Une jeune paysanne, fraîche et piquante comme un fruit sauvage, s'était

trouvée sur le passage du roi. Celui-ci la remarqua et jugea qu'elle

serait digne de distraire le monarque le plus blasé. Il le lui dit sans

détour. La jeune fille fut, comme toute femme, sensible à cet hommage

rendu à sa beauté: sa vanité fut flattée, et elle aurait succombé si son

frère n'était survenu au moment opportun pour sauver l'honneur de la

famille. Ce frère, l'un des gardes du corps du roi, fit grand tapage,

menaçant de tuer le roi et sa sœur. Les Corses n'ont jamais plaisanté

sur ces choses. Cela se passait avant le dîner. Neuhoff s'était mis à

table avec ses généraux, croyant l'incident clos et se promettant bien

d'éloigner, à la première occasion, ce frère gênant. Pendant le repas on

vint lui dire que le paysan était en train d'administrer une correction

à sa sœur. Furieux, Théodore se leva, fit empoigner son garde et le fit

amener devant lui. Comme s'il parlait à un égal, le soldat traita le roi

avec la dernière insolence. Sa Majesté ordonna qu'on pendît le coupable

à la fenêtre. Il y eut un moment de stupeur. Personne ne se leva pour

exécuter l'ordre. Frémissant d'indignation, Neuhoff s'avança pour faire

justice lui-même. L'homme était robuste; il saisit une chaise, la

balança sur la tête couronnée, prêt à lui en asséner un coup à fendre le

crâne. Les généraux se précipitèrent. Les camarades du soldat étaient

accourus. Ce furent des cris, des vociférations. La mêlée devint

générale. Le roi au milieu de ses sujets parait aux coups. «La Majesté

du trône fut profanée». Théodore put enfin se sauver par la fenêtre. Il

alla se réfugie dans une maison voisine, où il resta sous la garde de

quelques dévoués serviteurs jusqu'à ce que le tumulte fût apaisé. Ses

généraux lui conseillèrent de mettre désormais un frein à ses passions,

ou du moins de ne pas choisir ses maîtresses parmi les jeunes filles du

pays. «Il profita du conseil et se borna à une française qui l'avait

suivi en Corse»[305].

[305] Abbé de Germanes, _op. cit._--P. P. Pompei, _État actuel de

la Corse. Caractères et mœurs de ses habitants_, Paris, 1821, p. 189.

Nous verrons dans la suite que Théodore était en rapports assez

suivis avec une Mme de Champigny habitant Paris. Ils échangeaient

des lettres fort tendres. Serait-ce cette dame qui aurait été la

maîtresse royale attitrée?

L'historien, qui rapporte ces détails, ajoute avec ingénuité: «Ce qui

venait de lui arriver le convainquit du refroidissement de la

nation»[306].

[306] Abbé de Germanes, _op. cit._

Cet incident passionnel est-il exact? Costa n'en parle pas. Les autres

chroniques et correspondances de l'époque sont muettes également à ce

sujet. Quoi qu'il en soit, le détachement des Corses avait une autre

cause. Les secours promis n'arrivaient pas et il n'avait plus

d'argent[307]. Chaque jour l'étoile du roi pâlissait davantage, le

scintillement disparaissait pour laisser place à la lueur indécise et

tremblante d'un flambeau près de s'éteindre et qui déjà n'éclaire plus.

[307] «Les promesses sont des arguments usés à l'égard de ces

insulaires qui ne s'y laisseront plus surprendre».--Campredon à

Chauvelin, Gênes, le 23 août 1736: Correspondance de Gênes, vol.

98. Archives du Ministère des affaires étrangères.

IV

Au milieu d'août, Théodore se trouvait dans le canton de Verde. Il

demandait à l'un de ses partisans, Jean-Charles Cottone, de lui envoyer

du vin, des choux-fleurs, des citrons, deux vaches ou, à défaut, une

génisse et quelques moutons. Il promettait de payer ces denrées et ces

bestiaux en blé ou en espèces dans le délai d'un mois[308].

[308] Théodore à Jean-Charles Cottone, Verde, les 16 et 29 août

1736: _loc. cit._ Bibliothèque municipale de Turin.

Mais le roi craignait le ressentiment de ses sujets. Pour fuir les

incessantes querelles de ses ministres et surtout pour mettre sa vie en

sûreté, il résolut de traverser les montagnes[309]. Au commencement de

septembre, il partit pour Sartène avec le fidèle Costa. Le voyage fut

long et pénible. On peut se figurer ce qu'il dut être dans une contrée

sauvage, sans routes, embroussaillée. Il fallut gravir des montagnes aux

flancs escarpés, franchir des torrents, marcher longtemps dans les

grandes forêts et frayer le chemin au travers du maquis. Les voyageurs

vraisemblablement, côtoyèrent les gigantesques rochers du _Kyrie_ et du

_Christe Eleison_[310]. Théodore, sans doute, ne considérait pas la

majesté du paysage ni la beauté de son royaume. Il ne pensait pas au

symbole de ces aiguilles, dont le nom montait vers le ciel, comme une

prière. Il avait peur.

[309] _Journal de Costa._

[310] Ces rochers ont une élévation de plus de 1,500 mètres.

On ne rencontrait aucune habitation pour se reposer et parfois la

nourriture manquait. Costa, aidé par quelques serviteurs, faisait à son

souverain un lit de branches vertes. Mais le roi préférait ne pas

dormir, et, pour se tenir éveillé, il discourait toute la nuit avec

chacun de ses compagnons, à tour de rôle. Au jour, la caravane se

remettait en route. Théodore, toujours enveloppé de sa robe écarlate, ne

quittait jamais sa canne à bec de corbin, qui représentait tous les

attributs de sa royauté[311].

[311] _Journal de Costa._

Vers le sommet des montagnes, un orage épouvantable surprit les

voyageurs. Costa en fut très effrayé. Les éclairs déchiraient le ciel;

le tonnerre éclatait en grondements sonores, et la pluie tombait si drue

que, malgré sa longue robe, le roi fut mouillé jusqu'à la peau[312].

[312] _Ibidem._

Théodore et sa suite arrivèrent enfin dans un village. Les habitants

s'empressèrent autour du monarque et lui firent une réception

enthousiaste[313]. Neuhoff, qui commençait à être déshabitué des

acclamations, dut être sensible à cet accueil, qui lui donnait

l'illusion de la popularité. Un habitant, M. Giudicelli, mit sa maison à

la disposition du roi. Celui-ci accepta et resta deux jours dans cette

demeure. Les voyageurs avaient besoin de repos. Un feu pétillait dans

l'âtre; tous se tenaient autour du foyer, formant «un groupe

étrange»[314], heureux de pouvoir sécher leurs vêtements.

[313] _Ibidem._ Le chroniqueur n'indique pas le nom du village.

Peut-être ne le savait-il même pas.

[314] _Ibidem._

Avant de partir, le roi, pour reconnaître l'hospitalité, exempta

Giudicelli de toutes taxes et le nomma chevalier dans l'ordre qu'il se

proposait de créer dès son arrivée[315]. Le cortège qui, hélas!

ressemblait si peu à celui du couronnement, se remit en route. La cour

put, enfin, atteindre la ville.

Le peuple fit un bon accueil au souverain[316]. Peut-être, Neuhoff

espéra-t-il retrouver la popularité dans un centre nouveau, où il

n'était pas usé, loin de ses premiers compagnons, qui lui avaient créé

tant de difficultés. L'illusion ne devait pas durer longtemps: son règne

touchait à sa fin.

[315] _Ibidem._

[316] _Ibidem._

Le premier soin de Théodore fut d'instituer l'ordre de noblesse et de

chevalerie, qu'il avait promis de créer dans les capitulations signées

lors de son couronnement. Son but était de donner un nouvel éclat à sa

royauté et d'abuser encore les Corses par de vains titres et des

honneurs fictifs. C'était également un moyen de se procurer de l'argent

par les contributions, que devaient payer les chevaliers. _L'Ordre de la

Délivrance_ fut créé par un édit[317]. Des règles auxquelles les

dignitaires étaient tenus de se conformer furent établies[318].

[317] Le 16 septembre 1736.

[318] L'édit comportait seize articles et les règles annexées

neuf.

_L'Ordre de la Délivrance_ était institué «tant pour la gloire du

royaume que pour la consolation des sujets» et afin de rendre

respectable dans toute l'Europe la noblesse de cette île, dont la valeur

était si connue. Le roi promettait de faire tous ses efforts «pour

obtenir du pape la confirmation de cet ordre». En attendant, Théodore

déclarait nobles, non seulement en Corse, mais aussi dans tous les pays,

ceux qui auraient l'honneur d'être faits chevaliers. Ceux-ci «porteront

un habit bleu céleste avec une croix et une étoile émaillée en or sur

laquelle sera représentée la justice, tenant d'une main une balance,

sous laquelle sera un triangle au milieu duquel on mettra un T; et, de

l'autre main, elle tiendra une épée sous laquelle sera un globe surmonté

d'une croix et, dans les angles, on mettra les armes de la famille

roïale». Les chevaliers seraient obligés de porter ce costume le jour de

leur investiture et dans toutes les cérémonies publiques. Dans le

courant de la vie, ils pourraient être vêtus à leur guise, pourvu que

leur tenue fût décente.

Le roi, grand-maître de l'Ordre, devait présider en personne à

l'installation des chevaliers. Ceux-ci jureraient fidélité et obéissance

à Sa Majesté; ce serment ne les engageait pas seulement leur vie

durant; il s'étendait à leurs descendants. Les dignitaires étaient

déclarés nobles de première classe. Le rang de chevalier conférait la

qualité d'Illustrissime, et le grade de commandeur celle d'Excellence.

Les chevaliers étaient exemptés de tous impôts ordinaires et

extraordinaires. Le roi déclarait leur demeure inviolable. Aucun

tribunal ne pouvait «les molester» pour quelque cause que ce fût, civile

ou criminelle, sauf pour le crime de lèze-majesté. Les dignitaires

avaient leur entrée à la cour jusque dans l'antichambre du roi. Les

capitaines des galères et des vaisseaux de guerre royaux, les

commandants des forts et places de la garnison ne pouvaient être choisis

que parmi les chevaliers. Afin de maintenir l'éclat et l'honneur de

l'Ordre, les dignitaires tombés dans l'indigence seraient secourus et

fournis d'habits décents. D'ailleurs, pour entrer dans l'Ordre, il

fallait avoir des moyens d'existence et justifier qu'on descendait de

parents honnêtes. Ceux qui exerçaient un métier quelconque, ou dont les

ascendants se seraient livrés au négoce et à l'industrie, étaient exclus

de l'institution. Par contre, les étrangers de toute religion étaient

admis. Chaque chevalier devait, lors de son admission, verser une

contribution de mille écus, dont il recevrait intérêt à dix pour cent,

sa vie durant. Les membres de _l'Ordre de la Délivrance_ étaient tenus

de réciter chaque jour le psaume LXX et le psaume XL, sous peine

d'amende. Les chevaliers ne pouvaient refuser aucun poste sur terre ou

sur mer que le roi jugerait utile de leur confier. Ils devaient suivre

le souverain à la guerre et former sa garde du corps. Chaque dignitaire

était obligé d'entretenir à ses frais deux soldats pour le service du

roi. Il leur était interdit de se mêler des affaires de l'État. Le port

du ruban vert, signe distinctif de l'Ordre, était obligatoire. Aucun

membre ne pouvait servir à l'étranger sans le consentement du roi. Le

cérémonial de réception était ainsi fixé: le postulant se mettrait à

genoux devant Sa Majesté qui lui dirait: «Je vous fais chevalier du

noble _Ordre de la Délivrance_. Vous devez souffrir de Nous seul que

Nous vous touchions trois fois avec l'épée nue, et vous serez obéissant

en toute chose jusqu'à la mort». Après avoir juré sur l'Évangile, le

nouveau chevalier se relèverait et recevrait l'accolade des dignitaires

présents, qui lui donneraient le titre de frère. Les chevaliers devaient

toujours porter l'épée, et pendant la messe, ils la tiendraient

constamment hors du fourreau. Les protestants eux-mêmes n'étaient pas

exemptés de la messe[319].

[319] Cambiagi, _loc. cit._, t. III, p. 109-112.--_Histoire des

révolutions de l'île de Corse_, p. 262-272.

Après avoir institué l'_Ordre de la Délivrance_, le roi conféra

les titres de marquis et de comte aux habitants influents de la

contrée[320]. Mais c'étaient de piètres expédients. Le peuple se

détachait de plus en plus; Sa Majesté songea à autre chose. Elle

établit des lois, dont quelques-unes opportunes, comme celle qui

avait pour but la répression de la _vendetta_[321].

[320] _Journal de Costa._

[321] _Ibidem._

Afin d'attirer les étrangers dans l'île, Théodore proclama la liberté de

conscience. Des privilèges considérables devaient être accordés à ces

étrangers[322]. Le roi déclarait vouloir favoriser l'industrie, à peu

près inconnue en Corse[323].

[322] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 272.

[323] «Toute l'île était si dépourvue d'artisans, qu'à peine y

pouvait-on trouver un tonnelier; en sorte qu'ils (les Corses)

étaient obligés de mettre leur huile et leur vin dans des cruches

ou dans des outres»: _Histoire des révolutions de l'île de

Corse_, p. 276.

Voici la description que donne ce livre de l'insigne de l'_Ordre de la

Délivrance_. Il est à supposer d'ailleurs que cet insigne resta toujours

à l'état de projet: «La croix ou étoile de cet ordre est un champ de

sinople, arec un ourlet d'argent ou blanc. Les sept pointes de la croix

ou étoile, et l'anneau par lequel elle est attachée, sont d'or ou

jaunes; et les sept autres petites pointes de sable et chargées des

armes du roi blanches ou d'argent; et le bord de la croix jaune ou d'or.

Dans le milieu de l'étoile est la justice, couleur de chair, représentée

par une femme qui a une ceinture d'où pend une feuille de figuier d'or.

Elle tient de la main droite une épée d'acier, et de la gauche une

balance, dans un des bassins triangulaires de laquelle est une tache

rouge et dans l'autre une couleur de plomb. Au-dessous de la main, qui

tient l'épée, est un globe d'or surmonté d'une croix; et au-dessous de

la main, qui tient la balance, est un triangle d'or au milieu duquel est

un T.»

En 1757, Pascal Paoli créa également un ordre de chevalerie composé de

cinquante _braves_, qui s'appelaient entre eux _confrères_. L'insigne

consistait en une médaille représentant Sainte Dévote: Pommereul, _op.

cit._, t. II, p. 19.

Il autorisait également la fabrication du sel que Gênes avait prohibée.

Il réglementait la pêche dans les rivières, les étangs et sur les côtes

de la mer. Jusqu'alors la pêche était affermée aux Catalans et défendue

aux indigènes[324].

[324] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 277.

Mais ces dispositions, excellentes en elles-mêmes, ne ramenaient pas la

popularité, toujours plus facile à faire naître qu'à ressaisir, quand le

désenchantement est venu. Théodore espérait gagner du temps en amusant

les Corses avec des lois, jusqu'à l'arrivée des secours qu'il

s'obstinait à promettre.

A mesure que le temps passait, les gens de Sartène devenaient plus

impatients. Au commencement du mois de novembre, le roi était découragé.

Un attentat avait été dirigé contre lui; le commandant génois d'Ajaccio

se montrait agressif[325]. Peu à peu chacun s'éloignait de la cour; les

provisions s'épuisaient; l'argent manquait pour s'en procurer et pour

payer la solde des quelques soldats attachés à la personne de Sa

Majesté[326].

[325] _Journal de Costa._

[326] _Ibidem._

Ne sachant plus que devenir, Théodore prit un parti suprême. Il se

décida à partir pour le continent. Il tremblait pour sa précieuse

existence et il avait hâte de mettre la Méditerranée entre ses sujets et

lui. Il fit part de cette décision à ses compagnons, disant qu'il allait

en Italie afin de chercher lui-même des secours. Le 4 novembre, il

publia un édit pour annoncer son départ aux populations et organiser la

régence pendant son absence[327]. Hyacinthe Paoli et Louis Giafferi

reçurent le commandement en chef des provinces au-delà des monts; Luc

Ornano fut nommé gouverneur des provinces en-deçà.

[327] «Ayant délibéré de passer en terre ferme afin de chasser

les Génois, nos ennemis, des places fortes de notre royaume,

craignant d'être trompé par ceux qui seraient chargés de nos

affaires en notre absence; et voyant, d'ailleurs, les mois

s'écouler sans qu'il vienne de secours et sans que nous sachions

d'où provient ce retardement, nous avons cru qu'il était de notre

devoir de consoler nos peuples avant notre départ, non seulement

en leur faisant connaître les justes motifs de ce voyage, mais

aussi en pourvoyant toutes les places et provinces de bons et

fidèles commandants; de manière que le gouvernement de notre

royaume ne souffre point de notre absence, et que toutes les

munitions de guerre que nous y enverrons avant notre retour,

soient reçues en toute sûreté. C'est pourquoi, en vertu de notre

présente ordonnance royale, nous avons élu, comme nous élisons

pour commandants extraordinaires les ci-après nommés, auxquels

nous confions toute notre autorité royale, en ce qui concerne le

gouvernement de nos peuples dans les places et provinces

respectives. Ordonnons, en conséquence, à tous nos peuples de

rendre l'obéissance due à nos commandants et à nos officiers, que

nous leur enjoignons de reconnaître comme tels, et de les

assister lorsqu'il sera nécessaire, sous peine de notre

indignation royale. Nous déclarons qu'autant, à notre retour,

nous saurons bon gré à ceux qui auront été fidèles et obéissants,

autant sommes-nous résolu de châtier et de punir avec toute la

sévérité possible ceux qui seront coupables de désobéissance. A

cette fin, et pour que la présente délibération vienne à la

connaissance de tous et soit un sujet de consolation pour les

bons et un motif de crainte pour les méchants, nous voulons que

cette ordonnance soit publiée dans tous les lieux du pays, par

ces mêmes commandants que nous chargeons de notre puissance

royale. Et afin de donner plus de validité à notre présente

ordonnance, nous l'avons signée de notre propre main et munie de

notre sceau royal.

»Donné à artène.

«THÉODORE.

«Comte Costa, secrétaire d'État, grand chancelier et garde des

sceaux».

Suit la liste des différents commandants institués. Cambiagi, _op.

cit._, t. III, p. 115-117.--_Histoire des révolutions de l'île de

Corse_, p. 281-284. Cet auteur porte que l'édit est daté du 14

novembre. Cambiagi indique le 10. Ce sont des erreurs matérielles.

Théodore est arrivé le 12 novembre à Livourne. La date du 4

novembre est formellement indiquée sur l'exemplaire de

l'ordonnance, envoyé au ministre par Campredon: Correspondance de

Gênes, vol. 98. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Aux yeux des populations, il colora sa fuite avec des paroles pompeuses

et de belles promesses. Il avait leurré les Corses à son arrivée et tout

le long de son règne; il les trompait encore au moment de s'en aller. Et

il partait parce qu'il en était réduit à son dernier mensonge.

Théodore se mit en route, emmenant avec lui le fidèle Costa, le neveu de

celui-ci et quelques serviteurs dévoués. Il fallait gagner Solenzara sur

la côte orientale, où l'on espérait pouvoir embarquer pour Livourne. Le

froid se faisait déjà sentir dans les montagnes. Les défilés et les

sentiers se blanchissaient des premières neiges. Les pluies de l'automne

ravinaient les pentes. Les arbres pleuraient leurs feuilles mortes. Les

torrents étaient grossis. Tout laissait prévoir un voyage long et

pénible; mais le roi préférait affronter les rigueurs de la saison que

le ressentiment des Corses, qu'il prévoyait proche et implacable.

En quittant Sartène, Théodore et sa suite s'enfoncèrent dans les défilés

tortueux de la montagne. C'était la région sombre où planait encore,

comme une malédiction, le souvenir des orgies démoniaques des

Giovannali[328].

[328] Voir sur la secte des Giovannali et sur leurs pratiques:

_Chronique de Giovanni della Grossa_, p. 220.

La petite troupe dut ensuite traverser la forêt de Bavella. Ces forêts

de l'intérieur, pour ainsi dire vierges alors, entremêlées de pins et de

chênes, n'avaient aucun sentier tracé. Des blocs granitiques gisaient au

milieu des arrachements de terrain. Les aiguilles gigantesques de

l'Asinao s'élançaient vers le ciel. Les pentes étaient escarpées. A

chaque instant les difficultés renaissaient. Les fugitifs devaient

chercher leur route, tourner, aller de l'avant, revenir sur leurs pas,

n'ayant fait que peu de chemin après bien des fatigues.

On atteignit enfin Coscione, un endroit «froid en cette saison, mais

assez agréable en été». Là, dans la belle saison, les bergers menaient

paître leurs troupeaux[329]. Maintenant, c'était un pays désolé, sans

ressources.

[329] _Journal de Costa._

Théodore avait hâte d'arriver sur le rivage de la mer, dont parfois,

dans une éclaircie de paysage, il entrevoyait la raie bleue. Il pressait

ses compagnons.

Après la forêt, ce furent des maquis impénétrables, où les arbousiers

enchevêtraient leurs branches aux myrthes et aux cytises. La solitude

était partout: rien de vivant, sauf parfois, le cri des oiseaux

effarouchés. Les provisions s'épuisaient et les voyageurs furent heureux

de trouver quelques fromages et du _broccio_[330]. Costa, toujours

préoccupé du bien-être de son maître, se mit en quête d'une cabane de

bergers. Il y alluma un grand feu, afin, dit-il, «que le roi eût le

plaisir de se chauffer»[331].

[330] Lait de chèvre caillé.

[331] _Journal de Costa._

Neuhoff et sa suite arrivèrent à Solaro, un pauvre hameau. Les habitants

prirent cette troupe pour un clan ennemi, venant de l'autre versant de

la montagne. Ils s'échappèrent dans le maquis. Il fallut courir après

eux et Costa les désabusa. Le grand-chancelier leur apprit que c'était

le roi Théodore et ses gens qui se trouvaient parmi eux. Les paysans, à

demi-rassurés, rentrèrent au village. Ils se mirent à contempler avec

curiosité les traits de ce souverain, dont ils avaient vaguement entendu

parler. Ils lui rendirent hommage avec de grandes marques de respect et

lui offrirent tout ce dont il pouvait avoir besoin. L'un d'eux tua un

mouton qu'il fit rôtir, tandis que d'autres apportaient quelques

provisions[332]. Le roi se sentit un peu réconforté par les soins de ces

braves gens. Le souper fut «pastoral, mais agréable». Les malheureux

purent se coucher dans de vrais lits. A la vérité «ils étaient durs,

mais propres». Cette nuit fut douce et, pour bercer le sommeil de Sa

Majesté, les gens de Solaro, selon la coutume, improvisèrent des

chansons[333].

[332] _Journal de Costa._

[333] _Ibidem._

Le lendemain, la caravane se remit en route. Les difficultés

recommencèrent. Pendant trois jours les fugitifs endurèrent de grandes

fatigues. Ils souffraient; les nuits étaient froides. Le roi essayait de

se garantir avec son manteau de pourpre déteinte et sa fourrure usée. Ce

n'était plus le brillant seigneur portant fièrement la perruque

cavalière et l'épée espagnole, distribuant des mirlitons d'or.

Les voyageurs atteignirent enfin une petite ville sur le bord de la mer,

près de Solenzara[334]. Voulant dépister les espions génois, Théodore

avait pris un habit ecclésiastique. Après une attente longue et pleine

d'anxiété, une voile parut enfin. C'était une barque provençale de

Saint-Tropez, commandée par le patron Décugis[335]. Ce bâtiment avait

été frété pour transporter, sur le continent, des déserteurs espagnols

réfugiés en Corse et que des officiers de Sa Majesté Catholique étaient

venus réclamer.

[334] _Ibidem._

[335] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 117.--Lettre de Campredon

du 22 novembre, publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_,

p. 323.

Théodore et Costa s'embarquèrent tristement. Le roi remercia ses

compagnons; il leur donna la poudre et les balles qu'il avait avec lui

et leur remit un exemplaire de son manifeste pour être publié[336].

[336] _Journal de Costa._

La barque partit; peu à peu la terre de Corse s'effaça pour ne devenir

bientôt qu'une ombre indécise, comme avait été la royauté du baron de

Neuhoff.

Pendant la traversée, Théodore fut sur le point de tomber entre les

mains des Génois. Le gouverneur Rivarola, informé par ses espions de la

fuite du roi, avait envoyé une felouque armée en guerre croiser devant

Aléria. Le bâtiment génois aperçut la barque provençale faisant route

vers les côtes de Toscane. Sans se soucier du pavillon français, la

felouque avait donné la chasse au bateau qui portait Neuhoff, et

l'accosta. Les Génois voulurent opérer une perquisition, mais un

officier espagnol s'interposa en leur conseillant de respecter le

pavillon d'une nation amie. Les Génois s'éloignèrent[337].

[337] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p.

287.--Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 83.

Théodore débarqua à Livourne le 14 novembre, à quatre heures de

l'après-midi, en s'entourant du plus grand mystère[338]. Il n'avait plus

rien avec lui, sauf quelques bribes d'argenterie, restes d'une splendeur

éphémère.

[338] _Journal de Costa._

CHAPITRE IV

La fuite de Théodore et les gazettes.--Séjour à Florence.--Jean-Gaston

de Médicis et le roi de Corse.--Inquiétude des Génois.--Leurs

démarches à Paris.--Passage de Théodore en France.

Son arrivée en Hollande.--Son arrestation pour dettes.--Il est mis

en liberté.

Il monte une opération commerciale.--Ses commanditaires.--Il frète

des navires.--Son voyage sur _la Demoiselle Agathe_.--Ses aventures

à Lisbonne et à Oran.--Sa fuite en pleine mer.

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 10 / 38 段