[547] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 15 mai 1739:

Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 462-464.

Bien convaincu que le baron de Neuhoff ne viendrait pas activer la

révolte par sa présence, Maillebois prit ses dispositions pour amener

une prompte pacification de la Corse. Il ne s'agissait plus maintenant

de négocier avec les insulaires; il fallait porter les armes jusque dans

les cantons montagneux de l'intérieur. Le général en chef décida de

commencer les opérations par la Balagne, la province la plus riche et la

plus rebelle. Frédéric s'y était rendu avec quelques partisans pour

prêcher et organiser la résistance. Sous son impulsion, les Corses s'y

préparèrent avec intelligence. Ils donnèrent de l'occupation aux troupes

françaises, qui eurent à surmonter bien des obstacles tenant à la

configuration du pays et au manque de routes praticables. Ces

difficultés étaient accrues par l'hostilité sourde des populations qui

paraissaient soumises et par la mauvaise foi des Génois. On se sentait

entouré d'espions et de traîtres[548].

[548] «Les mesures qu'on leur voit prendre sont de se fortifier

dans Lento et dans tous les postes que nous pourrions avoir envie

d'occuper, d'inonder par leur multitude les frontières du Nebbio

et de nous présenter partout des têtes pour nous faire croire

qu'ils veulent sans cesse nous attaquer. Cette conduite dans des

gens de cette espèce n'est pas déraisonnable; ils nous donnent,

en effet, de l'occupation; ils nous forcent à faire de fréquents

détachements et nous tiennent dans un mouvement continuel et

pénible à cause de l'âpreté des marches dans un pays si

difficile... On ne sait d'ailleurs ici à qui se fier; on se

trouve environné de gens suspects, dont les protestations d'union

et d'amitié sont autant de mensonges, dont tous les conseils sont

des trahisons et les avis des pièges faits pour vous précipiter

dans quelque entreprise téméraire et funeste.»--Duchâtel au comte

de Belle-Isle, Bastia, le 27 mai 1739: Abbé Letteron, _Pièces et

documents_, p. 477-480.

Malgré tout, la Balagne fut promptement réduite. La prise de Lento et de

Bigorno assura l'occupation presque complète de la vallée du Golo.

Frédéric se réfugia plus avant dans l'intérieur, désirant arrêter les

Français par une guerre d'embuscade. Peut-être espérait-il encore que

son oncle arriverait avec des secours. Il voulait énergiquement tenir

jusqu'à ce moment-là. Son fol entêtement ne manquait pas de hardiesse.

Après la soumission de la Balagne, Maillebois se rendit à Corte. Tout le

nord de l'île était pacifié et même désarmé; restait le sud. On pouvait

craindre que cette région, encombrée de montagnes et de rochers,

couverte d'inextricables forêts, ne présentât à l'expédition les plus

graves difficultés. Un canton surtout, celui de Zicavo, semblait vouloir

opposer une résistance acharnée. Frédéric s'était réfugié dans ce

village, qui domine la vallée du Taravo. Là, le prévôt de la _piève_,

prêtre fanatique, avait armé onze à douze cents hommes résolus. Les

ayant rassemblés en présence de Frédéric, il leur fit jurer sur

l'Évangile de mourir jusqu'au dernier plutôt que de manquer de fidélité

à Théodore. Ces rudes montagnards firent plus encore que de prêter le

serment qu'on leur demandait: ils menacèrent de brûler dans les cantons

voisins les maisons de tous ceux qui seraient portés à se soumettre aux

Français[549]. Ces menaces jetèrent le trouble parmi les populations.

Elles prirent les armes en masse. A la vérité, tous ces gens ne

connaissaient pas le fantôme de roi qui avait régné pendant quelques

mois sur eux. Jamais ils n'avaient ressenti le moindre bienfait de

l'équipée du baron de Neuhoff. Aucun intérêt ne les poussait à prolonger

une résistance qui pouvait leur coûter cher. Ils étaient poussés par une

faction fanatique, et, dans le nombre, il s'en trouvait qui murmuraient.

Cette division aurait facilité la tâche de Maillebois si le manque de

routes n'avait contrarié la marche des troupes et leur ravitaillement.

[549] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Corte, le 24 juillet 1739:

Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 495-499.--Jaussin, _op.

cit._, t. I, p. 447.

Frédéric sentait combien l'inconstance des Corses, toujours prêts à un

revirement, rendait sa position précaire. Il semblait découragé. Le

temps passait; son oncle ne donnait plus signe de vie. Ce silence

exaspérait ceux que ses promesses avaient entraînés. Chaque jour sa vie

était en danger. Et que pouvait-il faire, seul, au centre de l'île, sans

communications avec le continent? Au mois de juillet, il fit demander à

Maillebois un sauf-conduit qui lui permît de quitter l'île sans crainte

d'être inquiété par les Génois. Le général refusa les passeports, ne

voulant pas compromettre la dignité du roi, son maître, en traitant avec

un personnage considéré comme un vulgaire aventurier, qui, de sa propre

autorité, s'était mis à la tête d'un mouvement insurrectionnel. Le

maréchal de camp, Duchâtel, croyait, au contraire, que ce serait faire

acte de bonne politique en facilitant ce départ. Mais Maillebois promit

seulement de fermer les yeux sur les tentatives que ferait Frédéric pour

gagner le continent[550]. N'ayant pas obtenu la garantie qu'il désirait,

le neveu de Théodore préféra continuer une résistance désespérée que de

courir les risques d'une fuite.

[550] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Ajaccio, le 30 juillet

1739: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 499-501.

Malgré le découragement des uns, les inimitiés qui divisaient les

autres, la soumission de Zicavo et du pays environnant fut longue.

Maillebois n'entra à Zicavo que le 22 septembre. Le village était

désert. Frédéric, le prévôt, les habitants avec femmes et enfants

s'étaient réfugiés sur la montagne appelée Coscione, emportant leurs

objets les plus précieux. Ils n'étaient que trois cents hommes armés,

mais doués d'une «opiniâtreté inconcevable». Le général décida de

poursuivre les rebelles jusque dans leur retraite. Son plan était de les

cerner et de les réduire par la famine. Cette expédition fut confiée à

quatre bataillons sous le commandement de M. de Larnage[551].

[551] Le même au même, Sartène, le 27 septembre 1739: _Ibidem_,

p. 514-516.

C'est à travers cette même montagne de Coscione--on s'en souvient--que

Théodore avait fui trois ans auparavant, craignant le ressentiment des

Corses leurrés par ses promesses. Là aussi son neveu, à bout de

ressources, se réfugiait, redoutant davantage ceux qu'il avait soulevés

que les Français.

La résistance des derniers révoltés à Coscione dura un mois environ.

Vers le milieu du mois d'octobre, le prévôt de Zicavo se rendit[552].

Frédéric se sauva avec sept ou huit compagnons. Il se mit à errer à

travers les montagnes et les forêts, se cachant, évitant les villages

occupés par les Français, comme ceux où il ne se trouvait que des

Corses. Pendant un an il mena l'existence d'un vagabond. Il avait troqué

son habit de gentilhomme contre un accoutrement grossier de poils de

chèvre. Blotti dans une caverne, il se nourrissait des provisions que

les Corses déposaient dans la montagne pour les bandits. Souvent la faim

le chassait hors de son gîte. Il parcourait la campagne en quête de

nourriture et, pour se la procurer, il commit des rapines.

[552] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Corte, le 24 octobre 1739.

Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 519-521.

Après la soumission du canton de Zicavo, Maillebois fit désarmer et

surveiller étroitement les habitants de Porto-Vecchio, car il craignait

que Théodore ne choisît ce port pour tenter un débarquement. Des

colonnes volantes parcouraient les montagnes pour prendre Frédéric. Mais

celui-ci fuyait toujours. On prétend qu'au mois de mai 1740, harcelé par

la faim, il dévalisa un couvent. Traqué entre Quenza et Bonifacio, il se

sauva en se laissant glisser entre des rochers[553]. Pendant quelques

mois encore il vécut ainsi. Chaque jour sa troupe se désagrégeait.

Maillebois, pour en terminer, fit publier qu'une récompense de trois

mille livres serait donnée à celui qui le livrerait; mais aucun Corse ne

le dénonça. Enfin, par l'intermédiaire d'un prêtre, le général français

parvint à décider Frédéric et ses derniers partisans à quitter la Corse.

[553] Pajol, _Les guerres sous Louis XV._--Comme la plupart des

historiens, Pajol donne à Frédéric le nom de Drost. Nous avons vu

que c'était une erreur.

Au mois d'octobre 1740, on voyait circuler dans les rues de Livourne une

quinzaine d'hommes déguenillés: c'était Frédéric, un gentilhomme

prussien et quelques bandits corses[554].

[554] Pajol, _op. cit._--Pajol dit que Frédéric arriva à Livourne

le 19 octobre. Dans sa correspondance, Lorenzi indique la date du 8.

Le neveu de Théodore fut reçu par les autorités toscanes, mieux qu'il

n'aurait pu l'espérer. Le général Wachtendonck l'invita à dîner et les

officiers impériaux lui témoignèrent la plus vive sympathie[555].

[555] Lorenzi à Amelot, Florence, le 15 octobre 1740:

Correspondance de Florence, vol. 92. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

CHAPITRE VI

Espions et traîtres.--L'envoyé de Gênes, Sorba et le lieutenant

Guillaume.--Le chevalier de Champigny livre au gouvernement

français la correspondance de sa mère.--Le docteur Spitzlaer et la

police.--Sauveur Ginestra.--L'écriture de Théodore.--Son faux

portrait.--Sa caricature.

Le couvent de Rome.--La sœur Fonseca.--Son enthousiasme et son

dévouement.--Sa correspondance avec Bigani.--Avec Lucas Boon.--Son

homme de confiance: le chevalier Saint-Martin.--Les entrevues du

chevalier avec le ministre de Gênes.--Il lui communique la

correspondance de la religieuse.--Il lui propose «un bon

coup».--Mort de la sœur Angélique Cassandre Fonseca.

François de Lorraine.--Il veut avoir la Corse.--Un concurrent à

Théodore: le comte de Beaujeu.--Ses rapports avec François.--Les

instructions du duc.--La _retirade_.--Beaujeu meurt en

prison.--Intrigues des lieutenants de François.--Mort de l'empereur

Charles VI.

I

L'équipée du baron de Neuhoff avait fait surgir des bas-fonds de la

société une tourbe de gens sans aveu, espions, traîtres, escrocs,

aventuriers, prêts à vendre des secrets réels ou simulés, aptes aux

besognes les plus répugnantes. La Sérénissime République de Gênes

entrait volontiers en pourparlers avec ces agents interlopes, mais son

avarice la faisait reculer au moment décisif. Très certainement, si elle

eût voulu y mettre le prix, elle se serait promptement débarrassée de

Théodore; elle aurait même pu l'acheter.

Le 6 septembre 1737, un sieur Guillaume, se disant lieutenant réformé,

logé à la Grande-Sainte-Catherine, à Dunkerque, écrivit à Sorba. Il

pensait que le ministre de Gênes, à Paris, recevrait comme «un service

important» l'avis qu'il venait lui donner. Il supposait que le

diplomate était un homme d'honneur, incapable de se servir de ses

confidences contre lui. Donc, le hasard lui avait fait rencontrer un

individu avec lequel il s'était lié. Ce personnage, qui venait de

Hollande, devait passer en Corse, chargé par le baron de Neuhoff de

porter aux mécontents diverses lettres et instructions. L'homme

paraissait avoir la confiance de Théodore; il savait où il était[556],

connaissait tous ses secrets et pouvait ainsi faire avorter ses

desseins.

[556] Ceci est faux puisqu'à ce moment-là, Théodore voguait sur

_Le Grand Christophe_, après avoir abandonné _La Demoiselle

Agathe_ et qu'il ne savait pas encore lui-même où il aborderait.

Guillaume avait un amour très vif pour la république; son zèle à la

servir était infini. Aussi se fit-il un devoir de pousser son ami à

renoncer à ses projets. Il lui démontra les dangers de l'entreprise. Les

Génois, aidés par la France et par l'Empereur, feraient tôt ou tard un

«mauvais parti» aux rebelles. Il pourrait se trouver englobé dans ces

exécutions. Au contraire, s'il agissait loyalement, c'est-à-dire s'il

remettait au Sénat tous ses papiers et fournissait à la police génoise

les moyens de prendre le baron, il était certain d'avoir une honnête

récompense qui le mettrait à l'abri du besoin pour le restant de ses

jours. L'homme ne dit pas non, mais il déclara à Guillaume que s'il se

décidait à trahir son maître, il ne lui fallait pas des promesses, mais

des garanties et une somme d'argent comptant. Le lieutenant réformé

avait fait rester, sous prétexte de maladie, son ami dans l'endroit où

il l'avait rencontré et où il irait le rejoindre si Son Excellence

entrait dans ces vues. Il demandait donc à Sorba une réponse immédiate,

lui offrait ses services pour la conclusion de cette petite affaire,

l'assurait, enfin, de son dévouement, qui le pousserait à négliger ses

propres intérêts pendant quelques jours pour servir la république[557].

[557] Guillaume à Sorba, Dunkerque, le 3 septembre 1737: _Busta

Francia_, mazzo 45-2221. Archives d'État de Gênes, archives

secrètes.

Le ministre de Gênes répondit sans tarder à Guillaume. «Il est digne,

dit-il, d'un honnête homme, le conseil, que par votre obligeante lettre

du 3 de ce mois, vous me faîtes l'honneur de me dire avoir donné à la

personne que le hasard vous a fait connaître, chargée de papiers et de

notions qui peuvent être très utiles à ma république.» Mais il avouait

l'embarras où il se trouvait d'entamer à distance une négociation de

cette nature. Il ne pouvait pas donner de l'argent ni même en promettre

avant d'avoir vu les papiers. Si donc la personne en question voulait

bien venir à Paris, on pourrait s'entendre. Le ministre donnait sa

parole d'honneur à Guillaume et à son ami qu'il ferait obtenir à ce

dernier une récompense. Il lui en donnerait même des «assurances

réelles» quand il serait à Paris. L'ancien lieutenant devait donc

engager son homme à faire le voyage. Sorba terminait en disant qu'il

s'emploierait de tout son pouvoir à faire sentir à Guillaume

personnellement «les effets de la reconnaissance de la république», le

priant de le croire, en attendant, «avec toute la considération

possible, son très humble et très obéissant serviteur»[558].

[558] Sorba à Guillaume, Paris, le 6 septembre 1737: _loc. cit._

Dès la réception de la dépêche du diplomate, le lieutenant envoya,

prétend-il, un exprès à Ostende où se trouvait l'homme de Théodore pour

l'engager à venir conférer avec lui à Furnes. Guillaume et son ami

avaient lu et relu ensemble la lettre de Sorba. A distance, il était

assez difficile d'entamer une négociation «sur un pied solide», mais la

réponse du ministre soulevait des objections que l'ancien lieutenant se

faisait un devoir de présenter à Son Excellence. D'abord, si _l'on_

venait à Paris, le ministre de Gênes pourrait, par l'intermédiaire du

gouvernement français, qui protégeait la république[559], forcer le

particulier à livrer tous ses papiers. Il risquerait même d'aller en

prison et «ce serait peut-être là toute sa récompense».

[559] La république de Gênes traitait alors avec la cour de

Versailles de la médiation armée de la France pour mettre fin à

la révolte en Corse.

En second lieu, l'homme ne pouvait pas avancer les frais du voyage, car

ce serait de l'argent perdu pour lui si on ne concluait pas l'affaire.

Du reste, il avait juste ce qu'il lui fallait «pour se rendre en Italie

avec les équipages du duc de Lorraine, où l'on doit, dit-il,

l'embarquer. Enfin, pour une dernière observation, il m'a remarqué que

si une fois il vous découvrait tout ce qu'il sait après s'être ainsi

livré, il serait entièrement libre à vous de le traiter de la façon dont

vous le jugeriez à propos, sans qu'il eût rien à dire qu'à se plaindre à

lui-même de son trop de confiance, à quoi il ajoute que votre lettre

même semblait renvoyer le soin de sa récompense au corps de la

république, qui peut n'être pas bien d'accord là-dessus, y ayant bien de

la différence d'obliger un prince souverain et despotique qui

d'ordinaire se pique de générosité ou d'avoir à faire à un nombre de

personnes, qui souvent payent mal les services qu'on leur rend.»

Ces objections avaient embarrassé Guillaume; néanmoins, il avait fait

observer à son ami que la parole d'honneur donnée par Sorba devait le

garantir de tout acte arbitraire et violent. Mais _on_ s'était obstiné

et _on_ exigeait non seulement des garanties, mais encore un acompte

comme provision. Cet argent Sorba pouvait l'envoyer à Guillaume, qui le

ferait tenir à son ami. On pourrait aussi tirer une lettre de change sur

Son Excellence. En outre, le particulier n'entendait pas venir en France

où il ne se trouvait pas suffisamment en sûreté. Il irait volontiers

traiter l'affaire à Londres avec M. Gastaldi, l'envoyé génois. Guillaume

demandait donc à Sorba de lui envoyer ses instructions par le retour du

courrier, en protestant que personnellement il n'avait aucun intérêt

dans l'affaire[560].

[560] Guillaume à Sorba, Dunkerque, le 11 septembre 1737: _loc.

cit._

Sorba ne répondit pas à la seconde lettre. Si Guillaume et son individu

n'avaient pas confiance dans la bonne foi des républicains, le ministre

n'entendait pas se laisser tromper par un aigrefin. Néanmoins, il envoya

cette correspondance au Sénat. Le lieutenant ne se tint pas pour battu,

il vint à Paris et fit plusieurs démarches pour voir Sorba, qui se

trouvait alors à Fontainebleau. A son retour, le diplomate reçut

Guillaume, qui lui parut être l'un des plus intimes confidents de

Théodore. Ses offres n'étaient pas méprisables et il serait peut-être à

propos de l'aboucher avec l'envoyé Brignole[561], afin qu'on pût voir ce

qu'il conviendrait de faire. Sorba regrettait de ne pouvoir parler plus

longuement de cet homme, mais il lui fallait auparavant un nouveau

chiffre[562]. Il est probable que Guillaume et son ami ne faisaient

qu'un même individu. L'affaire en resta là. Ce qui caractérise les

rapports du gouvernement génois avec ses espions attitrés et avec ceux

de rencontre c'est, de part et d'autre, une méfiance poussée à

l'extrême.

[561] François Brignole, un des membres les plus influents du

Conseil, avait été, nous l'avons vu, envoyé à Paris en mission

extraordinaire lors des négociations entamées pour l'expédition

française en Corse.

[562] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 16 novembre 1737:

_Busta Francia_, mazzo 45-2221. Archives d'État de Gênes,

archives secrètes.

Aussi quelques individus préférèrent-ils adresser leurs offres de

service à Versailles, car on savait que l'expédition en Corse était

décidée. Ils espéraient sans doute que les ministres de Louis XV

payeraient mieux que la république.

Un sieur de Champigny se disant gentilhomme de Son Altesse Sérénissime

Électorale de Cologne s'était, dans le courant de l'année 1737, mis en

rapport avec Amelot sous différents prétextes. Il affectait un amour

tout particulier pour la France; son dévouement était extrême. Il ne

tarda donc pas à demander au cardinal Fleury et à Amelot d'intercéder en

sa faveur pour qu'il obtienne la place de chambellan de l'Électeur de

Cologne[563]. Quelque temps après, pour affirmer son zèle, il envoya à

Amelot deux lettres autographes du baron de Neuhoff[564].

[563] Champigny au cardinal Fleury et à Amelot, Zerbst au pays

d'Anhalt, le 27 décembre 1737: Correspondance de Cologne, vol.

72. Archives du Ministère des affaires étrangères.

[564]

«Monsieur,

«Une erreur de nom est cause que j'ai reçu deux lettres originales

du soi-disant roi Théodore, apparemment qu'elles ont été mises à

un bureau de poste où ma mère et ma femme sont connues et que cela

a occasionné qu'elles me sont parvenues; mon zèle ordinaire pour

les intérêts de Sa Majesté me fait croire que je ne puis me

dispenser de vous les adresser. Monsieur, je vous supplie de m'en

accuser réception et d'être persuadé que j'étudierai jusqu'au

moindre événement pour vous convaincre du respect avec lequel je

suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

«LE CHEVALIER DE CHAMPIGNY,

«Gentilhomme de S. A. S. E. de Cologne.

«21 janvier 1738.»

Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Il n'avait pas eu de peine à se les procurer, car il les avait dérobées

à sa mère, qui était en relations suivies avec Théodore. Champigny

lui-même, malgré son affirmation contraire, connaissait parfaitement le

baron. En 1736, il était officier dans les gardes royales et il avait

pour camarade dans sa compagnie le jeune Trévoux, fils de la sœur de

Théodore[565]. Il avait également, étant en garnison à Metz, connu la

famille de Neuhoff[566].

[565] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 8 octobre 1736:

_loc. cit._

[566] Saint-Martin à Théodore, Rome, le 7 novembre 1738. Copie

d'une lettre interceptée: _Ribellione di Corsica_, filza 13/3011.

Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Avant d'envoyer à Amelot les lettres du baron, Champigny avait enlevé

les pages où se trouvaient les adresses. Mais il se ravisa et expédia le

tout au ministre. Il ajouta ce post-scriptum: «Je me résous à vous

envoyer, Monsieur, l'original de l'adresse, le revers est de l'écriture

de ma mère»[567]. Il avouait ainsi ce qu'il niait dans sa lettre.

D'ailleurs, en proposant plus tard à Amelot de lui livrer de nouvelles

lettres du baron, il disait qu'il les tenait de quelqu'un de son

entourage en correspondance régulière avec le roi de Corse.

[567] L'adresse est ainsi libellée:

«En mains propres.

«A Madame de Champigny, rue de la Poterie, près la Grève, chez

Monsieur Richard, marchand en gros d'épicerie, à Paris.»

Champigny avait barré ce que sa mère avait écrit au verso d'une des

adresses. Mais, depuis l'époque, les traits d'encre ont pâli et j'ai pu

reconstituer les mots écrits par l'amie de Théodore. Nous verrons plus

loin ces quelques lignes, qui semblent être un projet de réponse.

Les deux épîtres de Neuhoff étaient datées des 22 et 29 novembre de

l'année 1737, sans aucun doute, et ne portaient pas l'indication de

l'endroit d'où il écrivait. Elles étaient banales comme tout ce qui

sortait de sa plume. Il s'étonnait auprès de «sa très chère dame» de

n'avoir pas reçu de réponse à deux lettres qu'il lui avait précédemment

envoyées sous le couvert de M. Doyen (?). Comme il possédait maintenant

son adresse exacte, il espérait que sa missive lui parviendrait en mains

propres. Il craignait que sa correspondance n'eût été interceptée. Il

recommandait à Mme de Champigny de lui écrire par l'intermédiaire de M.

le baron de Drost à Scaden, seigneur de Morsbrock, grand-commandeur de

l'Ordre Teutonique à Cologne. Informé du traité conclu entre la France

et la république de Gênes, il demandait si la nouvelle d'une expédition

française en Corse était vraie: «Informez-moi de ce que l'on dit

touchant le prétendu débarquement en faveur de ces infâmes Génois;

j'espère que cet orage se détournera, sinon je prévois grand sang, les

peuples sont constants et fidèles et plutôt mourir que de rompre le

serment à moi juré.»

Dans sa seconde lettre, Théodore fait des recommandations touchantes à

Mme de Champigny: «Soyez du reste de bonne humeur et des plus assurées

que je soutiendrai jusqu'au dernier soupir mes démarches. Faites-moi

savoir si l'on a écrit à Tunis et ce que fait mon neveu[568]».

[568] Jointes à la lettre de Champigny à Amelot du 21 janvier

1738: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Il ne signait presque jamais ses lettres. Il les terminait par un

paraphe en forme de T, mais tracé d'une façon si bizarre qu'on aurait pu

le prendre pour un 8. Le baron, qui s'était adonné à la kabale, se

rappelait-il que le 8 est le signe de l'infini?

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 19 / 38 段