588] Le comte de Wachtendonck au marquis Étienne Lomellini, à
Gênes, Livourne, le 15 août 1737: _Ribellione di Corsica_, filza
1-2121. Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
[589] Même lettre du comte de Wachtendonck au marquis Étienne
Lomellini.
Mme Fonseca, qui s'occupait volontiers des affaires commerciales du roi,
avait fait charger de l'orge en Sicile sur un bâtiment destiné à porter
cette marchandise en Corse aux mécontents après avoir relâché à
Livourne. Bigani devait recevoir le navire et le diriger sur l'île.
Quand le bateau fut dans les eaux toscanes, il n'eut rien de plus pressé
que de vendre la cargaison au consul de Gênes. Un tel procédé indigna la
bonne sœur. Elle écrivit au capitaine une lettre de reproches, dont
l'amertume était voilée d'une mansuétude toute monacale. «Ah! Monsieur
le capitaine, qui vous eût jamais cru capable de tromper et de trahir le
roi! Est-il possible qu'un homme bien né se laisse gagner par l'argent
des Génois!» Et il n'était pas le seul sur qui les écus de Gênes avaient
fait impression; elle le savait. Bigani avait aussi été la cause de
l'emprisonnement de plusieurs fidèles adhérents de Sa Majesté. Quel
sujet d'affliction! Mais elle priait Dieu de pardonner au capitaine et
de remédier à ces tristes choses[590].
[590] Sœur Angélique-Cassandre Fonseca à Bigani, Rome, le 14
septembre 1737. Copie d'une lettre interceptée transmise à Gênes,
le 14 septembre, par Bernabo: _loc. cit._
Malgré la noirceur d'âme de Bigani, Mme Fonseca n'en continua pas moins
à correspondre avec lui, à lui confier tout ce qu'on disait à Rome sur
Théodore. Elle lui écrivait toutes les espérances que ses entreprises
faisaient naître chez ses partisans. Jamais son enthousiasme et sa foi
ne faiblissaient. Plus elle voyait de trahison autour de son roi, plus
son dévouement s'exaltait. Elle n'avait qu'un but: le servir toujours,
le soutenir jusqu'au bout, envers et contre tous. Son œuvre
n'était-elle pas sublime: délivrer ces pauvres Corses opprimés du joug
des infâmes Génois? Aussi ne se laissait-elle rebuter par rien. Bigani
usait parfois vis-à-vis d'elle de procédés un peu cavaliers, comme de
lui faire écrire par son fils. Elle trouvait cette manière d'agir peu
convenable à l'égard d'une dame; mais elle pardonnait volontiers à cause
du roi et elle saluait le père et le fils de tout cœur. Au moins,
devait-il lui envoyer des nouvelles. On disait à Rome que le capitaine
du navire avait été mis en prison, parce que trente hommes de son bord
s'étaient sauvés mystérieusement. Le bruit courait aussi que Théodore
avait heureusement débarqué en Corse avec une suite et des munitions.
Dieu le veuille! Cependant la bonne sœur était dans une inquiétude
mortelle, car la dernière lettre du souverain était datée de Lisbonne.
Elle se tenait en relations à Rome avec tous les amis de Neuhoff. Elle
se faisait l'intermédiaire de leurs correspondances; elle entretenait
leur zèle, trouvant des paroles douces et encourageantes pour chacun.
C'est ainsi qu'en envoyant à Bigani une lettre d'un certain abbé Joseph
Colonna pour Mme Virginie Costa, elle priait le capitaine de dire à
cette dernière qu'elle avait pour elle le plus vif attachement en
souvenir de l'affection que son mari portait à Sa Majesté. Mais la
bonne sœur ne pouvait se résigner à voir des Corses trahir leurs
compatriotes. Quelle honte! En revanche, les expéditions qu'on faisait à
Naples, pour aider les insulaires, la consolaient un peu[591].
[591] Sœur Angélique-Cassandre Fonseca à Bigani, Rome, le 9
novembre 1737. Copie d'une lettre interceptée, transmise le 9
novembre, à Gênes, par Bernabo: _loc. cit._