déclarant que sa cour n'avait aucune ambition sur la Corse, il avait des
conférences secrètes avec Augustin Grimaldi, un des membres influents du
gouvernement génois, chez les jésuites, dans l'appartement du Père
Tambin[425].
[425] Campredon à Amelot, Gênes, les 4 mars et 18 avril 1737:
Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
Le ministre de France essayait de déjouer ces intrigues; mais ce n'était
pas chose aisée, car il se heurtait à une mauvaise foi insigne et à
l'hostilité non déguisée de certains personnages génois. Le gouvernement
faisait arrêter les courriers pour prendre connaissance de la
correspondance échangée entre Campredon et Amelot[426]. La cour de Turin
s'alarmait; l'envoyé de l'Empereur, Guicciardi, s'agitait et se montrait
inquiet, car on prévoyait que, malgré tout, la république serait forcée
de demander des secours à Louis XV, seul souverain en Europe en état de
l'aider efficacement[427].
[426] Campredon à Amelot, Gênes, le 4 avril 1737. Correspondance
de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires étrangères.
[427] Le même au même, le 27 juin 1737: _Ibidem_.
Des négociations se nouèrent en effet entre Gênes et Versailles. Sorba
reçut les pleins pouvoirs pour traiter; on lui adjoignit Brignole, comme
envoyé extraordinaire, et Emmanuel Durazzo. D'Angervilliers, de son
côté, envoya à Gênes Peloux, en qualité de commissaire ordonnateur des
guerres en Corse[428].
[428] Le même au même, les 19 et 26 septembre 1737:
Correspondance de Gênes, vol. 100. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
Il n'y a pas lieu de relater ici dans ses détails l'intervention
française dans l'île. Je me contenterai de rappeler brièvement les faits
qui sont indispensables pour suivre l'histoire de Théodore.
Le 12 juillet 1737, Schmerling, envoyé de l'Empereur, et Amelot,
signèrent, à Versailles, une déclaration par laquelle Leurs Majestés
Impériale et Très Chrétienne se promettaient «réciproquement qu'elles ne
souffriront pas que l'île de Corse sorte de la domination génoise sous
quelque prétexte ou pour quelque cause que ce puisse être». Les deux
puissances déclaraient en outre qu'elles concerteront et prendront à cet
égard les mesures qu'elles jugeront les meilleures[429].
[429] Déclaration signée le 12 juillet 1737 au nom du Roi et de
l'Empereur: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du
Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et
documents_, p. 2.
La France, d'accord avec l'Empereur, proposait donc à la république de
Gênes l'envoi en Corse de trois mille hommes de troupes françaises pour
soumettre les rebelles. Le 10 novembre 1737, une convention définitive
passée entre la France et la république, régla les conditions de cette
intervention. Si les trois mille hommes ne suffisaient pas à faire
rentrer les Corses dans l'obéissance, la cour de Versailles s'engageait
à envoyer un nouveau corps de cinq mille hommes. Les Génois devaient
payer à la France une indemnité de deux millions de livres en monnaie
courante de France[430].
[430] Convention entre la république de Gênes et la cour de
France, Fontainebleau, le 10 novembre 1737: Correspondance de
Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires
étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 61.
Tandis que l'expédition se préparait, la cour de Versailles envoyait le
sieur Pignon, précédemment consul de France à Tunis, en mission spéciale
à Livourne, où se trouvaient les principaux chefs corses et où les
révoltés avaient un représentant, le prêtre Grégoire Salvini. Celui-ci
était muni d'un pouvoir donné, le 6 août 1736, sous les signatures de
Hyacinthe Paoli, général du royaume, de Louis Giafferi, de Jean-Jacques
Ambroggi, de Paul-Marie Paoli et de Jean-Thomas Giulani, ne faisant
aucune mention du roi Théodore Ier[431]. Il avait été sans doute donné à
son insu et cependant, Neuhoff, à cette époque-là, régnait encore dans
l'île. Les chefs, qui l'avaient acclamé comme un sauveur, ne se
souciaient plus de lui. Si elle avait besoin d'être démontrée davantage,
l'inconstance politique des Corses ressortirait ici d'une façon
frappante.
[431] Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des
affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 1.
La mission confiée à Pignon avait eu pour principe une lettre écrite par
Salvini au cardinal Fleury, exposant les griefs des insulaires et
justifiant leur révolution. Louis XV avait cru devoir profiter de cette
confiance «pour inspirer des sentiments de paix et les instruire par des
voies sûres et secrètes». Pignon se mettrait donc en relations avec
Salvini pour préparer les «voies de conciliation» que la France
«préférait aux voies de rigueur». La mission de Pignon devait être
ignorée des Génois, car son véritable but était de déjouer les
négociations que les Corses entamaient à Livourne avec des puissances
étrangères. L'agent secret devait rendre visite au général Wachtendonck
dès son arrivée; seulement il était inutile de mettre le représentant de
l'Empereur au courant de toutes les démarches que lui, Pignon, ferait
auprès des Corses[432].
[432] Instructions pour le sieur Pignon, Fontainebleau, le 13
novembre 1737: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du
Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et
documents_, p. 65-69.
La flotte française destinée à transporter en Corse le corps
expéditionnaire se rassembla à Antibes. Le départ avait été fixé au 1er
janvier 1738, mais il ne put avoir lieu qu'un mois plus tard, le samedi
1er février. Le temps était beau. A trois heures de l'après-midi, _La
Flore_, frégate de trente canons, portant le comte de Pardaillan, chef
d'escadre, fit les signaux de départ et la flotte cingla vers Bastia.
_La Flore_ avait également à son bord le comte de Boissieux, général en
chef de l'expédition et son état-major[433].
[433] Jaussin, _op. cit._, t. I, p. 18-21.
La flotte française doubla le Cap Corse, le 6 février à cinq heures du
matin. Elle mouilla devant Bastia, le même jour à quatre heures de
l'après-midi[434]. Le débarquement commença aussitôt.
[434] _Idem_, _ibidem_, p. 24.
Campredon avait demandé au ministre de défendre aux officiers, dans leur
intérêt, de se livrer aux jeux de hasard, en Corse, car «M. Mari, qui
est grand joueur, les dépouillera jusqu'au dernier sol»[435].
[435] Campredon à Amelot, Gênes, le 12 décembre 1737:
Correspondance de Gênes, vol. 100. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
Le gouverneur génois était aussi «un grand charlatan, qui sous les
apparences d'une franchise extrêmement ouverte et dans laquelle il
affecte de ne faire entrer que du badinage et des discours de
galanterie, cache le dessein de pénétrer dans la joie la plus
licencieuse ce que pensent ceux avec qui il entre en société». Se
trouvant à Gênes à la fin de 1737, il était allé voir Campredon. Il se
répandit en protestations dévouées à l'égard des Français. Il désirait
conserver son poste aussi longtemps que ceux-ci resteraient dans l'île,
fût-ce dix ans. Il déclara vouloir vivre sur le pied d'une parfaite
intimité avec les principaux officiers. Il comptait «leur faire bonne
chère et même les loger au château auprès de lui, parce que le temps le
plus propre à traiter d'affaires était celui de la robe de chambre». Et
Campredon concluait: «Cette insinuation avait deux objets, le premier de
me sonder sur le séjour que les troupes du roi pourraient faire en
Corse, le second était d'avoir, sous prétexte de politesse, toujours M.
de Boissieux sous les yeux»[436]. Cette appréciation se trouva
justifiée.
[436] Campredon à Amelot, Gênes, le 26 décembre 1737:
Correspondance de Gênes, vol. 100. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
En effet, des conflits ne tardèrent pas à surgir. Boissieux devait
essayer de tous les moyens d'apaisement avant de recourir aux
armes[437]. Mari ne l'entendait pas ainsi; il voulait que le général
français traitât les rebelles avec la dernière rigueur. Aussi ne
dissimulait-il pas son dépit. Il déclarait publiquement qu'il allait
prendre le commandement des troupes «pour mettre tout à feu et à sang».
Ces bruits étaient répandus dans le dessein d'empêcher les Corses de se
soumettre aux Français. Il faisait surveiller, par des sbires, les
maisons où habitaient Boissieux et les officiers généraux. Il avait
posté des corps de garde sur les routes de façon à intercepter les
correspondances destinées au général. Ceux qu'on prenait porteurs de
lettres étaient arrêtés, mis en prison et envoyés à Gênes. Le consul de
France, lui aussi, eut à subir des vexations de tout genre. Il dut
demander la protection de Boissieux[438].
[437] Instructions pour le comte de Boissieux: Abbé Letteron,
_Pièces et documents_, p. 73-76.
[438] Traduction d'une lettre d'Angelo, vice-consul de France à
Bastia, le 25 février 1738: Correspondance de Gênes, vol. 101.
Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron,
_Correspondance_, p. 398-400.
Le logement des troupes que, par traité, la république devait assurer
d'une façon convenable, fut des plus défectueux. Les officiers avaient
été logés dans les «cloaques les plus infâmes». Dans ces taudis, les
Génois, avaient, par surcroît, pratiqué des «dégradations préméditées».
Chez Boissieux on avait enlevé jusqu'aux serrures, et Mari, sur sa
réclamation, dut lui en envoyer deux nouvelles pour sa chambre[439].
[439] Boissieux à Campredon, Bastia, le 27 février 1738:
Correspondance de Gênes, vol. 101. Archives des affaires
étrangères.--Abbé letteron, _Corespondance, p. 401-402_
L'expédition française en Corse semblait devoir anéantir les projets de
Théodore. Les côtes étaient étroitement surveillées; toute tentative de
débarquement paraissait impossible. Du reste, depuis quelques mois, le
baron avait donné très peu signe de vie. On disait que ses affaires se
trouvaient dans le plus piteux état. Il n'osait se montrer nulle part à
cause des innombrables créanciers qu'il avait semés sur sa route. Les
négociants de Hollande, trompés dans leurs espérances et filoutés de
sommes importantes, devaient, d'après les bruits qui circulaient, en
vouloir beaucoup à leur associé[440]. On ne savait pas au juste où il
était. On avait signalé sa présence dans le Luxembourg et sur les bords
du Rhin. On prétendait aussi qu'il se tenait caché dans une auberge à
Bologne[441]. Les chefs corses ne croyaient plus à un retour du roi.
Salvini écrivit au chanoine Orticoni pour le supplier d'engager les
mécontents à accepter la médiation des Français. «Je ne vous dirai rien
de Théodore, disait-il, parce que vous savez ma façon de penser à son
sujet, si ce n'est que vous et moi n'avons pas été sa dupe»[442]. Cette
lettre du représentant des révoltés à Livourne fut envoyée à Boissieux,
qui devait la faire tenir secrètement à Orticoni[443].
[440] Pignon à Amelot, Livourne, 2 janvier 1738: Correspondance
de Corse, vol. 1 Archives du Ministère des affaires
étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents, p. 101-103._
[441] Antonio Batistella: op. cit., p. 180.
[442] Salvini à Opticoni, Livourne, 8 février 1738. Communiquée
avec la lettre de Pignon à Amelor du 10 février: Correspondance
de Corse, vol. 1 Archives du du Ministère des Affaires
étrangères--Abbé Letteron, Pièces et documents, p. 114-117.
[443] Il n'y avait dans cette façon d'agir rien de contraire à la
loyauté, puisque Salvini, en recommandant aux rebelles de s'en
remettre à Louis XV, entrait dans les vues du gouvernement
français. Les instructions de Boissieux étaient formelles--nous
l'avons vu--; il devait employer tous les moyens de conciliation
avant de recourir aux armes. Les Génois voulaient au contraire
que les insulaires fussent sévèrement réprimés et c'est pourquoi
Boissieux était en droit de favoriser secrètement la
correspondance des chefs, quand celle-ci avait pour but d'amener
l'apaisement.
Le chanoine répondit par la même voie:
«Je ferai tout mon possible, non parce que nous n'avons rien à espérer
du baron Théodore, en lequel je n'ai jamais eu confiance, ni que, depuis
plusieurs années, je ne sois persuadé que l'Espagne ne veut pas
s'occuper de nous, mais seulement en raison de la vénération que l'île a
depuis les temps les plus anciens pour le nom sacré et adoré du roi de
France»[444]. Cela n'empêchera pas les Corses de combattre les Français
à outrance.
[444] Orticoni à Salvini, Casinca, le 19 février 1738. Lettre
jointe à celle de Pignon à Amelot du 28 février: Correspondance
de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires
étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 130-135.
Malgré toutes les suppositions, Théodore reparut en Hollande au
commencement de 1738. Il expédia un navire en Corse avec son acolyte
Buongiorno. Celui-ci parvint à débarquer près d'Aléria. Il portait des
lettres du roi aux principaux chefs et quelques petites munitions.
Neuhoff, comme toujours, promettait de prompts et de puissants secours.
Il se donnait, disait-il, beaucoup de mal et faisait de grosses dépenses
pour la délivrance des insulaires. Il demandait, en retour, qu'on
l'aidât un peu. Il fallait imposer les peuples et lui fournir de l'huile
en échange des munitions[445].
[445] Pignon à Amelot, Livourne, le 20 février 1738:
Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des
archives étrangères.--Anné Letteron, _Pièces et documents_, p.
135-136.
Sur ces entrefaites, Pignon reçut l'ordre de quitter Livourne. Il devait
se rendre à Bastia et se mettre à la disposition de Boissieux[446].
Amelot jugeait que la mission de son représentant en Toscane, auprès des
chefs corses, avait donné tout ce qu'on en pouvait espérer et que les
négociations se poursuivraient plus utilement dans le pays même. Pignon
arriva en Corse le 8 mars. Mais le général et l'envoyé ne purent pas
s'entendre. Boissieux accusait Pignon d'être beaucoup trop lié avec les
Génois. Celui-ci écrivait au ministre que le général se laissait tromper
par les insulaires. Il envoyait presque journellement à Amelot tous les
bruits qui circulaient, les donnant pour nouvelles certaines. Il
affirmait, contre toute vérité, que Théodore était arrivé à Aléria,
qu'il se tenait caché chez Xavier de Matra et qu'il avait beaucoup
vieilli. Il critiquait le général de ne s'être pas fait livrer le
baron[447].
[446] Pignon à Amelot, Bastia, les 4, 7, 13 et 14 mai 1738:
Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des
affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p.
173-176, 193-194, 201, 204.
[447] Amelot à Pignon, Versailles, le 11 février 1738:
Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des
affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p.
118-119.
Ce zèle excessif ennuyait singulièrement Boissieux. Ils en arrivèrent à
ne plus se voir. Le 13 mai, Pignon fut rappelé en France[448].
[448] Amelot à Pignon, Versailles, le 13 mai 1738: Correspondance
de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires
étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 200.
Un nouvel agent de Théodore était débarqué dans l'île. Cet individu se
faisait appeler Mathieu Drost, mais il n'avait aucun lien de parenté
avec le baron[449].
[449] Le baron de Neuhoff n'avait comme parent du nom de Drost
que le grand commandeur de l'Ordre Teutonique à Cologne.
[450] Pignon à Amelot, Bastia, le 14 mai 1738: Correspondance de
Corse. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé
Letteron, _Pièces et documents_, p. 203.
Drost portait quelques lettres et paquets du roi. Il se rendit à
Casinca, où les chefs étaient réunis. L'émissaire de Théodore croyait
que les Corses étaient fidèlement attachés à leur souverain; il
s'aperçut vite du contraire, car il fut très mal reçu. A peine arrivé,
il n'eut qu'une idée: quitter l'île au plus tôt. Il écrivit à Boissieux,
demandant des passeports pour lui et pour ses compagnons. Le général ne
répondit pas à cette requête. Drost parvint à s'embarquer. Il arriva à
Livourne, où il se tint caché dans la maison d'un prêtre corse.
Pour en finir avec cet aventurier, je dirai--en intervertissant un peu
l'ordre chronologique des événements--qu'au mois de juin, par
l'intermédiaire d'un certain del Negro, il avait fait demander à la
religieuse Fonseca une somme de huit à dix sequins pour envoyer une
felouque en Corse. La sœur renvoya l'émissaire sans rien lui
donner[451]. Le 10 août, Drost fut arrêté dans la maison d'un métayer du
Grand-Duc, chez qui Théodore avait logé. On saisit ses papiers, dans
lesquels on ne trouva pas grand chose d'intéressant. Mis au secret dans
la citadelle, sa détention ne prit fin que le 6 octobre. On lui rendit
ses effets et il se hâta de s'embarquer pour Naples[452].
[451] La sœur Fonseca à Bigani, Rome, le 14 juin 1738.
_Ribellione di Corsica_, filza 13/3011. Archives d'État de Gênes,
archives secrètes.
[452] Lorenzi à Amelot, Florence, les 13 septembre, 4 et 11
octobre 1738: Correspondance de Florence, vol. 89. Archives du
Ministère des affaires étrangères.
Pendant ce temps, les Génois avaient arrêté aux environs de Savone et
conduit sous escorte à Gênes un individu qu'on croyait être Théodore et
auquel la populace fit «mille avanies». C'était un malheureux fou,
bourgeois de Casalmajor, qui depuis plusieurs mois errait dans les
montagnes, vivant d'aumônes. «Ce qui a paru plaisant en cette aventure
est que le gouvernement de Gênes ait pu soupçonner le baron de Neuhoff
de la folle témérité de venir se livrer à des ennemis grièvement
offensés et qui ont mis sa tête à prix»[453].
II
Les gazettes hollandaises faisaient une grande réclame au roi Théodore.
Le _Mercure historique et politique_ se distinguait par l'ardeur qu'il
mettait à proclamer la grandeur d'âme, la générosité, l'intelligence de
Sa Majesté. Neuhoff devait, écrivait-on, vaincre facilement les
Français. Il n'avait qu'une ambition: rendre la liberté à un peuple
opprimé. Rien ne lui coûterait pour atteindre ce but, pas même le
sacrifice de sa couronne. Le journal faisait ensuite ressortir les
avantages qui résulteraient d'un trafic suivi et bien organisé avec la
Corse. L'abondance des vins, de l'huile et des grains rendait les prix
dérisoires. Cette île, si peu connue jusqu'alors, était appelée à
prendre une place importante dans le monde; elle le devrait à Dieu et à
son _Libérateur_[454].
L'affaire, qui avait si piteusement échoué en 1737, allait être reprise
sur de nouvelles bases. Théodore n'avait pas craint de revenir en
Hollande. Ses associés ne lui gardaient pas rancune. Au contraire, ils
étaient plus que jamais décidés à faire de la royauté du baron une vaste
opération commerciale. La campagne de presse préparait les voies. Des
prospectus alléchants furent lancés pour enrôler des colons, car il
fallait du monde pour mener à bien l'entreprise. Les négociants, Boon et
Dedieu, s'étaient adjoint un nommé Fandermil. Il avait été entendu avec
le roi que la nouvelle expédition comporterait quatre navires[455].
[454] _Mercure historique et politique de Hollande_, numéro du
mois de janvier 1738.
[455] Les détails de la seconde expédition de Théodore nous sont
connus par des documents qui se trouvent dans les archives du
Ministère des affaires étrangères (Correspondance de Corse, vol.
1-2). Ces pièces sont:
1e _Déclaration faite au consulat d'Alicante par le nommé François
Vastel, le 7 novembre 1738_;
2e _Rapport du Commissaire provincial des guerres La
Villeheurnois_;
3e _Précis de l'extrait du journal de voyage du nommé Riesenberg
(allemand de nation)_;
4e _Extrait des interrogatoires de dix personnes de la suite de
Théodore restées en Corse et qui ont depuis été envoyées à
Toulon._
Les trois premiers documents ont été publiés par M. l'abbé
Letteron, _Pièces et documents_, p. 283-286, 287-290, 334-346.
Les documents ci-dessus relatifs à la seconde expédition de
Théodore, émanent de gens qui faisaient partie de cette expédition
à des titres différents. François Vastel était matelot à bord d'un
des navires; Riesenberg se trouvait parmi les gens au service de
Neuhoff.
Quant aux dix personnes, dont les interrogatoires furent envoyés à
Versailles, c'étaient de pauvres diables engagés en Hollande par
les agents de Théodore et qui furent pris en Corse. Ces
interrogatoires sont précédés de cette note: «Lors de la prise que
fit M. de Sabran, commandant la frégate _La Flore_, sur la côte de
Corse, de quelques bâtiments de la suite de Théodore, il se trouva
à terre une trentaine de personnes, dont dix manquant de tout
allèrent se rendre à M. de Sabran, sur la parole qu'il leur donna
que leur vie serait en sûreté. Ces dix personnes ont été conduites
dans les prisons de Toulon où elles sont actuellement. M. le duc
de Villars a envoyé les interrogatoires qui lui ont été faits le
23 janvier dernier (1739) par les maires-consuls».
La présence des troupes françaises dans l'île rendait la chose plus
difficile, mais on espérait trouver un port où les navires pourraient
décharger leurs cargaisons en toute sécurité.
Ce fut au commencement de 1738 que l'expédition s'organisa. Les quatre
navires nolisés étaient: _L'Agathe_[456], capitaine Adolphe Peresen,
portant douze gros canons et quatre petits; _Le Jacob et
Christine_[457], armé de douze canons, commandant Cornelius Roos; _Le
Kothenau_ dit _L'Africain_, vaisseau de quarante canons, capitaine
Pierre Keelmann; enfin _Le Preterod_, commandé par le capitaine
Alexandre Frentzel et portant soixante canons[458]. Ce dernier bâtiment
appartenait à la marine de guerre hollandaise. Il était destiné à
convoyer les trois autres.
Tandis que les négociants s'occupaient à rassembler les munitions, le
seigneur Théodore se tenait soigneusement caché. Il n'aimait pas se
mettre en avant.
A Amsterdam, on recrutait des colons. Le baron avait pour cette besogne
plusieurs agents: Jonias von Bessel, natif de Prusse, un de ses
secrétaires; le capitaine Ludik, prussien également et qui avait été en
prison pour dettes en Hollande, peut-être un ancien compagnon
d'infortune du roi; un nommé Kraam et une femme[459].
[456] Ce navire, on s'en souvient, faisait partie de l'expédition
de 1737. On le nommait _La Demoiselle Agathe_.
[457] Dans le journal de Reisenberg ce navire est appelé _Le
Marie-Jacobé_, capitaine Cornélie Rose.
[458] Vastel appelle ce navire _Le Briderose_; d'autres le
nomment _Le Breterod_.
[459] _Rapport de La Villeheurnois._--_Déposition des gens
arrêtés par M. de Sabran_: _loc. cit._--Abbé Letteron, _Pièces et
documents_, _loc. cit._
Parmi les malheureux enrôlés, il y avait un certain Jean-Godofredus
Vater, saxon, âgé de trente-huit ans, avec sa femme Marie, et son fils
Jean-Policarpe, un enfant de onze ans. Lieutenant réformé d'un régiment
impérial, il était venu à Amsterdam pour chercher un emploi. Il
rencontra le capitaine Ludik. L'agent de Théodore l'engagea, le 10 mai,
en qualité de capitaine en lui promettant cinquante _gulden_ par mois
d'appointements. Ludik lui affirma qu'aussitôt arrivé en Corse il aurait
une compagnie sur les trois mille hommes de troupes que le roi
entretenait dans l'île. Vater ne vit pas Théodore à Amsterdam; il ne
l'aperçut que lorsqu'ils furent en pleine mer.
Johann-Gottlieb Reusse, saxon, étudiait le génie à Leyde lorsqu'il eut
la fantaisie d'aller à Amsterdam où se trouvait Kraam, son parent.
Celui-ci le présenta au baron, qui persuada au jeune homme d'aller en
Corse avec lui. Il le nomma officier et ingénieur, aux appointements
mensuels de vingt-cinq _gulden_. Avant de s'embarquer, Reusse remarqua
que Théodore recevait souvent les bourgmestres et que ceux-ci avaient
fait faire des prospectus pour attirer des gens.