ans, n'était pas venu au hasard à Amsterdam. Ayant servi comme cadet en
Allemagne, il avait entendu dire que Neuhoff levait des troupes; alléché
par les promesses que le roi répandait dans ses prospectus, il était
accouru. Il fut nommé officier aux appointements de vingt-cinq _gulden_
par mois. Il connut également les relations de Théodore avec les
bourgmestres et déclara que les imprimés circulaient avec la permission
des autorités hollandaises.
Un certain Gaspard Wort, de Cologne, était venu à Amsterdam dans
l'intention de s'embarquer pour les Indes. A son arrivée, le navire
était parti. Comme il errait par les rues, il rencontra une femme qui le
présenta à un seigneur dont il ignorait le nom. Ce personnage, qui
voulait voyager, admit Wort parmi ses gens en lui promettant quatorze
_gulden_ d'appointements mensuels. Wort fut embarqué à bord de l'un des
navires et il ne sut rien ni à Amsterdam, ni en route.
Théodore avait engagé comme domestiques quatre pauvres diables
d'allemands, qui furent très surpris en arrivant en Corse d'apprendre
qu'ils avaient été recrutés comme soldats au service d'un roi voulant
reconquérir sa couronne.
Bien d'autres malheureux furent enrôlés; la plupart se sauvèrent à
l'arrivée des navires dans l'île[460].
[460] _Déposition des gens arrêtés par M. de Sabran_: _loc. cit._
Ces gens disaient que la valeur des cargaisons était estimée, par les
capitaines, à quatre millions. Cette évaluation est très exagérée. Les
traitants hollandais avaient été trompés une première fois par le baron.
En préparant une seconde expédition, ils voulurent avoir un mandataire
de confiance pour sauvegarder leurs intérêts. Ils choisirent le
capitaine Keelmann, commandant de _L'Africain_, homme énergique, qui
était lui-même engagé dans l'entreprise pour un quart, soit cent mille
florins. Les marchandises embarquées représentaient donc une somme de
quatre cent mille florins. Les négociants comptaient retirer, en
échange, pour huit cent mille florins de denrées[461]. L'opération était
alléchante.
[461] Extrait d'une lettre de Naples du 16 décembre 1738:
Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
L'apothicaire Jaussin a donné le détail des cargaisons d'après une liste
que Théodore fit répandre en Corse. Une copie de cet inventaire figure
aux archives d'État de Gênes[462].
[462] _Cargaison des vaisseaux de Théodore, suivant la liste
qu'il en avait répandue_:
Douze pièces de canon de vingt-quatre livres de balles, trois mille
six cents boulets;
Trois grandes couleuvrines de dix-huit livres de balles, sept cents
boulets;
Douze pièces de canon de douze livres de balles, quatre cents boulets;
Six mille fusils, dont deux mille avec baïonnettes;
Mille grands mousquets et trois cent quatre-vingts mousquetons;
Deux mille paires de pistolets;
Quatre-vingt mille livres de poudre à canon;
Cent mille livres de poudre fine;
Deux cent mille livres de plomb;
Quatre cent mille pierres à fusil;
Cinquante mille livres de fer;
Deux mille pics et autres outils;
Quatre cents tonneaux avec des cercles de fer;
Quatre mille livres de plomb en saumon;
Cinquante caisses de tambour; une timbale; vingt-quatre trompettes;
habits pour deux cents gardes;
Six mille paires de souliers et de bas; du cuir pour la valeur de
trois mille florins; de la toile pour mille paillasses et mille
tentes;
Bandoulières, fourniments, ceinturons, gibecières au nombre de deux
mille; trois cents fusils pour les officiers, trois cents couteaux
de chasse; Cinquante drapeaux et étendards;
Six grandes seringues de cuivre, quatre cuves d'étain;
Deux mille grenades chargées, sept cents bombes de bois chargées;
Quatre-vingts tant coffres, malles que caisses, contenant
l'équipage du roi dont la maison est composée de cinquante
officiers;
Un secrétaire, un commissaire, un maître d'hôtel, deux chirurgiens,
deux valets de chambre, deux cuisiniers, deux écuyers, quatre
chasseurs et six valets de pied.
Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 265-266.--Archives d'État de Gênes,
archives secrètes.
On sait combien le baron était porté à l'exagération; il convient donc
de faire des réserves sur cette nomenclature. Elle n'est cependant pas
invraisemblable. Amsterdam était alors le principal centre de commerce
pour les munitions de guerre. La cargaison des navires avait dû être
composée, en majeure partie, avec les chargements de _L'Agathe_ et du
_Yong-Rombout_ formant l'expédition avortée de l'année précédente. A
côté de canons de plusieurs calibres, de couleuvrines, de fusils, de
mousquets, de boulets, de grenades, de balles et de poudre, on voit
figurer des tonneaux pour rapporter en Hollande l'huile de Corse; puis,
comme en 1737, des seringues destinées à arroser d'eau-forte les Génois.
Théodore n'avait pas renoncé à user, pour combattre ses ennemis, de la
stratégie à l'acide nitrique qu'il avait inventée. On n'avait pas oublié
les habits pour les gardes du corps, les fourniments assortis, les
drapeaux et les étendards de Sa Majesté. Il y avait encore cinquante
tambours, une timbale et vingt-quatre trompettes. Six mille paires de
souliers et de bas, de la toile à paillasses et à tentes, des outils
divers complétaient le chargement. Le roi avait eu soin de porter sur la
liste ses bagages personnels composés de quatre-vingts coffres, malles
ou caisses et d'indiquer les gens à son service: «un secrétaire, un
commissaire, un maître d'hôtel, deux chirurgiens, deux valets de
chambre, deux cuisiniers, deux écuyers, quatre chasseurs et six valets
de pied».
Vers le milieu du mois de mai, les navires étaient prêts à mettre à la
voile. Le 20, _Le Preterod_ partit d'Amsterdam, accompagné par _Le Jacob
et Christine_. Les deux bâtiments allèrent mouiller au Texel[463].
Théodore et un de ses neveux, Neuhoff, prirent passage à bord du
_Preterod_. Sur ce bateau, se trouvait François Vastel, matelot, qui
aurait été embarqué «forcément» au mois de mars 1738[464]. _L'Agathe_
quitta Amsterdam le 23 mai et se rendit également au Texel. Le 1er juin,
les deux navires marchands et le vaisseau de guerre appareillèrent,
allant directement à Malaga. Pendant ce temps, _L'Africain_ complétait
son chargement; il devait rejoindre les autres à Cagliari, en Sardaigne.
[463] Petite île située à vingt milles d'Amsterdam.
[464] _Déclaration faite au consulat d'Alicante par le nommé
François Vastel_: _loc. cit._--Abbé Letteron, _Pièces et
documents_, p. 283-286.
Les bâtiments jetèrent l'ancre devant Malaga après vingt jours de
traversée[465]. Le consul de Hollande eut deux conférences avec le
second capitaine du _Preterod_. La flotille se dirigea ensuite vers
Alicante. Dans cette ville, Frentzel et son lieutenant firent de
fréquentes visites à leur consul, qui, de son côté, vint plusieurs fois
à bord. Il dîna avec les officiers et avec le roi, «qui se retirait en
son particulier à la fin des repas»[466].
[465] François Vastel, dans sa déclaration, n'indique pas les
mêmes dates que celles qui sont portées dans le rapport de La
Villeheurnois et dans le journal de Riesenberg. D'après lui, _Le
Preterod_ ne serait arrivé à Malaga que le 5 ou le 6 juillet à
une heure et demie de l'après-midi.
[466] _Déclaration de François Vastel_: _loc. cit._
Théodore avait promis de verser une somme aux capitaines soit à Malaga,
soit à Alicante. Dans aucun de ces deux ports, il ne put faire honneur
à ses engagements. Les commandants ne voulurent pas aller plus loin,
mais le baron qui, à défaut d'argent, n'était jamais à court
d'arguments, déclara qu'aussitôt arrivé dans son royaume il fournirait,
contre les munitions, des denrées de première qualité en grande
abondance. Les officiers hollandais furent convaincus, et l'espérance au
cœur, ils décidèrent de se rendre en Corse[467].
[467] Puisieux à Amelot, Naples, le 11 novembre 1738:
Correspondance de Naples, Vol. 36. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
Pendant la traversée, Théodore causait volontiers avec Vastel. Il lui
donna deux ducats et lui promit de le nommer colonel ou commandant d'un
navire, s'il consentait à le suivre. Il apaisa une querelle que ce marin
eut avec un officier pour une question religieuse: Vastel était
catholique romain et il avait formellement refusé d'assister au prêche
protestant. Neuhoff obtint que son protégé fût exempté de l'office
luthérien[468].
[468] _Déclaration de François Vastel_: _loc. cit._
Après avoir renouvelé leur provision d'eau en Espagne, les navires
allèrent à Alger. Le _Le Preterod_ entra seul dans le port, tandis que
_L'Agathe_ et le _Jacob et Christine_ louvoyaient au large. Dès que le
_Preterod_ eut jeté l'ancre, le consul hollandais se rendit à bord dans
une embarcation battant pavillon des États Généraux et conduite par
vingt maures et un esclave français. Le capitaine reçut le consul à
l'échelle du navire et l'introduisit immédiatement dans sa cabine où se
trouvait le baron. Les trois personnages eurent une conférence qui dura
trois heures. Le consul revint, y dîna quatre fois et resta deux jours
entiers à causer avec Théodore[469].
[469] _Déclaration de François Vastel._--_Rapport du Commissaire
provincial des guerres La Villeheurnois_: _loc. cit._
La Villeheurnois donne, d'après les témoignages recueillis, la
cause de la présence si fréquente du consul hollandais à bord du
_Preterod_: «Deux tailleurs, embarqués alors sur ce bâtiment, ont
rapporté que le capitaine de Frentzel avait ordre d'y aller (à
Alger) pour conclure un traité de paix entre les États Généraux,
le roi d'Alger et le bey de Tunis». Il ajoutait «que le roi
d'Alger est venu plusieurs fois à bord du _Preterod_».
Après un séjour de deux semaines, _Le Preterod_ quitta Alger et
rejoignit les deux navires restés en rade[470]. La flotille arriva le 14
août à Cagliari[471]. Deux jours plus tard, _L'Africain_, parti
d'Amsterdam après les autres bâtiments, jeta l'ancre également dans le
port sarde.
[470] D'après Vastel, les navires seraient restés à Alger de
vingt-et-un à vingt-deux jours; selon La Villeheurnois quatorze
jours seulement.
[471] Cette date du 14 août est indiquée dans le _Rapport_ de La
Villeheurnois ainsi que dans le _Journal de Riesenberg_. Vastel,
dans sa déclaration, donne le 18 septembre, comme date d'arrivée
à Cagliari. D'ailleurs la date du 14 août est confirmée, par les
lettres de Mongiardino, consul de Gênes à Cagliari, à Mari (17 et
20 août 1738), par une de Paget, consul de France, écrite à
Boissieux (20 août 1738), enfin par une relation du marquis de
Rivarola, vice-roi de Sardaigne, envoyée également à Boissieux
(21 août 1738): Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 238-249.
L'arrivée de ces vaisseaux éveilla les soupçons des consuls français et
génois. Ce dernier, Mongiardino, écrivit à Mari le 17 août. Il envoya
son rapport par un courrier spécial, qui partit un dimanche, à la pointe
du jour. Il avait conservé un duplicata de sa lettre et se disposait,
trois jours plus tard, à expédier cette copie lorsqu'il apprit bien des
choses qui lui permirent de compléter ses renseignements. Il savait que
le baron de Neuhoff se trouvait à bord d'un des bâtiments et l'opinion
générale était que l'aventurier préparait une nouvelle descente en
Corse. Mongiardino eut plusieurs conférences avec Paget, le consul de
France. Celui-ci écrivit le 20 août à Boissieux, pour lui signaler la
présence de Théodore dans les eaux sardes. Le vice-roi de Sardaigne, le
marquis de Rivarola, envoya également le 21 août une relation à
Boissieux sur l'arrivée de la flotille hollandaise[472].
[472] Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 233-249.--_Ribellione de'
Corsi_, filza 12/3010. Archives d'État de Gênes, archives
secrètes.
Le 19 août, _L'Agathe_ et _Le Jacob et Christine_ appareillèrent. _Le
Preterod_ et _L'Africain_ demeurèrent à Cagliari pour «ne pas faire
semblant d'être du convoi»[473]. Les deux premiers bâtiments restèrent
en vue pendant toute la journée du 20. Dans la nuit du 20 au 21, _Le
Preterod_ et _L'Africain_ les rejoignirent[474].
[473] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._
[474] Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 249.
Théodore et sa suite quittèrent le vaisseau de guerre et se rendirent à
bord de _L'Africain_. Selon les uns, le capitaine Frentzel aurait
déclaré que les ordres qu'il avait l'empêchaient d'aller plus loin.
D'après Vastel, le baron changea de navire à cause d'une épidémie.
Toujours est-il que _Le Preterod_ se rendit à Port-Mahon. Arrivé là,
François Vastel s'enfuit, pendant la nuit, à deux heures. Il gagna à la
nage une tartane française des Martigues. _Le Saint-Antoine_, patron
Alexandre Boyer, qui conduisit le déserteur à Alicante où, le 6 novembre
1738, il fit sa déclaration devant le consul de France[475].
[475] _Déclaration de François Vastel_: _loc. cit._
Neuhoff ne désirait pas beaucoup revoir ses sujets. A peine fut-il sur
_L'Africain_ qu'il donna l'ordre au capitaine Keelmann de faire route
directement sur Naples. Le commandant s'y refusa. Ses instructions
l'obligeaient à se rendre en Corse. Bon gré, mal gré, on irait. Le roi
dut se résigner à rentrer dans son royaume[476].
[476] _Journal du capitaine Keelmann, hollandais, commandant le
vaisseau_ L'Africain _de quarante canons_: Correspondance de
Naples, vol. 36. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Les trois bâtiments, composant désormais la flotte du roi, parurent en
vue de la Corse, le 14 septembre[477].
[477] Le 14, suivant Riesenberg; le 15, d'après les gens
interrogés par La Villeheurnois.
Comme _L'Africain_ approchait des côtes, un oiseau se mit à voleter
autour du mât. Soudain, il tomba inanimé aux pieds de Théodore. Au même
moment, le navire donna contre un écueil. On crut qu'il allait sombrer,
mais il reprit bientôt sa route. Le roi avait relevé la bête au plumage
coloré; il la prit dans ses mains et la montra à ses officiers. L'oiseau
revint à la vie et prit bientôt son vol vers l'île. Les compagnons du
baron virent dans ce fait un signe de mauvais augure. Riesenberg, qui
était un esprit fort, se moqua de ces gens superstitieux[478].
[478] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._
Les navires jetèrent l'ancre devant un port que Riesenberg et les gens
interrogés appelèrent Rose ou Rossi et qui était Sorraco, près de
Porto-Vecchio[479].
[479] _Journal de Riesenberg._--_Rapport de La Villeheurnois_:
_loc. cit._--_Vera relazione dello sbarco felice del re Teodore
nel porto di Sorracho del suo regno di Corsica._ Abbé Letteron:
_Correspondance_, p. 419-422.
Tous les documents indiquent Sorraco comme l'endroit où mouilla le
navire de Théodore. Cependant, celui-ci date une lettre citée plus
loin de _la plage d'Aléria_. Il donnait sans doute ce nom à une
grande partie de la côte orientale, sur laquelle était situé ce
port.
Le premier soin de Neuhoff fut d'écrire à Matra: «Grâces à Dieu, mon
cher marquis, en dépit de toutes les persécutions et trahisons que j'ai
essuyées, me voici de retour sain et sauf. Venez me voir avec tous vos
fidèles amis, je vous attends et vous recevrai à bras ouverts». Il lui
demandait des chevaux pour lui et pour sa suite et deux cents bêtes de
somme pour les bagages. Les autres navires, séparés par la tempête,
arriveraient bientôt. «Je salue, disait-il, de tout mon cœur, madame la
marquise et j'embrasse mon filleul». Et, dans un post-scriptum plus long
que la lettre elle-même, il réclamait des gens armés ou non. Sa Majesté
n'oubliait pas son petit commerce. «Je donnerai gratis des armes, de la
poudre, du plomb et des frondes, mais le cuir, le fer, les étoffes, la
toile et autres marchandises, chacun pourra les acheter ou donner en
échange d'autres choses produites par le pays.» Puis il recommandait
qu'on levât des impôts en vin, grains et bestiaux. Surtout il fallait se
hâter[480].
[480] Cette lettre fut interceptée et remise à Boissieux le 14
septembre 1738. Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 260-262.
Il écrivit également au révérend Napoleoni, curé de Zonza et de
Porto-Vecchio, dont les paroissiens persistaient à prendre le parti des
Génois. Le roi exhortait le pasteur à faire rentrer ses ouailles dans le
devoir. Il promettait à ces égarés un généreux pardon et la paye qu'ils
recevaient de l'ennemi. Mais il voulait des otages; ceux-ci seraient
traités avec générosité. Si les habitants s'obstinaient dans leur
rebellion, ils seraient punis sévèrement. Avant de les châtier comme ils
le méritaient, il attendrait la réponse du curé, dont il saurait
reconnaître les services[481].
[481] Théodore au Rév. Napoleoni, curé de Zonza et de
Porto-Vecchio, de la plage d'Aleria le 14 septembre 1738. Copie
d'une lettre interceptée: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes,
archives secrètes. Jaussin donne également la traduction de cette
lettre, mais il l'indique datée du 15 septembre au lieu du 14:
_op. cit._, t. I, p. 267-269.
Cependant, à l'arrivée des navires, quelques Corses dévoués à Théodore
se présentèrent sur le rivage en agitant des drapeaux blancs. Pour
manifester leur joie, ils tirèrent des salves et crièrent «Vive le roi!»
Une chaloupe les amena à bord. Le roi leur donna audience et les
congédia après leur avoir distribué des fusils et des cocardes. A la
nuit, deux barques siciliennes rejoignirent _L'Africain_ et le saluèrent
de plusieurs coups de canon. Les jours suivants, d'autres barques de
même nation accostèrent les navires[482].
[482] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._--_Rapport de La
Villeheurnois_: _loc. cit._--Les gens interrogés par La
Villeheurnois ne croyaient pas que «les petits bâtiments
siciliens aient été forcés à servir Théodore.»
Quand il fallait agir, le baron tremblait. Il avait peur de tout le
monde, des Français, des Génois, des équipages hollandais, des Corses.
Il n'avait aucune envie de batailler dans les montagnes; rendre la
liberté à son peuple était le dernier de ses soucis. Dans l'entreprise
commerciale, il avait apporté, comme part, le mensonge, les promesses
trompeuses qui sentent l'escroquerie. Il avait acheté à crédit des
marchandises qu'il voulait sans doute vendre en quelque endroit pour
s'en faire de l'argent; mais pas dans l'île, car ses sujets étaient
pauvres. Seulement, les traitants d'Amsterdam avaient commandité un
monarque; ils spéculaient sur sa couronne et ils voulaient que leur
associé fît acte de souverain. Il ne pouvait leur servir qu'en tant que
Majesté. Théodore fut obligé de jouer le roi malgré lui. Les lettres
qu'il écrivit, les petites distributions qu'il fit, les airs de grandeur
qu'il se donna, tout cela constituait son rôle dans la comédie. Il s'en
acquittait, d'ailleurs, avec assez de naturel pour faire croire à la
réalité. Mais, quand il fallut en venir à la scène capitale, au
débarquement, il ne savait plus un mot. Keelmann ne l'entendait pas
ainsi. Il eut avec le baron une altercation violente. La dispute
s'étendit entre les matelots et les gens de Théodore. De part et
d'autre, on dégaîna et le malheureux dut promettre de descendre à terre,
car il n'était pas le plus fort[483].
[483] _Journal du capitaine Keelmann_: _loc. cit._
Le 18 septembre, à huit heures du matin, les officiers vinrent sur le
rivage pour préparer la réception du souverain. A trois heures de
l'après-midi, le roi débarqua à son tour au milieu des salves de
mousqueterie. Les Corses, accourus en grand nombre, l'acclamèrent et lui
rendirent hommage. Les notables s'entretinrent avec lui et le
complimentèrent. Après les réceptions, une exécution capitale eut lieu.
Le capitaine Wickmannshausen, arrêté pendant la traversée sur
_L'Africain_, était accusé d'avoir voulu attenter à la vie de Théodore
en mettant le feu à bord. Cet individu, qui se donnait le titre de
baron, avait été simplement cafetier en Westphalie. Il avait essayé de
tuer Neuhoff une première fois à Amsterdam; n'ayant pu y réussir, il
avait attendu d'être en mer pour mettre son projet à exécution.
Convaincu de tentative criminelle, Wickmannshausen fut condamné à mort.
Amené sur le rivage et attaché à un pin, il fut fusillé. Devant le
cadavre, Théodore s'adressant aux insulaires: «Vous voyez, dit-il, comme
je punis mes propres officiers; que ne ferais-je pas à votre égard, si
vous vous avisiez de me manquer de fidélité!»[484].
[484] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._--_Rapport de La
Villeheurnois_: _loc. cit._--Bonfiglio Guelfucci: _op. cit._, p.
79. Le Père Guelfucci dit que l'officier hollandais, en voulant
tuer le baron de Neuhoff, avait été séduit par la prime de deux
mille genuines offerte par la république de Gênes pour la tête de
l'aventurier.
Varnhagen, l'apologiste de Neuhoff, raconte à ce sujet une légende.
Théodore aurait été averti des intentions coupables de son officier par
sainte Julie, patronne de la Corse, qui lui était apparue. Il aurait
ainsi pu déjouer cet infernal dessein. L'historien allemand ajoute:
«Après ce miracle évident, il fallait s'attendre à voir toutes les
puissances le reconnaître comme roi.»[485].
[485] Varnhagen, _op. cit._, p. 55.
_Le Mercure historique et politique de Hollande_, toujours dévoué à
Neuhoff, dit, pour excuser cette exécution sommaire, que l'officier
avait été condamné à être brûlé, mais «il fut seulement empalé»[486].
[486] Numéro de novembre 1738.--Abbé Letteron: _Correspondance_,
p. 414-422.
Le soir même, Théodore rentra à bord, car il n'avait aucune envie de
passer la nuit au milieu de ses fidèles sujets. Le lendemain, le
généralissime Ornano, suivi de deux prêtres et de ses partisans, vint
sur le rivage. Il y eut une nouvelle distribution de fusils et de
pistolets. Deux ou trois mille insulaires se trouvèrent réunis et
formèrent une sorte de camp. Un détachement fut envoyé sur Porto-Vecchio
et on apprit que ces braves avaient réussi à couper la conduite d'eau de
la ville et qu'ils avaient mis en fuite quelques Génois[487].
[487] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._
On avait commencé à débarquer les munitions; mais les Corses
n'apportaient aucune denrée en échange, suivant les promesses de
Théodore. Keelmann se méfia; il assembla les officiers, on tint conseil
et il fut décidé que le débarquement cesserait et qu'on irait à
Naples[488]. Il n'y avait rien à faire avec ce roi.
[488] Puisieux à Amelot, Naples, le 11 novembre 1738:
Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
Le 23 septembre, les navires mirent à la voile, en compagnie des quatre
barques siciliennes. Les matelots crurent qu'on allait mouiller devant
Porto-Vecchio. Quand ils virent que la flotille dépassait la ville, et
que le vent les poussait vers la Sardaigne, ils ne surent que penser.
Les bâtiments louvoyèrent entre les deux îles et furent bientôt en vue
de Bonifacio.
Riesenberg avait quitté _L'Africain_ et s'était embarqué, par ordre,
sur un pinque nommé _Jesus-Maria-Joseph, l'anime del purgatorio_, et
dont le patron était Roch Malato[489]. Théodore avait frété cette barque
à Sorraco, le 22 septembre, au prix de quatre-vingt-cinq sequins
payables d'avance[490].
[489] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._
[490] _Accord fait entre Théodore et un des patrons du bâtiment
pris par M. de Sabran._ Jaussin: _op. cit._, t. II, p. 267-268.