L'envoyé d'Espagne à Gênes, Cornejo, ne restait pas inactif. Tout en

déclarant que sa cour n'avait aucune ambition sur la Corse, il avait des

conférences secrètes avec Augustin Grimaldi, un des membres influents du

gouvernement génois, chez les jésuites, dans l'appartement du Père

Tambin[425].

[425] Campredon à Amelot, Gênes, les 4 mars et 18 avril 1737:

Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Le ministre de France essayait de déjouer ces intrigues; mais ce n'était

pas chose aisée, car il se heurtait à une mauvaise foi insigne et à

l'hostilité non déguisée de certains personnages génois. Le gouvernement

faisait arrêter les courriers pour prendre connaissance de la

correspondance échangée entre Campredon et Amelot[426]. La cour de Turin

s'alarmait; l'envoyé de l'Empereur, Guicciardi, s'agitait et se montrait

inquiet, car on prévoyait que, malgré tout, la république serait forcée

de demander des secours à Louis XV, seul souverain en Europe en état de

l'aider efficacement[427].

[426] Campredon à Amelot, Gênes, le 4 avril 1737. Correspondance

de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires étrangères.

[427] Le même au même, le 27 juin 1737: _Ibidem_.

Des négociations se nouèrent en effet entre Gênes et Versailles. Sorba

reçut les pleins pouvoirs pour traiter; on lui adjoignit Brignole, comme

envoyé extraordinaire, et Emmanuel Durazzo. D'Angervilliers, de son

côté, envoya à Gênes Peloux, en qualité de commissaire ordonnateur des

guerres en Corse[428].

[428] Le même au même, les 19 et 26 septembre 1737:

Correspondance de Gênes, vol. 100. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Il n'y a pas lieu de relater ici dans ses détails l'intervention

française dans l'île. Je me contenterai de rappeler brièvement les faits

qui sont indispensables pour suivre l'histoire de Théodore.

Le 12 juillet 1737, Schmerling, envoyé de l'Empereur, et Amelot,

signèrent, à Versailles, une déclaration par laquelle Leurs Majestés

Impériale et Très Chrétienne se promettaient «réciproquement qu'elles ne

souffriront pas que l'île de Corse sorte de la domination génoise sous

quelque prétexte ou pour quelque cause que ce puisse être». Les deux

puissances déclaraient en outre qu'elles concerteront et prendront à cet

égard les mesures qu'elles jugeront les meilleures[429].

[429] Déclaration signée le 12 juillet 1737 au nom du Roi et de

l'Empereur: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du

Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et

documents_, p. 2.

La France, d'accord avec l'Empereur, proposait donc à la république de

Gênes l'envoi en Corse de trois mille hommes de troupes françaises pour

soumettre les rebelles. Le 10 novembre 1737, une convention définitive

passée entre la France et la république, régla les conditions de cette

intervention. Si les trois mille hommes ne suffisaient pas à faire

rentrer les Corses dans l'obéissance, la cour de Versailles s'engageait

à envoyer un nouveau corps de cinq mille hommes. Les Génois devaient

payer à la France une indemnité de deux millions de livres en monnaie

courante de France[430].

[430] Convention entre la république de Gênes et la cour de

France, Fontainebleau, le 10 novembre 1737: Correspondance de

Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires

étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 61.

Tandis que l'expédition se préparait, la cour de Versailles envoyait le

sieur Pignon, précédemment consul de France à Tunis, en mission spéciale

à Livourne, où se trouvaient les principaux chefs corses et où les

révoltés avaient un représentant, le prêtre Grégoire Salvini. Celui-ci

était muni d'un pouvoir donné, le 6 août 1736, sous les signatures de

Hyacinthe Paoli, général du royaume, de Louis Giafferi, de Jean-Jacques

Ambroggi, de Paul-Marie Paoli et de Jean-Thomas Giulani, ne faisant

aucune mention du roi Théodore Ier[431]. Il avait été sans doute donné à

son insu et cependant, Neuhoff, à cette époque-là, régnait encore dans

l'île. Les chefs, qui l'avaient acclamé comme un sauveur, ne se

souciaient plus de lui. Si elle avait besoin d'être démontrée davantage,

l'inconstance politique des Corses ressortirait ici d'une façon

frappante.

[431] Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des

affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 1.

La mission confiée à Pignon avait eu pour principe une lettre écrite par

Salvini au cardinal Fleury, exposant les griefs des insulaires et

justifiant leur révolution. Louis XV avait cru devoir profiter de cette

confiance «pour inspirer des sentiments de paix et les instruire par des

voies sûres et secrètes». Pignon se mettrait donc en relations avec

Salvini pour préparer les «voies de conciliation» que la France

«préférait aux voies de rigueur». La mission de Pignon devait être

ignorée des Génois, car son véritable but était de déjouer les

négociations que les Corses entamaient à Livourne avec des puissances

étrangères. L'agent secret devait rendre visite au général Wachtendonck

dès son arrivée; seulement il était inutile de mettre le représentant de

l'Empereur au courant de toutes les démarches que lui, Pignon, ferait

auprès des Corses[432].

[432] Instructions pour le sieur Pignon, Fontainebleau, le 13

novembre 1737: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du

Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et

documents_, p. 65-69.

La flotte française destinée à transporter en Corse le corps

expéditionnaire se rassembla à Antibes. Le départ avait été fixé au 1er

janvier 1738, mais il ne put avoir lieu qu'un mois plus tard, le samedi

1er février. Le temps était beau. A trois heures de l'après-midi, _La

Flore_, frégate de trente canons, portant le comte de Pardaillan, chef

d'escadre, fit les signaux de départ et la flotte cingla vers Bastia.

_La Flore_ avait également à son bord le comte de Boissieux, général en

chef de l'expédition et son état-major[433].

[433] Jaussin, _op. cit._, t. I, p. 18-21.

La flotte française doubla le Cap Corse, le 6 février à cinq heures du

matin. Elle mouilla devant Bastia, le même jour à quatre heures de

l'après-midi[434]. Le débarquement commença aussitôt.

[434] _Idem_, _ibidem_, p. 24.

Campredon avait demandé au ministre de défendre aux officiers, dans leur

intérêt, de se livrer aux jeux de hasard, en Corse, car «M. Mari, qui

est grand joueur, les dépouillera jusqu'au dernier sol»[435].

[435] Campredon à Amelot, Gênes, le 12 décembre 1737:

Correspondance de Gênes, vol. 100. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Le gouverneur génois était aussi «un grand charlatan, qui sous les

apparences d'une franchise extrêmement ouverte et dans laquelle il

affecte de ne faire entrer que du badinage et des discours de

galanterie, cache le dessein de pénétrer dans la joie la plus

licencieuse ce que pensent ceux avec qui il entre en société». Se

trouvant à Gênes à la fin de 1737, il était allé voir Campredon. Il se

répandit en protestations dévouées à l'égard des Français. Il désirait

conserver son poste aussi longtemps que ceux-ci resteraient dans l'île,

fût-ce dix ans. Il déclara vouloir vivre sur le pied d'une parfaite

intimité avec les principaux officiers. Il comptait «leur faire bonne

chère et même les loger au château auprès de lui, parce que le temps le

plus propre à traiter d'affaires était celui de la robe de chambre». Et

Campredon concluait: «Cette insinuation avait deux objets, le premier de

me sonder sur le séjour que les troupes du roi pourraient faire en

Corse, le second était d'avoir, sous prétexte de politesse, toujours M.

de Boissieux sous les yeux»[436]. Cette appréciation se trouva

justifiée.

[436] Campredon à Amelot, Gênes, le 26 décembre 1737:

Correspondance de Gênes, vol. 100. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

En effet, des conflits ne tardèrent pas à surgir. Boissieux devait

essayer de tous les moyens d'apaisement avant de recourir aux

armes[437]. Mari ne l'entendait pas ainsi; il voulait que le général

français traitât les rebelles avec la dernière rigueur. Aussi ne

dissimulait-il pas son dépit. Il déclarait publiquement qu'il allait

prendre le commandement des troupes «pour mettre tout à feu et à sang».

Ces bruits étaient répandus dans le dessein d'empêcher les Corses de se

soumettre aux Français. Il faisait surveiller, par des sbires, les

maisons où habitaient Boissieux et les officiers généraux. Il avait

posté des corps de garde sur les routes de façon à intercepter les

correspondances destinées au général. Ceux qu'on prenait porteurs de

lettres étaient arrêtés, mis en prison et envoyés à Gênes. Le consul de

France, lui aussi, eut à subir des vexations de tout genre. Il dut

demander la protection de Boissieux[438].

[437] Instructions pour le comte de Boissieux: Abbé Letteron,

_Pièces et documents_, p. 73-76.

[438] Traduction d'une lettre d'Angelo, vice-consul de France à

Bastia, le 25 février 1738: Correspondance de Gênes, vol. 101.

Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron,

_Correspondance_, p. 398-400.

Le logement des troupes que, par traité, la république devait assurer

d'une façon convenable, fut des plus défectueux. Les officiers avaient

été logés dans les «cloaques les plus infâmes». Dans ces taudis, les

Génois, avaient, par surcroît, pratiqué des «dégradations préméditées».

Chez Boissieux on avait enlevé jusqu'aux serrures, et Mari, sur sa

réclamation, dut lui en envoyer deux nouvelles pour sa chambre[439].

[439] Boissieux à Campredon, Bastia, le 27 février 1738:

Correspondance de Gênes, vol. 101. Archives des affaires

étrangères.--Abbé letteron, _Corespondance, p. 401-402_

L'expédition française en Corse semblait devoir anéantir les projets de

Théodore. Les côtes étaient étroitement surveillées; toute tentative de

débarquement paraissait impossible. Du reste, depuis quelques mois, le

baron avait donné très peu signe de vie. On disait que ses affaires se

trouvaient dans le plus piteux état. Il n'osait se montrer nulle part à

cause des innombrables créanciers qu'il avait semés sur sa route. Les

négociants de Hollande, trompés dans leurs espérances et filoutés de

sommes importantes, devaient, d'après les bruits qui circulaient, en

vouloir beaucoup à leur associé[440]. On ne savait pas au juste où il

était. On avait signalé sa présence dans le Luxembourg et sur les bords

du Rhin. On prétendait aussi qu'il se tenait caché dans une auberge à

Bologne[441]. Les chefs corses ne croyaient plus à un retour du roi.

Salvini écrivit au chanoine Orticoni pour le supplier d'engager les

mécontents à accepter la médiation des Français. «Je ne vous dirai rien

de Théodore, disait-il, parce que vous savez ma façon de penser à son

sujet, si ce n'est que vous et moi n'avons pas été sa dupe»[442]. Cette

lettre du représentant des révoltés à Livourne fut envoyée à Boissieux,

qui devait la faire tenir secrètement à Orticoni[443].

[440] Pignon à Amelot, Livourne, 2 janvier 1738: Correspondance

de Corse, vol. 1 Archives du Ministère des affaires

étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents, p. 101-103._

[441] Antonio Batistella: op. cit., p. 180.

[442] Salvini à Opticoni, Livourne, 8 février 1738. Communiquée

avec la lettre de Pignon à Amelor du 10 février: Correspondance

de Corse, vol. 1 Archives du du Ministère des Affaires

étrangères--Abbé Letteron, Pièces et documents, p. 114-117.

[443] Il n'y avait dans cette façon d'agir rien de contraire à la

loyauté, puisque Salvini, en recommandant aux rebelles de s'en

remettre à Louis XV, entrait dans les vues du gouvernement

français. Les instructions de Boissieux étaient formelles--nous

l'avons vu--; il devait employer tous les moyens de conciliation

avant de recourir aux armes. Les Génois voulaient au contraire

que les insulaires fussent sévèrement réprimés et c'est pourquoi

Boissieux était en droit de favoriser secrètement la

correspondance des chefs, quand celle-ci avait pour but d'amener

l'apaisement.

Le chanoine répondit par la même voie:

«Je ferai tout mon possible, non parce que nous n'avons rien à espérer

du baron Théodore, en lequel je n'ai jamais eu confiance, ni que, depuis

plusieurs années, je ne sois persuadé que l'Espagne ne veut pas

s'occuper de nous, mais seulement en raison de la vénération que l'île a

depuis les temps les plus anciens pour le nom sacré et adoré du roi de

France»[444]. Cela n'empêchera pas les Corses de combattre les Français

à outrance.

[444] Orticoni à Salvini, Casinca, le 19 février 1738. Lettre

jointe à celle de Pignon à Amelot du 28 février: Correspondance

de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires

étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 130-135.

Malgré toutes les suppositions, Théodore reparut en Hollande au

commencement de 1738. Il expédia un navire en Corse avec son acolyte

Buongiorno. Celui-ci parvint à débarquer près d'Aléria. Il portait des

lettres du roi aux principaux chefs et quelques petites munitions.

Neuhoff, comme toujours, promettait de prompts et de puissants secours.

Il se donnait, disait-il, beaucoup de mal et faisait de grosses dépenses

pour la délivrance des insulaires. Il demandait, en retour, qu'on

l'aidât un peu. Il fallait imposer les peuples et lui fournir de l'huile

en échange des munitions[445].

[445] Pignon à Amelot, Livourne, le 20 février 1738:

Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des

archives étrangères.--Anné Letteron, _Pièces et documents_, p.

135-136.

Sur ces entrefaites, Pignon reçut l'ordre de quitter Livourne. Il devait

se rendre à Bastia et se mettre à la disposition de Boissieux[446].

Amelot jugeait que la mission de son représentant en Toscane, auprès des

chefs corses, avait donné tout ce qu'on en pouvait espérer et que les

négociations se poursuivraient plus utilement dans le pays même. Pignon

arriva en Corse le 8 mars. Mais le général et l'envoyé ne purent pas

s'entendre. Boissieux accusait Pignon d'être beaucoup trop lié avec les

Génois. Celui-ci écrivait au ministre que le général se laissait tromper

par les insulaires. Il envoyait presque journellement à Amelot tous les

bruits qui circulaient, les donnant pour nouvelles certaines. Il

affirmait, contre toute vérité, que Théodore était arrivé à Aléria,

qu'il se tenait caché chez Xavier de Matra et qu'il avait beaucoup

vieilli. Il critiquait le général de ne s'être pas fait livrer le

baron[447].

[446] Pignon à Amelot, Bastia, les 4, 7, 13 et 14 mai 1738:

Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des

affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p.

173-176, 193-194, 201, 204.

[447] Amelot à Pignon, Versailles, le 11 février 1738:

Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des

affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p.

118-119.

Ce zèle excessif ennuyait singulièrement Boissieux. Ils en arrivèrent à

ne plus se voir. Le 13 mai, Pignon fut rappelé en France[448].

[448] Amelot à Pignon, Versailles, le 13 mai 1738: Correspondance

de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires

étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 200.

Un nouvel agent de Théodore était débarqué dans l'île. Cet individu se

faisait appeler Mathieu Drost, mais il n'avait aucun lien de parenté

avec le baron[449].

[449] Le baron de Neuhoff n'avait comme parent du nom de Drost

que le grand commandeur de l'Ordre Teutonique à Cologne.

[450] Pignon à Amelot, Bastia, le 14 mai 1738: Correspondance de

Corse. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé

Letteron, _Pièces et documents_, p. 203.

Drost portait quelques lettres et paquets du roi. Il se rendit à

Casinca, où les chefs étaient réunis. L'émissaire de Théodore croyait

que les Corses étaient fidèlement attachés à leur souverain; il

s'aperçut vite du contraire, car il fut très mal reçu. A peine arrivé,

il n'eut qu'une idée: quitter l'île au plus tôt. Il écrivit à Boissieux,

demandant des passeports pour lui et pour ses compagnons. Le général ne

répondit pas à cette requête. Drost parvint à s'embarquer. Il arriva à

Livourne, où il se tint caché dans la maison d'un prêtre corse.

Pour en finir avec cet aventurier, je dirai--en intervertissant un peu

l'ordre chronologique des événements--qu'au mois de juin, par

l'intermédiaire d'un certain del Negro, il avait fait demander à la

religieuse Fonseca une somme de huit à dix sequins pour envoyer une

felouque en Corse. La sœur renvoya l'émissaire sans rien lui

donner[451]. Le 10 août, Drost fut arrêté dans la maison d'un métayer du

Grand-Duc, chez qui Théodore avait logé. On saisit ses papiers, dans

lesquels on ne trouva pas grand chose d'intéressant. Mis au secret dans

la citadelle, sa détention ne prit fin que le 6 octobre. On lui rendit

ses effets et il se hâta de s'embarquer pour Naples[452].

[451] La sœur Fonseca à Bigani, Rome, le 14 juin 1738.

_Ribellione di Corsica_, filza 13/3011. Archives d'État de Gênes,

archives secrètes.

[452] Lorenzi à Amelot, Florence, les 13 septembre, 4 et 11

octobre 1738: Correspondance de Florence, vol. 89. Archives du

Ministère des affaires étrangères.

Pendant ce temps, les Génois avaient arrêté aux environs de Savone et

conduit sous escorte à Gênes un individu qu'on croyait être Théodore et

auquel la populace fit «mille avanies». C'était un malheureux fou,

bourgeois de Casalmajor, qui depuis plusieurs mois errait dans les

montagnes, vivant d'aumônes. «Ce qui a paru plaisant en cette aventure

est que le gouvernement de Gênes ait pu soupçonner le baron de Neuhoff

de la folle témérité de venir se livrer à des ennemis grièvement

offensés et qui ont mis sa tête à prix»[453].

II

Les gazettes hollandaises faisaient une grande réclame au roi Théodore.

Le _Mercure historique et politique_ se distinguait par l'ardeur qu'il

mettait à proclamer la grandeur d'âme, la générosité, l'intelligence de

Sa Majesté. Neuhoff devait, écrivait-on, vaincre facilement les

Français. Il n'avait qu'une ambition: rendre la liberté à un peuple

opprimé. Rien ne lui coûterait pour atteindre ce but, pas même le

sacrifice de sa couronne. Le journal faisait ensuite ressortir les

avantages qui résulteraient d'un trafic suivi et bien organisé avec la

Corse. L'abondance des vins, de l'huile et des grains rendait les prix

dérisoires. Cette île, si peu connue jusqu'alors, était appelée à

prendre une place importante dans le monde; elle le devrait à Dieu et à

son _Libérateur_[454].

L'affaire, qui avait si piteusement échoué en 1737, allait être reprise

sur de nouvelles bases. Théodore n'avait pas craint de revenir en

Hollande. Ses associés ne lui gardaient pas rancune. Au contraire, ils

étaient plus que jamais décidés à faire de la royauté du baron une vaste

opération commerciale. La campagne de presse préparait les voies. Des

prospectus alléchants furent lancés pour enrôler des colons, car il

fallait du monde pour mener à bien l'entreprise. Les négociants, Boon et

Dedieu, s'étaient adjoint un nommé Fandermil. Il avait été entendu avec

le roi que la nouvelle expédition comporterait quatre navires[455].

[454] _Mercure historique et politique de Hollande_, numéro du

mois de janvier 1738.

[455] Les détails de la seconde expédition de Théodore nous sont

connus par des documents qui se trouvent dans les archives du

Ministère des affaires étrangères (Correspondance de Corse, vol.

1-2). Ces pièces sont:

1e _Déclaration faite au consulat d'Alicante par le nommé François

Vastel, le 7 novembre 1738_;

2e _Rapport du Commissaire provincial des guerres La

Villeheurnois_;

3e _Précis de l'extrait du journal de voyage du nommé Riesenberg

(allemand de nation)_;

4e _Extrait des interrogatoires de dix personnes de la suite de

Théodore restées en Corse et qui ont depuis été envoyées à

Toulon._

Les trois premiers documents ont été publiés par M. l'abbé

Letteron, _Pièces et documents_, p. 283-286, 287-290, 334-346.

Les documents ci-dessus relatifs à la seconde expédition de

Théodore, émanent de gens qui faisaient partie de cette expédition

à des titres différents. François Vastel était matelot à bord d'un

des navires; Riesenberg se trouvait parmi les gens au service de

Neuhoff.

Quant aux dix personnes, dont les interrogatoires furent envoyés à

Versailles, c'étaient de pauvres diables engagés en Hollande par

les agents de Théodore et qui furent pris en Corse. Ces

interrogatoires sont précédés de cette note: «Lors de la prise que

fit M. de Sabran, commandant la frégate _La Flore_, sur la côte de

Corse, de quelques bâtiments de la suite de Théodore, il se trouva

à terre une trentaine de personnes, dont dix manquant de tout

allèrent se rendre à M. de Sabran, sur la parole qu'il leur donna

que leur vie serait en sûreté. Ces dix personnes ont été conduites

dans les prisons de Toulon où elles sont actuellement. M. le duc

de Villars a envoyé les interrogatoires qui lui ont été faits le

23 janvier dernier (1739) par les maires-consuls».

La présence des troupes françaises dans l'île rendait la chose plus

difficile, mais on espérait trouver un port où les navires pourraient

décharger leurs cargaisons en toute sécurité.

Ce fut au commencement de 1738 que l'expédition s'organisa. Les quatre

navires nolisés étaient: _L'Agathe_[456], capitaine Adolphe Peresen,

portant douze gros canons et quatre petits; _Le Jacob et

Christine_[457], armé de douze canons, commandant Cornelius Roos; _Le

Kothenau_ dit _L'Africain_, vaisseau de quarante canons, capitaine

Pierre Keelmann; enfin _Le Preterod_, commandé par le capitaine

Alexandre Frentzel et portant soixante canons[458]. Ce dernier bâtiment

appartenait à la marine de guerre hollandaise. Il était destiné à

convoyer les trois autres.

Tandis que les négociants s'occupaient à rassembler les munitions, le

seigneur Théodore se tenait soigneusement caché. Il n'aimait pas se

mettre en avant.

A Amsterdam, on recrutait des colons. Le baron avait pour cette besogne

plusieurs agents: Jonias von Bessel, natif de Prusse, un de ses

secrétaires; le capitaine Ludik, prussien également et qui avait été en

prison pour dettes en Hollande, peut-être un ancien compagnon

d'infortune du roi; un nommé Kraam et une femme[459].

[456] Ce navire, on s'en souvient, faisait partie de l'expédition

de 1737. On le nommait _La Demoiselle Agathe_.

[457] Dans le journal de Reisenberg ce navire est appelé _Le

Marie-Jacobé_, capitaine Cornélie Rose.

[458] Vastel appelle ce navire _Le Briderose_; d'autres le

nomment _Le Breterod_.

[459] _Rapport de La Villeheurnois._--_Déposition des gens

arrêtés par M. de Sabran_: _loc. cit._--Abbé Letteron, _Pièces et

documents_, _loc. cit._

Parmi les malheureux enrôlés, il y avait un certain Jean-Godofredus

Vater, saxon, âgé de trente-huit ans, avec sa femme Marie, et son fils

Jean-Policarpe, un enfant de onze ans. Lieutenant réformé d'un régiment

impérial, il était venu à Amsterdam pour chercher un emploi. Il

rencontra le capitaine Ludik. L'agent de Théodore l'engagea, le 10 mai,

en qualité de capitaine en lui promettant cinquante _gulden_ par mois

d'appointements. Ludik lui affirma qu'aussitôt arrivé en Corse il aurait

une compagnie sur les trois mille hommes de troupes que le roi

entretenait dans l'île. Vater ne vit pas Théodore à Amsterdam; il ne

l'aperçut que lorsqu'ils furent en pleine mer.

Johann-Gottlieb Reusse, saxon, étudiait le génie à Leyde lorsqu'il eut

la fantaisie d'aller à Amsterdam où se trouvait Kraam, son parent.

Celui-ci le présenta au baron, qui persuada au jeune homme d'aller en

Corse avec lui. Il le nomma officier et ingénieur, aux appointements

mensuels de vingt-cinq _gulden_. Avant de s'embarquer, Reusse remarqua

que Théodore recevait souvent les bourgmestres et que ceux-ci avaient

fait faire des prospectus pour attirer des gens.

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 15 / 38 段