pays au-delà des monts. Comme ces renforts tardaient à arriver, Fabiani
s'était rendu à Orezza, village natal de sa femme et où il comptait
beaucoup de parents et d'amis. Les partisans de Luccioni habitaient ce
canton. Ils vinrent complimenter le général; sans méfiance, celui-ci
leur fit bon accueil. Ils lui dirent qu'ils avaient des griefs contre
Costa, mais qu'ils étaient prêts à s'unir à lui pour aller combattre en
Balagne. Fabiani les engagea à faire une tournée dans le canton avec
lui, pour compléter les enrôlements. A Stazzona il les invita à souper,
puis, continuant son voyage, toujours suivi par les traîtres, il
descendit à Valle d'Orezza, passa la nuit aux Piazzole et revint à
Stazzona, d'où il devait regagner la Balagne.
Un peu au-delà du village, des hommes armés se tenaient embusqués
derrière un moulin en ruines. La chronique a conservé leurs noms:
Hyacinthe Petrignani, de Venzolasca, Jean-Baptiste et Fratelongo, son
frère, appelés les Turcati de Carcheto. A peine Fabiani avait-il
traversé la rivière, que ces hommes déchargèrent sur lui leurs fusils.
Il reçut trois ou quatre balles dans la poitrine, dans les côtes et
dans le flanc. Ses parents et ses amis, saisis de stupeur, laissèrent
fuir les assassins.
Le premier moment d'effarement passé, ils voulurent s'élancer à leur
poursuite, mais le général, qui n'avait pas perdu connaissance, les
retint et les supplia de ne pas l'abandonner. Il craignait que ses
meurtriers ne revinssent pour lui couper la tête afin de la porter en
triomphe à Bastia. Fabiani fut transporté à Stazzona, où il mourut après
une agonie de vingt-quatre heures[272].
[272] _Mémoires de Rostini._
Ce tragique événement eut lieu vraisemblablement le 15 juillet[273].
[273] Cette date est celle du testament politique de Fabiani dont
je parle plus loin.
Les assassins, aussitôt le crime accompli, se rendirent à Bastia pour
recevoir le prix convenu[274]. Les Génois célébrèrent ce forfait comme
un triomphe. Jusqu'alors inactifs, ils commencèrent à prendre
l'offensive. Ils effectuèrent une sortie et dispersèrent les cent
soixante hommes de Neuhoff campés devant la ville[275].
[274] _Journal de Costa._--_Mémoires de Rostini._
[275] _Journal de Costa._
Après la mort tragique du général balanais, le chanoine Orticoni,
adversaire acharné des Génois, rédigea un appel aux Corses sous la forme
d'un _testament politique de Simon Fabiani_[276].
[276] Cet écrit a été publié dans le _Bulletin de la Société des
sciences historiques et naturelles de la Corse_ (IXe année, 1889,
103e, 104e, 105e et 106e fascicules, p. 576-600). D'après une
note de l'éditeur, le testament politique de Fabiani serait resté
manuscrit jusqu'alors. Il avait été communiqué à la Société par
des descendants du général qui habitent Santa Reparata. Il y a là
une erreur. Le testament politique de Simon Fabiani a été imprimé
après l'assassinat. Il se trouve en effet aux archives du
Ministère des affaires étrangères: Correspondance de Gênes, vol.
98, année 1736, fol. 27 à 34, un exemplaire imprimé de cet écrit
qui porte pour titre: _Simone Fabiani, tenente generale dell'armi
de' malcontenti di Corsica, ferito a morte da sicarj, scrive a'
Corsi suoi compagni, ed a quei Corsi, che sono dentro e fuori del
Regno_. L'écrit porte à la fin: _Da Piazzole di Orezza, li 15 di
luglio 1736_. L'imprimé qui se trouve à Paris fut communiqué par
Campredon au Ministère le 15 novembre 1736. Voir: Abbé Letteron,
_Correspondance_, p. 323.
Cet écrit très long était une sorte d'homélie ampoulée et emphatique,
mais qui contenait des vérités que les Corses auraient sagement fait de
méditer.
Le chanoine adjurait ses compatriotes d'être unis dans un effort commun
pour délivrer la patrie. Ceux qui, après avoir reçu des titres et des
honneurs, vivaient dans l'indifférence auraient à rougir de n'avoir pas
donné leur sang et leurs biens pour la cause nationale. Il s'élevait
contre la déplorable habitude qu'avaient les Corses de quitter l'île
pour aller vendre leur énergie, leur activité et leur intelligence à
l'étranger. Si ceux-là péchaient contre la patrie, combien plus
coupables encore étaient ceux qui entraient au service de Gênes, séduits
par des avances trompeuses, que chacun devait repousser avec force. Et
il citait l'exemple des grands patriotes de jadis!
Tandis que ce drame sanglant se déroulait à Orezza, le prêtre Grégoire
Salvini informait Théodore que «grâce à Dieu, à la très sainte Vierge de
la Visitation et aux âmes du Purgatoire», il avait débarqué sain et sauf
à l'Ile Rousse, malgré la rencontre en mer d'une «gondole» génoise. Le
petit bâtiment, qui l'avait amené de Livourne, apportait vingt-deux
barils de poudre, dix-sept sacs de balles et quelques fusils. Pour se
procurer ces munitions et afin de ne pas risquer de l'argent, il avait
dû, disait-il, employer mille ruses, faire mille promesses aux
marchands. Il avait donné sa parole d'honneur pour garantir la justice
et la bonne foi de Sa Majesté. Il s'était aussi engagé à venir en
personne surveiller la vente et le payement de ces marchandises. Il
n'aurait rien obtenu sans ces promesses formelles, car «les marchands
craignaient la rapacité bien connue des Corses». Il remettait enfin à
Théodore deux lettres d'Amsterdam, que lui avait consignées le sieur
Thomas Brackwell, de Livourne[277].
[277] Grégoire Salvini à Théodore, Monticello, le 1er juillet
1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
Quelques jours plus tard, Salvini écrivit encore au roi pour lui dire
que les choses allaient bien mal en Balagne faute d'hommes. Il suppliait
Sa Majesté «par les entrailles de Jésus» de lui envoyer la plus grande
partie de ses soldats, sans quoi ses compagnons et lui allaient
infailliblement périr. Le mieux serait que le roi revînt en Balagne avec
une bonne troupe. Il n'avait rien à craindre pour sa vie, car les
Balanais étaient prêts à mourir pour la défense de la patrie et de la
personne sacrée de leur souverain[278].
[278] Grégoire Salvini à Théodore de Neuhoff, Ville, le 18
juillet 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
Les Corses, cependant, remportèrent quelques petits succès[279]. Le plus
important eut lieu devant l'Île Rousse. Le colonel génois Marchelli, à
la tête de quatre cents hommes, avait fait une descente, pour surprendre
la tour fortifiée par les rebelles. Ceux-ci ayant paru, les soldats de
la république s'enfuirent. Ils se jetèrent à la mer pour gagner le
bâtiment qui se trouvait à quelques encâblures du rivage. Ne sachant pas
nager, ils se noyèrent pour la plupart; d'autres furent tués et cent
trente faits prisonniers. Une des chaloupes de la galère, venue pour
porter secours, s'échoua et les Corses s'emparèrent de tout ce qu'elle
contenait[280]. Marchelli et son lieutenant avaient prudemment fui dès
le début de l'action. Le Sénat les fit mettre aux arrêts. Mais ils
arrivèrent à se disculper, d'autant plus facilement que la république
n'avait pas d'officiers meilleurs à mettre à leur place.
[279] _Journal de Costa._
[280] Lettre du 5 août 1736: Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 311.
Théodore profita de cet avantage pour sommer le gouverneur de Bastia
d'avoir à lui renvoyer dans les huit jours les prisonniers corses, faute
de quoi, il ferait arquebuser les cent trente génois pris à l'Île
Rousse[281].
[281] Lettre de Campredon, du 23 août 1736: Abbé Letteron,
_Correspondance_, p. 312.
A Ajaccio, Ornano avait attiré les Génois dans une embuscade et tué
trois cents des leurs.
Dans cette guerre d'escarmouches, ces affaires prenaient une grande
importance et mettaient du baume dans le cœur de Sa Majesté[282]. Les
gens de Bastia étaient consternés. Le bruit circulait en ville que le
roi recevait tous les jours des munitions; qu'un certain Balanais nommé
Salvetti lui avait apporté de Rome huit mille piastres en or et qu'on
voyait circuler des sequins turcs[283].
[282] _Journal de Costa._
[283] Lettre de Bastia du 23 août 1736: Abbé Letteron,
_Correspondance_, p. 312-313.
A la vérité, la popularité de Théodore décroissait chaque jour; sa cour
se dégarnissait. «La nation commençait à se croire jouée par lui»[284].
[284] Bonfiglio Guelfucci, _op. cit._, p. 67.
Il essaya de remplacer par des mots et par des titres les secours
tangibles qu'il avait promis aux Corses. Il invita les populations à
venir à Venzolasca pour entendre un discours. Il érigea certains
districts en marquisats. Il créa de nouveaux comtes et marquis, dont il
nomma les fils «chevaliers de la Clé d'or»[285]. Ces chevaliers
constituaient le premier contingent de l'ordre de chevalerie qu'il se
proposait d'instituer. Costa, qui se qualifie du plus humble des
serviteurs, fut également anobli[286].
[285] _Journal de Costa._
[286] _Ibidem._
Le discours était, nous dit-on, une production extraordinaire. Le roi
expliquait comment les princes étaient semblables à des lois vivantes et
pareils à des miroirs brillants, où les sujets devaient regarder de près
pour prendre des exemples[287].
L'éloquence du roi fut reçue par des applaudissements[288]. Sur le
moment même, le peuple applaudit toujours aux phrases; mais après.....
[287] _Ibidem._
[288] _Ibidem._
III
Le ministre de Gênes en France, Sorba, était corse[289]. Diplomate
habile et zélé, il servait, malgré son origine, la république avec
dévouement. Il n'épargnait ni son temps, ni sa peine pour se procurer
sur les antécédents et sur la famille de Théodore les renseignements les
plus précis.
[289] Sorba, écrivait Campredon, n'a «contre lui que le péché
originel de sa naissance qui est d'être corse». Campredon à
Amelot, Gênes, le 18 juillet 1737: Correspondance de Gênes, vol.
100. Archives du Ministère des affaires étrangères.
On avait appris à Gênes qu'un capitaine du régiment de La Marck, en
garnison dans les Trois-évêchés, était en correspondance très suivie
avec Neuhoff, dont il se disait l'oncle[290]. Cet officier, nommé
Nayssen, avait écrit, de Pignerol, au «nouveau roi de Corse» qu'il lui
donnerait tous les secours en son pouvoir; qu'il lui fournirait
principalement des troupes et des officiers. La république priait donc
le gouvernement français de faire punir sévèrement ce capitaine, dont la
conduite était si coupable[291].
[290] Lettre à la comtesse d'Apremont communiquée par J.-B. Mari,
ministre de Gênes à Turin. Turin, le 27 juin 1736: _loc. cit._
Archives d'État de Gênes, archives secrètes. Cette lettre a été
publiée par M. Antonio Battistella, _op. cit._, p. 167.
[291] Mémoire remis par la république de Gênes à Campredon et
transmis par celui-ci en original et en traduction au ministre.
Campredon à Chauvelin, Gênes, le 31 mai 1736: Correspondance de
Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Sorba, sur les ordres du Sénat fit, au sujet de cette affaire, une
démarche auprès du ministre de la guerre, d'Angervilliers. Celui-ci
promit à l'envoyé génois de faire le nécessaire. Il lui semblait
cependant peu vraisemblable qu'un officier étranger, dont la solde était
plus élevée que celle d'un français, ait pu se laisser tenter par un
aventurier sans ressources. Dans la même dépêche, Sorba disait avoir eu
avec Fleury une conversation sur les affaires de Corse. Il avait exposé
au cardinal la crainte de la république relativement à l'appui que les
Barbaresques donnaient à Théodore. Celui-ci ayant jadis commandé, par
intérim, le régiment de Castellara, en Espagne, et ayant connu le fameux
duc de Ripperda, réfugié à Tanger après sa disgrâce, cette crainte
paraissait fondée. Fleury répondit que Ripperda était un grand
visionnaire. Neuhoff l'avait connu en Espagne certainement, mais comment
l'aurait-il rejoint et avec quelles promesses aurait-il obtenu l'aide
des Barbaresques? Cela semblait un épisode de roman[292].
[292] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 2 juillet 1736:
_Francia_, mazzo 45 (anni 1734-37). Archives d'État de Gênes,
archives secrètes.
La conspiration de Nayssen n'était pas plus sérieuse que le complot de
Théodore avec les Barbaresques. La république s'alarmait en cette
affaire des moindres choses. Vertement réprimandé, le capitaine écrivit
d'Embrun au garde des sceaux pour se justifier. La lettre fut
communiquée à Sorba. Nayssen avouait qu'il avait reçu quelques lettres
de son neveu Théodore. Il confessait aussi lui avoir répondu, car il
supposait que la Cour lui accorderait la permission d'aller en Corse si
Neuhoff lui envoyait de l'argent pour faire le voyage. Mais il jurait
qu'il n'avait jamais eu l'intention de quitter le service du roi. Il
considérait l'entreprise de son neveu comme une vraie folie. Il avait
tourné en ridicule l'invitation de son royal parent auprès de ses
camarades, auxquels il montrait cette correspondance sans aucun
mystère[293].
[293] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 23 juillet 1736:
_loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
Sorba était tenace; quelques mois plus tard, il revint à la charge,
demandant à Chauvelin et à d'Angervilliers s'il y avait quelque
fondement dans le bruit que Nayssen était parti pour aller rejoindre
Théodore avec un neveu de celui-ci, le jeune Trévoux, officier dans la
compagnie des Gardes royales. Les ministres déclarèrent que cette
supposition était stupide. D'Angervilliers ajouta que Nayssen venait
justement de lui faire parvenir une lettre de Théodore à un certain
Gregorio, de Livourne, lettre par laquelle l'aventurier, dans un
dénûment extrême, demandait de l'argent et des munitions[294].
[294] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, les 8 et 14 octobre
1736: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
Nayssen vint à Paris pour le règlement d'affaires personnelles. Il fut
reçu par d'Angervilliers. Le ministre dit en plaisantant à Sorba qu'il
croyait le capitaine résolu à aller en Corse pour disputer la couronne à
son parent. Puis, redevevant sérieux et mettant du baume dans le cœur
de l'ambassadeur corse de la république, il lui dit que Nayssen tenait
Théodore pour le plus grand escroc et le plus grand fou du monde.
Néanmoins Sorba allait s'enquérir de l'endroit où logeait le capitaine,
afin de le faire surveiller[295].
[295] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 12 novembre 1736:
_loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
A Paris, d'ailleurs, tout le monde tournait en ridicule le roi de Corse;
son propre neveu, Trévoux, était le premier à rire à ses dépens[296].
[296] Mme de Trévoux, sœur du baron de Neuhoff, était morte
quelques années auparavant, laissant un fils et une fille. Le
fils était officier aux Gardes françaises. La fille se trouvait
encore au couvent en 1736. On la disait fiancée à un certain
Desnoyers, de Normandie.--Sorba au Sérénissime Collège, Paris,
les 13 et 20 août 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes,
archives secrètes.
Une lettre de J.-B. de Mari, envoyé de Gênes à Turin, dut plonger le
Sénat dans un trouble profond. D'après cette lettre, Théodore aurait
reçu trente mille piastres par l'intermédiaire d'un banquier de
Livourne, Huigens de Cologne, et qui avait Bertoletti pour associé[297].
[297] J.-B. de Mari au Sérénissime Collège, Turin, le 5 septembre
1736. _Filza Ribellione di Corsica_, N. Gle 14-3012. Archives
d'État de Gênes, archives secrètes.--Lorenzi à Chauvelin,
Florence, le 25 août 1736: Correspondance de Florence, vol. 87.
Archives du Ministère des affaires étrangères.
Ce fait paraît sujet à caution. Théodore se trouvait à ce moment-là très
dépourvu d'argent. Il en demandait un peu partout et certainement, s'il
avait eu un secours financier important, les Corses ne se seraient pas
détachés de lui. Et les défections dans son entourage devenaient chaque
jour plus nombreuses.
Tandis que les diplomates génois mettaient tout en œuvre pour fournir
des renseignements plus ou moins vrais, ou pour déjouer des complots qui
n'existaient pas, la république avait eu un autre sujet d'alarme. Au
commencement de juin, un frère cordelier avait quitté Gênes pour se
rendre en Corse. Ce moine était un marocain mahométan converti. On
supposa que ce devait être un agent de Théodore, car les matelots de la
barque, sur laquelle il avait pris passage, disaient qu'il était un
scélérat fieffé. Le moine, enfin, ayant parlé de Théodore avec
enthousiasme, le podestat de Sestri le tint pour suspect et l'envoya
enchaîné à Gênes. On trouva sur lui des lettres pour Neuhoff, écrites en
arabe, et quarante livres d'or en lingots. Campredon, en mandant ces
détails, ajoutait cette appréciation qui, au premier abord, peut
paraître paradoxale, mais qui était absolument juste: «Il ne serait pas
fort extraordinaire que quelques Génois contribuassent au soulèvement de
la Corse. C'est assez la coutume des républicains de ne suivre d'autre
principe que celui de leurs intérêts particuliers»[298].
[298] Campredon à Chauvelin, Gênes, le 14 juin 1736:
Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des
affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 306.
A Gênes, il y avait trois partis. En premier lieu, venaient les hommes à
la tête du gouvernement, traînant à leur suite tous les salariés de
l'État, qui faisaient répandre ou laissaient circuler les bruits faux,
mais avantageux pour la république; puis les marchands qui, trouvant
leur intérêt dans la continuation de la guerre, approvisionnaient les
rebelles; enfin les gens qui faisaient de l'opposition pour arriver à
prendre la place des autres et qui calmaient leurs impatiences ou
satisfaisaient leurs rancunes en écrivant des pamphlets. Ces libelles,
qui circulaient sous le manteau, arrivaient jusqu'aux gazettes de
Hollande.
Au mois d'août 1736, on se passait de main en main, à Gênes, un
manifeste de Théodore en réponse à l'édit lancé contre lui[299]. Cet
écrit, que plusieurs auteurs ont cité[300], n'émane pas du baron[301].
[299] Campredon envoya la copie de ce manifeste à Chauvelin avec
sa dépêche du 23 août 1736: Correspondance de Gênes, vol. 98.
Archives du Ministère des affaires étrangères.
[300] Gregorius, _Corsica_, t. II, p. 334-338.--_Histoire des
révolutions de l'île de Corse_, p. 249-260.--Cambiagi, _op.
cit._, t. III, p. 98-101.
[301] «Beaucoup de personnes doutèrent fort de l'authenticité de
cette lettre, et, en effet, elle a tout l'air d'avoir été
fabriquée par des gens disposés à se divertir aux dépens des
Génois.»--_Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 249.
C'est une satire fine et spirituelle qui ne ressemble pas, dans la
forme, aux écrits de Neuhoff que nous connaissons. Il n'avait pas ce ton
dégagé ni cette ironie. Son style était pompeux, emphatique parfois,
mais toujours pesant, encombré par les lieux communs, obstrué de
rÉdites. Les Corses, non plus, ne mettaient pas cette verve dans les
proclamations qu'ils lançaient à tous moments contre leur ennemi
séculaire. Violents dans leur style comme dans leurs mœurs, ils se
laissaient aller à écrire de grandes phrases, mais jamais il ne leur
arrivait de faire des mots.
Le manifeste débute sur un ton de persiflage. Le baron dit que, las de
voyager et d'errer, il a «résolu de se choisir une petite habitation
dans l'île de Corse». En bon voisin, il fait part aux Génois de cette
résolution, s'ils ne l'ont déjà apprise par la renommée ou par les
«relations ampoulées» de leurs gouverneurs qui, du reste, passent leur
temps à les tromper. Perturbateur du repos public, lui qui a trouvé à
son arrivée un pays si profondément troublé! Coupable de haute trahison?
On ne trahit généralement que ses amis. Il n'y a rien de commun entre
les Génois et lui. «Dieu me préserve d'aimer jamais une nation qui a si
peu d'amis!» Crime de lèze-majesté? Il faudrait d'abord qu'il y eût une
majesté. Et celle de Gênes on peut la chercher partout, on ne la
trouvera pas. «Peut-être avez-vous rapporté d'Espagne cette majesté sur
vos épaules? Peut-être a-t-elle été transportée d'Angleterre sur vos
terres, par certain vaisseau anglais à un de vos bourgeois élu Doge
auquel il était ainsi adressé: _A Monsieur N. N..., Doge de Gênes et
marchand en diverses sortes de marchandises_!» Quant aux dettes que le
baron a laissées en différents endroits, elles seront payées, et
largement payées, avec les biens confisqués à ses ennemis. Il termine en
demandant à la république la grâce de se mesurer avec ses troupes. On ne
voit jamais de soldats génois quand il faut se battre.
Un second libelle circula à Gênes[302]. C'était encore l'œuvre de
Génois lancés dans l'opposition[303]. Il était intitulé: _Harangue de
Théodore Ier, roi de Corse, faite à la Diète de convocation à Balagne_.
Cet écrit, fort long, rééditait les mêmes plaisanteries, décochait les
mêmes traits moqueurs contre le gouvernement. Le tout était relevé de
citations historiques très exactes, qui dénotaient chez son auteur une
certaine érudition.
[302] «Il y a un second libelle qu'on attribue aux Corses, mais
si peu revêtu de ressemblance que je le crois fabriqué à
Gênes.»--Campredon à Chauvelin, Gênes, le 30 août 1736:
Correspondance de Gênes, vol. 98. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
[303] «La république de Gênes est sans doute fondée à cacher
autant qu'elle peut les désavantages qu'elle essuie en Corse;
mais elle a dans son sein bien des mécontents qui se portent à
l'autre extrémité pour dévoiler tous les mystères, et les
feudataires de l'empereur ou du roi de Sardaigne ne se font pas
un scrupule pour trahir le bien public pour leurs intérêts
particuliers. C'est par un de ces canaux que j'ai eu la pièce
ci-jointe... La personne qui m'a confié ces pièces s'exprime en
ces termes: «Je satisfais plus à mon devoir qu'à votre curiosité
en vous envoyant les deux derniers mémoires ou libelles de
Théodore. Ils sortent de la même plume que le précédent; j'ai eu
de la répugnance à les lire et du regret à les communiquer, car
s'ils contiennent vérité, nous aurions de la honte vous et moi à
passer notre vie auprès de tels princes». En effet, les Génois y
sont bien mal traités; mais à l'esprit de satire près qui y règne
d'un bout à l'autre, l'auteur cite des faits historiques anciens
et modernes qui sont sans réplique.»--Campredon à Chauvelin,
Gênes, le 20 septembre 1736: Correspondance de Gênes, vol. 98.
Archives du Ministère des affaires étrangères.
Si à Gênes des gens s'amusaient, les Génois enfermés dans Bastia ne
riaient pas. Ils étaient en proie à une peur continuelle. Le gouverneur
réclamait des secours à grands cris; mais la république n'avait pas de
troupes. Quand il fallut envoyer des renforts dans l'île, elle avait dû
dégarnir ses garnisons de la Rivière du Ponent. Pour remplacer ces
soldats, elle avait engagé des paysans auxquels elle était obligée de
promettre par écrit qu'ils n'iraient pas en Corse[304], si intense était
la frayeur que les insulaires inspiraient. Les vivres également
manquaient à Bastia, tandis que dans certaines parties de l'île, les
Corses faisaient tranquillement la moisson et regorgeaient de denrées.
[304] Campredon à Chauvelin, Gênes, le 19 juillet 1736:
Correspondance de Gênes, vol. 98. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
L'avantage semblait donc devoir être pour les mécontents, et il eût
suffi d'une action énergique pour culbuter les troupes génoises et
chasser le gouverneur avec toute l'administration de la Sérénissime
République. Malheureusement, les jalousies et les querelles paralysaient
les efforts. Les Corses n'avaient plus confiance en celui à qui il
s'étaient donnés.
Des historiens ont donné comme cause de cette désaffection un fait
scandaleux qui se serait passé au cours d'une tournée de Sa Majesté dans
les montagnes.