[515] (En chiffres). «Cet aventurier demanda alors qu'il fut

arrêté, s'il y avait sûreté pour sa vie, question que j'imagine

qu'il ne fit que pour persuader qu'il n'était pas prévenu sur ce

qu'il devait lui arriver, mais il y a toute apparence qu'il en

avait été averti et quoique M. de Sangro, gouverneur de Gaète,

ait ordre de le veiller de près, je crois cependant que

l'intention du ministre n'est pas de le garder toujours et que

l'on pourra bien se contenter de le faire conduire dans quelque

temps hors du royaume. Il a écrit à un de ses plus zélés

adhérents, qui est resté ici, de ne se point alarmer de son

aventure, qu'il reparaîtrait au premier jour avec plus d'éclat,

et que tout ceci ne se faisait que pour endormir une certaine

puissance.» Puisieux à Amelot, Naples, le 9 décembre 1738:

Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

On disait qu'il se trouvait si bien à Gaète qu'il avait prié le roi des

Deux-Siciles de l'y laisser[516]. Mais, c'était un personnage gênant;

aussi eut-on hâte de s'en débarrasser. Pendant la nuit du 16 au 17

décembre, il fut extrait du château et conduit à la frontière de l'État?

ecclésiastique[517].

[516] Lorenzi à Amelot, Florence, le 20 décembre 1738:

Correspondance de Florence, vol. 89. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

[517] Puisieux à Amelot, Naples, le 23 décembre 1738:

Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Les événements qui avaient suivi l'arrivée à Naples des navires

hollandais soulevèrent les protestations du gouvernement français.

Amelot prescrivit à Fénelon, ambassadeur de France à La Haye, de faire

les plus vives remontrances aux États Généraux. Ce n'était pas la

première fois que le baron de Neuhoff avait trouvé aide et secours dans

les Pays-Bas. En 1737, comme en 1738, il avait paru en Méditerranée sur

des bâtiments hollandais avec armes et munitions. La conduite de

Valembergh était blâmable au dernier point. «La république ne peut

disconvenir combien l'impunité d'un pareil procédé de la part de son

consul marquerait peu d'égards pour le roi et pour ce qu'elle doit à

l'amitié de Sa Majesté. Si ce qui fait le motif de nos plaintes ne

portait que sur quelques particuliers non avoués, nous pourrions y

donner moins d'attention, mais la chose est fort différente et bien plus

répréhensible lorsqu'on voit un consul hollandais contribuer

publiquement à de pareilles entreprises.» Amelot demandait donc que

Valembergh fût sévèrement puni et il formulait sa requête dans la forme

d'un ultimatum[518]. Le ministre accentua son désir, en faisant une

démarche auprès de Van Hoëy, envoyé de Hollande à Paris. Les États

Généraux ne purent faire autrement que de donner satisfaction au

gouvernement français, en désavouant et en révoquant leur consul à

Naples[519].

[518] Amelot à Fénelon, Versailles, le 7 décembre 1738:

Correspondance de Hollande, vol. 429. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

[519] Extrait de la résolution du 2 décembre 1738 prise par L. H.

P. les États Généraux relativement au consul de Naples:

_Ibidem_.--Puisieux à Amelot, Naples, le 20 janvier 1739:

Correspondance de Naples, vol. 37. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Amelot envoya à Fénelon la copie de la déclaration faite par Vastel à

Alicante[520]. L'envoyé de France communiqua cette pièce au

Pensionnaire, qui répondit que les faits rapportés dans ce document

devaient être très exagérés, car il n'était pas vraisemblable qu'un

subalterne pût être aussi bien informé. «Il n'aurait pas été mieux

instruit quand il aurait été du conseil. Les ordres d'un capitaine de

vaisseau à l'autre se donnaient-ils tout haut pour qu'un simple matelot

pût les savoir avec tant de précision, et les gens de cette sorte

tenaient-ils un journal pour pouvoir rapporter exactement les jours et

jusqu'aux heures où chaque chose s'était faite?»[521]. Nous savons

cependant que la déposition de ce simple matelot était parfaitement

vraie.

[520] Amelot à Fénelon, Versailles, le 14 décembre 1738:

Correspondance de Hollande, vol. 429.

[521] Fénelon à Amelot, le 23 décembre 1738: _Ibidem_.

Amelot eut une nouvelle entrevue avec Van Hoëy. Celui-ci fut très

embarrassé et ne put que répondre d'une façon vague. Le ministre fut

convaincu que, si les États Généraux ne voulaient pas rechercher à fond

les responsabilités dans cette affaire, c'était dans «la crainte de

découvrir des complices qu'on soupçonne et qu'on veut cacher.» L'envoyé

de Hollande alla «jusqu'à faire entendre clairement qu'on obligerait le

Pensionnaire personnellement en ne poussant point cette affaire»[522].

[522] Amelot à Fénelon, Versailles, le 1er janvier 1739:

Correspondance de Hollande, vol. 429. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Du reste, Fénelon s'efforçait de justifier le Pensionnaire de toute

influence directe dans les intrigues de Théodore. Il en accusait

certains personnages des Pays-Bas, dévoués à la politique du roi

d'Angleterre[523].

[523] Correspondance de Fénelon: _Ibidem_.

Au commencement de janvier 1739, le bruit courait à Naples que Théodore

était revenu. «J'en ai parlé à M. de Montalègre, qui me l'a nié de façon

à me confirmer dans mes soupçons», écrivait Puisieux[524]. Cette rumeur

prenait une telle consistance que le gouvernement sicilien tâchait d'en

détruire l'effet en faisant arrêter de temps en temps quelques partisans

du roi de Corse; mais sa sévérité ne tombait que sur ceux qui étaient

capables de trahir l'aventurier. On laissait bien tranquille ce Drost

que Puisieux, cependant, avait recommandé d'une façon toute particulière

à Montalègre, comme étant l'un des plus fripons de cette bande de

coquins[525].

[524] Puisieux à Amelot, Naples, le 6 janvier 1739:

Correspondance de Naples, vol. 37. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

[525] «Plus je vais en avant, et plus je me confirme dans les

soupçons que j'ai eus sur le retour du baron de Neuhoff dans ce

royaume. (En chiffres.) Ce gouvernement tâche de les détruire en

faisant arrêter de temps en temps quelques partisans de cet

aventurier, mais je remarque que cette sévérité ne tombe que sur

ceux de la fidélité desquels l'on croit devoir se méfier, témoin

le baron de Drost qui est toujours ici, quoique je l'eusse

recommandé très particulièrement, le regardant comme l'agent du

baron de Neuhoff en cette ville. Je ne doute point que ce

dernier, informé de l'opiniâtreté des rebelles, ne fasse une

seconde tentative pour retourner en Corse, ce qui ne déplairait

nullement à cette Cour.»--Puisieux à Amelot, Naples, le 20

janvier 1739, _Ibidem_.

Si Théodore était rentré dans le royaume napolitain, il se tenait bien

caché, car il ne faisait pas parler de lui. Il chargeait ses complices

de s'agiter à sa place.

Ils menaient grand bruit sur un prétendu désastre que les Corses

auraient infligé aux troupes françaises, le 13 décembre, à Borgo. Il

s'agissait tout simplement d'un détachement qui avait été surpris; les

hommes de Boissieux, après s'être énergiquement défendus, avaient pu se

replier en bon ordre sur Bastia[526]. Cette affaire était peu

importante, mais ils répandirent une relation ampoulée et exagérée de

cette bataille: «... Notre général, habillé à la turque, marchait

toujours en avant et l'on entendait continuellement des cris

d'allégresse et: Vive notre général et le roi des Espagnes... Nous

sommes dans ces environs dans l'attente une seconde fois des Français,

qui nous ont paru des hommes de bois à la façon dont ils ont été

étrillés, quoiqu'ils eussent l'avantage du terrain»[527].

[526] Jaussin: _op. cit._, t. I, p. 347.

[527] _Traduction de la relation répandue à Naples par quelques

adhérents du baron de Neuhoff qui y sont actuellement, de la

victoire qu'ils prétendent que les rebelles corses ont remportée

sur les troupes du Roi les 12 et 13 décembre 1738_:

Correspondance de Gênes, vol. 101. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Les Génois, de leur côté, furent enchantés de ce qu'ils appelaient le

désastre de Borgo. A Gênes, on fit à ce sujet des pasquinades d'un goût

douteux[528].

[528] Campredon à Maurepas, Gênes, le 1er janvier 1739: _Ibidem_,

vol. 102.--Abbé Letteron: _Correspondance_, p. 427-431.

Ce grand succès des rebelles corses n'empêcha pas Dominique Rivarola,

leur plus fidèle agent, d'aller trouver le marquis Spinola, envoyé de

Gênes à Naples. Il lui proposa de faire rentrer la Corse «sous

l'obéissance de la république, si l'on voulait lui accorder un bon

parti»[529]. Il ne fixa pas de prix à sa trahison; il s'en remettait à

la générosité des Génois. Mais ceux-ci n'avaient pas l'habitude de

payer. Ils voulaient bien profiter de toutes les vilenies, mais à

condition que cela ne leur coûtât rien. Quelques années plus tard,

Dominique Rivarola se vendra aux Anglais et aux Sardes avec plus de

succès.

[529] Puisieux à Amelot, Naples, le 30 décembre 1738:

Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Au mois de février 1739, les partisans de Théodore, sauf Drost,

quittèrent Naples. Ils allèrent à Livourne porter leurs intrigues et

leurs ambitions malpropres[530].

[530] Puisieux à Amelot, Naples, le 3 février 1739:

Correspondance de Naples, vol. 37. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

IV

Le général de Boissieux, malade depuis longtemps, mourut à Bastia dans

la nuit du 1er au 2 février 1739[531]. Son successeur fut le marquis de

Maillebois. Parti de Toulon le 19 mars, il débarqua à Calvi le 21[532].

[531] Il fut inhumé dans l'église Saint-Jean de Bastia.--Jaussin:

_op. cit._, t. I, p. 352.

[532] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Calvi, le 22 mars 1739:

Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 423.

La durée de la révolte, les difficultés d'une campagne dans un pays

montagneux avaient forcé le gouvernement français à expédier de

nouvelles troupes. Toutes les tentatives de médiation pacifique avaient

échoué. Les insulaires s'obstinaient avec une belle énergie à ne pas

vouloir reconnaître la domination génoise. Les instructions remises à

Maillebois ne furent pas rédigées dans cet esprit de modération qui

formait la base de la mission de Boissieux[533]. Il ne fallait pas, sous

prétexte de mansuétude, imposer à l'armée française une inaction pouvant

porter atteinte à son prestige aux yeux des rebelles et aux yeux des

Génois.

[533] Instructions pour M. le marquis de Maillebois, le 14

février 1739: Abbé Letteron, _Ibidem_, p. 351-356.

Maillebois commença par établir une surveillance plus active sur les

côtes pour empêcher autant que possible les Corses d'avoir des rapports

avec le continent. Campredon avait quelques bonnes raisons de penser que

les insulaires trouvaient des secours à Gênes même. Si ces soupçons

étaient justifiés, la France aurait joué un rôle de dupe et c'est ce

qu'il fallait éviter. Amelot écrivit à Campredon que le cardinal Fleury

désirerait vivement qu'on pût avoir des preuves sur les secours en armes

et munitions fournis par des Génois aux Corses[534]. Mais il est

toujours assez difficile d'avoir des certitudes dans une pareille

question. Les Génois étaient très méfiants et certainement ceux qui

faisaient la contrebande de guerre opéraient dans le plus grand secret.

[534] Amelot à Campredon, Versailles, le 31 mars 1739:

Correspondance de Gênes, vol. 102. Archives du Ministère des

affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 450.

Après ses aventures à Naples, Théodore était resté en Italie, vivant

très probablement dans quelque mystérieuse retraite, peut-être même à

Rome auprès de sa protectrice la bonne sœur Fonseca. Néanmoins il

essayait de réchauffer le zèle de ses partisans en Corse par de

nombreuses lettres, tout en ayant soin de ne jamais dire où il se

trouvait.

Un dimanche, le 19 avril, une felouque arriva sur les côtes corses et

jeta l'ancre devant la tour d'Alistro, non loin d'Aleria. Quinze à

dix-huit hommes débarquèrent, parmi ceux-ci se trouvait un neveu de

Théodore, le baron Frédéric de Neuhoff[535].

[535] Plusieurs historiens et même des correspondances de

l'époque ont donné, par erreur, le nom de Drost à ce personnage.

On l'a confondu avec l'individu qui, en 1738, était arrivé en

Corse en se faisant appeler Mathieu Drost et qui fut arrêté à

Livourne, nous l'avons vu. Le colonel de Neuhoff, qui l'année

précédente s'était embarqué avec Théodore, en Hollande, et qui

l'avait rejoint à Naples, n'était pas non plus le même individu

que Frédéric. Dans une correspondance postérieure et que nous

verrons plus loin, Théodore fera la distinction entre ses deux

neveux et Drost. Il faut nous en tenir à son témoignage, qui est

formel à ce sujet.

A l'arrivée du bâtiment, le consul de Fiumorbo, Vincent Martinetti, fit

arrêter un paysan qui portait plusieurs paquets cachetés du sceau de

Théodore. Parmi les papiers il y avait quatre lettres du roi adressées à

différents personnages résidant au-delà des monts. Maillebois transmit

la copie et la traduction de ces lettres à Versailles[536].

[536] Maillebois à Fleury, Bastia, le 25 avril 1739:

Correspondance de Gênes, vol. 102. Archives du Ministère des

affaires étrangères.--Maillebois à Amelot, Bastia, le 25 avril

1739.--Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 25 avril 1739:

Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 367-368, 449-453.

La première était adressée à «l'illustrissime lieutenant général, le

comte Zenobio Peretti, commandant général de Zicavo». Neuhoff annonçait

que son neveu, Frédéric, baron libre de Neuhoff, seigneur de

Rauschenburg, venait en Corse pour annoncer aux fidèles partisans son

prochain retour avec des munitions. Mais avant tout il fallait s'assurer

d'un port et Théodore commandait à Peretti de prendre Porto-Vecchio et

d'en fortifier les tours. Il se plaignait vivement des Corses qui se

trouvaient sur le continent et qui espionnaient toutes ses démarches

pour en rendre compte aux Génois. Aussi devait-on considérer comme

traîtres au roi et à la patrie tous ceux qui quittaient l'île pour aller

prendre du service à l'étranger. Enfin, il prêchait l'union et la

concorde entre tous les insulaires[537].

[537] Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des

affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p.

356-357.

La seconde lettre de Théodore était adressée au «comte Paul François

d'Ornano, colonel d'infanterie à S. Maria d'Ornano.» Elle portait la

date du 11 mars. Le roi donnait l'ordre d'enfermer l'ennemi dans

Ajaccio. Il fallait agir avec vigueur, sans ménagements pour personne.

Il déplorait de n'avoir pas pu s'embarquer avec son neveu à cause,

disait-il, «des peines et des embarras qu'on m'a fait avec mes lettres

de change.» Au premier jour, un vaisseau chargé de munitions arriverait

dans l'île. Il recommandait de faire la distribution des armes «avec

amour et régularité» et d'éviter que les insulaires n'agissent en

«sauvages», ce qui leur ferait un grand tort. Théodore demandait enfin à

tous ses officiers restés en Corse et pourvus de chevaux d'aller à la

rencontre de Frédéric[538].

[538] Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des

affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p.

358.

Les deux autres lettres, datées des 14 et 16 mars, étaient adressées à

un prêtre, Gio-Maria Balizone Teodorini, que le baron appelle son

premier chapelain. Dans la première, après avoir confirmé l'arrivée de

son neveu, il disait que les navires de Naples chargés de munitions

étaient en route. Un autre de ses bâtiments, parti de Tunis, avait été

jeté à la côte par la tempête. Il revenait sur son idée: prendre

Porto-Vecchio, coûte que coûte. Il fallait aussi, par quelque

stratagème, s'emparer de Campomoro[539]. Les Corses devaient, à

l'avenir, vivre «comme d'honnêtes gens bien disciplinés et non comme des

sauvages et des voleurs.» Son plus cher désir était de soustraire le

pays à la tyrannie génoise; mais il fallait qu'on l'aidât. Tout ce qu'il

avait souffert pour parvenir à son but serait trop long à écrire; il

passait. Il voulait que chacun respectât ses lois. Là, il parle en

souverain et en maître. Ce passage a de l'allure: «Assurez les peuples

que je ne me relâcherai point pour leur délivrance, mais je veux

obéissance et fidélité, qu'on observe ma loi et qu'on punisse

promptement de mort les infidèles et ceux qui ont correspondance et

connivence avec l'ennemi. Ensuite, il faut amener une union fraternelle,

sincère et parfaite, et laisser aller librement ceux qui sont

inconstants. Croyez-moi, si les Corses sont bien convaincus de la

nécessité d'être unis et de l'irrévocable résolution des peuples de

vouloir maintenir, comme ils le doivent, leur élection en ma personne,

ils seront appuyés et secourus, mais d'entrer en traité, puis vouloir se

donner tantôt à l'un et tantôt à l'autre, comme certains infidèles qui

sont en terre ferme ont fait, tout cela refroidit et retarde les secours

qui ont été arrangés par moi». Et il ajoutait cette phrase qui résumait

toute l'histoire des malheurs de la Corse. «Tant que chacun cherchera à

opérer pour sa propre utilité, les peuples resteront dans la misère et

seront tyrannisés par l'ennemi, toutes mes dépenses et toutes mes peines

ne serviront à rien.» Dominique Rivarola et son frère, soudoyés par les

Génois, faisaient, à Rome, le métier d'espions[540].

[539] Village situé dans le golfe Valinco, sur la côte

occidentale.

[540] Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des

affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p.

339-364.

Dans la seconde lettre, très courte, Théodore approuvait les Corses

d'avoir retiré leur confiance au chanoine Orticoni, à Salvini, à Arrighi

et à Hyacinthe Paoli. Il considérait ces chefs comme ses pires ennemis

et il les croyait capables de remettre la Corse «dans les chaînes de

Gênes.» Il ratifiait la déchéance de Paoli, son ancien ministre[541]. On

avait saisi d'autres lettres de Théodore à divers chefs, mais elles ne

contenaient rien qui ne fût dans les premières[542].

[541] Abbé Letteron, p. 364.--Duchâtel au comte de Belle-Isle:

_Ibidem_, p. 449-453.--En envoyant à Versailles les copies des

lettres interceptées, Maillebois avait ajouté cette note: «Le

mécontentement que Théodore a contre Hyacinthe Paoli vient de ce

que l'on assure que le susdit Paoli est à la tête d'une cabale,

conjointement avec le chanoine Orticoni pour livrer l'île au roi

de Naples et que Théodore est très opposé à ce projet par les

raisons que voici: la première est qu'il a pris des engagements à

Amsterdam avec les juifs de cette ville pour leur livrer des

établissements dans l'île de Corse et l'on prétend même que la

république de Hollande en a aussi à cet égard. La seconde raison

vient aussi, dit-on, des quelques engagements qu'il a pris avec

les Tunisiens pour leur fournir un asile dans cette île, et tous

ces engagements pris à la condition d'en être reconnu le légitime

souverain.» Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du

Ministère des affaires étrangères.

[542] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 30 avril 1739:

Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 453-458.

Frédéric fut, à son arrivée dans l'intérieur, reçu avec acclamation.

Mais l'enthousiasme des populations ne devait pas être long. Pour fêter

la bienvenue du neveu du roi, quelques-uns des chefs organisèrent en son

honneur une chasse au sanglier. Frédéric arriva avec les notables au

rendez-vous. Au moment d'attaquer la bête, un déserteur français du

régiment de Nivernais surgit tout à coup parmi les chasseurs. Cet homme

fut arrêté; les Corses lui demandèrent où résidait le général en chef et

s'il attendait de nouvelles troupes. Le soldat répondit que Maillebois

se trouvait à Bastia et que cinquante mille hommes de renfort allaient

arriver dans l'île. A cette nouvelle, les paysans postés dans le bois

pour la battue s'éclipsèrent comme par enchantement. Le sanglier lui

aussi s'était sauvé; la chasse fut manquée. Frédéric revint chez lui. Il

trouva sa maison dévastée. On lui avait tout pris: une bourse contenant

huit à neuf cents sequins destinés à subvenir aux premiers frais de la

guerre, ses vêtements et jusqu'à ses chemises. Il obtint la restitution

de quelques chemises, mais l'argent resta dans les mains de ceux qui

l'avaient pris. «Voilà ce qui s'appelle d'honnêtes gens et de fidèles

sujets de Théodore»[543].

[543] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 30 avril 1739:

Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 453-458.--Jaussin: _op.

cit._, t. II, p. 312.

Ils n'avaient pas dérobé les effets et l'argent du «premier prince du

sang de Théodore»[544] dans un unique but de rapine. Les rebelles, qui

avaient vu tant de fois les promesses du roi s'évanouir, voulaient bien

croire encore à son prochain retour avec des secours, comme il

l'écrivait, mais il leur fallait des gages. Ils entendaient avoir

Frédéric pour otage, et, afin de le garder plus étroitement, ils lui

avaient tout pris.

[544] C'est ainsi que Duchâtel appelle ironiquement Frédéric.

Cela prouverait une fois de plus que l'existence d'un fils de

Théodore est purement imaginaire. D'ailleurs, aucun document

sérieux de l'époque ne fait mention de ce fils. Cette légende

naquit plus tard.

Dans une réunion les chefs de la Balagne avaient décidé de le mettre à

mort dans le cas où le roi ne tiendrait pas sa parole et ne viendrait

pas en personne au mois de mai apporter les importants secours qu'il

faisait espérer depuis si longtemps[545].

[545] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 30 avril 1739:

_loc. cit._

Frédéric avait plus d'énergie que son oncle. Il ne se laissa pas

intimider par l'hostilité qu'il sentait autour de lui. Il ne songea pas

un instant à se dérober; il alla de l'avant. Le 6 mai, les principaux

chefs se réunirent à Venzolasca pour délibérer sur les affaires du pays.

Résolument, Frédéric se rendit à cette réunion, décidé à affronter les

haines et les colères des rebelles. Les débats se prolongèrent pendant

deux jours «avec beaucoup d'aigreur et un grand partage d'opinions». La

majorité de l'assemblée pensait que le moment fût venu où toute

résistance devenait inutile. On devait envoyer des députés pour offrir

au général français la soumission du peuple corse. Frédéric se leva et

prit la parole. Il promit sur sa tête que le roi arriverait bientôt dans

l'île avec des secours considérables en troupes, en argent et en

munitions fournis par les puissances maritimes de l'Europe y compris

l'Espagne. Il se mettrait en personne à la tête de la nation armée et

les Génois seraient définitivement écrasés. Les Corses ne devaient donc

pas capituler. Soutenu par les plus acharnés, ce discours retourna

l'assemblée. Les paroles vibrantes de Frédéric trouvèrent un écho chez

les plus irrésolus. La résistance fut votée d'acclamation au cri de:

«Vive le roi Théodore!» Avant de se séparer, les chefs firent le serment

d'être à jamais fidèles au souverain qu'ils s'étaient donné trois ans

auparavant.

Mais cette belle unanimité de sentiments n'était qu'apparente. Les

Corses étaient trop désunis pour que les Français pussent craindre un

soulèvement général. Et Théodore serait même arrivé en ce moment, qu'il

aurait risqué d'être abandonné, trahi par tous, tué peut-être, s'il

n'apportait pas avec lui les secours promis[546].

[546] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 9 mai 1739:

Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 458-462.

Le consul de Gênes, à Livourne, informa Maillebois qu'une felouque

suspecte se trouvait dans le port et qu'on croyait que ce bâtiment avait

été frété pour transporter le baron dans l'île. Malgré

l'invraisemblance d'un retour du roi, le général français voulut

s'assurer du fait. Il envoya la barque _La Légère_ à Livourne. Le

commandant, M. de la Vilarselle, devait surveiller le bateau signalé,

s'en emparer s'il prenait la mer, et l'amener à Bastia, afin qu'on

interrogeât son équipage et qu'on visitât sa cargaison[547]. Mais, selon

leur habitude, les Génois s'étaient alarmés trop tôt. Théodore n'avait

alors ni les moyens ni l'envie de retourner dans son royaume. On

n'entendit plus parler de lui pendant quelque temps.

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 18 / 38 段