colonel, monta, avec quelques officiers, sur le pinque et les quatre
barques siciliennes. Le 24, les pilotes reçurent l'ordre de se rendre à
bord de _L'Africain_. Ils en ramenèrent deux tailleurs, la femme de l'un
d'eux, un chasseur et la blanchisseuse du roi. Ils apportèrent également
quelques provisions. Théodore ordonna aux gens, qui se trouvaient sur le
pinque et les quatre barques, d'atterrir à un village de la côte, où il
viendrait les rejoindre avant peu. Dans la journée, les trois navires
disparurent vers la haute mer. Sur le soir, les embarcations jetèrent
l'ancre près d'Ajaccio. Là, le colonel de Neuhoff reçut, des mains d'un
nommé Runsweig, une lettre de Bessel, secrétaire de Sa Majesté,
enjoignant aux officiers de débarquer le lendemain et de rejoindre le
général Ornano. Au reçu de cet ordre, Frédéric entra dans une violente
colère, disant qu'il ne pouvait rien faire, n'ayant ni vivres ni argent.
Dès le 25, en effet, les provisions manquèrent, et sur les barques, les
hommes se mendiaient réciproquement du pain. Des rumeurs s'élevèrent, et
le bruit se répandit que le roi avait fait voile pour Livourne. Dans la
soirée du 26, six barques génoises parurent à l'horizon. Les gens de
Théodore furent très effrayés. Le colonel donna l'ordre de gagner
immédiatement la terre. Un des capitaines, qui était corse, et les
matelots furent d'un avis contraire, car, disaient-ils, les Génois
n'oseraient pas attaquer les barques que protégeait le pavillon
espagnol. Frédéric fit, néanmoins, débarquer tout le monde. Riesenberg
commente dans son journal ces événements avec sarcasme et constate que
le corps d'armée du roi se composait de «dix-huit officiers en pied,
sept subalternes, trois trompettes, trois tailleurs et un
lapidaire»[491].
[491] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._
Le capitaine, persistant à affirmer qu'on ne courait aucun danger, le
colonel et sa petite troupe se rembarquèrent le lendemain.
Le 28, ils mirent à la voile vers la haute mer. Trois vaisseaux
apparurent à l'horizon. Croyant que ces navires étaient ceux de
Théodore, ils se dirigèrent de leur côté, mais sans pouvoir les
atteindre, à cause du vent contraire. Le jour suivant, on se remit à la
recherche des bâtiments; ils avaient disparu. Une tempête s'éleva. Les
barques, en danger, durent regagner la côte. Le 30, une pluie
torrentielle inonda ces malheureux, que la faim commençait à torturer.
Ils se plaignirent amèrement, laissant leurs rancunes s'échapper en
bruyantes récriminations. Le baron les avait indignement trompés et
s'ils l'avaient cru capable de les abandonner aussi lâchement, dépourvus
de tout, ils ne l'auraient certes pas suivi. Les vivres manquant de plus
en plus, les marins refusèrent la nourriture aux officiers. Ceux-ci ne
purent obtenir de quoi manger qu'à force de supplications.
Enfin, le 3 octobre, vers le soir, les felouques jetèrent l'ancre devant
Sagone. Le surlendemain, cinq galères génoises furent en vue. La
présence des partisans du roi à bord des barques était compromettante,
aussi les matelots leur conseillèrent-ils de se réfugier à terre, dans
le village de Vico à cinq milles de la côte. Le _corps d'armée_ de
Théodore se prépara au débarquement. Riesenberg endossa son uniforme,
prit son fusil et se mit en marche avec ses compagnons sous la conduite
du colonel Frédéric[492].
[492] _Ibidem._
Le chemin fut long. Tandis qu'ils marchaient, des paysans armés les
entourèrent, leur demandant d'où ils venaient. Ils répondirent qu'ils
appartenaient au roi Théodore; les Corses les laissèrent passer. A Vico,
ils allèrent frapper à la porte d'un prêtre et lui demandèrent aide et
assistance. Pour appuyer leur requête, ils exhibèrent les brevets signés
par le baron. Mais ces pauvres gens tombaient mal; l'ecclésiastique
était du parti génois: il refusa de les recevoir. Le mépris que l'abbé
affichait pour la signature du souverain irrita les paysans; ils
voulurent le corriger. Frédéric et ses compagnons s'interposèrent et
s'en vinrent chercher un asile dans le couvent des Franciscains. Là, les
hommes de Théodore couchèrent un peu partout, jusqu'au pied des autels.
Le lendemain, de nombreux habitants, le fusil sur l'épaule, un pistolet
et un grand coutelas à la ceinture, envahirent le monastère. Ils
demandèrent si le roi allait bientôt venir et s'il apporterait «des
armes pour eux, leurs femmes et leurs enfants». Les jeunes moines
déclarèrent que, dès l'arrivée du souverain, ils se lèveraient contre
les Génois. Les malheureux abandonnés durent être bien embarrassés pour
répondre.
Le prieur, homme prudent et peut-être aussi partisan secret des Génois,
ne voulut pas héberger plus longtemps l'armée du roi Théodore. Le 7
octobre, il signifia aux officiers d'avoir à chercher un autre abri. Sur
ces entrefaites, un frère apporta une nouvelle: le chanoine Ilario de
Quango[493], proche parent d'Ornano, venait d'arriver avec quelques
paysans pour conduire les gens de Neuhoff auprès du général. Frédéric
envoya un officier complimenter le chanoine. Celui-ci se présenta dans
la matinée du 11. Il promit des vivres «et tout le nécessaire», si le
colonel et ses compagnons consentaient à le suivre. Quelques-uns,
instruits par la dure expérience, se méfièrent. Ils auraient préféré
demeurer à Vico. Mais la majorité étant d'un avis contraire, la troupe
se mit en marche et arriva à Murcia[494]. Les habitants reçurent à
merveille les voyageurs et leur offrirent les mets qu'il estimaient être
les meilleurs: des petits pains avec des écuelles d'huile. Le curé, un
brave homme, vint après souper s'entretenir avec eux; il leur proposa sa
maison pour y passer la nuit, ce qu'ils acceptèrent avec empressement.
Le prêtre leur déclara sans détour qu'ils auraient mieux fait de rester
à Vico, que le chanoine Ilario était un fourbe, aux promesses duquel il
ne fallait pas se fier, et que le village où il les conduisait était le
repaire «des fripons et des filous». Ce discours ébranla un peu les gens
du roi. Mais ils conservaient encore des illusions; au jour levant, ils
se mirent en route avec Ilario. Pour atteindre Guagno ils durent
franchir les montagnes «les plus affreuses». A l'arrivée, le chanoine
leur fit distribuer des petits pains et un peu de fromage; puis il les
envoya loger chez les paysans.
[493] Guagno, sans doute.
[494] Murzo, très certainement.
La prédiction du bon curé se réalisa: la misère commença pour l'armée,
errant à la recherche de son chef. Pendant quatre jours, les malheureux
ne reçurent pas un morceau de pain. Ils durent se contenter de
châtaignes et d'eau. Riesenberg, dont la santé s'altérait à ce régime,
vendit son fusil au prix de six écus pour avoir de quoi manger; ses
camarades en firent autant.
On était au 22 octobre; l'automne venait. Cette saison, âpre dans les
montagnes, laissait entrevoir des souffrances plus dures encore.
Riesenberg et Vater, auxquels s'étaient joints Boller et un autre
officier, formèrent le projet de retourner à Vico, d'écrire au consul de
France à Ajaccio, pour lui demander un sauf-conduit et se mettre sous sa
protection. Lorsque Frédéric apprit ce complot, il entra dans une
violente colère et menaça ceux qui voulaient s'en aller. Rien n'y fit.
Les récalcitrants se réfugièrent chez un habitant, auquel Riesenberg
donne le titre de comte et qui les protégea contre les fureurs du
colonel. Le 1er novembre, au nombre de cinq, ils se mirent en route,
accompagnés par le comte et par son fils, qui, paraît-il, exposèrent
leur vie pour eux. Ils arrivèrent le lendemain à Vico, mais, comme
leurs sauveurs étaient retournés chez eux, ils furent en butte à la
risée et aux mauvais traitements des habitants. Un prêtre, ému de pitié,
les recueillit. Le 4, ils apprirent que leurs deux «anges gardiens»
étaient arrivés sains et saufs chez eux et «que pour se venger du
chanoine Ilario, ils lui avaient tué deux ânes devant sa porte»[495].
[495] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._
Boissieux, ayant appris les mouvements de Neuhoff sur les côtes de
Corse, lança, le 31 octobre, une proclamation aux communes, prescrivant
de «courre sus à Théodore et à ceux de sa suite». Le général en chef
ordonnait de les prendre et de les livrer; il déclarait rebelles tous
ceux qui leur donneraient asile ou auraient commerce avec eux, «soit
personnellement, soit par écrit.» Ceux qui enfreindraient ces ordres
seraient punis avec la dernière rigueur et leurs maisons rasées[496].
Riesenberg et ses camarades furent très émus. Le prêtre, qui les
hébergeait et qui était chargé de porter cet édit à la connaissance des
habitants, consentit à retarder la publication jusqu'au moment où ils
recevraient la réponse du consul de France; elle arriva le 7 novembre.
Les gens de Théodore auraient la vie sauve à condition qu'ils vinssent
se livrer sans retard. M. de Sabran, chevalier de Malte, commandant la
frégate _La Flore_ en rade d'Ajaccio, confirma cette promesse.
[496] Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 286-288. Cette proclamation,
datée de Bastia le 31 octobre 1738, arriva le 5 novembre dans
l'intérieur de l'île.
Ils arrivèrent le 14 novembre. Conduits au corps de garde, on les
désarma. Le 15, ils furent transférés à bord de _La Flore_, où M. de
Sabran les reçut avec bienveillance. Après leur avoir fait servir un
repas,--chose à laquelle ces malheureux n'étaient plus habitués,--il les
interrogea devant le consul. Au nom du roi de France, il leur promit une
entière liberté et leur déclara qu'ils seraient conduits à Bastia, où M.
de Boissieux leur fournirait les moyens de gagner le continent. Partis
le 18, ils arrivèrent le 25 après une traversée si mauvaise qu'ils
manquèrent périr. Ils furent accueillis avec «politesse» par le
commissaire de guerre. Le 26, ils comparurent devant Boissieux. Celui-ci
leur fit distribuer des vivres et quelques secours en argent. Ces
pauvres gens étaient tellement reconnaissants de la façon dont le
général français les traitait qu'ils lui proposèrent de s'enrôler parmi
ses troupes pour faire le coup de feu contre les rebelles. Boissieux ne
crut pas devoir accepter leur offre. Ils furent transférés à Toulon, où
on leur remit encore quelque argent[497].
[497] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._ Ce journal s'arrête à
la date du 21 janvier 1739.
Arrivés sur le continent, ces hommes regagnèrent leurs foyers, plus
pauvres et plus désabusés. Un jeune garçon de seize ans, nommé Kel
Morene, embarqué à Amsterdam sur _L'Africain_, avait pris passage à
Sorraco sur l'une des barques siciliennes. Tombé malade, il n'avait pas
pu, comme les autres, se réfugier à terre. Il fut pris par la frégate du
roi et fit une déposition qui confirma en partie le journal de
Riesenberg. Mais le pauvre enfant, trop faible pour résister aux
privations et à la maladie, mourut le 15 octobre 1738[498].
[498] Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 283-286.
Pendant ce temps-là, le baron arrivait tranquillement à Naples sans
s'inquiéter des malheureux qu'il s'était engagé à soutenir, ni sans se
soucier des misères qu'il laissait derrière lui.
III
Le 7 octobre, _L'Africain_ mouilla devant Procida[499]. Le bruit courut
aussitôt qu'un personnage, qui ne désirait pas être connu, se trouvait à
bord. Il avait à sa suite une douzaine de domestiques en habits verts.
Sa table comportait sept à huit couverts. On ne laissait approcher qui
que ce fût de sa cabine[500].
[499] _Journal de Keelmann_: _loc. cit._
[500] Puisieux à Amelot, Naples, le 21 octobre 1738:
Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
La rumeur publique disait que cet individu, aux allures de conspirateur,
ne pouvait être que le roi de Corse. Elle ne se trompait pas. On
commençait à le connaître dans le monde.
Cependant, l'arrivée de Théodore n'était pas un mystère pour tout le
monde. Dès le lendemain, il eut une longue conférence avec le consul de
Hollande, Joseph Valembergh. Celui-ci ordonna à Keelmann de se rendre à
Baïa, où Neuhoff devait lui payer la cargaison. L'entrée ayant été
refusée au navire, le capitaine se dirigea sur Naples, où il trouva les
capitaines Peresen et Roos. _L'Agathe_ et le _Jacob et Christine_
avaient, en effet, rejoint _L'Africain_ à Naples.
Le consul avait chaque jour d'interminables entretiens avec le baron.
Keelmann exigeait le règlement des marchandises, mais le roi remettait
sans cesse au jour suivant. Le 21 octobre, vers le soir, les sieurs
Chartes et Rivarola, agents des Corses, vinrent à bord de _L'Africain_
et dirent au capitaine que, par ordre du marquis de Montalègre, Neuhoff
devait débarquer pendant la nuit. Keelmann laissa partir Théodore sous
la promesse que le lendemain il toucherait son argent. Le 23, Valembergh
ordonna au capitaine de mettre son chargement à terre et de partir
aussitôt après. Keelmann ne l'entendait pas ainsi. Il répondit qu'il
n'avait déjà que trop livré de marchandises en Corse et exprima sa
surprise de voir le consul prendre plutôt les intérêts de Théodore que
celui des négociants hollandais. Deux jours après, le consul revint à
bord. Il venait, disait-il, chercher Keelmann pour le conduire chez le
baron. Le capitaine, espérant enfin toucher son argent, descendit à
terre. Sur la place du château, tout près de l'église Saint-Jacques, il
se trouva tout à coup entouré par quinze sbires qui l'arrêtèrent et le
conduisirent en prison. On le plaça dans le cachot réservé aux
criminels. A peine y était-il, qu'on lui proposa sa liberté s'il
consentait à retourner en Corse. Le capitaine refusa énergiquement. Vers
le soir, Valembergh, accompagné par le vice-consul et par un secrétaire
de Théodore, vint trouver Keelmann et lui déclara que, s'il persistait
dans son refus, on le mettrait aux fers. Il répondit qu'il était prêt à
souffrir tout plutôt que de trahir ses associés. Neuhoff n'avait nulle
envie de retourner en Corse, il voulait seulement se faire remettre les
marchandises pour les vendre.
Valembergh exerça sur le commandant la pression la plus éhontée; chaque
jour il se rendait à la prison où il l'invectivait et le menaçait des
pires disgrâces, s'il ne consentait pas à délivrer sa cargaison au
baron. Le consul alla jusqu'à dire qu'il avait reçu,--chose peu
vraisemblable,--des instructions formelles à ce sujet, non seulement de
son gouvernement, mais aussi de Lucas Boon. Aucune menace ne put fléchir
l'intraitable Keelmann. Irrité de la mauvaise foi de Valembergh, il
s'adressa à M. de Montalègre pour obtenir justice. Le ministre du roi
des Deux-Siciles répondit vertement que cette affaire regardait
entièrement le consul et qu'il ne voulait pas en entendre parler[501].
[501] _Journal de Keelmann_: _loc. cit._ Nous avons vu, d'après
Rostini, que la femme de Théodore était parente du marquis de
Montalègre. Comment se fait-il que le baron ayant si odieusement
abandonné sa femme enceinte, ce ministre ait consenti à lui
accorder sa protection?
Puisieux apprit l'arrestation du commandant sans surprise. Il avait été
témoin l'année précédente d'une violente dispute entre Valembergh et le
capitaine de _La Demoiselle Agathe_, parce que celui-ci ne voulait pas
retourner en Corse[502]. Le consul comprenait d'une singulière façon la
protection qu'il devait à ses nationaux.
[502] Puisieux à Amelot, Naples, le 28 octobre 1738:
Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
L'ambassadeur de France, instruit de toutes ces intrigues par des
matelots hollandais, trouva moyen de communiquer en secret avec
Keelmann. Il lui conseilla de signer tout ce qu'on exigerait de lui en
prison. Remis en liberté, il pourrait mettre aussitôt à la voile et,
quand il aurait gagné la haute mer, se diriger vers un port français.
Keelmann aurait sans doute suivi cet avis «si M. l'envoyé de Gênes, qui
n'a pas encore toute la prudence d'un ministre consommé, n'avait tenu
indiscrètement quelques discours qui ont mis le consul de Hollande et
Théodore en méfiance contre le capitaine». Celui-ci fut surveillé plus
étroitement que jamais[503].
[503] Puisieux à Amelot (en chiffres), Naples, le 11 novembre
1738: Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère
des affaires étrangères.
Le 30 octobre, Valembergh arracha au capitaine un ordre écrit pour
permettre au baron de prendre à bord les effets qu'il réclamait. Le
consul fit en outre emprisonner les capitaines Peresen et Roos, parce
qu'ils refusaient de vendre à Neuhoff leurs cargaisons. Ils savaient
parfaitement qu'ils ne seraient jamais payés.
Keelmann prétendait que les négociants hollandais et lui-même pouvaient
s'estimer heureux si la perte de l'expédition ne dépassait pas deux cent
mille florins[504]. C'était bien suffisant pour avoir commandité un roi.
[504] Extrait d'une lettre de Naples du 16 décembre 1738:
_Ibidem_.
L'équipage de _L'Africain_ s'était ému des mauvais traitements qu'on
faisait subir à son commandant. Le 15 novembre, les marins signèrent,
par devant notaire, une protestation contre les manœuvres du
consul[505].
[505] _Journal de Keelmann_: _loc. cit._--_Traduction de la
protestation faite par l'équipage du vaisseau hollandais_
L'Africain, _contre le consul des États Généraux établi à Naples,
du 15 novembre 1738_: _Ibidem_. L'original de la protestation
accompagne la traduction.
La conduite de celui-ci, l'inertie suspecte des ministres du roi des
Deux-Siciles, qui laissaient commettre une injustice flagrante sans rien
dire, émurent le cabinet de Versailles. Amelot écrivit à Puisieux pour
lui recommander de faire à Montalègre les plus sérieuses
représentations. Le ministre se proposait de demander à l'ambassadeur
des États Généraux à Paris une explication sur les faits et gestes de
leur étrange représentant à Naples[506]. La France, qui s'était engagée
vis-à-vis de la république de Gênes à pacifier la Corse, ne pouvait pas
admettre qu'aucune puissance favorisât un aventurier.
[506] «S. M. souhaite que vous ne différiez pas un moment
d'instruire M. le marquis de Montalègre du procédé du consul de
Hollande. Le roi ne peut pas se persuader que les liaisons
d'intérêt, de sang et d'amitié qui doivent être entre S. M. et le
roi des Deux-Siciles, puissent laisser S. M. S. dans
l'incertitude du parti qu'Elle doit prendre dans une affaire qui
intéresse également l'honneur de la France et les droits de tous
les souverains».--Amelot à Puisieux, le 2 décembre 1738:
Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
Le 5 décembre, Keelmann fut remis en liberté[507].
[507] «Un volume ne suffirait pas pour détailler les manèges et
les injustices dont on a usé à son égard pendant sa
prison».--Puisieux à Amelot, Naples, le 9 décembre 1738:
_Ibidem_.
Le gouvernement des Deux-Siciles entreprit des démarches pour acheter la
cargaison des navires. Le capitaine se méfia et ne voulut pas consentir
à ce marché[508].
[508] Puisieux à Amelot, Naples, le 30 décembre 1738: _Ibidem_.
Au mois de février, il partit pour Smyrne et pour Constantinople. Il
vint demander à Puisieux une lettre de recommandation pour l'ambassadeur
de France en Turquie. Sa requête ne fut pas accueillie[509].
[509] Puisieux à Amelot, Naples, le 3 février 1739: _Ibidem_,
vol. 37.
Les intrigues de Valembergh avaient donné lieu à une critique sévère. Il
crut devoir se justifier auprès de son collègue de Livourne, François
Bouver. Keelmann, après s'être entendu avec les Génois, aurait perpétré
des attentats si _énormes_ qu'on ne pouvait les décrire dans une lettre.
A Amsterdam, il aurait commis de nombreux méfaits, qui étaient une honte
pour la nation hollandaise. Ces turpitudes avaient été découvertes après
son départ et les correspondants de Valembergh en faisaient un tableau
sinistre. Keelmann aurait tenté de vendre en sous-main le navire et
toute la cargaison. Dans ce but, il recevait à son bord, pendant la
nuit, des gens suspects et travestis. Le consul disait qu'il avait fait
mettre Keelmann en prison et qu'il le faisait étroitement surveiller
pour sauvegarder les intérêts des commerçants. Il serait trop long de
raconter toutes les ruses qu'il avait employées pour sortir de prison.
Un autre capitaine, Cornelius Roos, homme insolent et ami du vin, avait
pris bruyamment le parti de Keelmann. Valembergh avait dû également le
faire incarcérer. Le consul, en finissant, demandait à son collègue des
nouvelles de Corse et le priait de faire tous ses compliments à Salvini,
l'agent des révoltés à Livourne, et à cet individu taré, qui se faisait
passer pour le neveu de Théodore, sous le nom de Drost[510]. Cette
lettre ne prouvait qu'une chose, c'est que le consul avait des liens
d'amitié non seulement avec Théodore, mais encore avec ses partisans les
moins recommandables.
[510] Joseph Valembergh à François Bouver, consul de Hollande à
Livourne, le 11 novembre 1738. Copie d'une lettre interceptée:
_Ribellioni di Corsica_, filza 13-3011. Archives d'État de Gênes,
archives secrètes.
Le baron avait toujours peur. Il écrivit à la sœur Fonseca; il avouait
les cruelles inquiétudes qui le torturaient et demandait qu'elle lui
procurât à Naples un abri sûr. La bonne sœur avait immédiatement prié
une religieuse de cette ville, Mme Anne-Marie della Leonessa, de donner
asile au roi de Corse. Il n'avait besoin que d'une chambre; il se
procurerait lui-même la nourriture, il ne gênerait en rien les pieux
exercices du couvent; du reste il ne comptait pas rester longtemps dans
sa retraite. L'essentiel était qu'il pût se mettre en sûreté contre ses
ennemis. Il avait été trahi par les capitaines hollandais et il ne
savait plus à qui se fier[511].
[511] La sœur Fonseca à la sœur Anne-Marie della Leonessa, le
14 novembre 1738. Copie d'une lettre interceptée: _loc. cit._
Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
Théodore, en débarquant de _L'Africain_, se rendit donc au monastère où
la sœur Fonseca lui avait ménagé une demeure. Il s'y tenait renfermé
tout le jour, ne sortant que la nuit déguisé en moine. Il serait
ensuite allé loger dans un autre cloître[512], s'entourant de mystère.
Enfin, pensant que les saintes femmes ne le garantissaient pas
suffisamment contre les représailles de tous ceux qu'il avait dupés, il
vint se réfugier dans le logis de son ami Valembergh, où il avait fait
mettre tous ses papiers. Chez le consul, il trouva Mathieu Drost et un
autre individu, qui lui aussi se faisait passer pour un neveu de Sa
Majesté. Le consulat de Hollande à Naples était décidément un bien
mauvais lieu.
[512] Puisieux à Amelot, Naples, le 18 novembre 1738:
Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
Il s'y joua une comédie burlesque, dans laquelle Valembergh ne craignit
pas d'achever de se compromettre. Sur les réclamations pressantes du
gouvernement français, le consul de Hollande se vit obligé de remettre
Keelmann en liberté. Théodore tremblait de plus en plus et il supplia
son ami de le sauver. Voici ce qui fut imaginé. Dans la nuit du 2 au 3
décembre, Perelli, conseiller du roi des Deux-Siciles, et Ulloa,
auditeur général de l'armée, se présentèrent au consulat accompagnés de
quarante grenadiers. Ils arrêtèrent le baron et les deux individus qui
se trouvaient avec lui. Ils saisirent tous les papiers. C'était une
façon ingénieuse de les empêcher d'être pris par des gens indiscrets.
Des chaises à porteur attendaient dans la rue. Les captifs y furent
placés et conduits à Chiaïa. On les embarqua à bord d'une galiote qui
leva l'ancre aussitôt et fit voile vers Gaète. Un détachement de soldats
commandés par quatre officiers reçut les prisonniers à leur débarquement
et les amena à la citadelle. Théodore et ses deux acolytes furent
traités avec tous les égards[513]. On assura au baron trois ducats par
jour pour sa subsistance[514].
[513] _Gazette d'Amsterdam_, numéros des 2 janvier et 20 mars
1739.--_Mercure politique et historique de Hollande_, janvier,
février et mars 1739.--_The annals of the year 1739._ Londres, 2
vol. in-8º.
[514] Puisieux à Amelot, Naples, le 16 décembre 1738:
Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
Lorsque la nouvelle en fut connue à Naples, on insinua que l'arrestation
du baron de Neuhoff avait été faite à la requête du marquis de Puisieux.
Mais, plus celui-ci affirmait qu'il n'y était pour rien, plus on lui
attribuait cette mesure. On découvrit bientôt la trame de cette comédie
inventée par Théodore et Valembergh, de complicité avec les autorités
siciliennes. Pour calmer ses frayeurs le baron s'était fait arrêter et
conduire sous bonne escorte hors du royaume de Naples. Lorsqu'il fut
appréhendé, Neuhoff avait poussé l'effronterie jusqu'à demander aux
sbires s'il y avait sûreté pour sa vie[515]. C'était une de ces ruses un
peu grosses, dont il était coutumier.