Le nommé Tobias-Fredericus Bollet, natif du Wurtemberg, âgé de vingt

ans, n'était pas venu au hasard à Amsterdam. Ayant servi comme cadet en

Allemagne, il avait entendu dire que Neuhoff levait des troupes; alléché

par les promesses que le roi répandait dans ses prospectus, il était

accouru. Il fut nommé officier aux appointements de vingt-cinq _gulden_

par mois. Il connut également les relations de Théodore avec les

bourgmestres et déclara que les imprimés circulaient avec la permission

des autorités hollandaises.

Un certain Gaspard Wort, de Cologne, était venu à Amsterdam dans

l'intention de s'embarquer pour les Indes. A son arrivée, le navire

était parti. Comme il errait par les rues, il rencontra une femme qui le

présenta à un seigneur dont il ignorait le nom. Ce personnage, qui

voulait voyager, admit Wort parmi ses gens en lui promettant quatorze

_gulden_ d'appointements mensuels. Wort fut embarqué à bord de l'un des

navires et il ne sut rien ni à Amsterdam, ni en route.

Théodore avait engagé comme domestiques quatre pauvres diables

d'allemands, qui furent très surpris en arrivant en Corse d'apprendre

qu'ils avaient été recrutés comme soldats au service d'un roi voulant

reconquérir sa couronne.

Bien d'autres malheureux furent enrôlés; la plupart se sauvèrent à

l'arrivée des navires dans l'île[460].

[460] _Déposition des gens arrêtés par M. de Sabran_: _loc. cit._

Ces gens disaient que la valeur des cargaisons était estimée, par les

capitaines, à quatre millions. Cette évaluation est très exagérée. Les

traitants hollandais avaient été trompés une première fois par le baron.

En préparant une seconde expédition, ils voulurent avoir un mandataire

de confiance pour sauvegarder leurs intérêts. Ils choisirent le

capitaine Keelmann, commandant de _L'Africain_, homme énergique, qui

était lui-même engagé dans l'entreprise pour un quart, soit cent mille

florins. Les marchandises embarquées représentaient donc une somme de

quatre cent mille florins. Les négociants comptaient retirer, en

échange, pour huit cent mille florins de denrées[461]. L'opération était

alléchante.

[461] Extrait d'une lettre de Naples du 16 décembre 1738:

Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

L'apothicaire Jaussin a donné le détail des cargaisons d'après une liste

que Théodore fit répandre en Corse. Une copie de cet inventaire figure

aux archives d'État de Gênes[462].

[462] _Cargaison des vaisseaux de Théodore, suivant la liste

qu'il en avait répandue_:

Douze pièces de canon de vingt-quatre livres de balles, trois mille

six cents boulets;

Trois grandes couleuvrines de dix-huit livres de balles, sept cents

boulets;

Douze pièces de canon de douze livres de balles, quatre cents boulets;

Six mille fusils, dont deux mille avec baïonnettes;

Mille grands mousquets et trois cent quatre-vingts mousquetons;

Deux mille paires de pistolets;

Quatre-vingt mille livres de poudre à canon;

Cent mille livres de poudre fine;

Deux cent mille livres de plomb;

Quatre cent mille pierres à fusil;

Cinquante mille livres de fer;

Deux mille pics et autres outils;

Quatre cents tonneaux avec des cercles de fer;

Quatre mille livres de plomb en saumon;

Cinquante caisses de tambour; une timbale; vingt-quatre trompettes;

habits pour deux cents gardes;

Six mille paires de souliers et de bas; du cuir pour la valeur de

trois mille florins; de la toile pour mille paillasses et mille

tentes;

Bandoulières, fourniments, ceinturons, gibecières au nombre de deux

mille; trois cents fusils pour les officiers, trois cents couteaux

de chasse; Cinquante drapeaux et étendards;

Six grandes seringues de cuivre, quatre cuves d'étain;

Deux mille grenades chargées, sept cents bombes de bois chargées;

Quatre-vingts tant coffres, malles que caisses, contenant

l'équipage du roi dont la maison est composée de cinquante

officiers;

Un secrétaire, un commissaire, un maître d'hôtel, deux chirurgiens,

deux valets de chambre, deux cuisiniers, deux écuyers, quatre

chasseurs et six valets de pied.

Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 265-266.--Archives d'État de Gênes,

archives secrètes.

On sait combien le baron était porté à l'exagération; il convient donc

de faire des réserves sur cette nomenclature. Elle n'est cependant pas

invraisemblable. Amsterdam était alors le principal centre de commerce

pour les munitions de guerre. La cargaison des navires avait dû être

composée, en majeure partie, avec les chargements de _L'Agathe_ et du

_Yong-Rombout_ formant l'expédition avortée de l'année précédente. A

côté de canons de plusieurs calibres, de couleuvrines, de fusils, de

mousquets, de boulets, de grenades, de balles et de poudre, on voit

figurer des tonneaux pour rapporter en Hollande l'huile de Corse; puis,

comme en 1737, des seringues destinées à arroser d'eau-forte les Génois.

Théodore n'avait pas renoncé à user, pour combattre ses ennemis, de la

stratégie à l'acide nitrique qu'il avait inventée. On n'avait pas oublié

les habits pour les gardes du corps, les fourniments assortis, les

drapeaux et les étendards de Sa Majesté. Il y avait encore cinquante

tambours, une timbale et vingt-quatre trompettes. Six mille paires de

souliers et de bas, de la toile à paillasses et à tentes, des outils

divers complétaient le chargement. Le roi avait eu soin de porter sur la

liste ses bagages personnels composés de quatre-vingts coffres, malles

ou caisses et d'indiquer les gens à son service: «un secrétaire, un

commissaire, un maître d'hôtel, deux chirurgiens, deux valets de

chambre, deux cuisiniers, deux écuyers, quatre chasseurs et six valets

de pied».

Vers le milieu du mois de mai, les navires étaient prêts à mettre à la

voile. Le 20, _Le Preterod_ partit d'Amsterdam, accompagné par _Le Jacob

et Christine_. Les deux bâtiments allèrent mouiller au Texel[463].

Théodore et un de ses neveux, Neuhoff, prirent passage à bord du

_Preterod_. Sur ce bateau, se trouvait François Vastel, matelot, qui

aurait été embarqué «forcément» au mois de mars 1738[464]. _L'Agathe_

quitta Amsterdam le 23 mai et se rendit également au Texel. Le 1er juin,

les deux navires marchands et le vaisseau de guerre appareillèrent,

allant directement à Malaga. Pendant ce temps, _L'Africain_ complétait

son chargement; il devait rejoindre les autres à Cagliari, en Sardaigne.

[463] Petite île située à vingt milles d'Amsterdam.

[464] _Déclaration faite au consulat d'Alicante par le nommé

François Vastel_: _loc. cit._--Abbé Letteron, _Pièces et

documents_, p. 283-286.

Les bâtiments jetèrent l'ancre devant Malaga après vingt jours de

traversée[465]. Le consul de Hollande eut deux conférences avec le

second capitaine du _Preterod_. La flotille se dirigea ensuite vers

Alicante. Dans cette ville, Frentzel et son lieutenant firent de

fréquentes visites à leur consul, qui, de son côté, vint plusieurs fois

à bord. Il dîna avec les officiers et avec le roi, «qui se retirait en

son particulier à la fin des repas»[466].

[465] François Vastel, dans sa déclaration, n'indique pas les

mêmes dates que celles qui sont portées dans le rapport de La

Villeheurnois et dans le journal de Riesenberg. D'après lui, _Le

Preterod_ ne serait arrivé à Malaga que le 5 ou le 6 juillet à

une heure et demie de l'après-midi.

[466] _Déclaration de François Vastel_: _loc. cit._

Théodore avait promis de verser une somme aux capitaines soit à Malaga,

soit à Alicante. Dans aucun de ces deux ports, il ne put faire honneur

à ses engagements. Les commandants ne voulurent pas aller plus loin,

mais le baron qui, à défaut d'argent, n'était jamais à court

d'arguments, déclara qu'aussitôt arrivé dans son royaume il fournirait,

contre les munitions, des denrées de première qualité en grande

abondance. Les officiers hollandais furent convaincus, et l'espérance au

cœur, ils décidèrent de se rendre en Corse[467].

[467] Puisieux à Amelot, Naples, le 11 novembre 1738:

Correspondance de Naples, Vol. 36. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Pendant la traversée, Théodore causait volontiers avec Vastel. Il lui

donna deux ducats et lui promit de le nommer colonel ou commandant d'un

navire, s'il consentait à le suivre. Il apaisa une querelle que ce marin

eut avec un officier pour une question religieuse: Vastel était

catholique romain et il avait formellement refusé d'assister au prêche

protestant. Neuhoff obtint que son protégé fût exempté de l'office

luthérien[468].

[468] _Déclaration de François Vastel_: _loc. cit._

Après avoir renouvelé leur provision d'eau en Espagne, les navires

allèrent à Alger. Le _Le Preterod_ entra seul dans le port, tandis que

_L'Agathe_ et le _Jacob et Christine_ louvoyaient au large. Dès que le

_Preterod_ eut jeté l'ancre, le consul hollandais se rendit à bord dans

une embarcation battant pavillon des États Généraux et conduite par

vingt maures et un esclave français. Le capitaine reçut le consul à

l'échelle du navire et l'introduisit immédiatement dans sa cabine où se

trouvait le baron. Les trois personnages eurent une conférence qui dura

trois heures. Le consul revint, y dîna quatre fois et resta deux jours

entiers à causer avec Théodore[469].

[469] _Déclaration de François Vastel._--_Rapport du Commissaire

provincial des guerres La Villeheurnois_: _loc. cit._

La Villeheurnois donne, d'après les témoignages recueillis, la

cause de la présence si fréquente du consul hollandais à bord du

_Preterod_: «Deux tailleurs, embarqués alors sur ce bâtiment, ont

rapporté que le capitaine de Frentzel avait ordre d'y aller (à

Alger) pour conclure un traité de paix entre les États Généraux,

le roi d'Alger et le bey de Tunis». Il ajoutait «que le roi

d'Alger est venu plusieurs fois à bord du _Preterod_».

Après un séjour de deux semaines, _Le Preterod_ quitta Alger et

rejoignit les deux navires restés en rade[470]. La flotille arriva le 14

août à Cagliari[471]. Deux jours plus tard, _L'Africain_, parti

d'Amsterdam après les autres bâtiments, jeta l'ancre également dans le

port sarde.

[470] D'après Vastel, les navires seraient restés à Alger de

vingt-et-un à vingt-deux jours; selon La Villeheurnois quatorze

jours seulement.

[471] Cette date du 14 août est indiquée dans le _Rapport_ de La

Villeheurnois ainsi que dans le _Journal de Riesenberg_. Vastel,

dans sa déclaration, donne le 18 septembre, comme date d'arrivée

à Cagliari. D'ailleurs la date du 14 août est confirmée, par les

lettres de Mongiardino, consul de Gênes à Cagliari, à Mari (17 et

20 août 1738), par une de Paget, consul de France, écrite à

Boissieux (20 août 1738), enfin par une relation du marquis de

Rivarola, vice-roi de Sardaigne, envoyée également à Boissieux

(21 août 1738): Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 238-249.

L'arrivée de ces vaisseaux éveilla les soupçons des consuls français et

génois. Ce dernier, Mongiardino, écrivit à Mari le 17 août. Il envoya

son rapport par un courrier spécial, qui partit un dimanche, à la pointe

du jour. Il avait conservé un duplicata de sa lettre et se disposait,

trois jours plus tard, à expédier cette copie lorsqu'il apprit bien des

choses qui lui permirent de compléter ses renseignements. Il savait que

le baron de Neuhoff se trouvait à bord d'un des bâtiments et l'opinion

générale était que l'aventurier préparait une nouvelle descente en

Corse. Mongiardino eut plusieurs conférences avec Paget, le consul de

France. Celui-ci écrivit le 20 août à Boissieux, pour lui signaler la

présence de Théodore dans les eaux sardes. Le vice-roi de Sardaigne, le

marquis de Rivarola, envoya également le 21 août une relation à

Boissieux sur l'arrivée de la flotille hollandaise[472].

[472] Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 233-249.--_Ribellione de'

Corsi_, filza 12/3010. Archives d'État de Gênes, archives

secrètes.

Le 19 août, _L'Agathe_ et _Le Jacob et Christine_ appareillèrent. _Le

Preterod_ et _L'Africain_ demeurèrent à Cagliari pour «ne pas faire

semblant d'être du convoi»[473]. Les deux premiers bâtiments restèrent

en vue pendant toute la journée du 20. Dans la nuit du 20 au 21, _Le

Preterod_ et _L'Africain_ les rejoignirent[474].

[473] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._

[474] Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 249.

Théodore et sa suite quittèrent le vaisseau de guerre et se rendirent à

bord de _L'Africain_. Selon les uns, le capitaine Frentzel aurait

déclaré que les ordres qu'il avait l'empêchaient d'aller plus loin.

D'après Vastel, le baron changea de navire à cause d'une épidémie.

Toujours est-il que _Le Preterod_ se rendit à Port-Mahon. Arrivé là,

François Vastel s'enfuit, pendant la nuit, à deux heures. Il gagna à la

nage une tartane française des Martigues. _Le Saint-Antoine_, patron

Alexandre Boyer, qui conduisit le déserteur à Alicante où, le 6 novembre

1738, il fit sa déclaration devant le consul de France[475].

[475] _Déclaration de François Vastel_: _loc. cit._

Neuhoff ne désirait pas beaucoup revoir ses sujets. A peine fut-il sur

_L'Africain_ qu'il donna l'ordre au capitaine Keelmann de faire route

directement sur Naples. Le commandant s'y refusa. Ses instructions

l'obligeaient à se rendre en Corse. Bon gré, mal gré, on irait. Le roi

dut se résigner à rentrer dans son royaume[476].

[476] _Journal du capitaine Keelmann, hollandais, commandant le

vaisseau_ L'Africain _de quarante canons_: Correspondance de

Naples, vol. 36. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Les trois bâtiments, composant désormais la flotte du roi, parurent en

vue de la Corse, le 14 septembre[477].

[477] Le 14, suivant Riesenberg; le 15, d'après les gens

interrogés par La Villeheurnois.

Comme _L'Africain_ approchait des côtes, un oiseau se mit à voleter

autour du mât. Soudain, il tomba inanimé aux pieds de Théodore. Au même

moment, le navire donna contre un écueil. On crut qu'il allait sombrer,

mais il reprit bientôt sa route. Le roi avait relevé la bête au plumage

coloré; il la prit dans ses mains et la montra à ses officiers. L'oiseau

revint à la vie et prit bientôt son vol vers l'île. Les compagnons du

baron virent dans ce fait un signe de mauvais augure. Riesenberg, qui

était un esprit fort, se moqua de ces gens superstitieux[478].

[478] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._

Les navires jetèrent l'ancre devant un port que Riesenberg et les gens

interrogés appelèrent Rose ou Rossi et qui était Sorraco, près de

Porto-Vecchio[479].

[479] _Journal de Riesenberg._--_Rapport de La Villeheurnois_:

_loc. cit._--_Vera relazione dello sbarco felice del re Teodore

nel porto di Sorracho del suo regno di Corsica._ Abbé Letteron:

_Correspondance_, p. 419-422.

Tous les documents indiquent Sorraco comme l'endroit où mouilla le

navire de Théodore. Cependant, celui-ci date une lettre citée plus

loin de _la plage d'Aléria_. Il donnait sans doute ce nom à une

grande partie de la côte orientale, sur laquelle était situé ce

port.

Le premier soin de Neuhoff fut d'écrire à Matra: «Grâces à Dieu, mon

cher marquis, en dépit de toutes les persécutions et trahisons que j'ai

essuyées, me voici de retour sain et sauf. Venez me voir avec tous vos

fidèles amis, je vous attends et vous recevrai à bras ouverts». Il lui

demandait des chevaux pour lui et pour sa suite et deux cents bêtes de

somme pour les bagages. Les autres navires, séparés par la tempête,

arriveraient bientôt. «Je salue, disait-il, de tout mon cœur, madame la

marquise et j'embrasse mon filleul». Et, dans un post-scriptum plus long

que la lettre elle-même, il réclamait des gens armés ou non. Sa Majesté

n'oubliait pas son petit commerce. «Je donnerai gratis des armes, de la

poudre, du plomb et des frondes, mais le cuir, le fer, les étoffes, la

toile et autres marchandises, chacun pourra les acheter ou donner en

échange d'autres choses produites par le pays.» Puis il recommandait

qu'on levât des impôts en vin, grains et bestiaux. Surtout il fallait se

hâter[480].

[480] Cette lettre fut interceptée et remise à Boissieux le 14

septembre 1738. Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 260-262.

Il écrivit également au révérend Napoleoni, curé de Zonza et de

Porto-Vecchio, dont les paroissiens persistaient à prendre le parti des

Génois. Le roi exhortait le pasteur à faire rentrer ses ouailles dans le

devoir. Il promettait à ces égarés un généreux pardon et la paye qu'ils

recevaient de l'ennemi. Mais il voulait des otages; ceux-ci seraient

traités avec générosité. Si les habitants s'obstinaient dans leur

rebellion, ils seraient punis sévèrement. Avant de les châtier comme ils

le méritaient, il attendrait la réponse du curé, dont il saurait

reconnaître les services[481].

[481] Théodore au Rév. Napoleoni, curé de Zonza et de

Porto-Vecchio, de la plage d'Aleria le 14 septembre 1738. Copie

d'une lettre interceptée: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes,

archives secrètes. Jaussin donne également la traduction de cette

lettre, mais il l'indique datée du 15 septembre au lieu du 14:

_op. cit._, t. I, p. 267-269.

Cependant, à l'arrivée des navires, quelques Corses dévoués à Théodore

se présentèrent sur le rivage en agitant des drapeaux blancs. Pour

manifester leur joie, ils tirèrent des salves et crièrent «Vive le roi!»

Une chaloupe les amena à bord. Le roi leur donna audience et les

congédia après leur avoir distribué des fusils et des cocardes. A la

nuit, deux barques siciliennes rejoignirent _L'Africain_ et le saluèrent

de plusieurs coups de canon. Les jours suivants, d'autres barques de

même nation accostèrent les navires[482].

[482] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._--_Rapport de La

Villeheurnois_: _loc. cit._--Les gens interrogés par La

Villeheurnois ne croyaient pas que «les petits bâtiments

siciliens aient été forcés à servir Théodore.»

Quand il fallait agir, le baron tremblait. Il avait peur de tout le

monde, des Français, des Génois, des équipages hollandais, des Corses.

Il n'avait aucune envie de batailler dans les montagnes; rendre la

liberté à son peuple était le dernier de ses soucis. Dans l'entreprise

commerciale, il avait apporté, comme part, le mensonge, les promesses

trompeuses qui sentent l'escroquerie. Il avait acheté à crédit des

marchandises qu'il voulait sans doute vendre en quelque endroit pour

s'en faire de l'argent; mais pas dans l'île, car ses sujets étaient

pauvres. Seulement, les traitants d'Amsterdam avaient commandité un

monarque; ils spéculaient sur sa couronne et ils voulaient que leur

associé fît acte de souverain. Il ne pouvait leur servir qu'en tant que

Majesté. Théodore fut obligé de jouer le roi malgré lui. Les lettres

qu'il écrivit, les petites distributions qu'il fit, les airs de grandeur

qu'il se donna, tout cela constituait son rôle dans la comédie. Il s'en

acquittait, d'ailleurs, avec assez de naturel pour faire croire à la

réalité. Mais, quand il fallut en venir à la scène capitale, au

débarquement, il ne savait plus un mot. Keelmann ne l'entendait pas

ainsi. Il eut avec le baron une altercation violente. La dispute

s'étendit entre les matelots et les gens de Théodore. De part et

d'autre, on dégaîna et le malheureux dut promettre de descendre à terre,

car il n'était pas le plus fort[483].

[483] _Journal du capitaine Keelmann_: _loc. cit._

Le 18 septembre, à huit heures du matin, les officiers vinrent sur le

rivage pour préparer la réception du souverain. A trois heures de

l'après-midi, le roi débarqua à son tour au milieu des salves de

mousqueterie. Les Corses, accourus en grand nombre, l'acclamèrent et lui

rendirent hommage. Les notables s'entretinrent avec lui et le

complimentèrent. Après les réceptions, une exécution capitale eut lieu.

Le capitaine Wickmannshausen, arrêté pendant la traversée sur

_L'Africain_, était accusé d'avoir voulu attenter à la vie de Théodore

en mettant le feu à bord. Cet individu, qui se donnait le titre de

baron, avait été simplement cafetier en Westphalie. Il avait essayé de

tuer Neuhoff une première fois à Amsterdam; n'ayant pu y réussir, il

avait attendu d'être en mer pour mettre son projet à exécution.

Convaincu de tentative criminelle, Wickmannshausen fut condamné à mort.

Amené sur le rivage et attaché à un pin, il fut fusillé. Devant le

cadavre, Théodore s'adressant aux insulaires: «Vous voyez, dit-il, comme

je punis mes propres officiers; que ne ferais-je pas à votre égard, si

vous vous avisiez de me manquer de fidélité!»[484].

[484] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._--_Rapport de La

Villeheurnois_: _loc. cit._--Bonfiglio Guelfucci: _op. cit._, p.

79. Le Père Guelfucci dit que l'officier hollandais, en voulant

tuer le baron de Neuhoff, avait été séduit par la prime de deux

mille genuines offerte par la république de Gênes pour la tête de

l'aventurier.

Varnhagen, l'apologiste de Neuhoff, raconte à ce sujet une légende.

Théodore aurait été averti des intentions coupables de son officier par

sainte Julie, patronne de la Corse, qui lui était apparue. Il aurait

ainsi pu déjouer cet infernal dessein. L'historien allemand ajoute:

«Après ce miracle évident, il fallait s'attendre à voir toutes les

puissances le reconnaître comme roi.»[485].

[485] Varnhagen, _op. cit._, p. 55.

_Le Mercure historique et politique de Hollande_, toujours dévoué à

Neuhoff, dit, pour excuser cette exécution sommaire, que l'officier

avait été condamné à être brûlé, mais «il fut seulement empalé»[486].

[486] Numéro de novembre 1738.--Abbé Letteron: _Correspondance_,

p. 414-422.

Le soir même, Théodore rentra à bord, car il n'avait aucune envie de

passer la nuit au milieu de ses fidèles sujets. Le lendemain, le

généralissime Ornano, suivi de deux prêtres et de ses partisans, vint

sur le rivage. Il y eut une nouvelle distribution de fusils et de

pistolets. Deux ou trois mille insulaires se trouvèrent réunis et

formèrent une sorte de camp. Un détachement fut envoyé sur Porto-Vecchio

et on apprit que ces braves avaient réussi à couper la conduite d'eau de

la ville et qu'ils avaient mis en fuite quelques Génois[487].

[487] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._

On avait commencé à débarquer les munitions; mais les Corses

n'apportaient aucune denrée en échange, suivant les promesses de

Théodore. Keelmann se méfia; il assembla les officiers, on tint conseil

et il fut décidé que le débarquement cesserait et qu'on irait à

Naples[488]. Il n'y avait rien à faire avec ce roi.

[488] Puisieux à Amelot, Naples, le 11 novembre 1738:

Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Le 23 septembre, les navires mirent à la voile, en compagnie des quatre

barques siciliennes. Les matelots crurent qu'on allait mouiller devant

Porto-Vecchio. Quand ils virent que la flotille dépassait la ville, et

que le vent les poussait vers la Sardaigne, ils ne surent que penser.

Les bâtiments louvoyèrent entre les deux îles et furent bientôt en vue

de Bonifacio.

Riesenberg avait quitté _L'Africain_ et s'était embarqué, par ordre,

sur un pinque nommé _Jesus-Maria-Joseph, l'anime del purgatorio_, et

dont le patron était Roch Malato[489]. Théodore avait frété cette barque

à Sorraco, le 22 septembre, au prix de quatre-vingt-cinq sequins

payables d'avance[490].

[489] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._

[490] _Accord fait entre Théodore et un des patrons du bâtiment

pris par M. de Sabran._ Jaussin: _op. cit._, t. II, p. 267-268.

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 16 / 38 段