Viganego avait non seulement conféré avec le représentant d'Angleterre,

mais encore avec le baron d'Albreet, résident impérial. Puis, il avait

envoyé un certain Pisarello avec deux camarades, comme espions, à bord

de _La Demoiselle Agathe_. Mais ils ne purent rien voir, car toutes les

ouvertures étaient soigneusement closes. Ils aperçurent seulement,

derrière une vitre, la tête d'un homme, qui semblait en faction. Les

traîtres génois s'étaient, en outre, mis en rapport avec les deux autres

passagers--Richard et Keverberg sans doute--et les entraînèrent à

l'estaminet pour essayer de les faire parler et voir s'il n'y aurait pas

moyen de faire «un bon coup». Ils virent embarquer les quatorze

déserteurs; mais, malgré leur bonne volonté, ils ne firent rien

d'utile[390].

[390] Viganego au Sérénissime Collège, Lisbonne, le 30 juillet

1737: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Théodore avait ordonné au capitaine de croiser devant la baie

Sainte-Catherine et de venir le chercher avec une garde sûre et bien

armée. Le soir, au souper, il déclara à Van Sil qu'il était le roi

Théodore Ier, souverain de la Corse. Le résident, qui savait

parfaitement à quoi s'en tenir, simula la stupéfaction et se confondit

en marques de respect[391].

[391] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc.

cit._

Neuhoff dit au résident qu'il ne comprenait pas pourquoi les Génois

s'acharnaient contre lui et en voulaient à son existence. Il n'avait

rien fait de mal. Appelé par les Corses, il ne s'était livré à aucune

sollicitation pour obtenir la couronne. Il avait pour mission de les

secourir dans leur détresse; il ne saurait manquer à ce devoir de

charité. Il se proposait d'ouvrir l'île au commerce étranger et

d'accorder la liberté de conscience[392].

[392] Lettre de Lisbonne du 30 juillet 1737 à Joseph Buonaroti:

_loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.--Antonio

Battistella, _op. cit._, p. 177.

Le 27 juillet, à deux heures après-midi, Neuhoff se rendit à bord de son

navire, accompagné par son escorte et par Van Sil, à qui il offrit des

rafraîchissements dans sa cabine. Les adieux furent solennels. A quatre

heures, _La Demoiselle Agathe_ leva l'ancre et tira des salves[393].

[393] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc.

cit._--Pignon à Amelot, le 13 janvier 1738: Abbé Letteron,

_Pièces et documents_, p. 95-99.

Des sbires, régulièrement requis, se rendirent au port pour saisir le

navire; ils arrivèrent trop tard. _La Demoiselle Agathe_ voguait, toutes

voiles dehors, vers la haute mer. Le bruit courut qu'un passager avait

débarqué et était parti mystérieusement vers l'Espagne. On crut que

c'était Théodore[394]. Mais le roi se trouvait réellement sur le

bâtiment.

[394] Viganego au Sérénissime Collège, Lisbonne, le 30 juillet

1737: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

De Lisbonne en Méditerranée, la traversée eut lieu sans encombre. La mer

était calme; le bateau naviguait lentement. Pour passer le temps, le

baron rassembla ses gens sur le pont; il déclara aux déserteurs qu'il

était roi de la Corse et leur demanda s'ils consentaient à le servir.

«Oui! oui!» répondirent-ils. Il leur fit donner à chacun une chemise,

une paire de bas et des souliers. Les soldats se montrèrent très

satisfaits de cette largesse.

Neuhoff ordonna à Barentz de mettre le cap sur la Corse; il lui remit

une carte scellée de ses armes, en lui disant de méditer sur la manière

la plus convenable d'aborder. Le capitaine fut très embarrassé; il ne

savait pas où se trouvait l'île. Il dut confesser son ignorance au

pilote et lui dévoiler les projets. Le marin eut un mouvement de

surprise et de «dégoût». Bien que plus âgé et plus brave que Barentz, il

fit valoir les difficultés que présentait l'entreprise. Il avoua que

lui, non plus, ne connaissait pas les ports de la Corse, et jugeait que

le navire n'était pas suffisamment armé pour se défendre contre les

Génois, en cas d'attaque. Théodore intervint et, à force de belles

paroles et de promesses, il endormit les craintes du pilote. Il fit

confectionner des cocardes, dont il gratifia son état-major. Il fit

faire également deux paires de baguettes, une pour Keverberg, l'autre

pour Richard. Ce dernier, selon le roi, était un honnête homme, très

apte au commerce et aux finances; il connaissait plusieurs langues. Cela

était parfait, mais il fallait qu'il devînt un guerrier; tout irait bien

alors. Sur l'ordre du roi, on tailla dans des toiles un pavillon de

Corse, qui fut hissé à la poupe du navire. Pendant une demi-heure,

l'étendard royal flotta au vent, tandis que Sa Majesté se promenait sur

le pont, remplie «de gloire et de contentement», distribuant des emplois

à chacun. Théodore jugea bon de ne pas continuer cette scène trop

longtemps. Sa vanité satisfaite, il reprit ses habitudes de prudence,

fit descendre le drapeau et rentra dans sa cabine.

Le 3 août, un bâtiment suédois parut. On lui demanda des nouvelles. Il

signala la présence de trois barques qui, selon toute probabilité,

étaient montées par des Maures et qui lui avaient donné la chasse. Le 6,

à l'aube, par un temps calme, _La Demoiselle Agathe_ était en vue

d'Oran. A neuf heures, le capitaine aperçut sous le vent, trois barques

et une galère. Certainement c'étaient les Maures. Comme cette flotille

cinglait vers le navire et qu'on ne pouvait pas fuir, Barentz jugea

inutile de virer de bord. Il fit arborer le pavillon anglais et cacher

les soldats à fond de cale. Soudain, _La Demoiselle Agathe_ essuya un

coup de canon à boulet et les quatre navires hissèrent le pavillon

espagnol. Le bâtiment de Théodore amena ses voiles et Barentz dut aller

à bord de la galère pour montrer ses papiers. Pendant ce temps-là,

Théodore avait fait retirer le pavillon anglais et mettre, à sa place,

celui de Hollande. Cela parut très louche. Le commandant de la flotille

envoya des hommes armés à bord de _La Demoiselle Agathe_ pour opérer une

perquisition. Les caisses de fusils furent découvertes; on cria: «Des

armes! Des armes!» Le navire hollandais fut envahi; des sentinelles,

sabre en main, montèrent la garde sur le pont. Il s'ensuivit un grand

tumulte; les gens de Théodore se crurent entourés par les «barbares»;

les Espagnols injurièrent tout l'équipage. Le roi avait cet air

d'autorité, qu'il savait prendre dans les grandes circonstances, ce qui

ne l'empêcha pas d'être insulté comme le dernier des matelots.

L'arrogance des Espagnols le fit entrer dans une grande fureur. Malgré

le passeport hollandais, dont le capitaine était muni, _La Demoiselle

Agathe_ fut conduite à Oran, où on arriva le 7 août à 6 heures du matin.

Pendant toute la traversée, Sa Majesté n'avait pas décoléré.

Théodore écrivit au marquis de Vallejo, gouverneur général, pour lui

dire qui il était, en lui demandant le secret, aide et assistance[395].

[395] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc.

cit._--Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1738: Abbé

Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.

Dans la crainte de voir certaines puissances favoriser les Maures à son

détriment, le gouvernement espagnol faisait exercer une surveillance

étroite sur les côtes d'Afrique et imposait la visite aux bâtiments

suspects de porter des armes ou des munitions. Le fait d'avoir tiré à

boulet sur _La Demoiselle Agathe_, sans aucun avertissement préalable,

et avant même que le bateau hollandais eût fait mine de résister,

constituait un acte d'hostilité grave. Le gouverneur le reconnut, mais

il n'en déclara pas moins le navire de bonne prise. Il envoya un

détachement de grenadiers avec leurs officiers pour garder _La

Demoiselle Agathe_, après y avoir fait mettre les scellés. L'équipage et

les quatorze soldats, qui étaient restés à fond de cale pendant

vingt-quatre heures, sans boire ni manger, furent conduits au château

Saint-Jacques.

Je n'aurai garde d'omettre ce détail que je trouve dans le journal de

voyage; il dépeint bien le personnage. «La grandeur d'esprit de Monsieur

Théodore était si grande qu'afin de ne pas se lever pour saluer ces

officiers, il feignit avoir la goutte, se faisant mettre un coussin à

terre pour appuyer sa jambe droite. Mais quand il fut habillé,

apparemment il s'était oublié de la goutte, ou il se figura que ces

messieurs étaient tous aveugles, vu qu'il marchait ferme et

cavalièrement».

Le roi se rendit chez le marquis de Vallejo, qui le reçut fort

civilement. Le gouverneur lui dit qu'il allait envoyer sans tarder un

courrier à Madrid pour demander des instructions. Il poussa la

complaisance jusqu'à écrire sa lettre devant Théodore. Celui-ci donna

quatre-vingts sequins à l'émissaire pour qu'il partît sur le champ. En

attendant la réponse de la Cour, Vallejo se voyait contraint de loger Sa

Majesté au château Saint-Charles. Le gouverneur entoura cette

déclaration des plus grandes honnêtetés. Il fit venir son cheval afin

que Neuhoff se rendît le plus commodément possible à la résidence qui

lui était assignée. Puis, il recommanda à Don André Villalonga,

gouverneur du château, de traiter son hôte avec toute «la splendeur» et

les égards possibles. Le soir même, Richard, Keverberg et le cuisinier

rejoignaient le monarque en prison. _La Demoiselle Agathe_ fut conduite

à Marsa, où on lui enleva son gouvernail et ses voiles.

La détention fut douce; Vallejo et Théodore se comblèrent de politesses.

Le gouverneur avait demandé à son prisonnier s'il ne possédait pas, à

bord de son navire, quelques bouteilles de vin du Rhin. Le roi répondit

qu'il en avait sept. Il les fit prendre avec quelques autres flacons,

des confitures et des épices et envoya le tout à Son Excellence. Le

gouverneur s'émerveilla de cette générosité; mais il eut des scrupules:

le fait d'accepter des présents d'un détenu n'était pas très correct. Il

prit seulement une bouteille de vin du Rhin et renvoya le reste à

Théodore. Il y joignit douze flacons de Malaga, de Malvoisie et de

Bourgogne et un billet aimable.

Quand on célébrait la messe au château, Théodore prenait, à la chapelle,

la droite du gouverneur. Richard et Keverberg étaient protestants; mais

ce dernier, très accommodant, allait également à l'office pour faire la

cour à son maître. Richard était intransigeant; pour un empire, il

n'aurait mis les pieds dans une église catholique. Il trouva la

faiblesse de son ami très coupable et le lui dit. Du reste, il

s'étonnait que Neuhoff allât à la messe, car, d'après les conversations

qu'il avait eues avec lui, il le croyait aussi éloigné de la religion

romaine que «l'est le ciel de la terre»[396]. Pourtant Théodore, en

arrivant en Corse, s'était posé comme catholique; on a même été jusqu'à

dire, nous l'avons vu, qu'il entendait trois messes par jour. Il n'était

donc pas à une messe près. En tous cas, il ne se laissa jamais

embarrasser par aucun principe religieux, de quelque confession que ce

fût. Il ne faut voir dans les pratiques pieuses du baron au château

Saint-Charles qu'un peu de cette hypocrisie qu'il savait manier à

merveille.

[396] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc.

cit._

Malgré toutes les prévenances dont on l'entourait, Théodore n'était pas

rassuré. Il craignait que la cour de Madrid, circonvenue par les Génois,

ne le fît rester en prison ou amener sous escorte à Madrid. Il n'en fut

rien heureusement.

Le 17 août, au matin, la réponse du gouvernement espagnol arriva.

Vallejo avait ordre de remettre Neuhoff en liberté avec tous ses gens,

de lui rendre son bâtiment et de lui rembourser les dépenses qu'il avait

faites. Le gouverneur transmit cette bonne nouvelle à son prisonnier.

Celui-ci en fut si heureux qu'il donna un louis d'or au messager et

qu'il distribua d'autres gratifications. Vallejo envoya de nouveau son

cheval au roi. En arrivant sur le navire, il trouva tout son monde. Ses

soldats avaient perdu leurs bas et leurs souliers; il leur en fit donner

d'autres. Il voulut faire acheter des boulets, mais on n'en trouva pas.

Le 19 août, _La Demoiselle Agathe_ mit à la voile.

Neuhoff était très contrarié d'avoir perdu quelques jours à Oran. Il

pensait que les Génois auraient eu le temps d'apprendre ses projets; ils

pourraient donc empêcher son débarquement dans l'île. Il était nerveux,

inquiet, ne pouvant reposer ni le jour ni la nuit. En mer, on rencontra

un bâtiment anglais se rendant à Lisbonne. On lui demanda s'il avait

aperçu quelque navire. L'anglais répondit non; Théodore lui fit dire de

se méfier lorsqu'il se trouverait à la hauteur d'Oran. Tandis qu'il

donnait ce conseil, il fit monter tous ses soldats dans les cordages et

l'anglais, voyant qu'un si petit bâtiment portait autant d'hommes, fut

dans une profonde admiration. Malgré ses anxiétés et ses craintes, le

roi se mit à rire, car il était très satisfait d'avoir joué un bon tour.

Le 2 septembre, vers neuf heures du matin, alors que _La Demoiselle

Agathe_ devait, selon le capitaine, se trouver à seize lieues environ

des côtes de Sardaigne, le baron eut une grande frayeur en apercevant

une voile à l'horizon. Il crut que c'était un bâtiment génois lancé à sa

poursuite. Mais, bientôt, il se remit de cette alarme car le navire

arbora le pavillon suédois. Théodore dit à ses deux acolytes: «Voilà une

belle opportunité pour me sauver». Et, de suite, il prit ses mesures

pour mettre ce projet à exécution. Il ordonna à Keverberg de le suivre,

tandis que Richard resterait à bord de _La Demoiselle Agathe_ pour aller

en Corse débarquer les munitions. Neuhoff déclara à ses gens que, lui

absent, ce leur serait plus facile. On se rapprocha donc du navire

suédois, qui s'appelait _Le Grand Christophe_, commandé par le capitaine

Jonas Hee Kerhoet. Ce bâtiment avait pris un chargement de sel à

Cagliari à destination de Stockholm. Barentz demanda à son collègue

quelles étaient les nouvelles de la guerre entre les Russes et les

Turcs. Jonas Kerhoet répondit qu'en Sardaigne on ne parlait que du roi

Théodore. On savait qu'il se trouvait à bord d'un bâtiment hollandais

faisant voile vers la Corse. Des navires génois croisaient autour de

l'île afin de le prendre sûrement. Barentz fit la grimace, mais il ne

dévoila rien. Cette conversation encouragea Sa Majesté dans son dessein

de prendre le large. Le capitaine suédois demanda, à son tour, pourquoi

deux des passagers de _La Demoiselle Agathe_ désiraient s'embarquer à

son bord. On lui répondit que le navire ayant été pris par les

Espagnols, et l'équipage molesté, les deux personnages voulaient

interrompre leur voyage à Livourne pour aller en Angleterre et en

Hollande porter leurs plaintes et obtenir réparation. Kerhoet consentit

à les prendre moyennant vingt sequins et il s'engagea à les déposer

dans un port d'Angleterre ou de Hollande. Après avoir écrit trois

lettres pour des chefs corses, Théodore fit ses dernières

recommandations à Richard en lui prodiguant les plus séduisantes

promesses. Il monta sur le navire suédois avec Keverberg. Les deux

bâtiments se séparèrent après s'être mutuellement salués. _Le Grand

Christophe_ mit le cap sur Gibraltar, tandis que _La Demoiselle Agathe_

se dirigeait vers la Corse[397].

[397] _Journal de voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc.

cit._--Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1737: Abbé

Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.--Antonio Battistella,

_op. cit._ p. 179.

La fuite du baron plongea Richard dans d'amères réflexions. Il les a

consignées dans son journal et je les transcris ici en respectant son

style: «Je m'avais depuis longtemps revêtu de patience, mais uniquement

je ne faisais que me repentir d'avoir jamais vu ou connu Monsieur

Théodore. Je lui fus recommandé par des amis en Hollande, qui, en même

temps me firent des promesses qu'en peu de temps je ferais fortune,

désignèrent sa personne pour un oracle, ce que je laisse à décider à

ceux dont leur connaissance avec lui est plus vieille que la mienne qui

n'est que de quatre mois. Mais le contenu de ce qui reste dit dans ce

journal est assez suffisant pour convaincre à tous jugements impartiaux,

que toute sa conduite dans ce voyage ne porte pas des marques d'un

esprit judicieux»[398].

[398] _Journal de voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc.

cit._

Richard ne fut pas le seul à qui le départ du roi causa un

désappointement; le capitaine se trouva dans un cruel embarras. Malgré

tout, on poursuivit le voyage. Le 6 septembre, à midi, on aperçut la

Corse et, vers le soir, _La Demoiselle Agathe_ se trouva à quatre lieues

de l'île. Le vent était favorable, le temps splendide; la nuit il y eut

un beau clair de lune; aucune voile n'apparaissait à l'horizon; la route

était libre. Mais le capitaine s'agitait comme un fou, il allait et

venait avec le pilote, descendait dans sa cabine pour consulter la

carte, que lui avait remise le roi, puis il remontait sur le pont, se

frappant la poitrine en s'écriant qu'il n'était jamais venu en Corse,

qu'il n'avait presque pas entendu parler de cette île et qu'il n'en

connaissait ni les ports, ni les atterrages. Il risquait donc de perdre

son navire et d'exposer sa vie et celle de ses matelots. Le pilote, «qui

était un vieux renard», dit qu'il avait prévu tout cela dès le début de

l'expédition. Pour l'instant, il n'y avait qu'à choisir entre deux

partis: aller en Corse, ou prendre la mer dans la direction de Livourne.

Maître Barentz se mit alors à récriminer contre Lucas Boon. La nuit

approchant, on remit la solution au lendemain. Le soir, au souper, le

capitaine demanda à Richard quel était son avis. Le secrétaire de

Théodore partit d'un éclat de rire, «mais en vérité, dit-il, c'était une

risée plus pleine de chagrin que celle de Démocrite». Barentz trouva

qu'il n'y avait rien de risible dans la situation et que cette gaîté

n'était pas le fait d'un homme spirituel. «Non, non, mon ami, répliqua

Richard, ce n'est pas à présent que le bon esprit est capable de

raccommoder les inadvertances que l'on a ci-devant commises; et je ris

parce que de la première heure, depuis notre départ de Lisbonne, j'ai

prévu que nous entrerions autant dans l'île que d'aller à

Constantinople». Et il ajouta qu'il était absolument convaincu que

Théodore n'avait jamais eu l'intention d'aller en Corse. Le commandant

se contenta de répondre: «Le temps nous apprendra autrement».

Le lendemain, le brouillard cachait l'île. Le capitaine déclara que la

brume l'empêchait d'atterrir. Dans l'après-midi, on aperçut deux barques

génoises; Barentz fut consterné. Il voyait déjà son navire coulé, ses

hommes et lui capturés et livrés au supplice. Voulant faire disparaître

toute trace du passage de Théodore, il fit rassembler les objets

compromettants: le pavillon de Corse, les cocardes, la carte scellée aux

armes royales, la bouteille d'eau forte et les seringues. Il enferma

toutes ces pièces à conviction dans un sac attaché par un boulet et

ordonna de le jeter à la mer à la première alerte. Il fit jurer à son

équipage et aux soldats de garder le secret et déclara qu'il ne se

défendrait pas. Le 10, une troisième barque vint se joindre aux deux

autres. Le capitaine affolé, s'écria: «Pour Livourne! je ne veux pas

être dupé par tous les messieurs Boon et les autres». Il fit prendre

aussitôt la direction de l'Italie; les bâtiments génois suivaient. Le

12, devant l'île de Gorgona, on les perdit de vue et le 13 septembre, à

huit heures du matin, _La Demoiselle Agathe_ jeta l'ancre en rade de

Livourne. Le navire fut envoyé pendant quinze jours en quarantaine. La

santé s'aperçut que deux passagers manquaient et demanda des

explications. Le capitaine répondit qu'ayant relâché à Oran pour prendre

de l'eau, ces deux passagers étaient descendus à terre et qu'ils

n'avaient plus reparu. Ils les avaient vainement attendus pendant un

jour. Il se garda bien de dévoiler l'identité des deux absents, et de

raconter leurs mésaventures sur les côtes africaines. Les inspecteurs,

bien qu'incrédules, ne soulevèrent aucune objection. Mis au courant, le

vice-consul hollandais approuva le capitaine d'avoir gardé le secret.

Bookmann et Evers, les consignataires, furent de cet avis. Mais,

qu'allait-on faire du bâtiment? Le capitaine eut plusieurs conférences

avec les négociants. La question était de savoir si _La Demoiselle

Agathe_ irait en Corse. Barentz montrait beaucoup de répugnance à se

rendre dans l'île. Un matin, il reçut de Bookmann et Evers un billet lui

ordonnant d'aller le lendemain au lazaret. Là, il trouverait un individu

de grande taille, habillé de noir et qui lui dirait ce mot: «C'est

l'homme!». Il fut exact au rendez-vous et trouva le personnage.

Celui-ci, sans se nommer, déclara être un des plus intimes confidents du

«seigneur roi». L'homme dit au capitaine qu'il devait se préparer à

mettre à la voile pour la Corse, qu'il n'y avait aucun danger à courir.

Lui-même prendrait, avec neuf compagnons, passage sur le navire. Barentz

ne fut pas convaincu. Il fit valoir les difficultés et les périls de

cette entreprise. Finalement, il déclara que le projet était

impraticable et qu'il fallait trouver autre chose. Il fit partager cet

avis à Bookmann et Evers.

L'inconnu revint à la charge. Puisque le commandant se refusait à se

rendre en Corse, il fallait fréter deux felouques et y charger les armes

et les munitions. On embarquerait pendant la nuit les soldats; l'inconnu

prendrait passage avec ses neuf compagnons et on mettrait à la voile

pour aller reconquérir le royaume du seigneur Théodore. Richard devait

faire partie de l'expédition. Le jeune homme fit mine d'accepter; mais

il était bien décidé à ne pas prendre part à une nouvelle entreprise

dangereuse et sans profits. La tentative en resta là. Richard et les

soldats débarquèrent; _La Demoiselle Agathe_ fut frétée pour Hambourg.

Richard fut logé à l'hôtel de l'Écu de France et défrayé par Bookmann et

Evers, en attendant les ordres de Lucas Boon[399].

[399] _Journal de voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. cit._

IV

L'arrivée du navire avait fait quelque bruit à Livourne. Le Sénat de

Gênes fit des démarches pour en obtenir la saisie. Wachtendonck, qui

commandait les troupes impériales en Toscane, s'y refusa énergiquement

parce que Livourne était un port franc. Le duc de Lorraine, en succédant

au dernier des Médicis, avait confirmé cette franchise[400]. La

république ne se tint pas pour battue; elle envoya une barque qui jeta

l'ancre à côté de _La Demoiselle Agathe_, afin de voir ce qui se

passait. Pour donner un semblant de satisfaction aux Génois, les

autorités toscanes firent subir un interrogatoire aux matelots. La

république eut la douleur d'apprendre que Théodore s'était bien

embarqué sur le bâtiment, mais qu'il avait fui en pleine mer[401].

[400] Lorenzi à Amelot, Florence, le 14 septembre 1737:

Correspondance de Florence, vol. 88. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

[401] Lorenzi à Amelot, Florence, les 18 septembre et 12 octobre

1737: Correspondance de Florence, vol. 88. Archives du Ministère

des affaires étrangères.

Les gens du baron se dispersèrent sans bruit après avoir reçu quelques

secours des négociants; ils avaient tout intérêt à disparaître, car la

ville de Livourne était remplie d'espions génois. Les soldats entrèrent

au service de l'empereur[402].

[402] Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1738: Abbé

Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.

Je dois ici anticiper sur les événements pour dire ce que devint Denis

Richard. Confiant dans l'étoile du seigneur Théodore, alléché par ses

promesses, Richard n'avait pas hésité à aller tenter fortune dans

l'entreprise montée par les traitants hollandais. Ce jeune anglais était

un déclassé. Instruit, intelligent, il ne lui avait manqué que la chance

pour réussir. Le mauvais sort voulut qu'il rencontrât le baron sur son

chemin. La désillusion était vite arrivée. Seul, sans appui à Livourne,

dans un pays inconnu pour lui, il se trouvait à la merci de deux

négociants qui se lasseraient peut-être de lui venir en aide. Comme il

savait beaucoup de choses, que les Génois se donnaient un mal infini

pour apprendre, il voulut tirer parti des documents qu'il avait eu

l'habileté de garder.

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 13 / 38 段