_La Demoiselle Agathe_ à Livourne.--Denis Richard.--Aventure

tragique du _Yong-Rombout_.--Intrigues à Naples.--Protestation des

Génois.--Réponse des États-Généraux de Hollande.--Mort de Costa.

I

La fuite de Théodore avait été promptement connue en Europe. Les

gazettes en racontèrent les péripéties. Mais aussitôt après le

débarquement des fugitifs à Livourne, on avait perdu leurs traces[339].

[339] Le consul de France à Livourne fit mettre le patron Décugis

aux arrêts. La république de Gênes avait, en effet, demandé aux

puissances maritimes d'interdire à leurs nationaux de faire le

commerce avec les rebelles. Néanmoins Décugis fut promptement

remis en liberté.

Maurepas à Campredon, le 13 décembre 1736: Abbé Letteron,

_Correspondance_, p. 328.--_Histoire des révolutions de l'île de

Corse_, p. 287.

Le marquis de Rivarola, vice-roi de Sardaigne,[340] avait fait saisir au

mois de novembre un paquet de lettres de Théodore. Cette correspondance

avait été envoyée par un certain Mela à sa femme, avec recommandation de

la faire tenir au consul d'Angleterre. Il y avait deux lettres pour

Livourne, deux à destination d'Alger et enfin une pour le consul

anglais, dans laquelle Neuhoff lui promettait une forte récompense s'il

pouvait lui fournir de l'artillerie et des munitions et il affirmait

qu'il était d'accord en cela avec la cour de Londres[341].

[340] Il faut distinguer le marquis de Rivarola des deux

personnages dont j'ai déjà eu occasion de parler: Rivarola, le

gouverneur génois à Bastia, et Dominique Rivarola, l'agent des

Corses à Naples.

[341] Le marquis de Rivarola au comte Trivera, le 27 novembre

1736, _Genova. Lettere Ministri 1737-1745_, mazzo 16. Archives

d'État de Turin.

Avant même de savoir ce que Neuhoff allait faire, on «tympanisait fort

sa conduite», disaient les feuilles publiques. «Après avoir commencé, il

ne devait pas finir aussi honteusement..... Il s'expose à la risée de

l'Europe ou à passer pour un lâche»[342].

[342] _Mercure politique et historique de Hollande_, décembre

1736.

Ces accès d'indignation ne dureront pas. Il y aura dans les gazettes de

Hollande un revirement étrange en faveur du baron.

Trois jours après l'arrivée à Livourne du roi fugitif déguisé en prêtre,

le comte Lorenzi, envoyé de France à Florence écrivait: «Il est

vraisemblable qu'on en aura bientôt des nouvelles, car une personne si

remuante ne pourra pas se tenir longtemps cachée»[343]. On ne tarda pas

à savoir, en effet, qu'aussitôt débarqué, Théodore s'était rendu dans

une maison de campagne à Pescia, petite ville située à quelques lieues

de Lucques. Dans sa retraite il écrivit beaucoup et il dépêcha vers Rome

un courrier, auquel il donna vingt sequins. Il se rendit bientôt dans

une maison à deux lieues de Florence, puis il vint résider en ville,

changeant souvent d'habit et de demeure[344], pour dépister les

recherches des Génois, gens fort indiscrets. Ceux-ci se donnaient un mal

énorme pour avoir des renseignements sur lui. Sorba, envoyé de Gênes à

Paris, alla trouver Maurepas, ministre de la marine, et lui demanda de

faire arrêter le fugitif et ses compagnons s'ils venaient en France. Les

cinq esclaves turcs, qui avaient accompagné le baron, s'étaient rendus à

Marseille. Sorba exigeait qu'ils fussent livrés à la république.

Maurepas répondit que, par suite des traités existant entre la France et

la Porte Ottomane, tout sujet musulman devenait libre en mettant le

pied sur le territoire français. Comme l'envoyé de Gênes insistait, le

ministre finit par dire que les turcs devaient avoir déjà quitté

Marseille pour retourner dans leur pays[345].

[343] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 17 novembre 1736:

Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

[344] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 1er décembre 1736:

_Ibidem_.

[345] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 17 décembre 1736:

Correspondance de France, _loc. cit._ Archives d'État de Gênes,

archives secrètes.

Augustin Viale, ce négociant génois, qui représentait à Florence la

république, insista auprès des autorités grand-ducales pour que Théodore

fût mis en lieu sûr. On demanda à ce diplomate si son gouvernement lui

avait ordonné de faire cette démarche. Viale répondit qu'il n'avait pas

encore d'instructions précises à cet égard, mais que très certainement

il allait en recevoir. On lui dit d'attendre; quand ces instructions lui

seraient parvenues, on verrait ce qu'on pourrait faire[346].

[346] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 8 décembre 1736:

Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Les ordres de la république arrivèrent. Muni des pouvoirs réguliers,

Viale réclama officiellement au gouvernement toscan l'arrestation de

Neuhoff et de trois chefs corses qui l'accompagnaient. Après en avoir

référé au grand-duc, les ministres répondirent à l'envoyé génois que sa

requête était admise et que des ordres avaient été donnés en

conséquence. Viale garda le secret afin que le misérable ne pût pas

s'échapper. Au nom de son gouvernement, il promit quatre cents pistoles

au chef des archers s'il capturait Théodore et sa bande. Mais l'envoyé

génois n'avait aucune confiance dans les promesses du gouvernement

toscan. Il ne se trompait pas[347].

[347] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 15 décembre 1736: _Ibidem_.

La république avait, en attendant, fait arrêter le confesseur du baron

et le tenait en prison, espérant le faire parler; mais le confesseur

s'était, selon son devoir, renfermé dans un silence absolu[348].

[348] Campredon à Maurepas, 20 décembre 1736: Abbé Letteron,

_Correspondance_, p. 328. Ce confesseur devait être un de ces

prêtres qui entouraient le roi et auquel celui-ci aurait donné ce

titre purement honorifique, car il est vraisemblable que Sa

Majesté ne pratiquait pas beaucoup.

Théodore avait à Florence, comme ami, un certain Baglioni, qui était le

valet de chambre favori du grand-duc[349]. Par son intermédiaire, il

obtint une audience du prince. Jean-Gaston était le dernier rejeton des

Médicis. N'ayant pas d'héritier, sa succession était promise à François

de Lorraine. Aussi ses dernières années s'écoulaient-elles dans

l'oisiveté au milieu des plaisirs les plus licencieux. Matérialiste,

Jean-Gaston aurait donné quelques mois plus tard le triste spectacle

d'une fin athée, si sa vertueuse sœur n'avait eu soin, pendant sa

dernière maladie, de faire tenir un jésuite en permanence dans sa

garde-robe, prêt à administrer le moribond au moment voulu. Comme tout

bon toscan, Jean-Gaston détestait les Génois. Cette haine venait de ce

que les Génois avaient toujours essayé de ruiner le commerce de

Livourne, pour l'attirer à eux[350]. Le dernier des Médicis se fit donc

un malin plaisir de recevoir Théodore. Le roi demanda au prince sa

protection. Celui-ci la lui accorda, à condition qu'il se tiendrait

caché et qu'il congédierait les Corses, qui étaient avec lui[351].

Jean-Gaston aurait même donné au souverain cent sequins en lui disant

ironiquement: «_Fra noi Principi scaduti queste galanterie si possono

fare._ Entre nous princes déchus, ces galanteries peuvent se

faire»[352].

[349] Antonio Battistella, _op. cit._, p. 174.

[350] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 26 janvier 1737:

Correspondance de Florence, vol. 88. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

[351] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 15 décembre 1736, vol.

87: _Ibidem_.

[352] Le duc de Saint-Aignan, ambassadeur de France à Rome, à

Chauvelin, Rome, le 28 décembre 1736: Correspondance de Rome,

vol. 759.--Campredon à Chauvelin, Gênes, le 17 janvier 1737:

Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Viale attendait l'arrestation de Théodore. Mais, les jours s'écoulaient

et il ne voyait rien venir. Il alla conter ses peines à Lorenzi. Il se

croyait, disait-il, berné par le grand-duc. Ce mauvais vouloir

paralysait tous ses efforts; il était découragé. Aussi ne se mettait-il

plus en mouvement pour savoir ce que devenait l'aventurier[353].

Jean-Gaston, poussant l'ironie jusqu'au bout, fit dire au malheureux

agent génois que sa république faisait vraiment trop d'honneur à un

pauvre roi détrôné[354].

[353] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 5 janvier 1737, vol. 88:

Correspondance de Florence. Archives du Ministère des affaires

étrangères.

[354] Campredon à Chauvelin, Gênes, le 17 janvier 1737, vol. 99:

Correspondance de Gênes. Archives du Ministère des affaires

étrangères.

A Florence, tout le monde, sauf Viale le plus intéressé dans la

question, était au courant des faits et gestes du roi errant.

Le Père Ascanio, ministre d'Espagne, paraissait particulièrement bien

informé. Le chanoine Orticoni, que Lorenzi déclarait être «un des plus

habiles des Corses révoltés», s'était embarqué à Livourne, le 4

décembre, sur la chaloupe du consul espagnol. Cette circonstance était

d'autant plus significative qu'Orticoni s'était rendu à deux reprises à

Madrid. Il avait aussi fait un séjour à la cour du roi des Deux-Siciles,

qui l'avait nommé son aumônier d'honneur avec pension. Les Corses, qui

se trouvaient auprès de Théodore, avaient subitement disparu, et leur

disparition coïncidait avec le départ d'Orticoni. Lorenzi fut frappé de

cette coïncidence. Une entrevue que le Père Ascanio avait eue avec Costa

quelque temps auparavant, donnait une certaine importance à ce fait.

L'envoyé de France voulut en avoir le cœur net et alla trouver le Père

Ascanio. Celui-ci parut tout d'abord un peu embarrassé; puis il finit

par dire qu'il n'avait pas vu Costa lui-même, mais bien son neveu,

auquel il aurait déclaré que les Corses, n'étant pour l'instant pas

libres de disposer d'eux-mêmes, ne devaient pas offrir, comme ils

l'avaient fait, la souveraineté de leur île au roi des Deux-Siciles.

D'ailleurs, il ne convenait pas à ce prince de succéder au baron

Théodore. Lorenzi dut se contenter de cette réponse; mais il écrivait au

ministre qu'il croyait positivement que l'entretien du Père Ascanio avec

le neveu de Costa n'avait pas seulement roulé sur ce sujet. Ce qui

confirmait Lorenzi dans cette opinion c'est que, durant le séjour des

Corses à Florence, le religieux avait envoyé mystérieusement une

estafette à Naples et son cocher à Livourne.

Peu de temps après, le roi d'Espagne, inquiet sans doute des démarches

compromettantes de son représentant, donna l'ordre au Père Ascanio de

déclarer que Leurs Majestés Catholiques n'avaient promis aucun secours à

Neuhoff[355].

[355] Lorenzi à Chauvelin, Florence, les 1er et 22 décembre 1736:

Correspondance de Florence, vol. 38. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

De son côté Campredon écrivait à Chauvelin: «Si la conduite du

consul espagnol à Livourne a eu pour objet la compassion dans ce

qu'il a fait en faveur du baron de Neuhoff l'on ne peut pas dire

la même chose de ce qui a rapport au chanoine Orticoni, aumônier

du roi des Deux-Siciles et son pensionnaire; il ne paraît guère

vraisemblable que de cette part on eût approuvé tacitement la

démarche du consul, s'il avait, comme on le dit, surpris le

commandant de Livourne lorsqu'il lui a demandé de faire sortir de

nuit sa felouque pour une expédition qui regardait le service de

la cour de Naples. Quoi qu'il en soit, l'on voit que depuis

l'arrivée d'Orticoni en Corse, les révoltés ont redoublé

d'animosité et de courage...

«Je suis bien persuadé que la cour de Naples ne leur donne encore

aucun secours ouvertement, sous le prétexte de religion, de ne

point envahir le bien d'autrui, mais il y a de bonnes raisons pour

croire que si Orticoni vient à bout d'occuper quelques villes où

il y a un bon port, et à rendre son parti supérieur, le roi de

Naples acceptera l'offre que lui feront les Corses de se donner à

lui...»

Gênes, le 17 janvier 1737: Correspondance de Gênes, vol. 99.

Archives du Ministère des affaires étrangères.

Nous verrons beaucoup de démentis pareils dans l'histoire de Théodore.

Il faut les signaler, tout en faisant des réserves sur leur valeur, car

on sait ce que valent les démentis diplomatiques.

Vers le même temps, le hasard mit Lorenzi en rapport avec une personne

chez qui Neuhoff avait logé pendant huit ou dix jours. Ce particulier

lui apprit que le roi de Corse entretenait de grandes espérances; il se

flattait d'avoir l'appui du bey de Tunis, du roi de Sardaigne et d'une

puissante compagnie de marchands juifs hollandais. Il avait beaucoup

écrit, selon son habitude, et il avait dépêché deux hommes, l'un à

Bologne, l'autre dans la Calabre à un évêque maronite. Pour l'instant,

l'aventurier se trouvait bien muni d'argent[356].

[356] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 22 décembre 1736:

Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Ne pouvant mettre la main sur son ennemi, le Sénat de Gênes avait lancé

un manifeste pour le déconsidérer aux yeux des Corses, en lui imputant

toutes les lâchetés et toutes les friponneries. Cet écrit fut répandu à

profusion dans l'île. Les insulaires reçurent ce factum fort mal, comme

d'ailleurs tout ce qui venait de Gênes. La république se trompait

étrangement en croyant achever le malheureux Théodore avec ses édits;

elle lui donna un regain de popularité. Paoli, Giafferi et d'Ornano, qui

avaient été plus ou moins hostiles au roi pendant son règne,

s'indignèrent; s'étant réunis à Corte, ils expédièrent à la Sérénissime

République une véhémente protestation. Entr'autres, ils disaient:

«Ainsi, nous prenons à témoin le Tout-Puissant, qui voit nos cœurs et

connaît la justice de notre cause, et nous déclarons à la face de tout

l'univers que Sa Majesté le roi Théodore Ier, n'ayant travaillé depuis

son arrivée en Corse qu'à faire le bonheur de cette illustre nation, et

n'étant parti que pour assurer l'heureux terme, qui doit mettre le sceau

à notre prospérité et la rendre durable, nous continuons à lui demeurer

attachés par une affection des plus tendres et par une fidélité des plus

inviolables...»[357]. Voilà assurément de belles paroles; mais ce

n'étaient que des mots. Ou bien les Corses pensaient tout le contraire

de ce qu'ils écrivaient, ou bien, par un prodige d'inconstance, ils

s'étaient pris d'une belle passion pour leur roi, le jour où celui-ci

les avait fuis.

[357] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p.

296-297.--Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 120-123.

«Les révoltés paraissent plus animés et plus unis qu'avant le

départ du baron de Neuhoff.» Campredon à Maurepas, 6 décembre

1736: Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 325.

Le Sénat, voyant que son manifeste avait produit un effet diamétralement

opposé à celui qu'il en attendait, rendit un décret pour mettre à prix

la tête de Théodore et celle de ses complices. «Ainsi, nous avons

assigné et fixé une récompense de deux mille genuines, ou écus d'or,

pour quiconque livrera entre les mains de notre justice, ou tuera

quelqu'un des sus-nommés. Cette somme sera payée sur le champ par le

tribunal de nos Inquisiteurs d'État. Promettons en outre et donnons

toutes sortes d'assurances de ne jamais faire connaître celui qui aura

livré ou tué aucun d'eux et de n'en pas révéler la moindre chose»[358].

[358] Les personnages dont la république mettait la tête à prix

étaient: Théodore de Neuhoff, Costa père et fils et Durazzo. En

ce qui concernait le jeune Costa, le Sénat se trompait; il

n'était pas le fils, mais bien le neveu du fidèle compagnon de

Théodore.

Ce décret fut lu dans les rues de Gênes par le crieur public et affiché

sur les places[359].

[359] Campredon à Maurepas, 10 janvier 1737: Abbé Letteron,

_Correspondance_, p.321.

Vers la fin du mois de janvier 1737, un navire battant pavillon

hollandais apporta en Corse une lettre de Théodore aux trois régents. Le

capitaine ne voulut pas dire dans quel endroit il l'avait reçue. Elle ne

contenait rien d'intéressant; le roi se répandait en vagues généralités,

sans rien préciser ni quant à son retour ni quant aux secours, qu'il

était allé chercher sur le continent[360].

[360] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 126-197.--_Histoire des

révolutions de l'île de Corse_, p. 307-378.

Ne voulant pas s'exposer à être livré ou tué par quelque misérable, que

la récompense promise par le Sénat de Gênes aurait alléché, Théodore

quitta Florence au mois de décembre 1736. Il se rendit à Rome, où il

avait deux fidèles amies, les dames Cassandre et Angélique Fonseca,

religieuses au couvent des Saints Dominique et Sixte, situé sur le mont

Quirinal. Ces bonnes sœurs, nous l'avons vu, connaissaient Neuhoff

depuis quelques années. Il se servait souvent de leur intermédiaire pour

faire passer sa correspondance. Elles lui remirent quelque argent; il

quitta Rome. Il se trouvait, le 2 janvier, à Turin[361].

[361] Antonio Battistella, _op. cit._, p. 175.

Gastaldi, le ministre de Gênes en Angleterre, avait écrit à Sorba qu'il

croyait que Théodore se trouvait à Londres avec Costa. Il n'en était

rien; mais, pensant que l'aventurier viendrait à Paris, Sorba fit des

démarches pour que le lieutenant général de police, Hérault, le fît

arrêter[362]. Le baron, en effet, fit un court séjour à Paris et on

raconte qu'il y fut l'objet d'un attentat suscité par les Génois. Comme

il passait en carrosse, il aurait essuyé deux coups de feu[363]. Il est

plus vraisemblable de supposer que le gouvernement lui intima l'ordre de

quitter le royaume sans retard[364].

[362] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 14 janvier 1737:

_loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

[363] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 313.

[364] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 91.

En apprenant que Théodore avait passé par Paris et que la police ne

l'avait pas pris, Sorba fut furieux. Il alla trouver le cardinal Fleury,

qui lui répondit en protestant que la France ne s'était jamais mêlée

dans la révolte de Corse. Sorba se rendit chez Hérault. En termes

vagues, le lieutenant général de police lui laissa entendre qu'en effet

Théodore avait passé deux jours à Paris à la fin du mois de janvier.

L'aventurier était seul et dans l'auberge où il était descendu, il avait

dit qu'il allait s'embarquer. Sorba demanda s'il était parti par la

route du Languedoc ou par celle de Provence. Hérault répondit que

c'était par le côté opposé. Le ministre insista pour savoir ce qu'il

fallait entendre par le _côté opposé_. Le chef de la police déclara que

le cardinal, quand il le jugera à propos, pourra satisfaire sa

curiosité[365].

[365] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 4 mars 1737: _loc.

cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

En quittant Paris, Théodore se dirigea vers la Hollande. Il prit passage

à Rouen, après avoir fait répandre le bruit qu'il allait s'embarquer à

Marseille. Il arriva à La Haye, où il séjourna, environ une quinzaine de

jours, chez un juif nommé Tellano, demeurant dans «le cul-de-sac de la

Comédie-Française». Il se rendit ensuite en Zélande et, au commencement

du mois de mars, il arriva à Amsterdam[366].

[366] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 313-314.--Percy

Fitzgerald, _op. cit._, p. 91.

II

«Sa Majesté très chimérique l'illustre roi des Corses», comme une lettre

d'Amsterdam appelle le baron, prit un logement chez un nommé Ham, qui

tenait sur le port une auberge, où descendaient habituellement les

capitaines de navire. Théodore, qui paraissait avoir de l'argent, se

donnait pour un marchand quoiqu'il reçût nombre de lettres avec cette

adresse: _au baron de Savoye_. Il avait avec lui cinq domestiques,

qualifiés gentilshommes. Ceux-ci, valets ou chambellans, témoignaient au

roi un profond respect. A tour de rôle, ils se tenaient en faction

devant la porte de l'auberge et examinaient soigneusement les gens qui

entraient ou qui sortaient[367].

[367] Lettre écrite d'Amsterdam le 16 mars 1737: Correspondance

de Hollande, vol. 422. Archives du Ministère des affaires

étrangères.

Neuhoff avait à Amsterdam de vieilles dettes se montant à un chiffre

très élevé[368]. Un marchand lui avait jadis prêté cinq mille florins.

Ce commerçant était mort; les tuteurs de ses enfants avaient trouvé dans

ses papiers l'obligation du baron. Apprenant par la rumeur publique que

celui-ci était incognito à Amsterdam, ils essayèrent, mais en vain, de

le découvrir. Théodore avait bien un appartement chez l'aubergiste Ham,

seulement il n'y couchait jamais. Prétextant des voyages, il logeait

pendant quelques jours à une extrémité de la ville, pendant une autre

semaine, il gîtait dans un quartier tout à fait opposé; il était

introuvable. Les créanciers s'adressèrent à un «malheureux fainéant»,

nommé Van Hochum, qui rôdait à travers les rues. Ils lui donnèrent le

signalement exact de leur débiteur. Ils vêtirent «superbement» le

mendiant et le lâchèrent après lui avoir promis cent ducats, s'il

parvenait à découvrir Neuhoff et à le faire arrêter.

[368] De la Ville, faisant l'intérim de Fénélon, ministre de

France à La Haye, à Amelot, La Haye, le 23 avril 1737:

Correspondance de Hollande, vol. 422. Archives du Ministère des

affaires étrangères.--Le comte Borré de la Chavanne, ministre

sarde à La Haye, au roi de Sardaigne, La Haye, le 23 avril 1737:

_Lettere ministri_, mazzo Olanda, mazzo 33. Archives d'État de

Turin.--Suivant ces deux ministres, les dettes de Théodore, en

Hollande, se montaient à dix-sept mille florins. Une relation de

l'arrestation de Théodore indique le chiffre de trente mille

florins.

Déguisé en seigneur, Van Hochum était méconnaissable. Il se mit à

parcourir la ville, furetant dans les estaminets et dans les auberges.

Il apprit bientôt que Théodore logeait, pour l'instant, au cabaret du

_Cerf rouge_. Le coquin l'y trouva et le reconnut; mais, voulant

s'assurer de son identité, il s'insinua auprès de lui et se mit à lui

débiter toutes sortes de fables.

Le roi se tenait sur la réserve; il ne s'était pas nommé. Cependant «il

goba» toutes les histoires du traître. Celui-ci--un homme

retors--employa un moyen infaillible pour faire jaser le baron: il lui

proposa de l'argent. Il désirait, dit-il, obtenir un brevet de

capitaine, en échange duquel il remettrait quatre-vingt mille florins

comme garantie de sa bonne conduite.

Une pareille proposition impressionna Neuhoff. Sa prudence s'effaça

devant la perspective de la forte somme. Il déclara ses noms, titres et

qualités et dit qu'il était disposé à délivrer le brevet en question

revêtu de son sceau royal. Le mendiant, certain de tenir son homme,

revint le lendemain au _Cerf rouge_. Il arriva hors d'haleine et se

précipita tout essoufflé dans la chambre du roi en criant: «Sauvez-moi;

je suis perdu; cachez-moi. Les archers sont à mes trousses!»

Effectivement, la police le suivait; c'était lui qui l'avait fait venir.

Van Hochum feignit de mettre l'épée à la main pour se défendre. Les

archers, sans s'occuper de lui, allèrent directement à Théodore, et le

chef, lui mettant la main sur l'épaule, lui déclara qu'il l'arrêtait

pour dettes. Durant toute la journée, le malheureux souverain fut gardé

à vue par un _bode_, sorte d'huissier. Le lendemain, on transféra le

prisonnier dans un autre cabaret situé près de l'Église Neuve, dans

lequel on mettait ceux qu'on tenait en arrêt civil. Cela se passait le

17 avril.

Cette arrestation fit quelque bruit. Le triste sort du roi de Corse

excita «la compassion de tous les honnêtes gens». Plusieurs personnes de

qualité vinrent le voir.

Il reçut les visiteurs avec dignité, mais «très laconiquement». On le

trouva bel homme; il était haut de cinq pieds et demi, fort, d'une

carrure toute germanique; il avait l'air hardi en même temps que

spirituel. Il parlait couramment sept langues[369].

[369] _Relazione del modo con cui vienne scoperto nella città

d'Amsterdam il barone Teodoro di Neuhoff, re di Corsica, e

dell'arresto fattone eseguire dai vari crÉditori del medesimo:

Materie politiche, negoziazioni colla Corsica_, mazzo 1º

d'addizione. Archives d'État de Turin.

Dans sa détresse, Théodore écrivit au marquis de Saint-Gill, ambassadeur

d'Espagne à La Haye. Il offrait de céder au roi des Deux-Siciles tous

ses droits sur la Corse aux conditions suivantes:

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 11 / 38 段