Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 462-464.
Bien convaincu que le baron de Neuhoff ne viendrait pas activer la
révolte par sa présence, Maillebois prit ses dispositions pour amener
une prompte pacification de la Corse. Il ne s'agissait plus maintenant
de négocier avec les insulaires; il fallait porter les armes jusque dans
les cantons montagneux de l'intérieur. Le général en chef décida de
commencer les opérations par la Balagne, la province la plus riche et la
plus rebelle. Frédéric s'y était rendu avec quelques partisans pour
prêcher et organiser la résistance. Sous son impulsion, les Corses s'y
préparèrent avec intelligence. Ils donnèrent de l'occupation aux troupes
françaises, qui eurent à surmonter bien des obstacles tenant à la
configuration du pays et au manque de routes praticables. Ces
difficultés étaient accrues par l'hostilité sourde des populations qui
paraissaient soumises et par la mauvaise foi des Génois. On se sentait
entouré d'espions et de traîtres[548].
[548] «Les mesures qu'on leur voit prendre sont de se fortifier
dans Lento et dans tous les postes que nous pourrions avoir envie
d'occuper, d'inonder par leur multitude les frontières du Nebbio
et de nous présenter partout des têtes pour nous faire croire
qu'ils veulent sans cesse nous attaquer. Cette conduite dans des
gens de cette espèce n'est pas déraisonnable; ils nous donnent,
en effet, de l'occupation; ils nous forcent à faire de fréquents
détachements et nous tiennent dans un mouvement continuel et
pénible à cause de l'âpreté des marches dans un pays si
difficile... On ne sait d'ailleurs ici à qui se fier; on se
trouve environné de gens suspects, dont les protestations d'union
et d'amitié sont autant de mensonges, dont tous les conseils sont
des trahisons et les avis des pièges faits pour vous précipiter
dans quelque entreprise téméraire et funeste.»--Duchâtel au comte
de Belle-Isle, Bastia, le 27 mai 1739: Abbé Letteron, _Pièces et
documents_, p. 477-480.
Malgré tout, la Balagne fut promptement réduite. La prise de Lento et de
Bigorno assura l'occupation presque complète de la vallée du Golo.
Frédéric se réfugia plus avant dans l'intérieur, désirant arrêter les
Français par une guerre d'embuscade. Peut-être espérait-il encore que
son oncle arriverait avec des secours. Il voulait énergiquement tenir
jusqu'à ce moment-là. Son fol entêtement ne manquait pas de hardiesse.
Après la soumission de la Balagne, Maillebois se rendit à Corte. Tout le
nord de l'île était pacifié et même désarmé; restait le sud. On pouvait
craindre que cette région, encombrée de montagnes et de rochers,
couverte d'inextricables forêts, ne présentât à l'expédition les plus
graves difficultés. Un canton surtout, celui de Zicavo, semblait vouloir
opposer une résistance acharnée. Frédéric s'était réfugié dans ce
village, qui domine la vallée du Taravo. Là, le prévôt de la _piève_,
prêtre fanatique, avait armé onze à douze cents hommes résolus. Les
ayant rassemblés en présence de Frédéric, il leur fit jurer sur
l'Évangile de mourir jusqu'au dernier plutôt que de manquer de fidélité
à Théodore. Ces rudes montagnards firent plus encore que de prêter le
serment qu'on leur demandait: ils menacèrent de brûler dans les cantons
voisins les maisons de tous ceux qui seraient portés à se soumettre aux
Français[549]. Ces menaces jetèrent le trouble parmi les populations.
Elles prirent les armes en masse. A la vérité, tous ces gens ne
connaissaient pas le fantôme de roi qui avait régné pendant quelques
mois sur eux. Jamais ils n'avaient ressenti le moindre bienfait de
l'équipée du baron de Neuhoff. Aucun intérêt ne les poussait à prolonger
une résistance qui pouvait leur coûter cher. Ils étaient poussés par une
faction fanatique, et, dans le nombre, il s'en trouvait qui murmuraient.
Cette division aurait facilité la tâche de Maillebois si le manque de
routes n'avait contrarié la marche des troupes et leur ravitaillement.
[549] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Corte, le 24 juillet 1739:
Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 495-499.--Jaussin, _op.
cit._, t. I, p. 447.
Frédéric sentait combien l'inconstance des Corses, toujours prêts à un
revirement, rendait sa position précaire. Il semblait découragé. Le
temps passait; son oncle ne donnait plus signe de vie. Ce silence
exaspérait ceux que ses promesses avaient entraînés. Chaque jour sa vie
était en danger. Et que pouvait-il faire, seul, au centre de l'île, sans
communications avec le continent? Au mois de juillet, il fit demander à
Maillebois un sauf-conduit qui lui permît de quitter l'île sans crainte
d'être inquiété par les Génois. Le général refusa les passeports, ne
voulant pas compromettre la dignité du roi, son maître, en traitant avec
un personnage considéré comme un vulgaire aventurier, qui, de sa propre
autorité, s'était mis à la tête d'un mouvement insurrectionnel. Le
maréchal de camp, Duchâtel, croyait, au contraire, que ce serait faire
acte de bonne politique en facilitant ce départ. Mais Maillebois promit
seulement de fermer les yeux sur les tentatives que ferait Frédéric pour
gagner le continent[550]. N'ayant pas obtenu la garantie qu'il désirait,
le neveu de Théodore préféra continuer une résistance désespérée que de
courir les risques d'une fuite.
[550] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Ajaccio, le 30 juillet
1739: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 499-501.
Malgré le découragement des uns, les inimitiés qui divisaient les
autres, la soumission de Zicavo et du pays environnant fut longue.
Maillebois n'entra à Zicavo que le 22 septembre. Le village était
désert. Frédéric, le prévôt, les habitants avec femmes et enfants
s'étaient réfugiés sur la montagne appelée Coscione, emportant leurs
objets les plus précieux. Ils n'étaient que trois cents hommes armés,
mais doués d'une «opiniâtreté inconcevable». Le général décida de
poursuivre les rebelles jusque dans leur retraite. Son plan était de les
cerner et de les réduire par la famine. Cette expédition fut confiée à
quatre bataillons sous le commandement de M. de Larnage[551].
[551] Le même au même, Sartène, le 27 septembre 1739: _Ibidem_,
p. 514-516.
C'est à travers cette même montagne de Coscione--on s'en souvient--que
Théodore avait fui trois ans auparavant, craignant le ressentiment des
Corses leurrés par ses promesses. Là aussi son neveu, à bout de
ressources, se réfugiait, redoutant davantage ceux qu'il avait soulevés
que les Français.
La résistance des derniers révoltés à Coscione dura un mois environ.
Vers le milieu du mois d'octobre, le prévôt de Zicavo se rendit[552].
Frédéric se sauva avec sept ou huit compagnons. Il se mit à errer à
travers les montagnes et les forêts, se cachant, évitant les villages
occupés par les Français, comme ceux où il ne se trouvait que des
Corses. Pendant un an il mena l'existence d'un vagabond. Il avait troqué
son habit de gentilhomme contre un accoutrement grossier de poils de
chèvre. Blotti dans une caverne, il se nourrissait des provisions que
les Corses déposaient dans la montagne pour les bandits. Souvent la faim
le chassait hors de son gîte. Il parcourait la campagne en quête de
nourriture et, pour se la procurer, il commit des rapines.
[552] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Corte, le 24 octobre 1739.
Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 519-521.
Après la soumission du canton de Zicavo, Maillebois fit désarmer et
surveiller étroitement les habitants de Porto-Vecchio, car il craignait
que Théodore ne choisît ce port pour tenter un débarquement. Des
colonnes volantes parcouraient les montagnes pour prendre Frédéric. Mais
celui-ci fuyait toujours. On prétend qu'au mois de mai 1740, harcelé par
la faim, il dévalisa un couvent. Traqué entre Quenza et Bonifacio, il se
sauva en se laissant glisser entre des rochers[553]. Pendant quelques
mois encore il vécut ainsi. Chaque jour sa troupe se désagrégeait.
Maillebois, pour en terminer, fit publier qu'une récompense de trois
mille livres serait donnée à celui qui le livrerait; mais aucun Corse ne
le dénonça. Enfin, par l'intermédiaire d'un prêtre, le général français
parvint à décider Frédéric et ses derniers partisans à quitter la Corse.
[553] Pajol, _Les guerres sous Louis XV._--Comme la plupart des
historiens, Pajol donne à Frédéric le nom de Drost. Nous avons vu
que c'était une erreur.
Au mois d'octobre 1740, on voyait circuler dans les rues de Livourne une
quinzaine d'hommes déguenillés: c'était Frédéric, un gentilhomme
prussien et quelques bandits corses[554].
[554] Pajol, _op. cit._--Pajol dit que Frédéric arriva à Livourne
le 19 octobre. Dans sa correspondance, Lorenzi indique la date du 8.
Le neveu de Théodore fut reçu par les autorités toscanes, mieux qu'il
n'aurait pu l'espérer. Le général Wachtendonck l'invita à dîner et les
officiers impériaux lui témoignèrent la plus vive sympathie[555].
[555] Lorenzi à Amelot, Florence, le 15 octobre 1740:
Correspondance de Florence, vol. 92. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
CHAPITRE VI
Espions et traîtres.--L'envoyé de Gênes, Sorba et le lieutenant
Guillaume.--Le chevalier de Champigny livre au gouvernement
français la correspondance de sa mère.--Le docteur Spitzlaer et la
police.--Sauveur Ginestra.--L'écriture de Théodore.--Son faux
portrait.--Sa caricature.
Le couvent de Rome.--La sœur Fonseca.--Son enthousiasme et son
dévouement.--Sa correspondance avec Bigani.--Avec Lucas Boon.--Son
homme de confiance: le chevalier Saint-Martin.--Les entrevues du
chevalier avec le ministre de Gênes.--Il lui communique la
correspondance de la religieuse.--Il lui propose «un bon
coup».--Mort de la sœur Angélique Cassandre Fonseca.
François de Lorraine.--Il veut avoir la Corse.--Un concurrent à
Théodore: le comte de Beaujeu.--Ses rapports avec François.--Les
instructions du duc.--La _retirade_.--Beaujeu meurt en
prison.--Intrigues des lieutenants de François.--Mort de l'empereur
Charles VI.
I
L'équipée du baron de Neuhoff avait fait surgir des bas-fonds de la
société une tourbe de gens sans aveu, espions, traîtres, escrocs,
aventuriers, prêts à vendre des secrets réels ou simulés, aptes aux
besognes les plus répugnantes. La Sérénissime République de Gênes
entrait volontiers en pourparlers avec ces agents interlopes, mais son
avarice la faisait reculer au moment décisif. Très certainement, si elle
eût voulu y mettre le prix, elle se serait promptement débarrassée de
Théodore; elle aurait même pu l'acheter.
Le 6 septembre 1737, un sieur Guillaume, se disant lieutenant réformé,
logé à la Grande-Sainte-Catherine, à Dunkerque, écrivit à Sorba. Il
pensait que le ministre de Gênes, à Paris, recevrait comme «un service
important» l'avis qu'il venait lui donner. Il supposait que le
diplomate était un homme d'honneur, incapable de se servir de ses
confidences contre lui. Donc, le hasard lui avait fait rencontrer un
individu avec lequel il s'était lié. Ce personnage, qui venait de
Hollande, devait passer en Corse, chargé par le baron de Neuhoff de
porter aux mécontents diverses lettres et instructions. L'homme
paraissait avoir la confiance de Théodore; il savait où il était[556],
connaissait tous ses secrets et pouvait ainsi faire avorter ses
desseins.
[556] Ceci est faux puisqu'à ce moment-là, Théodore voguait sur
_Le Grand Christophe_, après avoir abandonné _La Demoiselle
Agathe_ et qu'il ne savait pas encore lui-même où il aborderait.
Guillaume avait un amour très vif pour la république; son zèle à la
servir était infini. Aussi se fit-il un devoir de pousser son ami à
renoncer à ses projets. Il lui démontra les dangers de l'entreprise. Les
Génois, aidés par la France et par l'Empereur, feraient tôt ou tard un
«mauvais parti» aux rebelles. Il pourrait se trouver englobé dans ces
exécutions. Au contraire, s'il agissait loyalement, c'est-à-dire s'il
remettait au Sénat tous ses papiers et fournissait à la police génoise
les moyens de prendre le baron, il était certain d'avoir une honnête
récompense qui le mettrait à l'abri du besoin pour le restant de ses
jours. L'homme ne dit pas non, mais il déclara à Guillaume que s'il se
décidait à trahir son maître, il ne lui fallait pas des promesses, mais
des garanties et une somme d'argent comptant. Le lieutenant réformé
avait fait rester, sous prétexte de maladie, son ami dans l'endroit où
il l'avait rencontré et où il irait le rejoindre si Son Excellence
entrait dans ces vues. Il demandait donc à Sorba une réponse immédiate,
lui offrait ses services pour la conclusion de cette petite affaire,
l'assurait, enfin, de son dévouement, qui le pousserait à négliger ses
propres intérêts pendant quelques jours pour servir la république[557].
[557] Guillaume à Sorba, Dunkerque, le 3 septembre 1737: _Busta
Francia_, mazzo 45-2221. Archives d'État de Gênes, archives
secrètes.
Le ministre de Gênes répondit sans tarder à Guillaume. «Il est digne,
dit-il, d'un honnête homme, le conseil, que par votre obligeante lettre
du 3 de ce mois, vous me faîtes l'honneur de me dire avoir donné à la
personne que le hasard vous a fait connaître, chargée de papiers et de
notions qui peuvent être très utiles à ma république.» Mais il avouait
l'embarras où il se trouvait d'entamer à distance une négociation de
cette nature. Il ne pouvait pas donner de l'argent ni même en promettre
avant d'avoir vu les papiers. Si donc la personne en question voulait
bien venir à Paris, on pourrait s'entendre. Le ministre donnait sa
parole d'honneur à Guillaume et à son ami qu'il ferait obtenir à ce
dernier une récompense. Il lui en donnerait même des «assurances
réelles» quand il serait à Paris. L'ancien lieutenant devait donc
engager son homme à faire le voyage. Sorba terminait en disant qu'il
s'emploierait de tout son pouvoir à faire sentir à Guillaume
personnellement «les effets de la reconnaissance de la république», le
priant de le croire, en attendant, «avec toute la considération
possible, son très humble et très obéissant serviteur»[558].
[558] Sorba à Guillaume, Paris, le 6 septembre 1737: _loc. cit._
Dès la réception de la dépêche du diplomate, le lieutenant envoya,
prétend-il, un exprès à Ostende où se trouvait l'homme de Théodore pour
l'engager à venir conférer avec lui à Furnes. Guillaume et son ami
avaient lu et relu ensemble la lettre de Sorba. A distance, il était
assez difficile d'entamer une négociation «sur un pied solide», mais la
réponse du ministre soulevait des objections que l'ancien lieutenant se
faisait un devoir de présenter à Son Excellence. D'abord, si _l'on_
venait à Paris, le ministre de Gênes pourrait, par l'intermédiaire du
gouvernement français, qui protégeait la république[559], forcer le
particulier à livrer tous ses papiers. Il risquerait même d'aller en
prison et «ce serait peut-être là toute sa récompense».
[559] La république de Gênes traitait alors avec la cour de
Versailles de la médiation armée de la France pour mettre fin à
la révolte en Corse.
En second lieu, l'homme ne pouvait pas avancer les frais du voyage, car
ce serait de l'argent perdu pour lui si on ne concluait pas l'affaire.
Du reste, il avait juste ce qu'il lui fallait «pour se rendre en Italie
avec les équipages du duc de Lorraine, où l'on doit, dit-il,
l'embarquer. Enfin, pour une dernière observation, il m'a remarqué que
si une fois il vous découvrait tout ce qu'il sait après s'être ainsi
livré, il serait entièrement libre à vous de le traiter de la façon dont
vous le jugeriez à propos, sans qu'il eût rien à dire qu'à se plaindre à
lui-même de son trop de confiance, à quoi il ajoute que votre lettre
même semblait renvoyer le soin de sa récompense au corps de la
république, qui peut n'être pas bien d'accord là-dessus, y ayant bien de
la différence d'obliger un prince souverain et despotique qui
d'ordinaire se pique de générosité ou d'avoir à faire à un nombre de
personnes, qui souvent payent mal les services qu'on leur rend.»
Ces objections avaient embarrassé Guillaume; néanmoins, il avait fait
observer à son ami que la parole d'honneur donnée par Sorba devait le
garantir de tout acte arbitraire et violent. Mais _on_ s'était obstiné
et _on_ exigeait non seulement des garanties, mais encore un acompte
comme provision. Cet argent Sorba pouvait l'envoyer à Guillaume, qui le
ferait tenir à son ami. On pourrait aussi tirer une lettre de change sur
Son Excellence. En outre, le particulier n'entendait pas venir en France
où il ne se trouvait pas suffisamment en sûreté. Il irait volontiers
traiter l'affaire à Londres avec M. Gastaldi, l'envoyé génois. Guillaume
demandait donc à Sorba de lui envoyer ses instructions par le retour du
courrier, en protestant que personnellement il n'avait aucun intérêt
dans l'affaire[560].
[560] Guillaume à Sorba, Dunkerque, le 11 septembre 1737: _loc.
cit._
Sorba ne répondit pas à la seconde lettre. Si Guillaume et son individu
n'avaient pas confiance dans la bonne foi des républicains, le ministre
n'entendait pas se laisser tromper par un aigrefin. Néanmoins, il envoya
cette correspondance au Sénat. Le lieutenant ne se tint pas pour battu,
il vint à Paris et fit plusieurs démarches pour voir Sorba, qui se
trouvait alors à Fontainebleau. A son retour, le diplomate reçut
Guillaume, qui lui parut être l'un des plus intimes confidents de
Théodore. Ses offres n'étaient pas méprisables et il serait peut-être à
propos de l'aboucher avec l'envoyé Brignole[561], afin qu'on pût voir ce
qu'il conviendrait de faire. Sorba regrettait de ne pouvoir parler plus
longuement de cet homme, mais il lui fallait auparavant un nouveau
chiffre[562]. Il est probable que Guillaume et son ami ne faisaient
qu'un même individu. L'affaire en resta là. Ce qui caractérise les
rapports du gouvernement génois avec ses espions attitrés et avec ceux
de rencontre c'est, de part et d'autre, une méfiance poussée à
l'extrême.
[561] François Brignole, un des membres les plus influents du
Conseil, avait été, nous l'avons vu, envoyé à Paris en mission
extraordinaire lors des négociations entamées pour l'expédition
française en Corse.
[562] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 16 novembre 1737:
_Busta Francia_, mazzo 45-2221. Archives d'État de Gênes,
archives secrètes.
Aussi quelques individus préférèrent-ils adresser leurs offres de
service à Versailles, car on savait que l'expédition en Corse était
décidée. Ils espéraient sans doute que les ministres de Louis XV
payeraient mieux que la république.
Un sieur de Champigny se disant gentilhomme de Son Altesse Sérénissime
Électorale de Cologne s'était, dans le courant de l'année 1737, mis en
rapport avec Amelot sous différents prétextes. Il affectait un amour
tout particulier pour la France; son dévouement était extrême. Il ne
tarda donc pas à demander au cardinal Fleury et à Amelot d'intercéder en
sa faveur pour qu'il obtienne la place de chambellan de l'Électeur de
Cologne[563]. Quelque temps après, pour affirmer son zèle, il envoya à
Amelot deux lettres autographes du baron de Neuhoff[564].
[563] Champigny au cardinal Fleury et à Amelot, Zerbst au pays
d'Anhalt, le 27 décembre 1737: Correspondance de Cologne, vol.
72. Archives du Ministère des affaires étrangères.
[564]
«Monsieur,
«Une erreur de nom est cause que j'ai reçu deux lettres originales
du soi-disant roi Théodore, apparemment qu'elles ont été mises à
un bureau de poste où ma mère et ma femme sont connues et que cela
a occasionné qu'elles me sont parvenues; mon zèle ordinaire pour
les intérêts de Sa Majesté me fait croire que je ne puis me
dispenser de vous les adresser. Monsieur, je vous supplie de m'en
accuser réception et d'être persuadé que j'étudierai jusqu'au
moindre événement pour vous convaincre du respect avec lequel je
suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
«LE CHEVALIER DE CHAMPIGNY,
«Gentilhomme de S. A. S. E. de Cologne.
«21 janvier 1738.»
Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
Il n'avait pas eu de peine à se les procurer, car il les avait dérobées
à sa mère, qui était en relations suivies avec Théodore. Champigny
lui-même, malgré son affirmation contraire, connaissait parfaitement le
baron. En 1736, il était officier dans les gardes royales et il avait
pour camarade dans sa compagnie le jeune Trévoux, fils de la sœur de
Théodore[565]. Il avait également, étant en garnison à Metz, connu la
famille de Neuhoff[566].
[565] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 8 octobre 1736:
_loc. cit._
[566] Saint-Martin à Théodore, Rome, le 7 novembre 1738. Copie
d'une lettre interceptée: _Ribellione di Corsica_, filza 13/3011.
Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
Avant d'envoyer à Amelot les lettres du baron, Champigny avait enlevé
les pages où se trouvaient les adresses. Mais il se ravisa et expédia le
tout au ministre. Il ajouta ce post-scriptum: «Je me résous à vous
envoyer, Monsieur, l'original de l'adresse, le revers est de l'écriture
de ma mère»[567]. Il avouait ainsi ce qu'il niait dans sa lettre.
D'ailleurs, en proposant plus tard à Amelot de lui livrer de nouvelles
lettres du baron, il disait qu'il les tenait de quelqu'un de son
entourage en correspondance régulière avec le roi de Corse.
[567] L'adresse est ainsi libellée:
«En mains propres.
«A Madame de Champigny, rue de la Poterie, près la Grève, chez
Monsieur Richard, marchand en gros d'épicerie, à Paris.»
Champigny avait barré ce que sa mère avait écrit au verso d'une des
adresses. Mais, depuis l'époque, les traits d'encre ont pâli et j'ai pu
reconstituer les mots écrits par l'amie de Théodore. Nous verrons plus
loin ces quelques lignes, qui semblent être un projet de réponse.
Les deux épîtres de Neuhoff étaient datées des 22 et 29 novembre de
l'année 1737, sans aucun doute, et ne portaient pas l'indication de
l'endroit d'où il écrivait. Elles étaient banales comme tout ce qui
sortait de sa plume. Il s'étonnait auprès de «sa très chère dame» de
n'avoir pas reçu de réponse à deux lettres qu'il lui avait précédemment
envoyées sous le couvert de M. Doyen (?). Comme il possédait maintenant
son adresse exacte, il espérait que sa missive lui parviendrait en mains
propres. Il craignait que sa correspondance n'eût été interceptée. Il
recommandait à Mme de Champigny de lui écrire par l'intermédiaire de M.
le baron de Drost à Scaden, seigneur de Morsbrock, grand-commandeur de
l'Ordre Teutonique à Cologne. Informé du traité conclu entre la France
et la république de Gênes, il demandait si la nouvelle d'une expédition
française en Corse était vraie: «Informez-moi de ce que l'on dit
touchant le prétendu débarquement en faveur de ces infâmes Génois;
j'espère que cet orage se détournera, sinon je prévois grand sang, les
peuples sont constants et fidèles et plutôt mourir que de rompre le
serment à moi juré.»
Dans sa seconde lettre, Théodore fait des recommandations touchantes à
Mme de Champigny: «Soyez du reste de bonne humeur et des plus assurées
que je soutiendrai jusqu'au dernier soupir mes démarches. Faites-moi
savoir si l'on a écrit à Tunis et ce que fait mon neveu[568]».
[568] Jointes à la lettre de Champigny à Amelot du 21 janvier
1738: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
Il ne signait presque jamais ses lettres. Il les terminait par un
paraphe en forme de T, mais tracé d'une façon si bizarre qu'on aurait pu
le prendre pour un 8. Le baron, qui s'était adonné à la kabale, se
rappelait-il que le 8 est le signe de l'infini?