Poggi avait promis--nous l'avons vu--de recruter des hommes dans les

pays au-delà des monts. Comme ces renforts tardaient à arriver, Fabiani

s'était rendu à Orezza, village natal de sa femme et où il comptait

beaucoup de parents et d'amis. Les partisans de Luccioni habitaient ce

canton. Ils vinrent complimenter le général; sans méfiance, celui-ci

leur fit bon accueil. Ils lui dirent qu'ils avaient des griefs contre

Costa, mais qu'ils étaient prêts à s'unir à lui pour aller combattre en

Balagne. Fabiani les engagea à faire une tournée dans le canton avec

lui, pour compléter les enrôlements. A Stazzona il les invita à souper,

puis, continuant son voyage, toujours suivi par les traîtres, il

descendit à Valle d'Orezza, passa la nuit aux Piazzole et revint à

Stazzona, d'où il devait regagner la Balagne.

Un peu au-delà du village, des hommes armés se tenaient embusqués

derrière un moulin en ruines. La chronique a conservé leurs noms:

Hyacinthe Petrignani, de Venzolasca, Jean-Baptiste et Fratelongo, son

frère, appelés les Turcati de Carcheto. A peine Fabiani avait-il

traversé la rivière, que ces hommes déchargèrent sur lui leurs fusils.

Il reçut trois ou quatre balles dans la poitrine, dans les côtes et

dans le flanc. Ses parents et ses amis, saisis de stupeur, laissèrent

fuir les assassins.

Le premier moment d'effarement passé, ils voulurent s'élancer à leur

poursuite, mais le général, qui n'avait pas perdu connaissance, les

retint et les supplia de ne pas l'abandonner. Il craignait que ses

meurtriers ne revinssent pour lui couper la tête afin de la porter en

triomphe à Bastia. Fabiani fut transporté à Stazzona, où il mourut après

une agonie de vingt-quatre heures[272].

[272] _Mémoires de Rostini._

Ce tragique événement eut lieu vraisemblablement le 15 juillet[273].

[273] Cette date est celle du testament politique de Fabiani dont

je parle plus loin.

Les assassins, aussitôt le crime accompli, se rendirent à Bastia pour

recevoir le prix convenu[274]. Les Génois célébrèrent ce forfait comme

un triomphe. Jusqu'alors inactifs, ils commencèrent à prendre

l'offensive. Ils effectuèrent une sortie et dispersèrent les cent

soixante hommes de Neuhoff campés devant la ville[275].

[274] _Journal de Costa._--_Mémoires de Rostini._

[275] _Journal de Costa._

Après la mort tragique du général balanais, le chanoine Orticoni,

adversaire acharné des Génois, rédigea un appel aux Corses sous la forme

d'un _testament politique de Simon Fabiani_[276].

[276] Cet écrit a été publié dans le _Bulletin de la Société des

sciences historiques et naturelles de la Corse_ (IXe année, 1889,

103e, 104e, 105e et 106e fascicules, p. 576-600). D'après une

note de l'éditeur, le testament politique de Fabiani serait resté

manuscrit jusqu'alors. Il avait été communiqué à la Société par

des descendants du général qui habitent Santa Reparata. Il y a là

une erreur. Le testament politique de Simon Fabiani a été imprimé

après l'assassinat. Il se trouve en effet aux archives du

Ministère des affaires étrangères: Correspondance de Gênes, vol.

98, année 1736, fol. 27 à 34, un exemplaire imprimé de cet écrit

qui porte pour titre: _Simone Fabiani, tenente generale dell'armi

de' malcontenti di Corsica, ferito a morte da sicarj, scrive a'

Corsi suoi compagni, ed a quei Corsi, che sono dentro e fuori del

Regno_. L'écrit porte à la fin: _Da Piazzole di Orezza, li 15 di

luglio 1736_. L'imprimé qui se trouve à Paris fut communiqué par

Campredon au Ministère le 15 novembre 1736. Voir: Abbé Letteron,

_Correspondance_, p. 323.

Cet écrit très long était une sorte d'homélie ampoulée et emphatique,

mais qui contenait des vérités que les Corses auraient sagement fait de

méditer.

Le chanoine adjurait ses compatriotes d'être unis dans un effort commun

pour délivrer la patrie. Ceux qui, après avoir reçu des titres et des

honneurs, vivaient dans l'indifférence auraient à rougir de n'avoir pas

donné leur sang et leurs biens pour la cause nationale. Il s'élevait

contre la déplorable habitude qu'avaient les Corses de quitter l'île

pour aller vendre leur énergie, leur activité et leur intelligence à

l'étranger. Si ceux-là péchaient contre la patrie, combien plus

coupables encore étaient ceux qui entraient au service de Gênes, séduits

par des avances trompeuses, que chacun devait repousser avec force. Et

il citait l'exemple des grands patriotes de jadis!

Tandis que ce drame sanglant se déroulait à Orezza, le prêtre Grégoire

Salvini informait Théodore que «grâce à Dieu, à la très sainte Vierge de

la Visitation et aux âmes du Purgatoire», il avait débarqué sain et sauf

à l'Ile Rousse, malgré la rencontre en mer d'une «gondole» génoise. Le

petit bâtiment, qui l'avait amené de Livourne, apportait vingt-deux

barils de poudre, dix-sept sacs de balles et quelques fusils. Pour se

procurer ces munitions et afin de ne pas risquer de l'argent, il avait

dû, disait-il, employer mille ruses, faire mille promesses aux

marchands. Il avait donné sa parole d'honneur pour garantir la justice

et la bonne foi de Sa Majesté. Il s'était aussi engagé à venir en

personne surveiller la vente et le payement de ces marchandises. Il

n'aurait rien obtenu sans ces promesses formelles, car «les marchands

craignaient la rapacité bien connue des Corses». Il remettait enfin à

Théodore deux lettres d'Amsterdam, que lui avait consignées le sieur

Thomas Brackwell, de Livourne[277].

[277] Grégoire Salvini à Théodore, Monticello, le 1er juillet

1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.

Quelques jours plus tard, Salvini écrivit encore au roi pour lui dire

que les choses allaient bien mal en Balagne faute d'hommes. Il suppliait

Sa Majesté «par les entrailles de Jésus» de lui envoyer la plus grande

partie de ses soldats, sans quoi ses compagnons et lui allaient

infailliblement périr. Le mieux serait que le roi revînt en Balagne avec

une bonne troupe. Il n'avait rien à craindre pour sa vie, car les

Balanais étaient prêts à mourir pour la défense de la patrie et de la

personne sacrée de leur souverain[278].

[278] Grégoire Salvini à Théodore de Neuhoff, Ville, le 18

juillet 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.

Les Corses, cependant, remportèrent quelques petits succès[279]. Le plus

important eut lieu devant l'Île Rousse. Le colonel génois Marchelli, à

la tête de quatre cents hommes, avait fait une descente, pour surprendre

la tour fortifiée par les rebelles. Ceux-ci ayant paru, les soldats de

la république s'enfuirent. Ils se jetèrent à la mer pour gagner le

bâtiment qui se trouvait à quelques encâblures du rivage. Ne sachant pas

nager, ils se noyèrent pour la plupart; d'autres furent tués et cent

trente faits prisonniers. Une des chaloupes de la galère, venue pour

porter secours, s'échoua et les Corses s'emparèrent de tout ce qu'elle

contenait[280]. Marchelli et son lieutenant avaient prudemment fui dès

le début de l'action. Le Sénat les fit mettre aux arrêts. Mais ils

arrivèrent à se disculper, d'autant plus facilement que la république

n'avait pas d'officiers meilleurs à mettre à leur place.

[279] _Journal de Costa._

[280] Lettre du 5 août 1736: Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 311.

Théodore profita de cet avantage pour sommer le gouverneur de Bastia

d'avoir à lui renvoyer dans les huit jours les prisonniers corses, faute

de quoi, il ferait arquebuser les cent trente génois pris à l'Île

Rousse[281].

[281] Lettre de Campredon, du 23 août 1736: Abbé Letteron,

_Correspondance_, p. 312.

A Ajaccio, Ornano avait attiré les Génois dans une embuscade et tué

trois cents des leurs.

Dans cette guerre d'escarmouches, ces affaires prenaient une grande

importance et mettaient du baume dans le cœur de Sa Majesté[282]. Les

gens de Bastia étaient consternés. Le bruit circulait en ville que le

roi recevait tous les jours des munitions; qu'un certain Balanais nommé

Salvetti lui avait apporté de Rome huit mille piastres en or et qu'on

voyait circuler des sequins turcs[283].

[282] _Journal de Costa._

[283] Lettre de Bastia du 23 août 1736: Abbé Letteron,

_Correspondance_, p. 312-313.

A la vérité, la popularité de Théodore décroissait chaque jour; sa cour

se dégarnissait. «La nation commençait à se croire jouée par lui»[284].

[284] Bonfiglio Guelfucci, _op. cit._, p. 67.

Il essaya de remplacer par des mots et par des titres les secours

tangibles qu'il avait promis aux Corses. Il invita les populations à

venir à Venzolasca pour entendre un discours. Il érigea certains

districts en marquisats. Il créa de nouveaux comtes et marquis, dont il

nomma les fils «chevaliers de la Clé d'or»[285]. Ces chevaliers

constituaient le premier contingent de l'ordre de chevalerie qu'il se

proposait d'instituer. Costa, qui se qualifie du plus humble des

serviteurs, fut également anobli[286].

[285] _Journal de Costa._

[286] _Ibidem._

Le discours était, nous dit-on, une production extraordinaire. Le roi

expliquait comment les princes étaient semblables à des lois vivantes et

pareils à des miroirs brillants, où les sujets devaient regarder de près

pour prendre des exemples[287].

L'éloquence du roi fut reçue par des applaudissements[288]. Sur le

moment même, le peuple applaudit toujours aux phrases; mais après.....

[287] _Ibidem._

[288] _Ibidem._

III

Le ministre de Gênes en France, Sorba, était corse[289]. Diplomate

habile et zélé, il servait, malgré son origine, la république avec

dévouement. Il n'épargnait ni son temps, ni sa peine pour se procurer

sur les antécédents et sur la famille de Théodore les renseignements les

plus précis.

[289] Sorba, écrivait Campredon, n'a «contre lui que le péché

originel de sa naissance qui est d'être corse». Campredon à

Amelot, Gênes, le 18 juillet 1737: Correspondance de Gênes, vol.

100. Archives du Ministère des affaires étrangères.

On avait appris à Gênes qu'un capitaine du régiment de La Marck, en

garnison dans les Trois-évêchés, était en correspondance très suivie

avec Neuhoff, dont il se disait l'oncle[290]. Cet officier, nommé

Nayssen, avait écrit, de Pignerol, au «nouveau roi de Corse» qu'il lui

donnerait tous les secours en son pouvoir; qu'il lui fournirait

principalement des troupes et des officiers. La république priait donc

le gouvernement français de faire punir sévèrement ce capitaine, dont la

conduite était si coupable[291].

[290] Lettre à la comtesse d'Apremont communiquée par J.-B. Mari,

ministre de Gênes à Turin. Turin, le 27 juin 1736: _loc. cit._

Archives d'État de Gênes, archives secrètes. Cette lettre a été

publiée par M. Antonio Battistella, _op. cit._, p. 167.

[291] Mémoire remis par la république de Gênes à Campredon et

transmis par celui-ci en original et en traduction au ministre.

Campredon à Chauvelin, Gênes, le 31 mai 1736: Correspondance de

Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Sorba, sur les ordres du Sénat fit, au sujet de cette affaire, une

démarche auprès du ministre de la guerre, d'Angervilliers. Celui-ci

promit à l'envoyé génois de faire le nécessaire. Il lui semblait

cependant peu vraisemblable qu'un officier étranger, dont la solde était

plus élevée que celle d'un français, ait pu se laisser tenter par un

aventurier sans ressources. Dans la même dépêche, Sorba disait avoir eu

avec Fleury une conversation sur les affaires de Corse. Il avait exposé

au cardinal la crainte de la république relativement à l'appui que les

Barbaresques donnaient à Théodore. Celui-ci ayant jadis commandé, par

intérim, le régiment de Castellara, en Espagne, et ayant connu le fameux

duc de Ripperda, réfugié à Tanger après sa disgrâce, cette crainte

paraissait fondée. Fleury répondit que Ripperda était un grand

visionnaire. Neuhoff l'avait connu en Espagne certainement, mais comment

l'aurait-il rejoint et avec quelles promesses aurait-il obtenu l'aide

des Barbaresques? Cela semblait un épisode de roman[292].

[292] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 2 juillet 1736:

_Francia_, mazzo 45 (anni 1734-37). Archives d'État de Gênes,

archives secrètes.

La conspiration de Nayssen n'était pas plus sérieuse que le complot de

Théodore avec les Barbaresques. La république s'alarmait en cette

affaire des moindres choses. Vertement réprimandé, le capitaine écrivit

d'Embrun au garde des sceaux pour se justifier. La lettre fut

communiquée à Sorba. Nayssen avouait qu'il avait reçu quelques lettres

de son neveu Théodore. Il confessait aussi lui avoir répondu, car il

supposait que la Cour lui accorderait la permission d'aller en Corse si

Neuhoff lui envoyait de l'argent pour faire le voyage. Mais il jurait

qu'il n'avait jamais eu l'intention de quitter le service du roi. Il

considérait l'entreprise de son neveu comme une vraie folie. Il avait

tourné en ridicule l'invitation de son royal parent auprès de ses

camarades, auxquels il montrait cette correspondance sans aucun

mystère[293].

[293] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 23 juillet 1736:

_loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Sorba était tenace; quelques mois plus tard, il revint à la charge,

demandant à Chauvelin et à d'Angervilliers s'il y avait quelque

fondement dans le bruit que Nayssen était parti pour aller rejoindre

Théodore avec un neveu de celui-ci, le jeune Trévoux, officier dans la

compagnie des Gardes royales. Les ministres déclarèrent que cette

supposition était stupide. D'Angervilliers ajouta que Nayssen venait

justement de lui faire parvenir une lettre de Théodore à un certain

Gregorio, de Livourne, lettre par laquelle l'aventurier, dans un

dénûment extrême, demandait de l'argent et des munitions[294].

[294] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, les 8 et 14 octobre

1736: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Nayssen vint à Paris pour le règlement d'affaires personnelles. Il fut

reçu par d'Angervilliers. Le ministre dit en plaisantant à Sorba qu'il

croyait le capitaine résolu à aller en Corse pour disputer la couronne à

son parent. Puis, redevevant sérieux et mettant du baume dans le cœur

de l'ambassadeur corse de la république, il lui dit que Nayssen tenait

Théodore pour le plus grand escroc et le plus grand fou du monde.

Néanmoins Sorba allait s'enquérir de l'endroit où logeait le capitaine,

afin de le faire surveiller[295].

[295] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 12 novembre 1736:

_loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

A Paris, d'ailleurs, tout le monde tournait en ridicule le roi de Corse;

son propre neveu, Trévoux, était le premier à rire à ses dépens[296].

[296] Mme de Trévoux, sœur du baron de Neuhoff, était morte

quelques années auparavant, laissant un fils et une fille. Le

fils était officier aux Gardes françaises. La fille se trouvait

encore au couvent en 1736. On la disait fiancée à un certain

Desnoyers, de Normandie.--Sorba au Sérénissime Collège, Paris,

les 13 et 20 août 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes,

archives secrètes.

Une lettre de J.-B. de Mari, envoyé de Gênes à Turin, dut plonger le

Sénat dans un trouble profond. D'après cette lettre, Théodore aurait

reçu trente mille piastres par l'intermédiaire d'un banquier de

Livourne, Huigens de Cologne, et qui avait Bertoletti pour associé[297].

[297] J.-B. de Mari au Sérénissime Collège, Turin, le 5 septembre

1736. _Filza Ribellione di Corsica_, N. Gle 14-3012. Archives

d'État de Gênes, archives secrètes.--Lorenzi à Chauvelin,

Florence, le 25 août 1736: Correspondance de Florence, vol. 87.

Archives du Ministère des affaires étrangères.

Ce fait paraît sujet à caution. Théodore se trouvait à ce moment-là très

dépourvu d'argent. Il en demandait un peu partout et certainement, s'il

avait eu un secours financier important, les Corses ne se seraient pas

détachés de lui. Et les défections dans son entourage devenaient chaque

jour plus nombreuses.

Tandis que les diplomates génois mettaient tout en œuvre pour fournir

des renseignements plus ou moins vrais, ou pour déjouer des complots qui

n'existaient pas, la république avait eu un autre sujet d'alarme. Au

commencement de juin, un frère cordelier avait quitté Gênes pour se

rendre en Corse. Ce moine était un marocain mahométan converti. On

supposa que ce devait être un agent de Théodore, car les matelots de la

barque, sur laquelle il avait pris passage, disaient qu'il était un

scélérat fieffé. Le moine, enfin, ayant parlé de Théodore avec

enthousiasme, le podestat de Sestri le tint pour suspect et l'envoya

enchaîné à Gênes. On trouva sur lui des lettres pour Neuhoff, écrites en

arabe, et quarante livres d'or en lingots. Campredon, en mandant ces

détails, ajoutait cette appréciation qui, au premier abord, peut

paraître paradoxale, mais qui était absolument juste: «Il ne serait pas

fort extraordinaire que quelques Génois contribuassent au soulèvement de

la Corse. C'est assez la coutume des républicains de ne suivre d'autre

principe que celui de leurs intérêts particuliers»[298].

[298] Campredon à Chauvelin, Gênes, le 14 juin 1736:

Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des

affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 306.

A Gênes, il y avait trois partis. En premier lieu, venaient les hommes à

la tête du gouvernement, traînant à leur suite tous les salariés de

l'État, qui faisaient répandre ou laissaient circuler les bruits faux,

mais avantageux pour la république; puis les marchands qui, trouvant

leur intérêt dans la continuation de la guerre, approvisionnaient les

rebelles; enfin les gens qui faisaient de l'opposition pour arriver à

prendre la place des autres et qui calmaient leurs impatiences ou

satisfaisaient leurs rancunes en écrivant des pamphlets. Ces libelles,

qui circulaient sous le manteau, arrivaient jusqu'aux gazettes de

Hollande.

Au mois d'août 1736, on se passait de main en main, à Gênes, un

manifeste de Théodore en réponse à l'édit lancé contre lui[299]. Cet

écrit, que plusieurs auteurs ont cité[300], n'émane pas du baron[301].

[299] Campredon envoya la copie de ce manifeste à Chauvelin avec

sa dépêche du 23 août 1736: Correspondance de Gênes, vol. 98.

Archives du Ministère des affaires étrangères.

[300] Gregorius, _Corsica_, t. II, p. 334-338.--_Histoire des

révolutions de l'île de Corse_, p. 249-260.--Cambiagi, _op.

cit._, t. III, p. 98-101.

[301] «Beaucoup de personnes doutèrent fort de l'authenticité de

cette lettre, et, en effet, elle a tout l'air d'avoir été

fabriquée par des gens disposés à se divertir aux dépens des

Génois.»--_Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 249.

C'est une satire fine et spirituelle qui ne ressemble pas, dans la

forme, aux écrits de Neuhoff que nous connaissons. Il n'avait pas ce ton

dégagé ni cette ironie. Son style était pompeux, emphatique parfois,

mais toujours pesant, encombré par les lieux communs, obstrué de

rÉdites. Les Corses, non plus, ne mettaient pas cette verve dans les

proclamations qu'ils lançaient à tous moments contre leur ennemi

séculaire. Violents dans leur style comme dans leurs mœurs, ils se

laissaient aller à écrire de grandes phrases, mais jamais il ne leur

arrivait de faire des mots.

Le manifeste débute sur un ton de persiflage. Le baron dit que, las de

voyager et d'errer, il a «résolu de se choisir une petite habitation

dans l'île de Corse». En bon voisin, il fait part aux Génois de cette

résolution, s'ils ne l'ont déjà apprise par la renommée ou par les

«relations ampoulées» de leurs gouverneurs qui, du reste, passent leur

temps à les tromper. Perturbateur du repos public, lui qui a trouvé à

son arrivée un pays si profondément troublé! Coupable de haute trahison?

On ne trahit généralement que ses amis. Il n'y a rien de commun entre

les Génois et lui. «Dieu me préserve d'aimer jamais une nation qui a si

peu d'amis!» Crime de lèze-majesté? Il faudrait d'abord qu'il y eût une

majesté. Et celle de Gênes on peut la chercher partout, on ne la

trouvera pas. «Peut-être avez-vous rapporté d'Espagne cette majesté sur

vos épaules? Peut-être a-t-elle été transportée d'Angleterre sur vos

terres, par certain vaisseau anglais à un de vos bourgeois élu Doge

auquel il était ainsi adressé: _A Monsieur N. N..., Doge de Gênes et

marchand en diverses sortes de marchandises_!» Quant aux dettes que le

baron a laissées en différents endroits, elles seront payées, et

largement payées, avec les biens confisqués à ses ennemis. Il termine en

demandant à la république la grâce de se mesurer avec ses troupes. On ne

voit jamais de soldats génois quand il faut se battre.

Un second libelle circula à Gênes[302]. C'était encore l'œuvre de

Génois lancés dans l'opposition[303]. Il était intitulé: _Harangue de

Théodore Ier, roi de Corse, faite à la Diète de convocation à Balagne_.

Cet écrit, fort long, rééditait les mêmes plaisanteries, décochait les

mêmes traits moqueurs contre le gouvernement. Le tout était relevé de

citations historiques très exactes, qui dénotaient chez son auteur une

certaine érudition.

[302] «Il y a un second libelle qu'on attribue aux Corses, mais

si peu revêtu de ressemblance que je le crois fabriqué à

Gênes.»--Campredon à Chauvelin, Gênes, le 30 août 1736:

Correspondance de Gênes, vol. 98. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

[303] «La république de Gênes est sans doute fondée à cacher

autant qu'elle peut les désavantages qu'elle essuie en Corse;

mais elle a dans son sein bien des mécontents qui se portent à

l'autre extrémité pour dévoiler tous les mystères, et les

feudataires de l'empereur ou du roi de Sardaigne ne se font pas

un scrupule pour trahir le bien public pour leurs intérêts

particuliers. C'est par un de ces canaux que j'ai eu la pièce

ci-jointe... La personne qui m'a confié ces pièces s'exprime en

ces termes: «Je satisfais plus à mon devoir qu'à votre curiosité

en vous envoyant les deux derniers mémoires ou libelles de

Théodore. Ils sortent de la même plume que le précédent; j'ai eu

de la répugnance à les lire et du regret à les communiquer, car

s'ils contiennent vérité, nous aurions de la honte vous et moi à

passer notre vie auprès de tels princes». En effet, les Génois y

sont bien mal traités; mais à l'esprit de satire près qui y règne

d'un bout à l'autre, l'auteur cite des faits historiques anciens

et modernes qui sont sans réplique.»--Campredon à Chauvelin,

Gênes, le 20 septembre 1736: Correspondance de Gênes, vol. 98.

Archives du Ministère des affaires étrangères.

Si à Gênes des gens s'amusaient, les Génois enfermés dans Bastia ne

riaient pas. Ils étaient en proie à une peur continuelle. Le gouverneur

réclamait des secours à grands cris; mais la république n'avait pas de

troupes. Quand il fallut envoyer des renforts dans l'île, elle avait dû

dégarnir ses garnisons de la Rivière du Ponent. Pour remplacer ces

soldats, elle avait engagé des paysans auxquels elle était obligée de

promettre par écrit qu'ils n'iraient pas en Corse[304], si intense était

la frayeur que les insulaires inspiraient. Les vivres également

manquaient à Bastia, tandis que dans certaines parties de l'île, les

Corses faisaient tranquillement la moisson et regorgeaient de denrées.

[304] Campredon à Chauvelin, Gênes, le 19 juillet 1736:

Correspondance de Gênes, vol. 98. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

L'avantage semblait donc devoir être pour les mécontents, et il eût

suffi d'une action énergique pour culbuter les troupes génoises et

chasser le gouverneur avec toute l'administration de la Sérénissime

République. Malheureusement, les jalousies et les querelles paralysaient

les efforts. Les Corses n'avaient plus confiance en celui à qui il

s'étaient donnés.

Des historiens ont donné comme cause de cette désaffection un fait

scandaleux qui se serait passé au cours d'une tournée de Sa Majesté dans

les montagnes.

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 9 / 38 段