«1e Sa Majesté Catholique lui donnera quelque commandement dans les

troupes espagnoles destinées contre les Africains;

«2e Le marquis de Saint-Gill engagera le consul résident d'Espagne, à

Amsterdam, à le cautionner, lui, baron de Neuhoff, pour la somme de

trois mille pistoles».

Il demandait à l'ambassadeur d'envoyer sans délai un exprès à Madrid

pour porter ses propositions et de lui accorder asile dans l'hôtel

d'Espagne, à La Haye, jusqu'à la réponse. Cette lettre, datée du 19

avril, surprit M. de Saint-Gill; il hésita un instant sur le parti qu'il

devait prendre. Il se décida enfin à répondre au baron qu'il ne pouvait

rien faire pour lui[370].

[370] De la Ville à Amelot, La Haye, le 23 avril 1737:

Correspondance de Hollande, vol. 422. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Le prisonnier allait être transféré à la maison de ville, lorsque

plusieurs personnes, émues de voir ce misérable monarque traîné en

cachot, se concertèrent pour le tirer de ce fâcheux pas.

S'il n'y avait eu que les cinq mille florins réclamés par les héritiers

du marchand, les bonnes âmes auraient pu garantir cette somme. Mais, dès

que l'arrestation du baron fut connue, une nuée de créanciers surgit. Il

en vint de tous les côtés, qui prirent arrêt contre lui, si bien qu'il

se trouva écroué pour une somme de dix-huit à vingt mille florins. Les

amis du prisonnier ne se découragèrent pas; ils tinrent plusieurs

conférences. Ils décidèrent, dans un superbe accord, de désintéresser

les créanciers du roi pour obtenir son élargissement, et ils allaient

compter l'argent lorsqu'arrivèrent de nouveaux créanciers. Un mardi, à

cinq heures trois quarts, on obtint un nouvel écrou contre Théodore pour

cinq cents livres sterling, le lendemain un autre pour six cents

florins. Décidément ils étaient trop. Malgré leur bonne volonté, les

amis charitables durent renoncer à leur projet, parce que, nous dit-on,

ils s'aperçurent que «c'était la mer à boire»[371].

[371] _Relazione_: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.

Un mercredi matin, à huit heures et demie, l'infortuné baron fut mis

dans la prison de la maison de ville, où l'on incarcérait les débiteurs

récalcitrants. On le logea dans une cellule séparée et on le traîta avec

égard. Le nombre de ses dettes laissait supposer qu'il resterait

longtemps sous les verrous[372].

[372] «Chaque jour de nouveaux créanciers se produisent, qui

aggravent son écrou et il ne lui sera pas aisé de trouver les

sommes qu'on lui demande».--De la Ville à Amelot, La Haye, le 7

mai 1737: Correspondance de Hollande, vol. 423. Archives du

Ministère des affaires étrangères.--Borré de la Chavanne au roi

de Sardaigne, La Haye, le 7 mai 1737: _loc. cit._ Archives d'État

de Turin.

Le jour même où le ministre de France et le ministre sarde

signalaient à leur gouvernement la difficulté pour Théodore de se

libérer promptement, celui-ci sortait de prison.

Van Hochum ne s'était pas contenté des cent ducats stipulés par les

héritiers du marchand; il avait écrit au Sénat de Gênes pour l'informer

de la détention de Théodore et demander la récompense promise[373]. Il

est vraisemblable de croire que la république fit la sourde oreille.

[373] _Relazione_: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.

On s'attendait à voir les Génois réclamer impérieusement le prisonnier

aux États Généraux. La question était de savoir si leurs Hautes

Puissances feraient droit à cette requête.

Théodore était un personnage encombrant pour le gouvernement hollandais.

Celui-ci répugnait à l'idée de le livrer entre les mains de ses ennemis.

D'un autre côté, il ne voulait pas froisser ouvertement les Génois.

Aussi disait-on que les autorités ne feraient rien pour empêcher son

évasion. Les gazetiers reçurent l'ordre de ne pas parler de Neuhoff dans

leurs feuilles. Plusieurs membres du gouvernement allèrent jusqu'à dire

que le roi de Corse ne se trouvait pas en Hollande[374].

[374] _Relazione_: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.--De la

Ville à Amelot, La Haye, le 25 avril 1737: Correspondance de

Hollande, vol. 422. Archives du Ministère des affaires

étrangères.--Borré de la Chavanne au roi de Sardaigne, La Haye,

le 30 avril 1737: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.

La nouvelle de l'arrestation du roi fut apportée dans l'île par le comte

Antoine Colonna et Jean-Baptiste Sinibaldi. Ces deux individus qui se

donnaient, l'un, le titre de colonel d'infanterie, l'autre, celui de

capitaine dans le régiment des gardes corses de Théodore, s'étaient

embarqués à Nice sur une felouque. Arrivés à Aléria, ils se rendirent au

milieu des rebelles campés devant Bastia. La nouvelle fut accueillie

avec consternation, car Neuhoff n'avait jamais eu plus de popularité

parmi les Corses que depuis son départ. Colonna et Sinibaldi

apportaient, dit-on, à Orticoni et à Paoli des lettres de Théodore leur

racontant son aventure.

On apprit dans Bastia l'emprisonnement du roi. Le gouverneur génois,

Rivarola, essaya d'en tirer parti. La situation devenait de plus en plus

précaire. Il était impossible de se ravitailler et on devait faire venir

de Gênes toutes les provisions nécessaires. Rivarola fit faire du haut

des remparts une proclamation promettant aux rebelles un pardon général.

Il leur proposa d'envoyer des députés pour discuter les conditions de la

paix basée sur la convention passée avec l'empereur. Les mécontents

écoutèrent en silence. Pendant un instant, ils se recueillirent,

laissant au héraut le temps d'espérer une réponse favorable. Subitement,

un immense cri retentit: «Vive le roi Théodore notre père!» Puis, ils

firent dire au gouverneur qu'ils espéraient toujours en leur souverain

et que si celui-ci ne se trouvait plus en état de les aider, quelqu'un

des siens viendrait sûrement les secourir. Ils appuyèrent cette réponse

d'une fusillade nourrie qui dura trois heures. L'alarme se répandit dans

Bastia; on organisa la résistance. Finalement, les Corses firent

prisonniers sept ou huit malheureux Génois qui se trouvaient dans un

poste avancé[375].

[375] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 316-318.

La joie fut grande à Gênes lorsqu'on apprit l'incarcération du roi de

Corse. Si les magistrats ne l'avaient empêché, les particuliers auraient

illuminé. Mais, comme dit un journal, ce n'eût été que des «feux de

paille»[376]. En effet, on apprit bientôt l'élargissement de Théodore. A

Gênes, on voulait absolument que ce fût l'ambassadeur d'Espagne, à La

Haye, qui l'eût fait mettre en liberté. On disait que si officiellement

il avait déclaré ne pouvoir accorder sa protection au baron, il se

serait entremis secrètement en sa faveur[377]. Les Génois voyaient des

conspirations partout. Cette fois-ci, la protestation officielle disait

vrai. Théodore, pour l'instant, semblait avoir renoncé aux intrigues

politiques; il allait faire de sa royauté une vaste entreprise

commerciale[378].

[376] _Mercure historique et politique de Hollande_, numéro de

juin 1737.

[377] Campredon à Amelot, Gênes, le 16 mai 1737: Correspondance

de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires

étrangères.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 353.

[378] J'ai dû reconstituer cette partie de la vie de Théodore

avec des documents très postérieurs.

Au moment où l'expédition française, en Corse, se préparait,

c'est-à-dire à la fin de l'année 1737, Amelot envoya à Livourne le

sieur Pignon. Celui-ci avait pour mission spéciale de se tenir au

courant de tous les faits et gestes des Corses un peu influents

dont Livourne était le rendez-vous. Pignon se trouva en rapport

avec un insulaire très au courant des démarches de Théodore en

Hollande après sa captivité. Dans une lettre datée du 13 janvier

1738, Pignon rapportait tous ces détails à Amelot. Du reste,

Campredon, le 2 octobre 1738, fournit à Amelot des renseignements

très précis sur les intrigues de Théodore au sortir de prison. Il

tenait ces détails--nous verrons comment--d'un des secrétaires de

Théodore. Les récits de Pignon et de Campredon concordent

absolument. Ce sont ces rapports qui m'ont servi pour cette

période. La correspondance de Pignon figure dans le volume _Corse_

no 1 aux archives du Ministère des affaires étrangères. Elle a été

publiée par M. l'abbé Letteron dans: _Pièces et documents divers

pour servir à l'histoire de la Corse pendant les années

1737-1739_. Bulletin de la Société des Sciences historiques et

naturelles de la Corse; Bastia, 1893.

Il avait pour ami, à Amsterdam, le sieur Lucas Boon, député aux États

pour la province de Gueldre, négociant, adonné à l'alchimie, intrigant,

âpre aux affaires et parfaitement fait pour s'entendre avec le

petit-fils du drapier de Liège.

Lucas Boon alla plusieurs fois à la prison rendre visite au roi.

Celui-ci parla de son royaume et éblouit le marchand en énumérant toutes

les richesses qu'on pourrait tirer d'un pays neuf et fertile. Boon se

mit en rapport avec les sieurs César Tronchin, Daniel Dedieu, ancien

président des Échevins d'Amsterdam et un autre négociant nommé

Neufville. Le député alchimiste leur insinua que Théodore serait en

mesure de chasser les Génois de la Corse s'il trouvait quelque argent

pour acheter des munitions. Le baron s'engagerait à rendre les sommes

qui lui seraient avancées en fournissant de l'huile d'excellente qualité

et calculée à très bas prix. Boon déclara que cette marchandise était

abondante en Corse. L'île appartenait presqu'entièrement au roi et les

Génois étaient impuissants à lui ravir ses possessions.

Ces marchands, pour la plupart israélites, furent séduits par la

perspective de bénéfices considérables. Le prix de l'huile fut débattu

et l'affaire conclue. Tronchin, Dedieu, Neufville et Boon s'associèrent

pour commanditer Théodore. Il s'agissait d'une somme assez considérable.

Boon, qui avant tout était un homme d'affaires, loin d'avoir fourni sa

quote-part dans l'association, aurait retenu une commission sur l'argent

avancé au roi. Il fut entendu qu'on organiserait, sans retard,

l'expédition destinée à porter les armes et les munitions en Corse en

échange de l'huile. Boon se fit charger de la correspondance à laquelle

l'expédition donnerait lieu[379].

[379] Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1738: Abbé

Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.

D'après une lettre d'Amsterdam plusieurs personnes s'étaient mises en

mouvement pour obtenir l'élargissement du roi. Le comte de Golowkin,

ministre de Russie à La Haye, pendant un séjour qu'il fit à Amsterdam,

eut plusieurs conférences avec Dedieu, qui avait représenté la Hollande

en Russie. Ces deux personnages auraient contribué, par leurs démarches,

à la mise en liberté de Théodore. Les créanciers durent se contenter

d'une «caution juratoire», c'est-à-dire de la promesse faite sous

serment par leur débiteur de les payer dès qu'il le pourrait. Le baron

aurait, à cet effet, élu domicile à Amsterdam. Ces dispositions

regardaient les créanciers étrangers. Quant à ceux de Hollande, il

paraîtrait que l'arrêt, qu'ils avaient obtenu contre Théodore, n'était

pas dans les formes voulues. Ils durent, dans ces conditions, renoncer

aux poursuites. D'ailleurs, il ne niait aucune dette. Il demandait

seulement du temps pour s'acquitter[380].

[380] Extrait d'une lettre d'Amsterdam du 12 mai 1737,

communiquée le 14 mai par de la Ville à Amelot: Correspondance de

Hollande, vol. 423. Archives du Ministère des affaires

étrangères.

Il est probable que Théodore paya, avec l'argent mis à sa disposition

par les marchands, quelques-uns de ses créanciers les plus impatients.

Il fut cité devant la chambre des Échevins. Ayant toujours le

sentiment--on pourrait dire la folie--des grandeurs, il demanda à

comparaître avec son chapeau, son épée, sa canne et ses gants. Cette

satisfaction lui ayant été accordée, il arriva à l'audience et se tint

debout. Le tribunal se leva et resta debout également. Jamais les

magistrats n'avaient agi ainsi. Le cas n'était pas banal: les échevins

voyant rarement un souverain comparaître devant eux. On déféra le

serment à Théodore. Il jura de régler ses dettes dès qu'il se

trouverait en état de le faire. Cette promesse enregistrée et toutes les

formalités accomplies, il se retira.

Une foule énorme s'était amassée devant la maison de ville pour voir un

homme, dont le nom avait fait tant de bruit dans le monde. On

l'attendait à la sortie principale. La curiosité populaire fut déçue,

car, suivant son habitude, il se déroba par une porte de derrière. Un

carrosse l'attendait; il y monta et disparut. Il alla se reposer chez

ses amis, sans doute dans la maison de campagne de Daniel Dedieu[381].

[381] Extrait d'une lettre d'Amsterdam du 12 mai 1737,

communiquée le 14 mai par de la Ville à Amelot: Correspondance de

Hollande, vol. 123. Archives du Ministère des affaires

étrangères.--Borré de la Chavanne au roi de Sardaigne, La Haye,

le 14 mai 1737: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.--_Histoire

des révolutions de l'île de Corse_, p. 315-316.

III

Il faut croire que la défense qui avait été faite aux gazetiers de

parler de Théodore n'était pas bien sérieuse. Les feuilles continuèrent

à mentionner ses hauts faits; seulement, le ton avait changé. Au mépris

et à l'ironie, avec lesquels ils avaient flétri le départ de Corse,

succédaient des termes flatteurs. Les notes insérées dans les journaux

prenaient un air de réclame. Les commerçants, commanditaires du roi,

savaient que le concours de la presse est chose indispensable quand on

lance une affaire. Ils s'étaient arrangés de façon à l'avoir.

Lucas Boon fréta, à Flessingue, un petit bâtiment nommé _La Demoiselle

Agathe_, commandé par le capitaine Gustave Barentz et portant onze

hommes. Le navire vint à l'île du Texel pour faire son chargement. Le

négociant fit embarquer deux canons en fer, quelques barils de poudre,

de l'acier, du plomb, des barres de fer, une caisse de papier à écrire,

de l'amidon, des fusils, des mousquets, des pistolets, des trompettes,

des étoffes, des souliers «et autres bagatelles en petite

quantité»[382].

[382] Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1738: Abbé

Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.

Au mois de mai, Théodore prit à son service, comme secrétaire, un

anglais natif de Guernesey, appelé Denis Richard. C'était un garçon

d'esprit et très capable. Neuhoff avait également engagé un nommé

Giraud, dit Keverberg, fils d'un capitaine de dragons hollandais.

Le 26 juin, Denis Richard et Keverberg reçurent l'ordre de se rendre au

Helder, petite ville située à une lieue environ de l'île du Texel. Là

ils devaient descendre à l'auberge «les armes d'Amsterdam» et attendre

un personnage, qui leur donnerait de nouveaux ordres. Tronchin avait

bien recommandé aux deux employés de ne pas trahir l'incognito de Sa

Majesté, qui désirait passer pour un gentilhomme nommé Villeneuve.

Richard et Keverberg arrivèrent au Helder le 27 juin, vers midi. Le même

jour, à trois heures, une chaise de poste amena le personnage annoncé.

Celui-ci descendit à l'auberge et fit demander Richard et Keverberg. Ils

se rendirent dans sa chambre. Après les salutations, l'individu, qui

était Lucas Boon, remit aux deux secrétaires une lettre de Tronchin leur

ordonnant de suivre ponctuellement toutes les instructions qui leur

seraient données. Boon et Keverberg s'embarquèrent pour le Texel; ils

trouvèrent le navire en rade, prêt à mettre à la voile au premier vent

favorable.

Mais Lucas Boon était fort «tribulé», car il vit beaucoup de gens

étrangers à la mine suspecte. Il écrivit sur le champ à Théodore qu'il

ne serait pas prudent pour lui de venir s'embarquer au Texel. Il

l'engagea à se rendre à Wyk-aan-Zée, à douze lieues de l'île; là il

prendrait une barque de pêcheur pour le conduire en mer où il trouverait

le navire. _La Demoiselle_ _Agathe_ devait arborer au grand mât une

flamme aux couleurs anglaises. Il lui envoyait un pavillon pareil pour

la barque. Keverberg, chargé de la commission, partit en chaise. Il se

rendit chez Daniel Dedieu, où il prit Sa Majesté. Le 29 juin, à l'aube,

Boon et Richard s'embarquèrent. A neuf heures du matin, on leva l'ancre

pour aller en mer à la rencontre de la barque portant Théodore. Un vent

violent se mit à souffler. Le pilote déclara qu'il ne pouvait pas

diriger le navire dans la direction de Wyk-aan-Zée. Il fallait ou gagner

la haute mer ou rentrer au Texel. Boon donna l'ordre de revenir.

Aussitôt le navire ancré au port--vers midi--le négociant partit en

poste pour courir à la recherche de Théodore. Il arriva à Wyk-aan-Zée,

où il apprit que le seigneur et son secrétaire avaient pris une barque

et qu'ils étaient en mer depuis le matin.

Théodore et Keverberg avaient navigué toute la journée à la recherche de

_La Demoiselle Agathe_. La nuit était venue: le patron décida qu'on

irait au Texel. A onze heures du soir, la barque arriva et Sa Majesté

s'embarqua sur _La Demoiselle Agathe_.

Pendant ce temps là, Boon, très marri, cherchait Neuhoff. Il revint au

Texel, le 30, vers neuf heures du matin et éprouva une grande joie en

voyant le roi installé à bord.

A quatre heures de l'après-midi, _La Demoiselle Agathe_ mit à la

voile[383].

[383] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe,

_maistre Gustavius Barentz, parti de Texel le 30e juin et arrivé

à la rade de Livourne le 13e septembre de 1737_: _Corsica

1737-1738_ N. 1/2121. Archives d'État de Gênes, archives

secrètes.

Ce journal a été rédigé par Denis Richard, qui ensuite le livra au

gouvernement génois.--Antonio Battistella, _op. cit._, p. 176.

Maître Gustave Barentz commandait pour la première fois un bâtiment. A

son inexpérience, il joignait, paraît-il, un «jugement très limité» et

n'avait «aucune pénétration». Il ne se doutait pas qu'il avait le roi de

Corse comme passager. Boon lui avait dit que le monsieur embarqué était

un certain Bookmann associé du sieur Evers, négociant à Livourne[384].

Keverberg passait pour inspecteur des magasins et Richard pour le

secrétaire général de l'entreprise commerciale. Le capitaine crut

facilement toutes ces histoires. Du reste, le navire avait été

officiellement frété pour Livourne.

[384] Bookmann et Evers existaient réellement. Ils étaient à

Livourne les correspondants de Lucas Boon.--Pignon à Amelot, le

13 janvier 1738: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p.

95-99.--_Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc.

cit._

A neuf heures du soir, quand le navire fut en pleine mer, Lucas Boon

débarqua, en recommandant à Barentz d'avoir le plus grand soin du

monsieur. Il ajouta que celui-ci lui donnerait en route une lettre

contenant de nouvelles instructions[385].

[385] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc.

cit._

Le 13 juillet, en arrivant devant les îles Berlenga, sur la côte de

Portugal, Théodore remit à Barentz une lettre dans laquelle Lucas Boon

dévoilait la véritable identité du soi-disant Bookmann. Le bon capitaine

fut très surpris et la pensée d'avoir à son bord un si grand personnage

«lui causa une grande admiration». Le baron lui ordonna de relâcher à

Lisbonne. Le 15 juillet, à onze heures du matin, _La Demoiselle Agathe_

mouilla devant Belem. Dans l'après-midi, sur les quatre heures, le

bateau de la santé arriva. Tous les hommes du bord furent passés en

revue. Théodore, qui n'aimait pas beaucoup à se montrer, était resté

dans sa cabine. Les inspecteurs demandèrent ce qu'était devenu le

passager qui manquait à l'appel. On leur répondit que le marchand se

trouvait incommodé par la goutte. Ils exigèrent qu'il montât sur le

pont. Le baron arriva, soutenu par Richard et Keverberg, feignant une

grande difficulté à marcher. Il portait une robe de chambre en soie

indienne, qui laissait voir une chemise garnie; aux pieds il avait des

pantoufles de maroquin et son bonnet blanc était recouvert d'un chapeau

en castor. On le trouva bien élégant pour un malade. A sa mine

florissante, le médecin le déclara en parfaite santé. Tout cela sembla

louche. Le bruit se répandit qu'un grand personnage se trouvait à bord

de _La Demoiselle Agathe_, et on ne tarda pas à savoir que c'était le

roi de Corse. On donnait de lui ce signalement: «un homme de haute

stature, bien fait, âgé d'environ cinquante ans, d'une prestance

superbe, avec le visage blanc et arrondi»[386].

[386] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc.

cit._--Lettre écrite de Lisbonne le 30 juillet 1737 à Joseph

Buonaroti, à Gênes, et communiquée par celui-ci au Sérénissime

Collège. Filza 1737-38, No generale 1/2121. Archives d'État de

Gènes, archives secrètes.

La renommée, qui s'attachait à ses pas, l'inquiétait, car il avait

toujours peur d'être assassiné par quelque émissaire des Génois ou, tout

au moins, de voir surgir un créancier hargneux; aussi se tenait-il dans

sa cabine.

Lucas Boon avait aussi recommandé Théodore sous le faux nom de Bookmann

à ses correspondants de Lisbonne, les sieurs Bruyn Vernais et Cloots,

marchands droguistes, qui devaient compléter la cargaison[387].

[387] Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1738: Abbé

Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.--_Journal du voyage du

navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. cit._

Le roi était agité d'une perpétuelle frayeur. Le vendredi 19 juillet, il

envoya Keverberg chez le résident de Hollande, Van Sil, qui était très

lié avec le père du jeune homme. Celui-ci fut reçu à bras ouverts.

Suivant les instructions de Neuhoff, il dit qu'il se rendait en Italie,

en France et en Allemagne avec deux gentilshommes, ses amis, venus avec

lui de Hollande. Ses camarades ne connaissant pas le Portugal, se

tenaient à bord du bâtiment, qui les avait amenés tous les trois. Van

Sil invita Keverberg à venir passer quelques jours dans sa maison de

campagne de la baie Sainte-Catherine avec ses compagnons.

Cette invitation causa une grande joie à Neuhoff, car il la désirait. Il

se rendit chez Van Sil sous le nom de baron Kepre. Ce pseudonyme ne

donna pas le change au résident hollandais; il savait parfaitement quel

était l'individu qu'il recevait, mais il feignit de l'ignorer[388].

[388] Viganego, consul de Gênes, à Lisbonne au Sérénissime

Collège, le 30 juillet 1737: _loc. cit._ Archives d'État de

Gênes, archives secrètes.

Richard, trouvant que tout cela était louche, était resté à bord sous le

prétexte que son «humeur était plus disposée pour le cabinet que pour

des agitations _incessables_». Cet anglais était un sage.

Keverberg faisait la navette entre la baie Sainte-Catherine et Lisbonne

pour savoir ce qui se passait sur le navire. Il accomplissait ses

messages à cheval. On ne voyait que lui, courant tous les jours: cela

fit jaser en ville. Dans ses courses, il rencontra quatorze déserteurs

de l'armée espagnole. Il les embaucha facilement, sans leur dire

toutefois qu'ils auraient l'honneur de servir le roi de Corse allant

reconquérir son royaume. Ils s'embarquèrent le lundi 22 juillet, amenant

un enfant avec eux. Théodore fut très satisfait.

Keverberg avait, pendant la traversée, rempli l'office de cuisinier.

Mais Neuhoff trouvant que sa cuisine était mauvaise, engagea comme

maître-coq un provençal, nommé Joseph Paris, aux appointements de deux

monnaies d'or par mois. Le 25 juillet, dans la matinée, le nouveau

cuisinier vint à bord. Il avait grand air: il portait une veste

écarlate, l'épée au côté et une perruque à queue.

On avait embarqué sur le navire des épiceries, du café, du chocolat,

deux caisses contenant cent trente canons de fusil, une grande bouteille

d'eau forte et trente-six seringues[389].

[389] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc.

cit._

Théodore ayant appris que Viganego, le consul de Gênes, avait eu une

longue conférence avec son collègue anglais, fut consterné.

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 12 / 38 段