Il alla donc trouver Gavi, consul de Gênes à Livourne. Il lui raconta

les aventures de _La Demoiselle Agathe_; lui dit qu'il possédait le

journal de voyage et demanda un secours en protestant de son dévouement

pour la république. Gavi en référa à son gouvernement. Les Génois

étaient toujours très disposés à recevoir les délations, mais ils

n'entendaient pas payer cher ceux qui les apportaient. Ils commencèrent

donc par faire la sourde oreille. Richard retourna chez le consul.

Enfin, le 27 novembre, ne voyant rien venir, il envoya une requête au

Sénat pour réclamer aide et secours. Il témoigna de son zèle pour le

bien de la république, déclara en termes soumis qu'il était entièrement

attaché à Leurs Sérénités. Il se disait tout disposé à servir d'espion

et à communiquer au Sénat ce qu'il pourrait apprendre encore concernant

Théodore[403]. Il était, en effet, resté en relations avec Bookmann et

Evers, et, par eux, il se trouvait à même de connaître les secrets.

[403] _Mémoire que Denis Richard présente avec soubmission aux

Sérénissimes Doge, gouverneur et procurateur de la Sérénissime

République de Gênes._ Livourne, le 27 novembre 1737: _Ribellione

di Corsica, Filza_, N. Gle 13-3011. Archives d'État de Gênes,

archives secrètes.

Sur ces entrefaites, Lucas Boon écrivit à ses correspondants de

Livourne. Le projet d'une descente dans l'île n'était pas abandonné. Le

commerçant voulait faire passer en Corse la cargaison de _La Demoiselle

Agathe_, sous la conduite de Richard. «Vous pouvez l'assurer, disait

Boon, que l'on a pris tout le soin pour son intérêt et avantage, et vu

qu'il aura encore dix autres messieurs qui s'embarqueront avec lui, il

peut le faire aussi sans crainte, car les autres aiment autant leur vie

qu'il peut le faire à la sienne. Je vous recommande de l'assister avec

tout ce qu'il aura besoin pour se préparer à faire ce voyage, mais au

cas qu'il répugne à vouloir aller, alors vous ne lui donneriez aucune

chose de plus, car il a convenu ici d'aller à l'île et si à présent il

ne veut pas aller, nous ne sommes dans l'obligation de lui fournir

aucune subsistance».

Cette lettre fut communiquée à Richard. Elle était datée d'Amsterdam le

6 décembre 1737. Il en prit une copie qu'il adressa le 25 à Gênes, en

mettant en note qu'on lui avait donné quarante-huit heures pour se

décider. Deux bâtiments ancrés dans le port de Livourne se tenaient à la

disposition de Bookmann et Evers. Richard ajoutait qu'il était urgent de

surveiller ces navires, comme toutes les barques et felouques, qui

pouvaient se trouver dans le voisinage des côtes de la Corse[404].

[404] Récapitulation d'une lettre écrite le 6 décembre 1737 par

Lucas Boon d'Amsterdam à Bookmann et Evers, à Livourne: _loc.

cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

La relation du voyage de _La Demoiselle Agathe_ fut remise par Richard à

Gavi. Le consul en envoya une copie à Gênes et une autre à Mari,

gouverneur en Corse. Le Sénat fit venir Richard à Gênes. Celui-ci fut

interrogé longuement, et on lui promit une belle récompense. Mais quand

les inquisiteurs eurent tiré de Richard tout ce qu'ils voulaient savoir,

ils se bornèrent à lui donner quelques sequins, en lui octroyant la

permission de se retirer où il voudrait. Le malheureux, dupé une seconde

fois, vint trouver le ministre de France et lui conta ses mésaventures.

Au cours de la conversation, Campredon demanda à Richard ce que Neuhoff

comptait faire des trente-six seringues embarquées sur _La Demoiselle

Agathe_. «C'était, répondit-il, pour seringuer de l'eau-forte, dont il

fait bonne provision, dans les yeux des Génois qu'on pourra surprendre,

comme des sentinelles qui se trouveront par là hors de combat sans que

le bruit que feraient les coups de fusil donnent l'alarme». Richard se

flattait de pouvoir rendre des services en France. Il demanda un secours

à Campredon. Le ministre lui remit quelque argent. Le 30 septembre 1738,

Denis Richard quitta Gênes[405]. Il disparut sans qu'on ait plus jamais

entendu parler de lui, comme la plupart des collaborateurs éphémères de

l'aventurier.

[405] Campredon à Amelot, Gênes, le 2 octobre 1738:

Correspondance de Gênes, vol. 101. Archives du Ministère des

affaires étrangères; publiée par M. l'abbé Letteron:

_Correspondance_, p. 423-426.

_La Demoiselle Agathe_ n'était pas le seul bâtiment frété par les

commanditaires du roi pour porter des munitions en Corse. Le 23 juin

1737, Théodore donnait pouvoir à un de ses secrétaires, un florentin,

nommé François de Agata, pour fréter un second navire[406]. Ce vaisseau

était _Le Yong-Rombout_, capitaine Antoine Bevers. Il appartenait aux

sieurs Splenter, Van Doorn et Abraham Louxissen; il portait dix-huit

canons. Le nolissement était fait à raison de seize cents florins de

Hollande par mois. Quatre mois d'emploi lui étaient assurés[407].

[406] _Copie du pouvoir du roi Théodore, traduit de sa main du

hollandais en italien, donné à François de Agata, son secrétaire,

pour fréter un bâtiment à Amsterdam, le 23 juin 1737_:

Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des

affaires étrangères. Ce document est court et sans intérêt.

[407] Contrat de nolissement du _Yong-Rombout_: Correspondance de

Gênes, vol. 101. Archives du Ministère des affaires étrangères.

_Le Yong-Rombout_ devait rejoindre _La Demoiselle Agathe_ sur les côtes

de la Corse. La traversée s'effectua bien. Mais, si aucun incident n'en

vint marquer le cours, elle se termina d'une façon tragique. Vers le

mois d'octobre, le bâtiment arriva devant l'Île-Rousse. Le capitaine

croyait que ce port était en la possession des mécontents et pensait

pouvoir y débarquer son chargement en toute sécurité. Il se trompait;

cette ville était occupée par les Génois. Ceux-ci, toujours méfiants,

s'alarmèrent; en l'espèce, ils n'avaient pas tort. Ils apprirent que _Le

Yong-Rombout_ avait été frété en Hollande par Théodore. Cela suffisait

pour que tous ceux qui se trouvaient à bord fussent déclarés ennemis et

traités comme tels. Les Génois parvinrent à s'emparer d'Agata et le

malheureux fut pendu sans autre forme de procès. Bevers, ne voulant pas

exposer son équipage et lui-même à un traitement pareil, s'empressa de

prendre la mer, en remportant les munitions destinées aux rebelles. Il

ne tenta même pas de débarquer sa cargaison sur un autre point. _Le

Yong-Rombout_ mit à la voile et arriva à Naples au commencement du mois

de novembre[408].

[408] Pignon à Amelot, Livourne, les 23 décembre 1737 et 13

janvier 1738: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 88-95-99.

L'aventure tragique du navire causa une vive émotion aux commanditaires

du roi. Lucas Boon n'y comprenait rien. Le capitaine était un homme

expert, connaissant parfaitement la Corse. Comment avait-il commis la

faute d'aller à l'Île-Rousse, dans un port appartenant aux Génois? Ces

deux expéditions, manquées coup sur coup, dérangeaient les affaires. Sa

Majesté devait en être très marrie; mais les négociants comptaient bien

ne pas l'abandonner. Ils la consolaient et lui promettaient leur amitié

et leur dévouement[409].

[409] Lucas Boon à Bookmann et Evers, le 13 décembre 1737: _loc.

cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Dominique Rivarola, ancien vice-consul d'Espagne à Bastia, était l'agent

des Corses à Naples. A l'arrivée du navire, il engagea le capitaine

Bevers à retourner en Corse pour y débarquer les armes et les munitions

fournies par les commerçants hollandais, «les croupiers de Théodore»,

comme Pignon les appelle. Bevers répondit qu'il ferait voile pour la

Corse lorsqu'il lui serait possible d'aborder à Porto-Vecchio. Rivarola

écrivit aux chefs des mécontents de tenter la prise de ce port. Il

envoya ses lettres par une felouque de Lipari ayant vingt-deux hommes et

sur laquelle il embarqua quelques fusils, de la poudre et du plomb.

L'argent nécessaire à ces achats avait été fourni par des officiers

siciliens, contre la promesse faite par Rivarola de leur fournir des

recrues corses. Le 7 janvier, à la hauteur de Monte-Christo, dix

matelots, craignant les représailles des Génois, demandèrent à être mis

à terre. La felouque arriva en Corse le 13 janvier et débarqua sa

cargaison[410].

[410] Pignon à Amelot, les 13 et 20 janvier 1738: Abbé Letteron,

_Pièces et documents_, p. 95-99, 101 et 103.

Le marquis de Puisieux, ambassadeur de France à Naples, apprenant

l'arrivée du _Yong-Rombout_ chargé de munitions pour les rebelles, et

étant informé des démarches qu'on faisait auprès du capitaine pour le

décider à retourner en Corse, pria le consul de Hollande, Valembergh, de

venir chez lui et lui représenta qu'il devait empêcher le bâtiment

d'aller porter des armes destinées à combattre la république de Gênes

avec laquelle les États-Généraux n'étaient pas en guerre. Puisieux fit

aussi remarquer que le roi prenait un intérêt tout particulier à la

pacification de l'île et que le gouvernement hollandais ne

désapprouverait certainement pas son consul d'avoir tenu compte des

représentations légitimes de la France. Valembergh répondit d'une façon

si évasive que Puisieux crut devoir informer Campredon de ce qui se

passait. Il s'adressa également à Montalègre, ministre du roi des

Deux-Siciles; celui-ci déclara que les munitions n'ayant pas été

achetées dans les États de Sa Majesté sicilienne et que Louis XV n'ayant

point déclaré la guerre aux Corses, il ne pouvait pas faire arrêter le

bâtiment. Le ministre promit cependant de parler au consul de Hollande

et de faire peur aux insulaires qui se trouvaient à Naples[411].

[411] Puisieux à Amelot, Naples, le 7 janvier 1738:

Correspondance de Naples, vol. 35. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Adroitement et sans paraître y prendre part, Puisieux fit jeter le

trouble dans l'esprit de Bevers, en lui faisant voir le danger qu'il y

aurait pour lui à retourner en Corse. S'il avait eu quelque velléité

d'aller débarquer son chargement dans l'île, la crainte salutaire qui

lui fut inspirée devait le faire renoncer à son projet. Puisieux avait

d'autant plus de raison de se méfier, qu'il apprit qu'en 1732 Théodore

était venu à Naples, où il avait séjourné pendant quelque temps chez

Valembergh[412].

[412] Du même au même, même date: _Ibidem_.

Valentin Tadei, florentin, embarqué à bord du navire zélandais, alla

trouver le marquis Grimaldi, envoyé génois à Naples, et lui dit son

repentir. Il implora sa miséricorde, c'est-à-dire quelque argent pour

lui permettre de s'en retourner à Pise. Il ne voulait plus se mêler, à

l'avenir, des affaires du baron. Tadei remit à Grimaldi les polices de

chargement, le contrat d'affrètement, le pouvoir authentique de Neuhoff

et enfin le projet d'une nouvelle convention préparée par Rivarola pour

le voyage éventuel du bâtiment à Porto-Vecchio[413].

[413] Ce contrat ne fut jamais signé. Puisieux à Amelot, Naples,

le 21 janvier 1738: _Ibidem_.--Le projet de contrat se trouve

dans la Correspondance de Gênes au fol. 26 du vol. 101.

Au commencement du mois de mars, _Le Yong-Rombout_ était à Gaète. Le

capitaine reçut l'ordre des commerçants hollandais de retourner en

Zélande, après avoir remis son chargement à un négociant de Livourne.

Bevers vint à Naples et supplia Puisieux de lui délivrer un passeport

pour remplir sa mission. L'ambassadeur s'y refusa[414].

[414] Puisieux à Amelot, Naples, les 4, 18, 25 mars et 1er avril

1738: Correspondance de Naples, vol. 35. Archives du Ministère

des affaires étrangères.

Nous avons vu qu'au moment où Théodore fut arrêté à Amsterdam, la

république de Gênes avait demandé qu'on le gardât en prison le temps

suffisant pour qu'elle pût le réclamer. Les États Généraux n'avaient pas

voulu donner satisfaction aux Génois. Une note insérée au mois de juin

dans _Le Mercure historique et politique_, note paraissant émaner d'une

source officieuse, expliquait les motifs pour lesquels Leurs Hautes

Puissances ne pouvaient pas intervenir, malgré le désir qu'elles avaient

d'être agréables à la Sérénissime République. Le baron de Neuhoff avait

été emprisonné à la demande de certains particuliers. Les créanciers

étaient toujours libres de faire sortir leur débiteur quand bon leur

semblait. Théodore n'étant pas sujet de Gênes, le gouvernement

hollandais ne pouvait au surplus prendre aucune mesure contre lui à la

demande du Sénat. Du reste, les États Généraux se défendaient d'avoir

favorisé ses projets en quoi que ce fût[415].

[415] L'opinion que les États Généraux de Hollande favorisaient

en secret l'entreprise du baron de Neuhoff, était cependant assez

répandue. Dans un document intitulé: _Mémoires de certaines

intrigues de Théodore_, qui se trouve aux Archives du Ministère

des affaires étrangères, dans la Correspondance de Corse, vol. 2,

on lit: «Il (Théodore) fut arrêté pour dettes en arrivant à

Amsterdam, mais ayant trouvé un des juifs avec lequel il avait

fait un traité de leur remettre San Fiorenzo ou Portovecchio,

selon qu'il leur conviendrait, ce juif, dis-je, paya pour lui et

le produisit à ses correspondants Lucas Boon, Tronchin et

Neufville, qui firent un fonds en marchandises et munitions de

cinq millions. Il est à présumer que ces marchands n'étaient que

procureurs dans cette affaire, puisque Théodore s'obligeait de

leur donner pour sûreté de leurs avances Ajaccio jusqu'à l'entier

payement de la somme. Quelles troupes ont des marchands pour

garder une forteresse dans un pays où la guerre est actuellement,

si les États eux-mêmes n'y avaient pris des engagements secrets.

De plus, l'armement des trois vaisseaux qui s'étaient présentés

sur les côtes de Corse, s'était fait assez publiquement en

Hollande pour que les États ne l'eussent pas ignoré».

A la nouvelle de l'armement des navires _La Demoiselle Agathe_ et _Le

Yong-Rombout_, la république avait protesté plus vivement que jamais.

Leurs Hautes Puissances répondirent en élevant des réclamations sur la

façon dont les Génois avaient traité les marins hollandais des navires

qu'on soupçonnait aller en Corse porter des munitions aux

mécontents[416]. Contre tout droit des gens, dans le port franc de

Livourne, ils s'étaient livrés à des investigations hostiles. Les États

Généraux ne pouvaient pas admettre la surveillance, les délations--voire

les vexations, dont leurs nationaux avaient été victimes. En agissant

ainsi, les Génois portaient un grave préjudice au libre exercice du

commerce. Quant à tout ce qui avait été dit sur les passagers et la

cargaison de _La Demoiselle Agathe_, ce n'était que des fables. On ne

possédait pour prouver ces racontars que des papiers sans valeur

fabriqués pour les besoins de la cause. Leurs Hautes Puissances

demandaient donc à la république de respecter davantage à l'avenir leurs

nationaux et leur trafic[417].

[416] La lettre des États Généraux à la République de Gênes parle

d'un autre navire qui se serait trouvé dans le même cas que _La

Demoiselle Agathe_, _Le Maria Jacoba_, capitaine Cornelius Roos.

Ce bâtiment avait été surveillé et visité par les Génois à

Livourne contre tout droit.

[417] Les États Généraux des Provinces-Unies des Pays-Bas à la

Sérénissime République de Gênes. La Haye, le 23 novembre 1737,

_Filza_ I, 2121 (1737-1738). Archives d'État de Gênes, archives

secrètes.

Dans certains cas, les gouvernements doivent nier même les choses

évidentes. Les États Généraux ne pouvaient pas avouer que Théodore avait

pris passage à bord de _La Demoiselle Agathe_.

Van Sil crut aussi devoir se justifier de ses accointances avec

Théodore, lors du passage de ce dernier à Lisbonne[418].

[418] Lettre de Van Sil du 15 octobre 1737 sans nom de

destinataire: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives

secrètes.

Qu'était devenu le baron tandis que se déroulaient ces événements? Il se

tenait soigneusement caché.

Au mois d'octobre, un émissaire de Théodore arriva à Amsterdam. Il

était chargé de recruter des garçons boulangers et autres artisans. Il

eut plusieurs conférences avec Dedieu, mais il ne révéla pas la retraite

du roi. Sa véritable mission consistait à faire prendre patience aux

commanditaires de Sa Majesté. Les denrées de Corse ne devaient pas

encore arriver, car on n'avait aucun bâtiment pour les expédier. Les

embarquements se feraient dès qu'on aurait un navire. Le seigneur

Théodore, objet d'une surveillance incessante, ne pouvait pas donner de

ses nouvelles. Les secours promis par la France à la république ne

l'effrayaient pas. Il avait pleine confiance en l'avenir[419].

[419] Copie d'une lettre d'Amsterdam du 23 octobre 1737,

communiquée avec la lettre de Fénelon à Amelot du 29 octobre:

Correspondance de Hollande, vol. 424. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

En envoyant cette copie Fénelon écrivait:

«Je joins ici la copie d'une lettre qui a été écrite d'Amsterdam

et qui m'a été confiée. Ce qui est dit de M. Dedieu, qui a été

fourni par la ville d'Amsterdam pour premier commissaire aux

conférences d'Anvers et pour qui l'agent arrivé de Corse avait une

commission, et bien d'autres particularités qui se peuvent

joindre, ont assurément de quoi donner de fortes indices que

l'Angleterre s'est intéressée pour procurer les facilités que le

baron de Neuhoff a trouvées non seulement pour se tirer des mains

de ses créanciers qui l'avaient fait arrêter à Amsterdam, mais

encore pour s'y pourvoir de tout ce qu'il en a tiré en munitions,

armes, etc... et qui ont suivi ou devancé son retour en Corse.

L'Angleterre n'aura pas pris cet intérêt sans vue (en chiffres).

Celle de prendre le contrepied de nous dans une affaire qu'elle

croirait propre à nous mettre moins bien avec l'Espagne serait

remarquable.»

La diplomatie française voulait voir dans l'équipée de Théodore

des menées anglaises. Ses craintes ne semblaient pas justifiées.

Plus tard, l'Angleterre favorisera les entreprises de Théodore.

Pour l'instant, ce n'était qu'un coup de commerce tenté par des

trafiquants trop crédules.

Théodore pouvait aisément tromper ses commanditaires par un aussi

grossier mensonge, car on ignorait encore à Amsterdam et sa fuite en

pleine mer et l'avortement de l'expédition. Bookmann et Evers reçurent,

le 5 janvier 1738, des lettres de Lucas Boon. Dans ce courrier, il y

avait une missive pour Neuhoff, sous le nom de Villeneuve. On ne devait

la lui remettre qu'en mains propres. Le trafiquant ignorait, comme les

autres, où était passé le roi, son associé. Cependant, le mois

précédent, Vernais et Cloots, les correspondants de Lucas Boon à

Lisbonne, avaient écrit à Livourne que Keverberg était arrivé en leur

ville et qu'on supposait que le baron s'y trouvait également. Il se

cachait sans doute très soigneusement; car on n'avait pas pu découvrir

sa trace. Les négociants ajoutaient qu'il faisait bien de ne pas se

montrer, car plusieurs personnes étaient munies de contraintes par corps

délivrées contre lui à la requête de certains créanciers

hollandais[420].

[420] Pignon à Amelot, Livourne, 13 janvier 1738: Abbé Letteron,

_Pièces et documents_, p. 95-99.

[421] Puisieux à Amelot, Naples, le 2 janvier 1738:

Correspondance de Naples, vol. 35. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Si Théodore n'écrivait pas à ses associés, il était en correspondance

avec Rivarola, le plus intrigant des agents corses. Ces lettres

parvenaient par l'intermédiaire de la fidèle amie, la sœur

Fonseca[421].

Quant à ceux dont il n'avait plus besoin, il les abandonnait lâchement.

Pour ne pas mourir de faim, Richard avait été obligé de vendre, contre

quelques sequins, les secrets de l'entreprise; Agata avait été pendu;

Costa, enfin, le bon et loyal serviteur, mourait misérablement à

Livourne[422], dans un exil qu'il avait accepté par dévouement. Il

s'éteignit sans avoir eu une pensée du souverain auquel il avait tout

sacrifié.

[422] Lorenzi à Amelot, Florence, le 12 octobre 1737:

Correspondance de Florence, vol. 88. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

CHAPITRE V

La république de Gênes est impuissante à réprimer la révolte en

Corse.--Négociations avec la France.--Traité de Fontainebleau.--La

mission de Pignon.--Expédition française.--Duplicité des

Génois.--Théodore revient en Hollande.--Mathieu Drost.

La réclame dans les gazettes de Hollande.--Nouvelle entreprise

commerciale.--Enrôlement des colons.--La cargaison des

navires.--Relâche à Malaga et Alicante.--La flotte de Théodore à

Cagliari.--Arrivée en Corse.--Le roi malgré lui.--Exécution d'un

traître.--Théodore s'en va.--Aventures de ses officiers.

Arrivée de _l'Africain_ à Naples.--Le consul de

Hollande.--Arrestation du capitaine Keelmann.--Théodore est arrêté

et conduit à Gaète.--Le gouvernement français et les États Généraux

de Hollande.

Mort de Boissieux.--Il est remplacé par le marquis de

Maillebois.--Nouvelles instructions.--La guerre dans les

montagnes.--Frédéric de Neuhoff.--Son odyssée.

I

La révolte en Corse continuait. La république était débordée; elle

n'avait plus ni vaisseaux, ni soldats. Ses finances s'épuisaient. Ses

agents, dans l'île, la trahissaient. Des trafiquants génois, mettant

l'intérêt de leur négoce au dessus de tout principe patriotique,

entretenaient la guerre en fournissant aux rebelles des vivres et des

munitions[423]. Chaque jour on se battait sous les murs de Bastia.

[423] «La république a fait arrêter un bâtiment génois qui

portait des provisions de bouche et même quelques armes aux

révoltés. La chose ne serait point surprenante, puisque tous ceux

qui gagnent aux emplois, en Corse, ou qui sont chargés de la

fourniture des vivres qu'on est dans la nécessité d'y envoyer,

sont bien éloignés de désirer que cette guerre finisse, dût-elle

achever de ruiner le trésor public...»

Campredon à Maurepas, Gênes, le 4 avril 1737: Correspondance de

Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Cette situation préoccupait la cour de Versailles. La pensée d'acheter

la Corse perçait, dès cette époque, dans les instructions adressées à

Campredon. Tant que la république serait en état de conserver l'île, le

gouvernement français n'élèverait aucune compétition; mais le jour où

les Génois seraient amenés, par la force des choses, à vendre la Corse,

la France ne pourrait permettre à aucune autre puissance d'en faire

l'acquisition[424].

[424] «Les deux lettres, Monsieur, que vous avez écrites à M.

Chauvelin, le 14 du mois dernier, confirment beaucoup les

soupçons qu'on avait déjà que les révoltés de l'île de Corse

étaient soutenus par la cour de Madrid et par celle de Naples, et

c'est un objet assez intéressant pour que vous deviez employer

toute votre adresse à en découvrir la vérité. Vos conjectures

deviendraient plus que vraisemblables si l'on effectue la

résolution d'envoyer M. Augustin Grimaldi à Madrid. Il serait à

désirer que la république fût, comme on vous l'a assuré, dans la

disposition de vendre cette île. Le roi n'y aurait jamais porté

ses vues, tant qu'elle serait demeurée au pouvoir des Génois, et

Sa Majesté n'avait pas même jugé à propos, jusques à présent, de

prendre part à cette révolution sur laquelle on ne pouvait former

que des conjectures fort incertaines; mais lorsqu'il s'agira de

traiter de la vente de cette île, il ne conviendrait pas aux

intérêts de la France qu'aucune autre puissance en fît

l'acquisition; c'est pourquoi je vous prie de veiller exactement

sur ce qui se passe à ce sujet et de m'informer de ce que vous

apprendrez. Vous comprenez bien que ce qu'on offrirait aux Génois

ne serait payé qu'après que la France en serait entrée en

possession et vous pouvez faire sentir, sans trop vous expliquer,

que la France ne verrait pas tranquillement qu'une autre

puissance voulût s'en rendre maîtresse.

«L'Espagne n'est pas la seule qui ait des vues sur l'île de Corse.

Le mémoire que j'ai reçu de Vienne et dont je vous envoie une

copie, vous fera connaître que le duc de Lorraine peut être

soupçonné d'y prétendre et de vouloir y exciter un parti en sa

faveur, et il est à propos que vous trouviez moyen de rendre ce

mémoire public sans que vous paraissiez y avoir pris part.»

Amelot à Campredon, 5 mars 1737: Correspondance de Gênes, vol. 99.

Archives du Ministère des affaires étrangères.

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 14 / 38 段